‹ Les vrais richesChapitre 25 sur 51 · CELUI QUI A PEINT · texte numérisé non relu

CELUI QUI A PEINT

pas d'r, Mesnard avait bien essayé de peindre des écrevisses. Mais ce n'était plus ça. Il n'avait pas attrapé le tour de main. Artistes, critiques d'art et marchands de tableaux furent unanimes dans leur verdict : « De premier ordre devant les mollusques, inférieur devant les crustacés. » Cependant on vivota

1er que des ostendes. Le succès de Rousselot devait, sans doute, être éphémère, car cinq ans plus tard Piégealoup lui arrachait le sceptre de la nature morte avec sa fameuse « Douzaine de cancales » qui a failli lui faire décrocher la médaille d'honneur. ]Mais l'infortuné Mesnard n'eut même pas l'amère consolation

d'assister à la ruine de son rival et de voir les cancales succéder aux ostendes, comme les ostendes avaient jadis détrôné les marennes. A la veille du triomphe de Piégealoup, le père d'Albéric mourut plus encore de chagrin que de privations.

Les camarades donnèrent des esquisses, organisèrent une vente au profit de la veuve. La Direction des Beaux- Arts accorda un secours annuel, une espèce de pension, et l'orphelin entra comme boursier au lycée Louis-le-Grand.

Grâce à cet effort de charité en sa faveur, la mère Mesnard ne fut pas réduite à « faire des ménages » et put vivre, — de presque rien ! — dans un petit logement au cinquième, à Montmartre, tranquillement acoquinée sur sa chaufferette et tricotant des bas de laine pour son collégien.

Albéric faisait de bonnes études, mordait aux vers latins, et il fut tout particulièrement félicité par son professeur de seconde pour une traduction du Rhin allemand d'Alfred de Musset, qui commençait en ces termes :

Noster et illejuit, iuus, o Germania, Rhenus! Hune scyphus inclusit noster...

Satisfaction suprême ! la maman Mesnard rendit le dernier soupir dans les bras d'un bachelier es lettres.

Bachelier I Ah ! cela lui faisait une belle jambe, au jeune Albéric, d'être bachelier I Précisément le jour où il avait traduit à livre ouvert, en pleine Sorbonne, un morceau de je ne sais plus quel mystificateur de l'antiquité sur le mépris des richesses, il avait attrapé un rhume parce que ses chaussures prenaient l'eau et qu'il n'avait pas de quoi s'en acheter de neuves. Bachelier 1 Ah! oui, cela lui avait été joliment utile et

salutaire délire les philosophes, les poètes, tous les marchands de mélancolie et de vague à l'âme. Que n'avait-on fait de lui un ouvrier quelconque, — menuisier ou zingueur, — un plébéien tout simple, avec des appétits faciles à contenter, dormant toutes les nuits du bon sommeil de la fatigue physique, n'ayant que des espérances prochaines et toujours réalisées, comme celle du vin bleu, par exemple, qu'on se fera verser sur le comptoir, après la journée faite ? Parole d'honneur ! il les enviait, les maçons qui blanchissaient de plâtre son habit, en le coudoyant dans la foule. Ils avaient le dédain du qu'en dira-t-on, ceux-là, ils possédaient la précieuse insouciance. Tandis que, pour lui, c'était la misère en redingote trop mûre et en bottines à talons tournés, la misère orgueilleuse qui rogne le fromage ou le dessert de son dîner à la crémerie pour laisser deux sous au garçon ; c'était le double souci de l'homme que sa pensée tourmente e-t qui est à peu près incapable de gagner sa vie, les piteuses et ridicules angoisses du malheureux qui peut se demander, dans la même minute, si son âme est immortelle et comment il paiera la note de sa blanchisseuse.

Et pas d'espoir de sortir de là 1 Car Albéric se connaissait. Il avait peu d'énergie, peu d'initiative, et son courage n'était guère fait que de résignation. Voilà six ans qu'il était entré comme employé chez Cahun et fils et qu'il y gagnait son pain, — oh ! du pain sec, sans confitures ; — et bien que son métier lui déplût, qu'il n'eût aucun goût pour le commerce, qu'il comprît parfaitement que sa position était sans avenir, il restait là quand même, il ne faisait rien pour s'échapper de ce cul-de-sac.

A l'enterrement de sa mère, derrière le

La cure de misère

corbillard de l' avant-dernière classe qu'il suivait en sanglotant, maigre potache de dix-huit ans en pantalon trop court, Albéric était accompagné de son tuteur, un camarade du père ^lesnard, un peintre nommé Vertbois, ancien « prix de Rome » sans talent et sans intrigue, ayant raté son affaire, qui végétait en attrapant, par-ci par-là, une commande du gouvernement. Justement, à cette époque-là, il était en train de peindre, pour une salle de la Cour des comptes, cette allégorie d'un intérêt palpitant : La Comptabilité publique découvrant une erreur.

Après la funèbre cérémonie, le bonhomme Vertbois avait emmené l'orphelin dans son atelier et, paternellement, s'était informé de ses projets. Son proviseur lui proposait bien de rester comme pion au lycée et d'y préparer sa licence. Mais c'était bien dur. Or, le père Vertbois connaissait assez intimement les Cahun, ces richissimes chemisiers dont le nom a été popularisé par la fameuse. afïïche où deux élégants sont représentés, échangeant ce bout de conversation : « Comment fais-tu donc, vicomte, pour avoir toujours du linge si éclatant ? — C'est bien simple, baron, j'emploie les plastrons mobiles de Cahun et fils, et je n'ai besoin de changer de chemise que tous les quinze jours. » — Toute cette tribu des Cahun, d'abord le vieil Abraham Cahun, le patriarche, le grand homme, l'inventeur du plastron mobile, puis ses fils, filles, gendres et brus, avaient été pourtraicturés par l'ancien « prix de Rome », et son pinceau, sec et exact, avait fixé sur la toile, dans des cadres dont la dorure éclatante faisait mal aux yeux, tous ces juifs aux becs de gj^paètes et aux barbes de satrapes, toutes ces juives aux yeux de

tireuses de cartes et couvertes d'énormes bijoux. A tout hasard, le père Vertbois avait parlé d'Albéric à Cahun et fils.

— Si tu veux, mon garçon, dit le tuteur à son pupille, tu peux toujours entrer là, en attendant mieux.

Et, « en attendant mieux », Albéric était là depuis six longues années, et il y était fort mal. Les Cahun,' sémites impitoyables, appliquaient sévèrement le principe, cher à tous les patrons]:

« Exiger beaucoup de travail, donner le moins de salaire possible ». Ils avaient d'ailleurs jugé tout de suite Albéric, jeune homme timide, acceptant aisément la discipline, arrivant à l'heure dite à son bureau, écrivant sans murmurer cinquante lettres par jour, qui commençaient toutes par ces mots :

« En réponse à votre honorée du... »

mais sans génie commercial, sans goût, indifférent à la baisse et à la hausse des calicots, se désintéressant des idées générales qui dominent la grave question du faux-col. Sur le grand théâtre de la chemiserie européenne, ce garçon-là ne serait jamais qu'un comparse, qu'une « utilité ». Aussi, à vingt-quatre ans, après six ans passés devant la collection des registres reliés en drap vert et garnis de coins en cuivre de la maison Cahun et fils, Albéric n'était parvenu qu'au chétif traitement de dix-huit cents francs par an. Encore était-il bien heureux que ses patrons ignorassent son penchant à la rêverie, ses petits plaisirs de flâneur. Qu'auraient pensé Cahun et fils, s'il vous plaît, qu'auraient dit ces gens si férocement pratiques, s'ils avaient su que leur employé, après sa besogne finie, aimait à s'attarder devant les couchers de soleil, à se promener jusqu'à minuit dans les quartiers déserts, par les nuits d'étoiles ; qu'il entr'ouvrait même quel-

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