Les yeux verts et les yeux bleus
E commence par déclarer que je respecte, avec une égale piété, la justice française et la justice anglaise. Certes, je les respecte, je les vénère, immensément! Et je respecte et je vénère aussi la justice de tous les pays. Comme preuve de mon sentiment, voulez-vous que je vous expose ce que je pense des juges des cinq parties de la terre .^
Oui ! les dépositaires des lois sont des hommes exceptionnels^ sous toutes les latitudes ; ils ont le génie et la prudence, la chasteté et la sobriété. Leur raison est impeccable et désintéressée. Ils sont animés de la force et de la bonté de Dieu; mais ils ont, sur ce dernier, l'avantage qu'au moins on les voit se servir de ces divins attributs. Bref, dans la société universelle, c'est une main des juges qui contient tout le mal, et l'autre qui répand tout le bien.
A la suite d'une pareille profession de foi, comment ne serais-je pas accablé de confusion en avouant que je m'abstiendrais de relater les faits, dont sera composé le récit suivant, si le bénéfice de la prescription ne leur était pas acquis?
Telle est pourtant l'absolue et cruelle vérité!
Dix ans se sont écoulés depuis que j'ai joué, dans une aventure assez. bizarre, un certain rôle que je ne réussirai jamais à délimiter. A présent, à l'abri des plus graves inconvénients, j'estime qu'il est temps de retracer les détails de cette affaire, encore assez claire en mon esprit. Car mon souvenir va peu à peu s'effaçant ; de telle sorte que, parfois, je suis à me demander s'il
me reste l'idée d'une réalité et non pas d'un songe. Aujourd'hui même^ j'admettrais volontiers que l'imagination m'ait fait joindre sa part au contingent des circonstances effectives. Mais quelle est cette part?... Je certifie que le lecteur sera plus capable que moi de la préciser^ s'il veut bien prendre connaissance de la cause.
Avant d'aller plus loin^ je dois aussi me prémunir contre une accusation de coupable inconséquence et de cynisme à laquelle je vais vraisemblablement m'exposer. Mais je supplie que l'on ait égard à Tâge de vingt ans que j'avais à l'époque de l'événement^ ainsi qu'à ma profession d'étudiant.
Je me hâte d'ajouter que maintenant, en une semblable occurrence^ je me comporterais tout autrement^ non seulement parce que l'expérience m'a instruit^ mais encore parce que ma compréhension de la vie s'est beaucoup modifiée.
J'avais alors une extrême susceptibihté de caractère^ le besoin de m'immiscer partout^ d'interroger^ de diriger; en outre^ un goût excessif pour le romanesque étrange et sombre. J'étais aussi beaucoup trop enclin à la mauvaise plaisanterie, à la mystification du prochain.
Depuis , je me suis à peu près corrigé du penchant qui me portait à tirer d'autrui la plupart de mes sensations; et^ par suite^ j'ai échappé à Teffet extraordinaire, magnétique, que produisait sur moi le mystérieux langage des prunelles humaines. J'insiste sur cette particularité pour rinteUigence des faits : selon leurs natures différentes, les yeux, que croisaient les miens, me rendaient jadis chagrin ou gai, rêveur ou colère. De plus, je m'épuisais en efforts pour remonter vers la source des mille pensées que je voyais, pour ainsi dire, déboucher par les yeux, et se jeter, de là, dans focéan du monde.
J'aurais regardé des yeux, comme d'autres écoutent une musique compliquée et savante, pendant des heures entières, ému tour à tour par l'enthousiasme, le doute, 1 impuissance de comprendre et la rage de ressaisir les expressions évanouies.