‹ Les yeux verts et les yeux bleusChapitre 5 sur 11 · I06 LES YEUX VERTS · texte numérisé non relu

I06 LES YEUX VERTS

vant de ses larges mains comme d'un porte-voix improvisé :

— ... Pour un shilling... Au musée Tussaud... vous pouvez vous offrir le coup d'œil... // est très bien reproduit. Elle aussi... C'est frappant... J'y ai mené la femme et les babies...

J'étais déjà loin.

Mon premier soin fut de retirer ma valise de la consigne oii je Tavais déposée^ et d'aller m'informer du plus prochain départ pour le paquebot de Douvres.

Montre en main, je devais patienter pendant cinq mortelles heures. Comment et où passer ce délai interminable ?

Au milieu de ma perplexité maladive, Tinstinct de la conservation m'avertit que l'intérieur des gares était soumis à un perpétuel espionnage, et qu'il me fallait éviter de séjourner dans cette atmosphère périlleuse pour un homme dans mon état.

Je gagnai la rue, avec la vague intention d'y errer à l'aventure.

Le galop de mon imagination emportée traversait le tumulte ambiant, en n'y percevant que des sons infinis et confus.

ET LES YEUX BLEUS ÎOy

Le crépuscule tomba. Les lueurs des becs de gaz surgirent, comme des étoiles, dans la vapeur épaissie du brouillard. Je marchais, je marchais, rayonnant toujours dans un même périmètre.

Enfin, je marchai jusqu'à ce que le hasard de mes pas m'eût conduit devant une façade brillamment éclairée. Je levai la tête : c'était le musée Tussaud!... D'énormes affiches, toutes consacrées à mon affaire, stimulaient la badauderie pubfique.

Je me sentis le jouet de la fataUté, en même temps que j'éprouvais cet attrait irrésistible qui fascine les coupables et les détermine à affronter le spectacle de leur exploit ou de tout ce qui s'y rapporte.

Beaucoup de passants entraient. Je les imitai.

Je parcourus d'abord les salons, sans rien voir de ce qui m'entourait, l'esprit épouvanté et cabré, mais constamment dirigé par une puissance inconnuCj et forte comme des doubles rênes.

Quand j'eus franchi la galerie des Souverains, j'essayai de retourner en arrière. Mais, impossible : j'étais guidé tout droit vers le caveau des Horreurs.

Fendant les premiers groupes de visiteurs, je

descendis, sans rien apercevoir encore ; je fus cftroyablcment cinglé par la voix mince et les souples explications d'un barnum :

— Observez, Mesdames et Messieurs, la situation choisie par Féminent artiste qui a modelé la cire de ces figures. La victime est déjà frappée de vingt coups de couteau... Son sang coule par autant de blessures ; mais elle vit encore. Voici le moment où le monstre va lui porter le vingt et unième coup, le coup mortel, entre les deux yeux.

Saisi par Fengrenage de la foule, je tentai un effort prodigieux pour reculer ; mais je n'obtins aucun autre résultat qu'un coup de poing sur la nuque, lancé par un anonyme.

L'explicateur reprit son rôle impitoyable.

— Observez, Mesdames et Messieurs, Fheureuse disposition de la scène qui permet aux deux personnages de faire face au public et de montrer tous les détails de leurs physionomies... Observez la beauté des yeux de la victime, leur expression ferme et énergique... Observez les yeux inconscients du monstre où perce néanmoins Fexpression d'une volonté méthodique...

Cette fois, je me sentais bien perdu. Je ser-

rais convulsivement les dents^ par peur de me trahir; mais j'avais le sentiment que ma dernière heure allait sonner.

Ah ! du moins, s ils avaient été placés de profil,, se regardant Fun l'autre. Mais, lorsque la ligne de leurs yeux maudits heurterait celle des miens, j'étais certain de succomber à ce choc.

— La ressemblance est garantie... »entendis-je encore.

Et tout d'un coup, par une brusque poussée, je fus jeté au premier rang, le nez sur la barrière. Je n'avais pas eu seulement le temps de fermer mes paupières...

Oui, les deux têtes de cire me regardaient fixement. Oui, c'étaient bien leurs traits. La mâchoire proéminente de l'homme ! Le pur et gracieux ovale de la femme ! . . .

Mais, après un court éblouissement que ma résignation avait accueilli comme les affres de la mort, un sang-froid miraculeux et vainqueur se remit à courir en mes veines.

D'où me venaient cette vigueur inespérée et ce calme surhumain devant ces deux visages étonnants d'exactitude et de vérité tragique, devant ces regards auxquels il ne me semblait

I lO LFS YEUX VERTS

plus manquer que la vie pour me reconnaître et m'interpeller amèrement?

... Tandis que^, doutant delaréalité^ je tàtais avec stupeur mes membres, à une petite distance de moi, un spectateur chuchota quelque chose à l'oreille du barnum.

Ce dernier alla examiner de près les figures ; et, se retournant :

• — En effet, dit-il, l'artiste a commis une légère erreur. Pensez donc : la livraison a été exigée dans les vingt-quatre heures ! Dans son empressement, il aura mêlé les deux paires...

Ces simples mots furent, pour moi, une révélation d'un immense intérêt. Avant même d'avoir constaté l'indéfinissable cause de ma sécurité, je la devinai.

Ces deux regards, que je bravais encore si impudemment, n'étaient point les regards qui avaient eu, sur moi, jadis, une si néfaste influence, et dont la réminiscence est encore dardée au fond de mon incurable mélancolie.

Par une confusion providentielle, — d'où Ton peut tirer une mystérieuse leçon et la moralité de cette histoire, car elle donnait aux héros un air magique d'apaisemicnt qui contrastait avec le

drame introduit dans leurs gestes^ — le modeleur s'était servi de verres désassortis pour garnir les orbites de Tune et l'autre création de cire.

Le mari et la femme avaient, chacun, un œil vert et un œil bleu.

KOUKOUROUNOU

^ ÉTIE'K'K.E G%OSCLoiUT>E.

DE

KOUKOUROUNOU

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