Les Yeux Clos
En 1946, mon régiment vint canlonner, au début de juin, à Sivry-sur-Ante, petit hameau situé au sud de la forêt d'Ar- | CE de là, je me dirigeai peu après vers Sainte-Menehould et pris le train pour Paris.
A peine sorti de la gare de l'Est, je me livrai sans réserve à la douceur des flâneries d'antan, parmi les rues et les boulevards, goûtant un plaisir indicible à retrouver le décor familier à mon enfance. Une ardeur juvénile me soulevait, quand, EU l'asphalle, résonnait le pas alerte de mes vingt ans, et j'imaginais alors difficilement qu'il y eût identité entre le souslieutenant d'artillerie, dont la joie de vivre éclatait irrésis- tible, et cet être à la marche singulière et prudenté CLEA dix jours auparavant, se jetait à terre pour franchir le barrage entretenu par les Allemands aux abords du fort de Vaux. Un matin, je longeais le fossé bordant le jardin des Inva- * lides, lorsque-mon attention fut attirée par un soldat, qui se. promenait au bras d’une jeune femme; il portait des lunéttes noires et tenait une canne dans sa main droite; bien qu'il de- . visât gaiement avec sa compagne, il ne détournait pas la tête et ne paraissait, en aucune manière, se soucier des personnes qu’il croisait. Sur le point de parvenir à sa hauteur, je sentis ! mon cœur sé contracter sous l'empire de la subite révélation : . l'homme était aveugle. Je le saluai respectueusement et pour- | suivis mon chemin; mais, gagné par une invincible angoisse, | je fus longtemps encore obsédé par le souvenir de celte vision. | Malgré moi, je ne pouvais détacher ma pensée de la redou- Toug 11, — 1931. PA
table éventualité qui, jusqu’à présent, n'avait que bien raremeët effleuré mon esprit: le hasard seul m'imposait cette possibilité comme un défi. re Souvent, entre camarades, nous discutions des perspectives que la guerre nous réservait, et ne craignions pas de nous arrêter à de tristes conjectures : l’amputation d'un membre, la balle qui vous frappe en plein front et vous couche à terre pour toujours, l'obus qui vous met brutalement en pièces et vous disperse aux, quatre vents, l’agonie qui s'éternise en un terrifiant martyre, autant d’alternatives devenues LE CICERETANNTE nous examinions avec sang-froid, parfois même en plaisantant. Mais la blessure aux yeux, cette mystérieuse et sombre évocation de la cécité, personne d’entre nous, s’il y songeait intérieu-
rement, n’osait en prononcer le nom, lors de nos entretiens. :
Et, voilà que la rencontre de ce camarade, auquel allait ma sympathie, donnait à l'hypothèse toute la consistance d’une réalité]
Quelques mois plus tard, au cours de l'attaque du Chemin
des Dames, je fus moi-même atteint aux yeux et perdis rapidement tout espoir de jamais recouvrer la vue: depuis cette époque, je reporte fréquemment ma pensée vers le compagnon
- de misère, vers ce frère inconnu; que le destin avait placé
sur ma route, tel un muet avertissement.
Jai dit, en d’autres pages, le drame de la cécité au seuil de la
vie (1): « Au réveil, j'étais toujours.étonné de ne plus éprouver cette délicieuse impression du jour qui entre à flots dans la chambre, et vous invite à la reprise de l’activité: il me fallait quelques secondes de réflexion pour prendre conscience de la
réalité, comme ceux dont un deuil vient d'assombrir le foyer. »