‹ Les vrais richesChapitre 30 sur 51 · LES RUELLES MONTUE USE S · texte numérisé non relu

LES RUELLES MONTUE USE S

Zoé, dit Albé'-ic presque gaiement. Comment se porte madame votre mère, par le vilain temps qu'il fait ?

A la vue du jeune homme, le visage de mademoiselle Zoé s'éclaira d'un heureux sourire. Elle n'était peut-être pas très jolie, mademoiselle Zoé. Le teint bien pâle, la bouche trop grande. Mais

quels yeux sincères ! Quel air de douceur et de bonté 1

— Merci, merci bien, monsieur Mesnard, répondit-elle à la question du jeune homme. Maman ne va pas trop mal 1...

Mais entrez donc, je vous prie, elle sera charmée de vous voir.

Et elle introduisit Albèric dans une toute petite salle à manger, qui était aussi, entre nous soit dit, le salon de réception et le boudoir de ces dames ; car, avec une seule chambre à coucher, grande comme rien du tout, elle constituait tout l'appartement.

Cette pièce minuscule, mais tenue avec une extrême propreté, était encombrée par un volumineux fauteuil, commodément installé auprès du poêle et dans lequel trônait, avec une dignité vraiment royale, une dame en noir, d'une cinquantaine d'années, qui avait dû jadis être fort belle, mais qui ne devait pas être commode tous les jours, comme disent les bonnes gens, et qui semblait accoutumée aux hommages. Le visiteur s'inclina respectueusement devant elle, mais la figure de la pâme ne se dérida pas pour si peu, et elle répondit au profond salut d'Albéric par le simple geste de la main qu'une souveraine adresse au passage à quelque courtisan sans importance.

En vérité, elle tenait trop de place, la vieille dame, si solennelle sous son bonnet de veuve, si tranquillement assise dans sa grande cathèdre. Elle avait une façon de

La cure de misère

croiser ses belles mains oisives sur sa jupe bien étalée, une façon de présenter à la bouche du poêle ses pieds finement chaussés et reposant sur un tabouret, enfin quelque chose dans toute sa personne de paisible et d'égoïste qui signifiait clairement : « Vous savez. . . Tout m'est dû. » Oui, elle tenait trop de place, je vous assure, et c'était une sensation pénible de voir combien était perdue, dans l'ombre de cette dame imposante, sa fille unique, la petite mademoiselle Zoé, qui s'était remise sans retard à la besogne sur sa petite chaise, devant sa petite machine à coudre, remuant du pied droit la pédale, et de ses deux mains actives faisant glisser l'étoffe sous les coups précipités de l'aiguille mécanique.

Mais il faut tout dire. Autrefois, la vieille dame avait été ce qu'on appelle une « beauté ». C'était même pour cela que feu Bouquet, qui était caissier dans un grand magasin de nouveautés, l'avait épousée sans dot ; pour cela que, toute sa vie, elle s'était refusée à gâter ses belles mains dans les soins du ménage ; pour cela que son mari avait travaillé plus qu'un nègre sans faire les moindres économies. Le moyen, je vous le demande, de ne pas entourer d'un peu de luxe une « beauté » qu'on adore ; le moyen de lui refuser un plaisir, un bijou, une parure ? L'imprudent et trop sentimental caissier, surpris par la mort, avait laissé sa veuve sans ressources, juste au moment où leur fille, que la « beauté » avait habillée de robes courtes jusqu'à dix-huit ans, devenait une grande personne. L'élégant mobilier qui naguère avait servi de cadre à la « beauté », les diamants dont elle se paraît, le piano d'Èrard sur lequel elle aimait à promener ses mains paresseuses, furent vendus ; et cela produisit quelques billets de mille francs, qu'on grignotait

tout doucement, là-haut, à Montmartre, Mais, si cette suprême réserve n'était pas encore épuisée, c'était parce que Zoé, qui avait sans doute dans les veines le sang de son laborieux père, avait compris la gravité de la situation, acheté une « silencieuse », et travaillait de ses dix doigts tout en se faisant la servante de sa mère et en l'entourant des soins les plus délicats. Habituée à ce qu'on se sacrifiât pour elle, madame Bouquet accepta ce dévouement et en profita sans inutile dépense de sensibilité. L'ai ti ère et vaniteuse personne adopta, pour son compte, le rôle de vieille « beauté » tombée dans le malheur et le supportant avec le plus mâle courage. Zoé pouvait bien veiller devant sa machine à coudre jusqu'à deux heures du matin, n'est-ce pas ?

puisque sa mère, au moment de la ruine, avait poussé la résignation jusqu'à renoncer aux chemises de soie et à congédier la manucure. D'ailleurs, Zoé était bien de cet avis ; elle était touchée jusqu'aux larmes de la force de caractère déployée par sa mère, et quand, le matin, elle lui boutonnait ses bottines et que la veuve lui en rendait grâce avec la hautaine douceur de Marie-Antoinette à la Conciergerie remerciant le gendarme de service d'avoir éteint sa pipe, le cœur de la jeune fille était pénétré d'admiration, de pitié et de reconnaissance.

Albéric, le seul habitant de la maison avec qui ces dames eussent quelques relations, avait souvent l'honneur d'être pris par madame Bouquet comme confident et témoin de sa grandeur d'âme en face des revers. Une telle confiance le flattait sans doute ; mais nous n'oserions jurer que les francs et doux yeux de mademoiselle Zoé ne fussent pas aussi pour quelque chose dans les apparitions assez fréquentes qu'il faisait chez ses voisines

— Monsieur Mesnard, dit la vieille «beauté » quand le jeune homme eut pris séance, vous êtes bien aimable de venir nous voir. Dans des temps meilleurs, je vous aurais offert une tasse de

noise, car on ne peut se fier aux domestiques... Mais, aujourd'hui, nous ne nous permettons plus cet humbleluxe...Zoé.qui m'entend tousser la nuit, me défend de supprimer de mon régime le lait de poule

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