L'ŒUVRE ADMIRABLE DE M. BRIEUX
Mais ce n'est pas le lieu de nous attarder à ces regrets; suivons plutôt, dans leur tenace et douloureux combat, ces trois mille jeunes gens que la gucrre a brutalement ravis aux joies de la lumière, et demandons-nous comment ils ont réagi contre les rigueurs de leur sort.
Jusqu'alors, nous n'avions assisté, en ce domaine, qu'à des
(1) Voyez Vers la lumière, préface de M. Eugène Brieux, 4 voi.; Fasquelle, éd.
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ntatives isolées, grâce auxquelles certains aveugles, servis far leur génie, avaient pu émerger de l'ombre, où lesreléguait Bur infirmité ; quelques noms sonnaient à nos oreilles, ceux
l'illustres précurseurs, qui tempéraicnt notre détresse: Millon, licolas Saunderson, Euler, Louis Braille, Augustin: Thierry,
lenry Fawcett, et peut-être Homère, le divin conteur de mer-
leilles, le sublime enchanteur d'innombrables gétiérations.
| Mais à présent, c'était un véritable régiment d'hommes, en
leine force, en pleine activité, qu'il fallait à tout prix arracher
fu désespoir, et à l’accablement d'une oisivité bientôt sans
foire. Cette tâche immense et délicate fut le fait de constants
lévouements, trop souvent ignorés. Citer tous les efforts
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lonsacrés à cette œuvre, serait hors de ma portée; qu'il me
blu qui en fut l'âme. Je sais combien lui répugne toute allufion de ce gente, mais je sais aussi qu il me ar Le homent qu'il s’agit d'une telle cause.
{En 1916, M. Brieux revenait des États-Unis, où il Suit à été } fhargé d'une mission ; DELL eu antérieurement, lors CRIS léjour à Chartres, l’occasion de prodiguer son dévouement aux lictimes de la guerre, il alla, dès son retour, saluer le docteur | Losse, qui dirigeait l'hôpital de cette ville; Ac à ls enquit de la situation : | | — Si je suis satisfait? répondit le médecin. Mon bicui tout
lournée, assis sur leur lit, désœuvrés et taciturnes, ne sachant
Mme demande ce qu ‘ils deviendront.
! — Je vais m'en occuper, repartit M. Brieux. {| La première pensée qui lui vint à l'esprit fut de recbeehb hn travail susceptible d’être facilement entrepris par les deux hommes. Il se mit immédiatement en rapport avec un brossier hveugle, qui servit de professeur aux deux blessés et leur bnseigna les rudiments de son art; au bout de quelque temps, l’un des deux apprentis avait déjà pu confectionner une brosse, Hont M. Brieux fit l'acquisition au prix courant, pour bien marquer le caractère utilitaire de la besogne accomplie. Et je lme souviendrai toujours de la manière dont la scène me fut ltontée par M. Brieux lui-même. Près de sa table, interdit et
bit simplement permis de souligner l'action personnelle de
ist vraiment en ordre et le moral est bon, mais j'ai ici déux | Fa lveugles, qui me donnent bien du souci; ils restent’ là toute la ou
tue faire de leurs dix doigts; si personne ne s'y seins Je ea
perplzxe, l’homme soupesait les pièces de monnaie reçues de! son bienfaiteur ; cet argent, le premier qu'il eût gagné de ses . propres mains depuis sa blessure, était une révélation soudaine, une perspective ouverte sur sa vie nouvelle. Tenant toujours, entre ses doigts crispés, les pièces qui revêlaient maintenant unesignification merveilleuse et symbolique :
__ Monsieur Brieux! s’exclama-t-il, d'une voix contractée par l'émotion, il faudrait vraiment que je n’aie plus de quoi manger, pour me séparer de cet argent.
Le miracle était accompli; il y avait un monde entre cet.
être subitement conquis par la fièvre de l’activité, et la pauvre loque, en présence de laquelle s'était trouvé le docteur Cosse quelque temps auparavant. Dans ce simple geste, dans ces paroles poignantes, apparaissaient en germe tout le FrORIee de la rééducation et tout le secret de la réussite.
Peu après cette première et heureuse cure, M. Brieux, disposant de moyens beaucoup plus puissants, créa, avec l’autorisâtion du ministère et le concours précieux des médecins-chefs,
dix-huit centres de rééducation répartis sur toute l'étendue du territoire. M. Justin Godart, qui présidait alors aux destinées
du service de santé, témoigna lui-même, en de nombreuses circonstances, de sa sollicitude pour cette noble entreprise. Un trait, parmi tant d'autres, en fournit la preuve. Avisé qu’un aveugle de guerre, hospitalisé au Val-de-Grâce, avait été cons damné au régime de la cellule, par mesure disciplinaire, M. Brieux s'empressa d'en informer M. Justin Godart, qui ne
craignit pas, dès le lendemain matin, de se rendre en personne
sur les lieux, où sa présence jeta, comme on le pense, quelque perturbation. L'enquête établit qu’on avait affaire à un simulateur; peu importe, d’ailleurs, la suite donnée à l'incident; retenons uniquement le fait, à tout le moins méritoire de la part d’un ministre en exercice.
M. Justin Godart laissa toute initiative à M. Brieux pour l'organisation de la lourde tâche assumée.
— Je vous charge des dérogations aux règlements, lui avait-il déclaré pour le mettre à l'aise dès l’origine.
Quant aux résultats de cette, confiante collaboration, l’histoire suivante en dira là-dessus plus long que de vains discours. Dans une école de rééducation, annexée à un hôpital militaire, un officier supérieur se présente un jour et demande
M permission d'assist:r au travail des aveugles; M. Brieux le Mnduit aussitôt dans une salle où sont groupés une dizaine hommes, confectionnant des brosses et de menus objets en van- Brie; des chansons et des rires SCD EI LE les deux arrivants. ! — Bonjour, mes enfants!
| A l'appel de celte voix maintenant familière, de Joyeuses Le fusent de toutes parts :
| — Bonjour, monsieur Brieux! |
— Fort bien, dit l’ôfficier; cependant, je désirerais voir, Ibn des blessés ordinaires, mais des aveugles. | |. — Ce sont eux, lui répond son interlocuteur.
| Les larmes aux yeux, confondu de surprise et d’ admiration, ! visiteur sortit de la pièce, en serrant les mains de soi saut lait été l'inspirateur d'un tel prodige. Le
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/ ; SOUVENIRS DE ROCHECORBON
{ Pour entrer au vif du sujet, reportons-nous, si vous le bulez bien, au printemps de 1918, et gagnqns la maison du bulevard Victor Hugo, à Neuilly, à moins que vous ne préfélez suivre le groupe animé des pensionnaires dans cette charlante résidence de Rochecorbon, où les bombardements hnemis l'ont obligé de fuir et dont l'installation par l'actif pcteur Cosse fut rendue possible, grâce à la générosité améfcaine sollicitée par M. et Mme Kessler.
Sur la route de Vouvray, à quelques kilomètres de Tours, ous parvenons jusqu'au village et découvrons sans peine le Ptit château qu'agrémente un parc aux arbres déjà verdoyants. est onze heures; montons les degrés du perron et pénétrons hns le hall central du rez-du-chaussée ; à droite, voici la salle fi se donne la lecon d'anglais; une douzaine d'élèves OIL kssemblés, l'oreille attentive :
— Where did you go last week? demande le professeur à un des assistants.
Et l'autre, de répondre sans hésitation, cependant que les Laitéuis, nantis de leur poinçon et de leur planchette métalpre prennent des notes en braille. Hormis ce détail, vous
riez certainement tentés de poser la même question que bflicier de tout à l'heure :
— Mais, je voudrais bien voir vos À nEtE
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ans cette petite pièce, à gauche, vous serez moins dupe de l'illusion : c'est là que réside le professeur de braille, un aveugle de naissance auprès duquel se tient un soldat en capote bleu horizon; tous deux ont un livre où sont imprimés de gros caractères en relief, d’incompréhensibles hiéroglyphes, qui vous font songer à je ne sais quelle langue vétuste, et demeurée le privilège des orientalistes. Sur le papier épais du volume, ils effleurent du doigt les traces bosselées et mystérieuses, tandis que, parmi la suite des mots entrecoupés d'erreurs, d'hésitations et de silences, vous discernez à peine le texte limpide et toujours harmonieux d’un Conte du lundi. Et pourtant, qui aurait dit, voilà quelques mois, à ce jeune
homme, abimé dans la plus sombre détresse, qu'il serait
aujourd'hui en mesure de reprendre contact avec les auteurs
chers à sa rhétorique? Mais, que d'efforts, que de patience,
que de ténacité, pour aboutir à ce résultat !
Et si, poussé par la curiosité, vous vous attardez tant soit peu, un moment viendra où ce brave M. Laverdun, usant de ses index alertes et disposés comme les branches d'un ciseau, prêchera d'exemple et le disputera en naturel Le célérité au lecteur pourvu de tous ses moyens. |
Pour couper court à votre perplexité, grayissons le bel escalier à la française, dont la rampe de bois nous conduit jusqu'aux chambres du premier étage. Nous trouvons dès l'entrée celle où réside le professeur de dactylographie, un blessé de guerre, qui met gracieusement au service de ses camarades t fruit d'une expérience déjà ancienne. Sans doute imaginiez-vous, avant de pénétrer ici, que les machines utilisées par les pensionnaires avaient été conçues exclusivement à leur usage et qu'etles comportaient des signes en relief, permettant d'identifier les touches; mais, voyez, il n’en est rien : la machine que chacun manœuvre journellement est une Jany, du modèle le plus courant. Sous la dictée bien cadencée du maître, l'élève, disposant toujours les doigts de la même manière, est capable de reconnaitre bien vite l'emplacement des diverses lettres et d'acquérir l’automatisme indispensable à tout bon dactylographe. En quelques semaines, il obtient une vitesse suffisante pour assurer son courrier sans le secours d'autrui; écoutez ces bruits si caractéristiques : 1ls proviennent de chambres où s’exercent matin et soir quelques pensionnaires,
tentifs à copier le texte lu par un moniteur ou soigneuse- Ibnt articulé par le dictaphone.
|Sur ce petit bureau, vous venez d'aperoadois une autre bèce de machine qui sollicite aussitôt votre intérêt, et sur quelle vos yeux se fixent un instant; avec ses quelques
lus enquérez immédiatement de l'usage auquel elle est des-
n mécanisme sont des plus simples : elle ne comprend que
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tupée par un point en relief, dans le rectangle où sont scrits les caractères de la notation braille. Avec un peu intrainement, la vitesse acquise est bientôt comparable à Île de l'écriture à la main, et surtout les documents ainsi Lois peuvent être relus immédiatement, én cours de
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Ifue en est quotidienne, dans un tel genre d'activité. | | Mais voici la cloche dont les échos sonores ébranlent sou- [in l'air pour convier les pensionnaires au repas en commun:
voyez se diriger sûrement vers le réfectoire, établi dans le s-sol; des fils de fer ont été placés pour leur montrer le emin; de leur canne, ils frappent le gravier à petits coups et nt parfois, se tenant par l'épaule, en file indienne. Des monirs s'empressent de les conduire à leur place; les joyeux els des chambrées d'autrefois se croisent à travers la pièce. ce petit pavillon débouche une troupe compacte, celle & tricoteurs; parfois secondés par leurs épouses, ils pourlivent, sous la ferme et bienveillante direction de Mis Mar-
ikntissage d'un métier auquel ils n’eussent probablement Mnais songé naguère. De deux à cinq heures, le travail relendra, et ce sera l'envol vers les berges du fleuve paresseux, int les grèves au sable fin viennent offrir leur refuge, lorsque bline le jour et que fraichit la brise.
| Ce sont là de bien vieux souvenirs; ils remontent à plus de luze ans; mais, à les évoquer, je ne puis me défendre d'une ‘Hhdresse un peu nostalgique pour celle période où déjà se fssinaient, en mon avenir, certaines perspectives heureuses,
hches blanches, elle ressemble à un piano d'enfant, et vous ice. C'est une machine à écrire en braille; son principe et
« touches, une pour chaque position susceptible d’être
nscription. C'est là le plus précieux instrument de travail r ceux qui abordent les carrières intellectuelles et la ne
de tous les côtés, par le perron, par divers escaliers, vous
levite Arbel, la diligente collaboratcice de M. Brieux, l’ap-