ADAM HARRISON
et ayez la bonté de me faire savoir comment je puis vous être utile.
L'Américain — ou le soi-disant tel —
prit aussitôt séance avec un parfait sansgêne. Il jeta son feutre sur le tapis, déboutonna son ulster, croisa ses jambes et présenta à la flamme un de ses lourds souliers de cuir fauve à double semelle. Puis, brusquement, et après avoir caressé sa longue barbe :
— Me prenez-vous vraiment pour un Yankee ? demanda-t-il.
Seulement alors, l'abbé Moulin s'avisa de remarquer que son interlocuteur n'avait aucune espèce d'accent étranger.
— Mais ?... fit le bonhomme avec embarras.
— C'est que, voyez-vous, reprit l'inconnu, s'il est vrai que j'habite Chicago, dont j'arrive, ce soir même, en droite ligne, par les voies rapides, — tel que me voilà je descends de l'express du Havre, — si je vends, en effet, là-bas, du porc salé,je ne m'appelle pas Adam Harrison... Adam Harrison, c'est comme qui dirait mon nom de guerre... Tenez I j'abats tout de suite mon jeu ; c'est plus simple... Je suis Renaudel, l'ancien banquier de la rue di Faubourg Saint-Honoré... Renaudel qui, en 1886, s'est enfui avec la caisse et qui a été condamné par contumace à vingt ans de travaux forcés pour faux et abus de confiance.
Stupéfait et par un instinctif mouvement de répugnance, l'abbé Moulin recula son siège.
— Sans m'avoir jamais vu, monsieur l'abbé, poursuivit l'homme, vous n'ignoriez pas mon existence, puisque vous avez été le confesseur de ma défunte femme... Si elle avait vécu, peut-être serais-je resté un honnête garçon. J'étais veuf depuis trois ans lorsque j'ai fait le coup... Et, par la suite, vous avez sans doute appris ma faute et ma condamnation ?
Silencieusement, l'abbé fit un signe de tête affirmatif.
— Et moi aussi, je vous connaissais sans vous avoir vu... Ma pauvre Julie m'a assez souvent parlé autrefois de son abbé Moulin, du prêtre des chiffonniers...
Donc, vous sachant une bonne pâte d'homme, incapable de me livrer, je suis venu à vous de confiance... Ai-je eu tort ?
Et, en posant cette question, le faux Américain, qui n'avait plus du tout l'air d'un banquier, mais bien l'apparence d'un batteur d'estrades prêt à jouer du couteau et du revolver, leva et fixa sur le prêtre deux yeux couleur d'acier et d'une singulière énergie.
La confiance d'un tel personnage, il faut bien le dire, ne semblait pas du tout flatter l'abbé Moulin, et il ne savait trop que répondre.
— Assurément, balbutia-t-il, vous n'avez rien à craindre de moi... Le saint ministère que j'exerce, le caractère dont je suis revêtu... me font un devoir... de la plus grande miséricorde... Mais en quoi puis-je vous obliger ?
Devant l'inquiétude du bonhomme, Renaudel eut un petit rire en dessous.
— Allons, monsieur l'abbé, avouez que ma visite ne vous fait aucun plaisir et que vous me considérez comme une franche canaille.
— Vous riez, monsieur, répondit assez vivement le prêtre, malgré sa timidité naturelle. Mais n'ai-je pas le droit de me souvenir que vous avez commis une action très coupable, ruiné plusieurs familles, fait bien du mal ?
— Et si je venais pour le réparer ?
s'écria l'ex-banquier, qui , tirant un portefeuille d'une poche intérieure de ses vêtements, le posa sur la table, à côté du bréviaire de l'abbé Moulin.
» Il y a ici, continua Renaudel d'une voix forte, il y a dans ce portefeuille, en quatre bonnes traites sur les plus solides
On rend l'argent
et les plus honorables établissements de crédit, une somme de deux millions deux cent quatre-vingt trois mille cent cinquante-trois francs, — je vous épargne les centimes, — qui représente exactement, capital et intérêts composés, ce que je reste devoir à ceux à qui j'ai fait tort. Je destine cet argent à mes quatre derniers créanciers, les plus gros ; car j'ai déjà désintéressé, par correspondance, ceux à qui je devais des sommes moindres. Les plus pauvres me paraissaient plus à plaindre que les autres ; ils ont été payés les premiers... Maintenant, monsieur l'abbé, voici le service que j'attends de vous. Vous allez prendre ce portefeuille. Je vous donnerai la liste de mes quatre créanciers, avec leurs adresses, que je me suis fait récemment télégraphier, à Chicago, par une agence de renseignements.
Vous me laisserez seul ici, à tisonner votre feu, — et, si vous le permettez, à fumer quelques cigares, — ici, où l'on ne viendra certainement pas chercher et arrêter un contumax. — Vous monterez dans le fiacre qui est en bas, — il va bien et le cocher a reçu d'avance un louis de pourboire. — Vous vous ferez conduire aux quatre adresses indiquées. Vous verrez les quatre personnes, — votre robe vous permet de pénétrer partout et de forcer bien des consignes. — Vous leur remettrez les traites, sans dire que je suis à Paris ni comment elles sont entre vos mains. Vous vous ferez délivrer des reçus, — ils sont aussi dans le portefeuille, tout prêts, on n'a qu'à signer. — Vous me les rapporterez. Je remonterai dans le même fiacre. Je me ferai conduire à la gare Saint-Lazare, j'y prendrai l'express de minuit pour le Havre, où j'ai laissé ma malle à la consigne. Demain matin, le transatlantique la Normandie appareillera à neuf heures et demie,
emportant définitivement votre serviteur dans le Nouveau-Monde. — Et il y aura mille francs pour vos pauvres...
Cela vous va-t-il ?
Quelqu'un d'abasourdi, c'était l'abbé Moulin. Il n'avait pas, nous en sommes convenu, une forte tête, et, franchement, les événements qui se passaient chez lui étaient bien faits pour troubler de plus solides têtes que la sienne.
Que de choses surprenantes ! D'abord, un voleur et lui, causant au coin du feu, comme une paire d'amis ; puis cet escroc, ce scélérat, ce condamné aux travaux forcés, venant rembourser ses créanciers jusqu'au dernier liard et tirant des millions de sa poche, comme s'il en pleuvait. Et puis, et puis surtout, mille francs pour ses pauvres à lui, l'abbé Moulin ! Mille francs, c'est-à-dire de quoi payer un réveillon à tout casser aux chiffonniers de la Butteaux-Cailles, de quoi vêtir des pieds à la tête les cinq orphelins de la rue Croulebarbe, avec chacun vingt francs dans la poche du gilet, de quoi faire une rente d'huile de foie de morue et de vin de quinquina à la petite Céleste, de quoi marier, à l'autel de la Vierge et avec le petit orgue, les mottes à brûler de la rue de l'Arbalète et les perles fausses de la rue du Fer-à-Moulin !...
Non, c'était à tomber à la renverse ! Un conte de fée tout simplement. Le vieux prêtre se demanda s'il ne rêvait pas, se leva de son fauteuil pour se prouver à lui-même qu'il était bien éveillé...
Mais oui, tout cela était bien réel, et l'homme à la longue barbe était toujours là, installé comme chez lui, les jambes croisées et lui disait encore une fois :
— Cela vous va-t-il ?
— Pouvez-vous me le demander ? s'écria le bonhomme. Comment ? Réparer les malheurs que vous avez causés, rendre
leur fortune à de pauvres gens ruinés I... Et cet acte de charité si généreux!...
C'est-à-dire que c'est admirable 1... Et je suis tout prêt...
Mais, soudain, un scrupule arrêta le digne prêtre. D'où venaittoutsonargent?
Quelle en était la source ? Impure, sans doute ; peut-être sanglante. Qui sait si cet ancien banquier à tête de brigand n'avait pas — le rifle au poing, suivi d'une bande de Peaux-Rouges avec des plumes d'aigle dans le chignon et des anneaux dans le nez — dévalisé le « rapide » du Transcontinental et scalpé tous les voyageurs ?
— Mais, excusez-moi... Permettez-moi une question indiscrète, dit l'abbé Moulin presque bégayant. Ces deux millions, cette somme énorme... Comment vous l'êtesvous procurée ?...
— Très honnêtement, répondit Renaudel sans hésitation. Oh! à l'américaine, cela va sans dire. En d'autres termes, à force de travail, d'audace et de volonté. Ces deux millions, — et quelque petite réserve que j'ai encore là-bas, pour continuer les affaires, — je les dois uniquement au commerce des porcs salés, et ils m'appartiennent par les bénéfices les plus légitimes... Quand je vous disais tout à l'heure que je me suis enfui avec ma caisse, je m'exprimais mal. Je n'ai pris la fuite que lorsque ma caisse a été absolument vide. Comment en suis-je arrivé là ? Imaginez-vous un pauvre homme qui adore sa femme, qui la perd, qui veut s'étourdir, tuer son chagrin, qui, n'ayant plus un sentiment, tombe dans un vice... Vous voyez d'ici la vie à outrance, les dépenses folles... Ah ! ce que m'a coûté cette délicieuse ingénue de la Comédie- Française, qui disait si chastement « Le petit chat est mort » dans VEcole des Femmes, et à qui vous auriez donné, mon-
sieur l'abbé, le bon Dieu sans confession !... Et puis, quand on a entamé le magot des clients, il y a la Bourse, où l'on joue quitte ou double... et où j'ai perdu!... Mais peu importe ! Sachez seulement que, lorsque le paquebot m'a jeté sur les quais de New-York, avec mon petit garçon sur les bras, — car j'ai un enfant de huit ans, monsieur l'abbé, qui a coûté la vie à sa mère, — sachez donc que, le jour de ma première promenade dans Broadway, je n'avais pas vingt francs sur moi... Non ! ce n'est pas avec le produit du vol que j'ai commencé à refaire ma fortune. Il est pur, l'argent qui est dans ce portefeuille, je vous en réponds... Mais je lis encore une hésitation dans vos yeux... Allons, parlez franchement. J'ai mérité de tout entendre.
— Eh bien, dit l'abbé Moulin, encore une fois, pardonnez-moi si je vous fais offense... Mais vous avez si peu l'attitude d'un pécheur repentant... Enfin, je cherche, je me demande comment vous vous êtes décidé à cette restitution.
— Vous ne m'offensez nullement, reprit Renaudel, et votre curiosité est toute naturelle. Pour tout dire, l'année dernière à pareille époque, je ne songeais pas le moins du monde à désintéresser mes créanciers. Je vivais là-bas sous le nom d'Harrison, me faisant passer pour un Anglais élevé à Marseille. J'en avais fini avec la vieille Europe ; le câble était coupé, j'avais changé de peau. La fortune me souriait, je possédais déjà un très gros capital, et je me disais : « Tout va bien ! Renaudel est mort. Vive Harrison !... » Non ! je n'étais pas un pécheur repentant, comme vous dites, je n'avais que de très vagues remords. C'est même étonnant comme on oublie vite le passé...
D'ailleurs, je regrette de vous faire cet aveu, mais je ne crois ni à Dieu ni à dia-
On rend l'argent
ble... Pourtant, si la probité s'est réveillée en moi, c'est à cause des dernières fêtes de Noël.
Le vieux prêtre eut un sursaut d'étonnement.
» Vous savez quelle importance elles ont dans les pays anglais ou d'origine anglaise ; et, pour le réveillon de l'an dernier, la femme d'un négociant de Chicago, avec qui je fais beaucoup d'afTaires avait organisé une soirée enfantine, où je conduisis mon petit Victor. Il faut que vous le sachiez : dans la déroute de mes bons sentiments, j'en ai du moins retenu un, l'amour paternel. J'adore mon fils, qui me rappelle ma pauvre Julie et le temps où je n'avais rien sur la conscience. Il a huit ans maintenant ; c'est presque un petit homme ; mais je le soigne comme un bébé et, tous les soirs, je le borde dans son lit... Donc, je le mène à cette réunion d'enfants ; il s'y régale de pudding, dévalise avec les autres gamins un petit sapin chargé de jouets et de bonbons, et s'amuse comme un dieu. Assis au coin d'une table, devant une tasse de thé, je le regardais et j'étais heureux de sa joie... Et, bien que je n'aie pas de relig'on, je me disais tout de même que c'était quelque chose de délicieux dans la société chrétienne, que cette fête de Noël, que cette fête de l'enfance où la vue du bonheur des petits semble communiquer, pour un jour, un peu d'innocence et de pureté aux hommes mûrs et aux vieillards qui, tous, les ont plus ou moins perdues... Et, pour la première fois depuis longtemps, depuis ma fiévreuse existence de joueur et de débauché, depuis mon crime, depuis ma nouvelle vie de travail, si dure et si âpre, je sentis quelque chose de doux et d'amer tout ensemble qui m'attendrissait le cœur... C'est alors que mon petit Toto, las d'avoir tant joué et d'avoir tant ri,
vint s'asseoir sur mes genoux et appuya sa tête contre mon épaule. Le marchand de sable avait passé, comme disent les mamans, et Toto allait s'endormir. J'avais préparé, bien entendu, à son intention, une belle surprise pour le lendemain matin, et je dis à mon fils : « Toto, n'oublie pas, avant de te coucher, de mettre tes souliers dans la cheminée, n'est-ce pas ? » Il rouvrit ses yeux ensommeillés et me répondit : « Oh I non, bien sûr... Et sais-tu, papa, ce que je voudrais qu'il m'apporte, le petit Noël ?... Eh bien, c'est une boîte de soldats de plomb. Mais, tu sais, des soldats en pantalon rouge, comme il y en avait de tout vivants dans ce grand jardin où ma bonne me menait promener, quand j'étais si petit... Tu sais bien, le grand jardin devant la rue aux arcades, rempli de statues et d'arbres dans des caisses vertes... Tu te souviens, dis?... Quand je portais encore des jupes, comme une petite fille, et que je m'appelais Toto Renaudel... » L'enfant, accablé de fatigue, s'endormit après avoir prononcé ce mot... J'étais atterré, et un frisson soudain me glaça des pieds à la tête. Ainsi, Victor, qui cependant avait quatre ans à peine au moment de notre fuite, Victor se rappelait sa première enfance. Il se rappelait ce nom de Renaudel, le sien et le mien, que j'avais déshonoré!... Ah! cette nuit-là, monsieur l'abbé, je l'ai passée à veiller auprès du berceau de mon fils et à faire de terribles réflexions. Je me suis dit, dans cette nuit-là, que, moi, le criminel impuni, je jouissais d'un bonheur dont je n'étais pas digne, et qu'un jour ou l'autre la justice des choses se servirait sans doute de cet enfant pour me châtier ! Je me suis dit que, puisque Victor n'avait pas oublié son vrai nom, un hasard suffirait pour lui apprendre que ce nom était celui d'un vo-
leur, d'un forçat en rupture de ban 1... Cette pensée que mon fils connaîtrait la vérité, qu'il rougirait de moi, qu'il aurait horreur de moi, m'a été insupportable, m'a bouleversé l'âme. Alors, je me suis juré de restituer tout ce que j'avais dérobé jadis, jusqu'au dernier centime, avec les intérêts des intérêts, et d'en avoir les reçus, les preuves par écrit. Car, si le malheur veut que Victor sache un jour que j'ai volé, j'aurai du moins le droit de lui répondre : « Oui 1 mais j'ai tout rendu 1 » et l'espoir de lui faire pitié et d'obtenir son pardon I... Une fois cette résolution prise, j'ai réalisé tout ce que je possédais. Hélas 1 le total en était encore notablement inférieur à celui de ma dette. Mais depuis un an j'ai travaillé — ferme, vous pouvez le croire. — Aujourd'hui j'ai ce qu'il faut pour tout payer, et il me reste même quelques milliers de dollars, dont je te ferai une autre fortune, — va I mon Toto, — une fortune qui ne devra rien à personne !
L'abbé Moulin n'avait pas un instant perdu de vue Renaudel qui s'échauffait, qui s'emballait, et qui, à la fin de son discours, — c'est étrange, mais c'est comme ça, — roulait sous ses paupières deux grosses larmes qui finirent par tomber dans sa grande barbe.
L'occasion, certes, eût semblé favorable à tout autre prêtre que l'abbé Moulin pour profiter de l'attendrissement de ce vieux pécheur et pour le sermonner un peu. Mais l'abbé Moulin, qui se méfiait de ses talents oratoires, se contenta d'agir avec le tact que possèdent seuls les cœurs délicats. Se levant de son fauteuil, il s'approcha de Renaudel et lui tendit les deux mains.
— Je suis à vos ordres, monsieur, dit le vieux vicaire, et tout prêt à me mettre en route... Veuillez me donner vos der-
nières instructions... Seulement, je vous en préviens, il faut, de toute façon, que je sois de retour, à la Trinité, pour la messe de minuit.
— C'est l'heure de mon train, riposta Renaudel, — qui avait donné à l'abbé un double shake-hand et dont l'émotion était déjà dissipée, c'est l'heure de l'express du Havre, et j'entends bien ne pas le manquer plus que vous ne manquerez votre messe. Car l'air de Paris — vous savez pourquoi — ne me vaut rien, et je n'y suis venu que pour trouver un sûr intermédiaire, — ce sera vous, merci, — qui m'apporte mes quittances en bonne et due forme... Songez qu'il s'agit de plus de deux millions... Mais, bah ! tout ira bien. C'est l'instant du dîner, où chacun rentre chez soi... Vous trouverez tout votre monde, j'en ai le pressentiment, et vous mènerez rondement notre aiïaire.
Puis tirant de son gousset un bout de papier plié en quatre :
— Voici la liste, ajouta-t-il en la dépliant. Quatre visites à faire... Voyons ça... Louis Dublé, homme de lettres, rue des Abbesses... Traite de deux cent cinquante et un mille trois cent quatre-vingtdix francs... Quand je me suis enfui, c'était un très jeune homme — longs cheveux, ongles négligés, — qui régalait la bohème. Il a eu, depuis lors, quelques succès, paraît-il... S'il a conservé ses anciennes habitudes, les pompes à bières des cafés littéraires vont verser bien des bocks... Mademoiselle Latournure, rue du Cardinal-Lemoine... Bigre, c'est loin !... où elle dirige aujourd'hui un petit externat... Vieille fille geignarde, malade imaginaire... Traite de trois cent soixantecinq mille quatre cent quarante-trois francs... Voici pour elle, j'espère, de quoi s'acheter des boîtes à pilules et changer, tant qu'elle voudra, d'eau minérale,,
On rend l'argent
Henri Burtal, architecte, rue de Rennes... Je n'ai souvenir que d'un joli garçon, d'un homme à femmes... Traite de cinq cent soixante-sept mille huit cent quatrevingt-dix-neuf francs... Marié depuis mon départ. Ce sera pour doter ses filles, plus tard, s'il en a... Enfin, ma victime la plus éprouvée, monsieur le marquis de Capdecamp, membre du Jockey, boulevard Malesherbes . . . Parfait, monsieur l'abbé. C'est sur votre chemin pour revenir... Bonne noblesse, le marquis... Des aïeux à Azincourt, à Pavie, à Malplaquet, à Rosbach...
C'est étonnant ce qu'on a contribué aux batailles perdues, dans cette famille-là... Homme de cheval... Très fané et très vanné... Il avait déjà dévoré, il y a cinq ans, une énorme fortune...
Marié, lui aussi... Mon vol l'aurait décidé, m'écriton, à redorer son blason avec la dot de mademoiselle Mardock, fille d'un financier véreux... N'importe. J'imagine que cette dernière traite, qui s'élève à un million soixantedix-huit-mille quatre cent vingt et un francs, lui causera une agréable surprise... Dites à ces gens-là que je n'ai nullement l'intention de purger ma contumace, de me faire acquitter par un jury ; que je paie, voilà tout. Ditesleur, si vous voulez, que Renaudel a changé de nom et de patrie, qu'il n'existe plus • et exigez seulement les reçus, pour montrer à Victor, en cas de malheur. . . Maintenant, monsieur l'abbé, voici le portefeuille
et la liste. Il est cinq heures et demie déjà. Pas de temps à perdre. Je vous renouvelle encore tous mes remerciements...
mais je ne vous retiens plus.
Et Renaudel, qui s'était levé en prononçant ces derniers mots, prit la lampe à son tour, poussa dans l'antichambre l'abbé Moulin, lui donna son chapeau romain, l'aida à revêtir sa douillette, lui