L ABBE MOULIN
teigne qui sévissait, deux ans auparavant, sur la marmaille du quartier Mouffetard et de Gentilh% l'énorme personne s'était écriée : « Fi I l'horreur ! » et avait pensé s'évanouir de dégoût. Bref, le pauvre abbé n'avait rien obtenu, et, déçu dans son espoir, avait fort mal digéré les truffes et les écrevisses.
C'était fini ! Il ne pouvait plus rien pour ses humbles amis, pour ses anciens pauvres, pas même donner aux cinq orphelins recueillis par leur grand'mère, la marchande de ferraille de la rue Croulebarbe, une des assiettes de petits fours qui ornaient le dessert de la commissaire-
priseuse, ni apporter une ou deux bouteilles de vin vieux à la fille du père Jules, le doyen des porteurs de hotte, à cette pauvre petite Céleste qui se mourait d'anémie — à treize ans ! — et qui, certes, avait plus besoin de boire du Léoville 74 que la mafflue et adipeuse cantatrice positivement menacée d'éclater de pléthore un de ces quatre matins.
Sans compter qu'il y avait promesse de mariage entre Alexandrine, l'ouvrière en perles fausses de la rue du Fer-à-Moulin, et Joseph, qui travaillait '" dans les mottes à brû-
ler, rue de l'Arbalète; et que, si l'abbé, qui leur avait fait faire leur première communion, n'inventait pas tout de suite les quelques cents francs nécessaires pour l'entrée en ménage, les amoureux étaient bien capables de se passer du sacrement. Ah ! mais !...
L'abbé Moulin en était là de sa mélancolique rêverie, quand il en fut éveillé par un violent coup de sonnette. Comme il n'avait pas de servante et se contentait d'un lit fait à coups de poings et d'une chambre époussetée par la concierge chaque fois qu'il lui tombait un œil, l'abbé se leva, prit la lampe, alla ouvrir et se trouva en présence d'un grand et solide gaillard, vêtu d'un ulster de voyage à double pèlerine, coiffé d'un feutre à larges ailes, et remarquable par son air
résolu et par sa longue barbe grise, seulement rasée surlalèvre supérieure, à l'américaine.
— C'est bien l'abbé Moulin que j'ai
l'honneur de saluer ? dit le visiteur en se découvrant.
— Oui, monsieur, répondit le prêtre.
— Je me présente donc...
Adam Harrison, de Chicago, marchand de porc salé, qui désirerait de vous, monsieur l'abbé, la faveur d'un entretien...
Oh ! n'ayez pas peur de ma grande barbe et de ma tournure de sauvage, ajouta -t -il comme pour rassurer le vicaire un peu interdit par cette visite inattendue. Le petit service que j'ai à vous demander, — car je vais m'adresser à votre obligeance, — vous me le rendrez, je l'espère, avec empressement ; et je n'oublierai pas vos pauvres.
Par ces derniers mots, l'inconnu s'était déjà concilié les bonnes grâces de l'abbé Moulin, qui se hâta de l'introduire dans
son petit salon et poussa un fauteuil devant le feu.
Asseyons-nous donc, monsieur, dit
le prêtre avec un sourire de bon accueil,