PAR U.NE PLUIE BATTANTE
semblables, il s'exerçait violemment à tuer son homme dans les règles, en ployant et en cassant des fleurets sur le plastron du maître d'armes. Ainsi l'avait ordonné son nouveau mentor, le gros Georges Bordier, homme de tous les sports et arts gymnastiques, qui ne manquait ni une réunion de courses ni un assaut.
A midi, Albéric arrivait, avec un appétit formidable, au Cercle des Egoutiers — lequel, en réalité, s'appelait Cercle Philharmonique, New-Club, ou quelque chose dans ce genre-là, mais que ses membres, tous gens persuadés qu'ils étaient du
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train » ou à ne pas y être, à savoir ce qui était « chic » et ce qui ne l'était pas. Ainsi, parier à coup sûr aux courses, quand on avait obtenu d'un jockey un renseignement sûr, un « fort tuyau », c'était être « dans le train » ; fumer une courte pipe de bruyère, dans la rue, quand on rentrait chez soi, la nuit, en tenue de soirée, c'était chic. Il s'agissait encore, autant qu'on le pouvait, de se montrer « fin de siècle ». Par exemple,
une duchesse portant un nom historique, qui allait applaudir tous les vendredis les chansonniers du Chat-Noir, était citée comme tout ce qu'il y a de plus « fin de siècle ». Albéric avait de l'intelligence, le don de l'assimilation. Bientôt, il comprit et sentit toutes ces jolies nuances.
On jouait beaucoup, au Cercle des Egoutiers. Tous les soirs, vers minuit, après la sortie des théâtres, la grosse partie commençait, et, bien entendu, rien n'était plus « chic », plus digne d'un parfait clubman, que de se chaufïer le crâne, jusqu'à cinq heures du matin, sous l'immense abat- jour de la table verte et de perdre ou de gagner « la forte somme », avec un air de détachement absolu et sans que bougeât un poil de la moustache. Un si noble emploi de son temps et de ses facultés devait tenter Albéric, qui avait de l'amourpropre. Ses nouveaux conseillers lui expliquèrent combien il était louable et intéressant de prendre l'argent d'autrui par la vertu d'un valet de carreau, ou de vider sa bourse dans la poche du premier venu sur l'ordre d'un neuf de pique.
L'écolier en « haute vie » — qui se formait, décidément — passa donc des nuits entières à manier des jetons et des cartes, à répéter jusqu'à l'aurore ces harmonieux monosyllabes : « Carte...
Bac... Bûche, » rentra chez lui au moment où commence dans Paris le travail des balayeurs, et ne se réveilla plus qu'à midi, avec les cheveux secs et brûlants et un goût de cuivre dans la bouche.
Pour les deux premiers mois seulement, ce nouveau train d'existence soulagea le jeune homme d'une trentaine de mille francs. Mais il avait acquis des connaissances très précieuses. Allez I le tailleur n'avait plus besoin de lui apprendre qu'on ne portait pas un veston dans
l'après-midi, ni le bottier de lui imposer les souliers à bouts pointus. Il était désormais incapable d'une seule hérésie en matière de toilette. Il savait qu'on se couvre de ridicule en mettant ses gants paille et qu'il suffît de les tenir dans sa main nue, tout neufs ; que, pour voyager, on peut et même il faut porter une chemise à plastron de couleur, mais à col blanc, — et une foule de choses aussi essentielles. Tout de suite, il avait attrapé le genre anglais pour marcher dans la rue, la tête en arrière, les coudes écartés, et la façon de tenir un mince parapluie, horizontalement, à bout de bras, comme si c'était un pesant fardeau. Et que d'autres notions utiles 1 Ce n'était pas devant lui qu'on aurait osé comparer la piste de Chantilly à celle d'Auteuil. Il ne fallait pas lui parler des cigarettes d'Orient de l'hôtel de Bade, puisqu'il n'y en avait de tolérable qu'au Grand- Hôtel ; et vous pouviez dire tout ce que vous voudriez, ce n'était encore que chez Voisin qu'on pût manger un salmis de bécasse.
L'un des inséparables d' Albéric, le journaliste Jules Sautelet, était, nous l'avons dit, assez répandu dans le monde des théâtres, — lequel prend, comme on sait, plus d'importance chaque jour. Rédigeant le courrier dramatique dans un journal d'informations, sous l'ingénieux pseudonyme de « Petit-Blanc », il tenait la société parisienne au courant des potins de coulisses. On lui devait des entrefilets ainsi conçus : « Nos lecteurs apprendront avec plaisir que le petit garçon de mademoiselle Fleur-de-Pêcher, la toute charmante chanteuse des Bouffes de l'Ouest, est complètement guéri, à l'heure qu'il est, de la coqueluche dont il souffrait depuis quelques semaines. Tout le public s'associera comme nous à la
La
cure
de
misère
satisfaction de la délicieuse divetta. » — Ou bien encore : « Nous remarquons, dans la liste du jury pour la prochaine session des assises de la Seine, le nom de M. Le Banqueroute!, le sympathique directeur du théâtre des « Fumisteries- Parisiennes. » Un gazetier, chargé d'annoncer des nouvelles de cette gravité et qui, tout récemment, avait cm le pouvoir,
rettes. Il commençait à devenir « quelqu'un ». Sur le boulevard, les cabotins le saluaient respectueusement, dans l'espoir de quelque réclame. Les directeurs avaient des égards pour lui ; Braillard, le fameux comique, poussait la condescendance jusqu'à le tutoyer, et le richissime chef de claque Rougeaud l'invitait parfois à tirer un faisan dans la