‹ Les yeux verts et les yeux bleusChapitre 4 sur 11 · ÇO LES YEUX VERTS · texte numérisé non relu

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Il minspecta minutieusement et d'aussi près qu'un usurier intrigué par Teffigie d'une monnaie douteuse. Puis, paraissant accéder à mon conseil^ il grommela :

— Je ne puis pas sortir dans cette tenue. Permettez-moi d'aller me vêtir.

— Non, m'écriai-je. Pas d'imprudence. Ne perdez pas une minute...

Et, dépouillant ma garde-robe en sa faveur, je lui fis endosser un vieux paletot. Je le coiffai d'une casquette de voyage.

Il atteignait déjà mon seuil, quand il me jeta en arrière un dernier regard, le plus étrange qu'il eût dégagé de ses yeux douceâtres et verts. Celui-là, je le verrai toujours.

Je surveillai sa descente. Bientôt mon oreille attentive perçut le cri sur ses gonds de la lourde porte extérieure, qui se referma bruyamment. ^

Je courus à ma fenêtre pour remarquer la direction dans laquelle il s'éloignait. iMais cela exigea quelques secondes. A mon arrivée, l'impasse était déserte.

Je n'avais plus qu'à parachever ma tâche.

Le plan choisi était très pratique. D'abord, en

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ce qui me concernerait^ je m'étais précautionné contre les récriminations dont ce toqué aurait pu m'accabler pour mon inqualifiable supercherie. Quand il effectuerait son retour^ je serais définitivement parti, depuis trois bonnes heures, au minimum.

Restait ma voisine, à l'égard de laquelle j'avais un devoir strict à remplir. Il s'agissait de l'informer, en connaissance de cause, qu'elle avait jusqu'à midi pour décider si elle aimait mieux attendre le retour de son mari ou se réfugier dans sa famille.

Parfaitement. Je mettrais mes services à sa discrétion, soit qu'elle eût besoin d'un secours matériel ou d'une aide morale.

Au récit de ses infortunes, tout mon ressentiment contre elle, toute ma futile animosité s'étaient évanouies. En évoquant de nouveau son image, je n'y revis plus que la fugitive expression de détente dont j'avais saisi l'éclair.

J'allais donc retourner auprès d'elle.

Avec un soin irraisonné, j'arrangeai un peu mes cheveux devant un miroir ; je lissai mes moustaches. Quelle espèce de femme était-ce en fin de compte.^ Fort belle, à coup sûr! Ver-

tueuse? Eh! eh! Un drôle de regard!... Drôle d'histoire aussi que celle de l'oncle!... Est-ce que^ par hasard^ son genre d'existence lui plaisait? Souvent, les femmes...

A quoi bon dissimuler mon vœu de me trouver en rapport avec une créature passablement déshonnête^ puisque ma faute suprême n'est pas là ?.. . Et puisque j'avais vingt ans !.. .

Si elle faisait un effort plus significatif que le premier pour me retenir, rescerais-je ? Et si elle ne me retenait nullement, ferais-je un effort pour rester?...

J'étudiai mes yeux. Ils étaient bleus aussi, comme les siens.

... Après avoir vainement fouillé dans mes poches, je me rappelai que j'avais négligé d'ôter, de leur serrure, la clef de mes voisins.

Au moment de traverser le palier, qui commençait à s'éclaircir un peu sous son toit de vitres, je découvris que leur porte était entrebâillée. Presque aussitôt, on la referma en dedans ; mais j'avais eu le temps d'apercevoir une jambe de pantalon jaune qui m'avait déjà apparu dans cette position, pour disparaître de même...

Je bondis jusqu'à cette porte : la clef était maintenant retirée.

La lumière se fit instantanément dans mon cerveau. Quoi de plus simple à comprendre?

Le mari était revenu !

Une fois en bas de l'escalier^ après avoir tiré les verrous de la grande porte, il s'était ravisé.

Peut-être même avait-il feint d'effectuer son départ pour que je lui laissasse la paix...

A présent qu'il était dans la place^ que pensait-il.^ Que disait-il.^ Que faisait-il.^..

Le battant de grosse horloge se remit en mouvement dans mon cœur.

j'écoutai... Aucune voix^ aucune rumeur... Pourtant le prétendu criminel avait dû éprouver une rude surprise!...

Eh mais!... Pourquoi pas. ^ Voici que le retour du soupçon que j'avais été dupe d'une comédie prolongée me rendait toute ma malveillance.

En somme, si surprise il y avait, le gredin était habitué aux émotions de cette qualité. Il venait de m'en narrer éloquemment la conclusion naturelle. Conclusion enviable, certes, et salutaire...

Puisque telle était leur manière de s'amuser î

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Qu avais-je à y voir, après tout? Un scandale? Merci!

Sur ce, je réprimai mal un juron. Serais-je assez idiot pour continuer à monter la garde devant cette porte infranchissable?... Tandis qu'eux... Et je grognai les mots d'apogée, d'apoihéose, que sais-je encore?

Obéissant à la funeste impressionnabilité de la jeunesse, je rentrai chez moi, jaloux, accusant le sort, irrité comme si l'on m'eût fait tort de quelque chose ou dépouillé d'un bien légitimement acquis. Et je me hâtai de préparer mes bagages, en maugréant.

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Il y avait déjà trois jours que j 'étais à

Cambridge^ où divers sujets d'études

m'avaient appelé.

A la tombée de la nuit^ je m'en revenais delà

bibliothèque du Magdalene's Collège, lorsque

le besoin de me réchauffer par une boisson

bouillante me conduisit dans un bar.

Près du comptoir un groupe de cockneys devisaient gaîment. L'un d'eux se tournant vers un consommateur qui parcourait son journal, à l'écart :

— • Ohé ! Jim, cria-t-il, parle-t-on encore de cette affaire d'Oxford Circus.^...

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Ces mots et le quartier désigné me firent dresser les oreilles.

Celui qui lisait, un vaste et très solennel personnage, étendit ses bras avec toute l'ampleur qu il faut pour déployer une grande feuille et la reployer dans une position voulue.

— Ah! ah! annonça- t-il joyeusement... Nouveaux détails! ! ! Mobiles du crime! ! ! Une petite rectification ! ! ! Le nom de l'assassin ! ! I Son suicide!!!

— Bravo! Jim! répliqua-t-on de toutes parts. Lisez-nous cela.

On fit cercle autour de Jim. Je m'approchai autant que possible.

ce ... D'après les renseignements complémentaires qui nous parviennent, le nom authentique de l'assassin est toujours inconnu 3 et probablement on ne le saura jamais; car il a réussi à se pendre dans sa prison, emportant ainsi son secret dans la tombe. On se perd également en conjectures sur les mobiles du crime, car le propriétaire du coupable a déclaré que son locataire faisait très bon ménage avec sa femme... »

Un murmure de désappointement éclata.

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Quelqu'un railla rincapacité de la presse. Moi, je suiïoquais.

Jim poursuivit :

(( Ajourons que le nombre de coups de couteau, constatés sur le corps de la victime, était, non pas de vingt-deux, — ainsi qu'on l'a exagérément prétendu, — ' mais bien de vingt et un. ))

A cette affirmation, je faillis lâcher un cri, et je flageolai sur mes jambes.

Vingt et un !

C'était le chiffre fatal, inéluctable, que j'avais inventé. Dans un tourbillon de souvenirs, je revis mon agenda abandonné par moi sur son clou, et la date du 21 décembre qui y était sans doute restée, sinistre, impassible, contre le miur.

De droite et de gauche, des mots de situation partaient sur l'affaire. Toutes mes idées s'effaraient. Je ne savais pas plus où demeurer ni fuir qu'un lièvre blotti qui entend des coups de feu partir tout alentour.

L'important Jim termina ainsi sa lecture :

(( Ce qui avait pu tromper, au premier abord, sur le total des blessures, c'était que Tune d'elles, et la seule qui fut mortelle selon favis des méde-

cins, paraissait double^ à cause de sa position entre les deux yeux... »

— Non, interrompis-je, sous l'influence d'un délire, il n'y a pas cela! Il ne peut pas y avoir cela!

Mon air devait être tel qu'on me traita comme un homme ivre. Le patron de l'établissement me poussa délicatement vers le trottoir. Je ne résistai point; j'étais inerte, hagard...

Longtemps, longtemps, je séjournai anéanti sur le banc d'un square. Je reconstituais, une à une, toutes les scènes du meurtre...

Le fou s'était avancé vers sa femme, Tesprit prévenu par la description hideuse que j'avais imaginée. Il était certain du spectacle qui l'attendait. Il y était préparé... Mais, ne retrouvant rien qui fût conforme à son inébranlable conviction, il s'était cru la dupe d'une illusion des sens. Alors, avec sa logique ^ il s'était donné la satisfaction de ramener matériellement les choses dans rétat convenu.

Oui, c'était évident, il avait débuté par le coup décisif, au centre des yeux, de ces yeux bleus qui l'importunaient, qui l'influençaient, qui différaient de ses yeux verts. Puis, par acquit

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Je conscience, par dilettantisme, par logique, il avait rabattu vingt autres fois son couteau, mathématiquement, artistiquement...

Le poids de ma culpabilité m'écrasait. Je reconnaissais en moi le véritable auteur de l'assassinat. Quoique n'ayant rien conseillé ni souhaité, malgré mon absence d'intention et de participation, je sentais bien que j'étais la vraie cause du mal.

Et pas une excuse avouable, sinon mon goût pour les boutades, et un caprice de ma fatuité mesquine !

C'était là le pomt de départ. Résultat : un cadavre avec vingt et un coups de couteau !

J'étais accablé par le désespoir. Je méditais tantôt de me suicider, et tantôt de consacrer toute mon existence flétrie à de bonnes œuvres. C'est certainement l'heure de ma vie où j'ai été le meilleur.

Mais, tout à coup, je réfléchis que peut-être une accusation de complicité me menaçait...

Le meurtrier avait dû parler de moi avant de se tuer, bavarder, dénoncer mon rôle. Comment la justice interprèterait-elle ma conduite.^ Défavorablement, sans le moindre doute.

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Et tous mes souvenirs d'erreurs judiciaires défilèrent dans ma mémoire^ avec l'appréhension des responsabilités qu'est libre d'attribuer, même à un innocent, la magistrature implacable.

L'instinct de la lutte me réconforta. Je bannis les remords. Et à l'idée que je les opposais à d'autres, il me vint mille défenses que je n'avais pas su m'opposer à moi-même.

A cette occasion, je relevai une circonstance qui risquait de me nuire. Pourquoi avais-je soldé mon loyer et quitté les lieux, quelques heures après l'attentat? Cela pouvait fournir prétexte à des commentaires.

Je résolus de repartir, sans délai, pour Londres, afin de bien établir ma quiétude et ma bonne foi.

En écrivant ces lignes, je ne me dissimule pas que le lecteur se divertira aux dépens des dangers factices et des moyens d'y parer que je concevais au milieu d'une alarme aussi chaude. Néanmoins, je ne suis pas, encore aujourd'hui, très convaincu d'avoir dépassé la mesure du vraisemblable.

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Oxford Circus^ quand je me présentai devant la maison de l'impasse, le ,,^^4^ propriétaire se tenait sur le pas de sa porte, digérant son déjeuner dans un majestueux pardessus de fourrure.

Il m'adressa son bonjour accoutumé. Son aspect n'avait rien de content ni de mécontent. Il jouissait de cette paix indifférente que j'avais toujours remarquée en lui vers la moitié du cours de ses loyers. C'était sa mine du jeudi, lorsqu'il traversait cette phase de temps mixte où son visage, ayant perdu la joie de s'être fait payer pour la semaine précédente, n'était pas encore envahi par l'inquiétude du terme prochain.

Son accueil me déconcerta; je m'étais plutôt préparé à fournir des ripostes que des interrogations.

— Allez-vous bien ?

— Comment ! Vous voilà déjà revenu ?

— Oui.

— Tant pis que votre logement soit déjà loué ! Je vous l'aurais réservé, si j'avais pu me douter de votre prompt retour. Par Dieu ! vous étiez un bon locataire^ au moins, vous !.,.

L'allusion était transparente. J'espérai une suite; mais il s'en tint là.

Alors, moi :

— Il s'en est passé de belles, ici, depuis mon départ !

— Ah ! je suis las d'en causer !... Savez-vous bien qu'il n'en faudrait pas davantage pour déprécier un appartement?

Je souhaitais qu'il en arrivât directem.ent au fait. Je me rongeais le cœur, tandis qu'il retombait dans son flegme imperturbable. Je ne trouvais rien à dire.

Enfin cette locution stupide me monta aux lèvres :

— Ainsi, ils ne sont plus là ?

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— En véritéj je n'ai pas été fâché quils débarrassent mon immeuble. Je leur avais loué beaucoup trop bon marché. Je puis bien vous l'avouer, maintenant; ils payaient lo shillings de moins que vous. Aussi, je n'ai pas eu de peine à les remplacer avantageusement.

Ses longueurs me faisaient piétiner de rage. Soudain, sa monomanie de propriétaire lui suggéra ceci :

— A propos, il vous avait volé des vêtements. Quand les agents l'ont emmené , la fille de chambre a reconnu votre bien, et elle s'est écriée : ce Divin Seip^neur ! c'est la redino^ote de son voisin qu'il a sur le dos. Voyez un peu comme elle est ensanglantée! «... Mais qu'avez-vous ? Vous devenez tout pâle...

— Ah !.. . Et n'a-t-il pas ?..» Bien entendu, il n'avait rien à répondre !

— Si fait... Si... Il s'est d'abord chatouillé le nez... Et puis, il a vociféré... Mais laissez-moi donc me rappeler...

Je m'appuyai au mur. Là, m'étant raidi, je me sentais fermée comme un roc.

— Attendez donc! Oui, c'est justement cela. Pendant qu'on le jetait dans le cab, il s'est

exclamé : « Mon voisin^ dites-vous? Est-il chez lui? Au nom du ciel^ il faut que je lui parle ! 3? ... Comme les deux constables n étaient pas d'humeur à flànerj ils Tont un peu rudoyé... « C'est bon, c'est bon^ a-t-il fait; j'aurais pourtant bien voulu lui poser une petite question, à mon voisin, une toute petite question, n

— De grâce, achevez! murmurai-je d'une voix éteinte.

— Attendez donc ! . . . oui, c'est justement cela. La voiture roulait déjà, quand il s'est encore penché malgré tout en dehors, et qu'il m'a crié : « Mon voisin !... Vous lui demanderez de ma part s'il n'est pas un blagueur , un damné blao^ueur ? »

...Singulière commission, n'est-il pas vrai? honorable Monsieur. Pardonnez-moi de l'avoir remplie... Il avait la cervelle dérangée. Où diable a-t-il déniché, dans un semblable moment, une préoccupation aussi grotesque ? D'autant qu'il ne vous connaissait même pas. hein ? Il ne vous avait jamais vu ?

— Jamais! m'écriai-je en tremblant.

J'étais terrifié en recevant la preuve que le coupable, malgré le désordre de ses idées, s'était

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parfaitement souvenu de moi. Avait-il été soumis à l'interroo^atoire du magistrat avant de se suicider? Que lui avait-il raconté? Une frayeur folle d'être compromis dans cette lugubre histoire m'avait ressaisi. Je ne pensais plus qu'à la faite. J'avais pris lestement congé de mon propriétaire^ lorsqu'il me rappela.

— Se peut-il que vous ne l'ayez jamais rencontré ?

J'eus un geste de méfiance et d'irritation qu'il remarqua.

— Oh ! se dépêcha-t-il d'ajouter^ je vous pose cette question parce que^ s'il vous avait été agréable de voir comment il était?... Vous savez^ souvent on aime à dire d'un individu célèbre : ce Un tel ! je l'ai très bien vu ! Voici comment il était ! « Et comme précisément vous demeuriez à côté de lui, raison de plus. Mais est-il possible que vous ne l'ayez jamais croisé dans l'escalier? En vérité j'ai peine à le croire !...

— Adieu ! fis-je.

Et je m'éloignai vivement dans la peur qu'il ne se remémorât certaine conversation que nous avions eue^ un matin, sur certain incident.

Mais il ne se tint pas pour battu ; et^ se ser-

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