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l'RAlNt un court séjour à LondreSj j'avais élu domicile au fond d'une impasse, près d'Oxford-Circus, Le propriétaire de la petite maison habitait le rez-de-chaussée qui était très élevé de plafond. Par suite, l'escalier qui menait à un étage unique se dressait beaucoup plus haut que la proportion ne l'aurait voulu, et aboutissait ridiculement près du toit.
Sur le palier, s'ouvraient deux logements d'aussi médiocre dimension. Un ménage, sans enfant, occupait celui de gauche ; et moi, celui
de droite. Chacun de ces appartements possédait trois fenêtres de façade sur Timpasse ; et de plus, sur une très petite cour, une quatrième fenêtre à l'usage d'une sorte d'office fort obscure. Le papier blanc des murs était passablement flétri et fendillé 5 les parquets étaient propres 3 les cheminées tiraient bien.
J'avais l'habitude de me coucher de bonne heure. Depuis une semaine que j'y demeurais, l'habitation me paraissait propice au sommeil. Mes voisins ne me laissaient même pas soupçonner leur existence. Quant à la jeune famille du propriétaire, ainsi que je l'ai expliqué, elle logeait trop au-dessous de moi pour qu'aucun bruit m'en arrivât.
... Un soir, je rentrais à la lueur d'une allumette, et je n'avais guère plus qu'une dizaine de marches à gravir, quand un tapage, modéré mais très expressif, m'arrêta.
Cela partait de la gauche de l'escalier : Une sonorité mate, des coups appliqués sur la chair; . . . puis, des jurons français, . . , des grondements, . . . des supplications...
Soudain une porte s'ouvrit et une grande femme s'échappa, pieds nus, en chemise. Une
chevelure épaisse et blonde^ qui lui pendait jusqu'aux hanches^ eut un éclair de miroitement. Mais aussitôt je dus jeter mon allumette^ qui me brûlait les doigts. A ma vue, sans doute^ l'ordre s'était rétabli. On se tut. Et dès que j'eus refait de la lumière, il n'y avait plus personne en ma présence.
J'écoutai en vain pendant plusieurs minutes. Tout était clos et muet.
L'impression qu'engendra chez moi cet incident, assez banal en somme, fut surtout une envie violente et dépravée, je le reconnais, d'en rencontrer l'héroïne et de persécuter son regard de mon regard amusé. Mais ce vice n'eut aucune occasion de se satisfaire.
Déjà cette préoccupation m'était sortie de l'esprit, lorsqu'un nouvel événement l'y ramena plus vive et plus aiguë qu'à l'origine.
A quelque temps de là, j'étais tranquillement à lire dans mon lit, savourant la chaude jouissance de l'édredon et attendant que la pendule sonnât minuit pour fermer le volume... Tout à coup le vacarme d'une vaisselle qui se brise secoua ma molle béatitude. Cela s'était accompli si près de moi que je crus devoir me précipiter,
lO LES YEUX VERTS
d'un bondj dans mon ojfice. Mais je pus immédiatement me convaincre que rien n'y était dérangé, grâce à la demi-clarté qui me parvint, à travers l'étroite cour^ de Yqffice d'en face.
Ce dernier point concentra toute ma curiosité. Une table s'allongeait dans la largeur de la fenêtre. Là-dessus^ trois bougies flambaient dans les branches d'un candélabre de cuivre. Au second plan, un homme de chétive taille, en robe de chambre, allait et venait. Sa figure, couleur de plomb, était complètement rasée. Par instants, il promenait ses mains maigres et nerveuses dans ses cheveux noirs, hérissés et touffus. Bientôt il s'éclipsa, et revint avec un gros cordon, sur lequel il tira éperdument, les bras écartés^ comme pour en établir la solidité. Puis il arrondit les coudes, tordant son cordon^ et rapprochant ses poignets, de manière à former ce que les marins appellent un nœud tour-morr. Il recommença ce manège plusieurs fois. Après quoi, il disparut encore, pour reparaître avec une boîte plate et carrée. Il en arracha fébrilement une douzaine de couteaux qu'il se mit à passer et à repasser sur une planchette recouverte de cuir. Au fur et à mesure qu'il avait achevé son travail
ETLESYEUXBLEUS II
sur l'une des lames, il en essayait aussitôt le tranchant contre son pouce 3 et, sans doute mécontent de Texpérience, il s'appliquait à en aiguiser une autre...
A un moment, sa main, jusque-là si active, devint immobile. Il leva la tête et regarda droit devant lui, en fronçant ses sourcils fortement arqués. Ses lèvres épaisses remuèrent, sans que j'entendisse aucun son ; mais ce fut un malaise pour moi de me trouver juste en face de ses yeux. Déjà, Teffet d'yeux qu'on ne connaît pas est pénible, lorsqu'ils vous fixent, même indifféremment, seul à seul, la nuit. Mais, par surcroît, les siens étaient d'un vert atroce, douceâtres et légèrement bordés de rouge ; de plus, l'intensité de son attention ne faisant qu'augmenter, je fus frappé du soupçon qu'il m'avait aperçu et que c'était moi qu'il observait ainsi. Evidemment ma supposition était insensée puisque je me tenais dans un lieu obscur, et que le foyer de la lumière, dont il se servait, était placé entre nous deux...
Certes, il n'aurait eu qu'à ouvrir sa croisée et à étendre un bras au dehors pour toucher ma vitre.
Je ne pus me défendre d'un frisson qui m'agita tout le corps. D'ailleurs, nous étions en plein mois de décembre, et il faisait un froid de neige. Malgré cela, je séjournai encore plus d'une heure là, contemplant l'homme qui s'était remis à l'œuvre... Enfin, il empoigna son candélabre, dont les flammes vacillaient au niveau des bobèches, et se retira lentement...
Machinalement je fis un pas comme pour le suivre, comme si le vide ne nous eût pas séparés...
Ma conscience me suggérait vaguement l'envie de prendre une décision, de pénétrer les desseins de cet individu et de les contrecarrer au besoin... Mais la vaine recherche d'un moyen convenable qui permît d'agir eflicacement me maintint, pour le reste de la nuit, dans le désordre intellectuel et l'incertitude morale.
A huit heures du matin, je descendis chez le propriétaire, pour lui faire part de mes observations. Mon air ému l'incita à rire. Il m'engagea à être tranquille, tout à fait tranquille, attendu que j'avais pour voisins des compatriotes, de très honnêtes gens, payant exactement leur terme. Tous deux, au surplus, venaient de sortir au bras
lun de Tautre. Comme je lui demandais^ sur eux^ encore diverses références^ il fit, avec ses épaules^ un mouvement d'ignorance.
Tout ce qu'il savait de ses locataires, c'était qu'aucune visite ne se présentait jamais pour eux, et que le mari devait faire quelque cliose, quelque part : et somerhing.. . someivhere... »
' ^ '^'ENDANT une nouvelle semaine, la conduite de mes voisins échappa à toutes