‹ Les vrais richesChapitre 31 sur 51 · LA-HAUT A MONTMARTRE · texte numérisé non relu

LA-HAUT A MONTMARTRE

thé... Jadis, du vivant de mon mari, quand nous avions dîné à la maison, le thé était toujours servi à dix heures et je ne supportais que le thé de la Caravane. Monsieur Bouquet était même forcé d'aller l'acheter lui-même, à la Porte- Chi-

qu'elle m'apporte tous les soirs dans mon lit... Elle a tort. Je suis prête à toutes les privations, j'en ai maintenant l'habitude. Zoé, assise auprès de la veuve, leva vers Albéric un regard mouillé qui voulait dire : « N'est-ce pas que ma mère

La cure de misère

est admirable ? » tandis que la machine, allant toujours son train : tic, tic, tic, tic, tic, tic, était sans doute occupée à gagner le prix des œufs, du sucre et de la fleur d'oranger, éléments constitutifs de ce lait de poule déclaré par madame Bouquet inutile et surérogatoire.

— Mademoiselle Zoé a bien raison de prendre soin de vous, madame, dit alors Albéric, et c'est pour vous une grande consolation d'être si tendrement aimée.

— Sans doute, sans doute, répondit assez sèchement la vieille dame, en toisant Albéric avec autant de dignité que si elle avait été une duchesse douairière prisonnière pendant la Terreur, et, lui, un geôlier en carmagnole et en bonnet à queue de renard faisant l'appel des condamnés. Sans doute, Zoé est une excellente fille et comprend parfaitement notre position et ses devoirs... Mais je me reproche d'avoir fait tout à l'heure allusion à notre pauvreté. Je le dis souvent à ma fille, les plaintes sont indignes d'une âme fière et ne réparent r en, d'ailleurs. Ainsi, nous faisons usage de cette huile de pétrole, dont l'odeur m'est odieuse.

A quoi cela m'avancerait-il de regretter les deux magnifiques carcels qui éclairèrent autrefois mon petit salon ? Le silence, c'est la beauté du malheur.

« Tic, tic, tic, tic, tic, » répétait toujours, pendant ce temps-là, la machine à coudre, sans laquelle il n'y aurait probablement pas eu de pétrole dans la lampe ; et les yeux de Zoé, se levant vers Albéric, brillaient toujours d'enthousiasme pour le stoïcisme maternel.

En vain le jeune homme, agacé par l'égoïsme prétentieux de la vieille « beauté », voulut changer de conversation. Toujours, par quelque habile détour, madame Bouquet revenait au seul sujet qui l'intéressât : son courage dans

l'adversité. Par exemple, à propos du mauvais temps, elle déclara que la chaleur du poêle lui donnait d'atroces migraines, et qu'à une époque plus heureuse elle n'aurait admis que le feu de bois dans une cheminée; mais elle ajouta qu'elle avait le cœur trop haut placé pour s'abandonner à la moindre récrimination contre un système de chauffage assez économique, soit, mais qui, dans un bref délai, devait infailliblement la conduire au tombeau.

Tout en l'écoutant, ou plutôt en ayant l'air d'écouter madame Bouquet faire son propre éloge, Albéric coulait parfois un regard vers mademoiselle Zoé. Au fond, c'était là le but de sa visite. Depuis quelque temps, il n'y avait pas que la machine à coudre qui palpitât dans le pauvre logis, et les deux cœurs d' Albéric et de Zoé s'étaient mis, eux aussi, à battre très fort et très vite. Mais l'amour 1 le mariage ! voilà du luxe, ou je ne m'y connais pas. Zoé, du reste, ne s'était-elle pas consacrée tout entière à sa mère, et quant au pauvre diable d'employé de la maison Cahun et fils qui ne gagnait qu'un salaire insuffisant pour lui, pouvait-il songer à épouser une fille pauvre et ayant des charges, à marier la faim et la soif ? Allons 1 c'était une folie 1

Cependant dix heures sonnèrent au cartel Louis XVI, dernier vestige des splendeurs du mobilier d'autrefois et Albéric se leva pour prendre congé.

La solennelle madame Bouquet accepta ses adieux avec à peu près autant de cordialité qu'un président d'assises invitant un témoin à aller s'asseoir après sa déposition ; mais il fut reconduit par mademoiselle Zoé jusqu'au seuil et reçut d'elle un joli sourire, un peu mélancolique qui aurait pu se traduire ainsi :

« Vous ne me déplaisez pas du tout.

monsieur notre voisin, et je m'aperçois fort bien que je suis de votre goût. Mais que voulez-vous ? ce n'est pas possible. »

Hélas ! les sentiments des trop pauvres gens sont pareils aux boutons de rose de novembre ; ils avortent et n'ont pas la force de s'ouvrir.

Rentré dans sa chambre où régnait une température groënlandaise, Albéric s'introduisit en toute hâte entre ses draps glacés et eut alors un moment de désespoir véritable. Jamais, autant que dans cette soirée, il n'avait soufïert de son écœurante et banale misère. Mais il était à l'âge heureux où le besoin de sommeil est plus fort que tous les soucis, et il ne pouvait comprendre encore toute la beauté du fameux vers de Saurin, qui se trouve dans la tragédie de Spartacus >

Ah ! que la nuit est longue à la douleur qui veille I

Après avoir adressé à son oreiller quelques malédictions contre les destins, il s'endormit donc profondément.

Le lendemain matin, quand il se réveilla, vers sept heures, — les bureaux ouvraient à huit heures, rue du Sentier — il vit que le brouillard s'était levé pendant la nuit et que le ciel était pur. Bien qu'il fît très froid et que l'eau fût gelée dans la cuvette, le jeune homme s'habilla promptement, dégringola ses cinq étages, dépensa huit sous, sur les dix sous qui lui restaient, pour prendre une tasse de café au lait dans une crémerie, et, comme il devait toucher ses appointements dès son arrivée chez Cahun et fils, il acheta un cigare avec sa dernière pièce de dix centimes.

Mais, sur le trottoir de la rue Bréda, un homme en casquette et en gilet de tricot percé aux coudes, un vieil homme à figure d'ouvrier honnête, se mit à mar-

cher à côté d'Albéric, lui tendant sa main calleuse — une main qui avait travaillé — et murmurant d'une voix basse et gênée :

« Pas d'ouvrage... Rien mangé depuis hier matin... La charité, s'il vous plaît. »

Et Albéric fut forcé de hâter le pas, jetant par mégarde une bouffée de fumée au visage du vieux mendiant, ayant l'air de l'égoïste qui refuse l'aumône pour ne pas retirer ses mains chaudes du fond de ses poches ; et il éprouva le plus cruel des crève-cœur, celui du pauvre qui ne peut rien pour un plus pauvre.

En arrivant à son bureau, encore tout attristé de cet incident, il se présenta d'abord à la caisse.

— Eh bien I Mesnard, lui dit le vieux caissier juif en lui réglant son compte et en lui donnant un billet de cent francs et cinquante francs en or, eh bien, ils ont donc fini par s'exécuter, les farceurs de la Loterie Internationale I ... Le voilà donc tiré, le fameux gros lot I... Hier soir, les grands boulevards n'étaient pas tenables. Les hurleurs vous assourdissaient... Dire que j'ai été assez jobard pour prendre cinq billets... Cent sous de flambés...

— Moi, monsieur Schwab, répondit Albéric, qui n'avait plus songé à cette loterie depuis la veille, depuis le moment où il avait entendu les camelots crier au coin du faubourg Montmartre, moi, je n'aurai même pas la déception de ne point trouver mon numéro sur la liste... Je ne me rappelle plus où je l'ai mis.

Mais, comme il ouvrait son portefeuille pour y serrer le billet de banque qu'il venait de recevoir, il aperçut un papier quadrillé en bleu qui sortait un peu d'une des poches de cuir. Il prit le papier et le développa. C'était son billet de la Loterie Internationale.

— Ma foi, dit-il, j'ai parlé trop tôt...

La cure de misère

car le voici, précisément... c'est le nu- vard, pour être bien sûr de ma déveine...

méro 3.911.457. ^^^^ P^^^ ^^^' P^^ ^^^^ ^^ ^^^ ^^^^^^

— Alors, mon cher, reprit le caissier lots de mille francs, en passant la main à travers le guichet Albéric ne put s'empêcher de sourire

PAS d'ouvrage...

de son grillage, permettez-moi de vous offrir le Petit Journal de ce matin, où vous trouverez la liste. Je suis certain qu'elle est sincère, car je l'ai coUationnée avec Celle qu'on m'a vendue hier sur le boule-

de cet excès de contrôle exercé par le vieux juif. Car, en toute circonstance, par habitude professionnelle sans doute, le père Schwab poussait son besoin d'exactitude jusqu'à la manie.

— Voyons ça tout de suite, s'écria le jeune homme en plaisantant. Mais, vous savez, moi, je suis très exigeant. C'est la forte somme qu'il me faut... ou rien.

Et, tenant d'une main le journal, de

j'ai gagné!...

l'autre son billet de loterie, il répéta d'un ton plus sérieux :

— Voyons ça.

Mais, tout à coup, son corps fut secoué comme par un hoquet, il pâlit affreuse-

ment, écarquilla des yeux ronds et fixes et poussa un râle de surprise, un bref et profond soupir qui semblait sortir du fond de ses entrailles.

Le numéro du gros lot était le même que celui de son billet I C'était le numéro 3.911.4571 II avait gagné les cinq cent mille francs 1

Alors, il ouvrit la bouche, il dit d'une voix rauque : « Moi I... moi !...» Puis le flot de sang de la congestion fit rouler un torrent dans ses oreilles, il chancela, recula de trois pas et s'assit, les genoux cassés, sur la banquette de velours placée en face de la caisse.

' Le père Schwab s'élança hors de sa prison grillée, appelant au secours. Un garçon de bureau, plusieurs employés accoururent. On s'empressa autour d'Albéric. Mais il se leva brusquement, il agita son billet de loterie au-dessus de sa tête avec des gestes de fou, et, laissant enfin éclater le rire douloureux et les pleurs de l'attaque de nerfs, il cria de toutes ses forces :

— J'ai gagné le gros lot, les cinq cent mille francs 1...

J'ai gagné !...

Et si — au lieu de ces faméliques, qui tous avaient déjà dans la bouche la salive amère de l'envie — il s'était trouvé là un calme témoin, un observateur, 0 aurait frémi devant cet homme ivre de bonheur, et constaté, une fois de plus, combien l'extrême joie est, au fond, effrayante et sinistre.

La cure de misère

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