JOCKEYS
-^"'^^^^A N D I S que leur vieil étrangleur de père putatif subissait dix années de hard labour dans la prison de Newgate, Tom et John Bred naissaient au fond dune ruelle adjacente, le premier, en mai 1 847, et le second pour la Noël de i8yo.
Ces produits hasardés du vice et de la débauche, sans berceau, sans soin, sans pain, sur-
vécurent à toutes ces raisons de la mort. Sous rirrésistible poussée de la vie infantile, ils grandirent au milieu de leur fumier de misères,
La plupan des nuits, ils dormaient sur des marches d'escalier ou dans les encoignures du quartier, la femme Bred leur ayant refusé l'accès de son taudis. Pendant la journée, ils s'occupaient à demander la charité ou à ramasser hâtivement dans des chiffons, entre le passage de deux cabs, les détritus de la chaussée.
L'un était vêtu d'un pantalon en loques et d'une chemise de toile d'emballage 5 l'autre n'avait pour tout vêtement qu'un vieux paletot qui lui tombait comme une soutane sur les savates.
Parfois, ils grimpaient derrière des équipages, ou bien ils stationnaient longuement à la porte d'un maréchal-ferrant pour contempler le jeu du soufflet et de la forge. Ces marmousets se préparaient ainsi à recueillir la succession du commerce paternel, pour l'époque de leur majorité.
Or un soir (Tom avait huit ans et John en avait cinq), les éclats d'une querelle les arrêtèrent devant la taverne qui éclairait d'une lueur fumeuse le rez-de-chaussée de leur gîte intermittent.
Là-dedans, un fore gaillard, en gilet de laine à manches de lustrine, avec une toque de maquignon sur l'oreille, protestait contre le refus de crédit pour un nouveau verre à boire, pour un seul verre encore ! . . . même à moitié plein ! . . .
Quoique ce particulier eût disparu depuis quarante mois au moins, Tom le reconnut ; c'était Smith, une ancienne relation, un fameux bon garçon, peut-être le véritable auteur de son existence. Tom fut compatissant; il tira de sa casquette deux pence mendiés et les offrit à l'ivrogne altéré.
Comme cela ne suffisait encore pas, la bourse de John fut mise à réquisition. Le cadet prétendit ne rien posséder. Son frère l'appela « damné menteur » ; et, le soulevant de terre malgré sa résistance, lui enleva par un trou du cuir un penny caché dans son unique chaussure.
— « Par Dieu ! s'exclama Smith ravi, vous êtes de braves camarades! »
Il saisit ses bienfaiteurs sous la nuque, les souleva de terre avec un rire tapageur, les reposa brutalement 5 et, les rapprochant tout près de lui :
— « Attention, dit-il, je débarque précisément du Cap Nord-Ouest... Savez-vousoùestrOcéa-
t nie? Hé! Petites choses?... J'attends ici rhôure
j de traiter une affaire, chuchota- t-il en leur serr
ranr les bras et en roulant des regards avinés... Une grosse affaire, Dieu me damne!..* Je vais j être riche. . . Il ne faut rien dire encore. . . Chut! »
p conclut-il avec l'index sur sa bouche refermée.
Les enfants fécoutaient sans détacher de lui leurs yeux écarquillés.
^ Soudain, la mère Bred, déguenillée, un cha-
'peau à brides sur la tête, surgit d'un coin d'ombre de la salle où elle était blottie. Elle hurlait de fureur contre les jeunes prodigues, et les gifBait, leur faisait des pinçons, leur arrachait des mèches frisottantes.
Tom reçut la plus rude part, pour protéger John et l'entraîner à l'abri.
... Une semaine après, Smith signait un engagement avec son cousin Markingham senior , entraîneur connu et établi en France.
Toujours en ribote, il revint à la recherche des jeunes Bred dont il interrompit le match de crachats dans la bourbe d'un ruisseau.
— ^ « Chut! leur fît-il avec son doigt^ en les appelant de loin.
Et, à l'écart^ il leur montra Hèrcment un
papier chargé d'écritures fraîches. Puis il troubla tous leurs sens en faisant sonner sous leurs narines une éblouissante poignée d'or.
— « Bien! reprit-il, cela est très bien!.., Et que penseriez-vous d'un voyage avec Smith , damnés petits camarades?... Avant tout, n'avertissez pas votre chère maman! En vérité, cellelà clamerait pour être aussi de la partie. . . Dites ? le voulez-vous? Ce soir, à sept heures, vous me trouverez devant la station Victoria... On m'a justement commissionné pour une paire de grooms... Hé là? mes garçons!... Ohé?...
Est-ce que j'agis en vrai ami?... Quoi?... Le supposez-vous ?. . . Je vous attends tout à l'heure. . . Vous vous plairez bien, très, beaucoup... Chut! naturellement, chut! chut! chut!... »
Sur cette dernière recommandation, soulignée par le geste habituel et d'un si intrigant mystère^ Smith pirouetta sur ses talons, et s'éloigna d'un pas lourd mais solide en ses zigzags.
Tom, songeur, s'assit sur une borne.
Le baby John, qui n'avait rien compris, planté sUf ses mollets nus et crottés, tripotant ses gen-cives avec les ongles noirs de ses mains mignonneSj restait debout en face de son frère.. i
Bref, après s'être maintes fois égaré dans les rues de Londres et avoir toujours évité le contact des policemen, Tom, épuisé, avec John sur le dos, arrivait au lieu du rendez-vous, pour la chute du jour.
cette époque, l'élevage des Grillons, dans la forêt de Chantilly, avait atteint l'apogée de sa gloire. Cependant les facultés de l'entraîneur commençaient à baisser sensiblement 5 son cerveau alcoolisé n'engendrant plus d'idées que sous le croisement des boissons les moins compatibles.
Lorsque les frères Bred lui furent présentés par le cousin Smith, Markingham senior était à caresser sa barbe de bouc, et trônait sur le perron de son cottage à tuiles rouges, qu'entouraient les pelouses de paddocks où des chevaux au vert paissaient librement, entre les balustrades blanches.
Il inspecta les nouveaux venus avec toute la perspicacité de ses prunelles réduites par Imtempérance en une pointe imperceptible.
II fut enchanté des apparences physiques de John, de ses joues roses, de ses cheveux bouclés. Et pour le mieux étudier, il prit même la peine de relever, par une pression du pouce, une de ses propres paupières, la plus flétrie, qui s'obstinait à retomber sur le globe de l'œil gauche depuis une congestion par indigestion.
— A son âge, déclara-t-il, j'étais absolument pareil à çà !
Ensuite, reportant son examen sur l'aîné des Bred, il objecta que c'était déjà trop vieux d'avoir huit ans révolus pour apprendre le métier de jockey.
Cette sentence, sèchement prononcée, serra le cœur de Tom qui écoutait avec un recueillement ému et craintif. C'était la première notion des inégalités humaines qui lui eût apparu dans la communauté des misères fraternelles.
Le patron fit apporter un flacon et quatre goblets, versa à la ronde 5 et, s'accroupissant à lia hauteur de John, nez à nez avec lui :
TOM BRED ET JOHN BRED ÎÇf
— Irlandais wisky? interrogea-t-il, ou bien Écossais wisky ?
— Écossais wisky!... répliqua. son interlocuteur en reprenant haleine.
— Ha ! ha ! ha ! la petite canaille !... Il a, par Dieu! tout à fait raison!... Quelle petite canaille ! . . .
Et il ajouta en se frottant les mains :
— Dieu me damne ! J'en ferai un splendide jockey.
... Les Bred reçurent le rang immédiat de lads dans le personnel des écuries. Ils couchèrent au fond de deux boxes voisines. On les habilla. Ils eurent même, pour le dimanche, un feutre rond qui portait sur la coiffe les armoiries royales d'Angleterre.
Dès le premier mois, pour réparer vis-à-vis de Tom le temps perdu, on le mit à l'apprentissage de Féquitation.
Il se tira honorablement d'une série d'épreuves.
Cependant Markingham senior persista à prétendre que c'était commencer trop tard, et qu'il fallait que Dieu le damnât lui-même ainsi que tous les auditeurs, si ce n'était point trop tard de deux ans.
Quant à John, il se signalait comme un futur horseraan du plus brillant avenir*
Son air d'autorité était incomparable lorsque, avec les coups débiles de ses gros souliers, il s'entêtait à faire garer les sabots du pur-sang hongre qui lui avait été donné comme compagnon de lit.
Il n'avait pas non plus d'égal en dignité parmi les mômes de son âge, s'il s'agissait de conduire au pas, sous les allées de hêtres, les chevaux au repos ou en traitement. Jamais il ne s'effarouchait devant des fers cabrés ni ruants. Et il ne perdait rien de son aspect grave si la bête, dont la longe lui était assujettie au poignet, le soulevait en dressant son grand cou et le balançait dans l'air comme un encensoir.
Il s'était, avec l'étonnante mémoire des enfants, assimilé tout le vocabulaire inarticulé, toutes les interjections professionnelles qui rassurent les chevaux ou leur imposent. Si bien qu'il arrivait chaque jour à Markingham senior de requérir John auprès d'un cheval nerveux ou rebelle au pansement, pour qu'il mît le hola par les appels de la langue et les flatteries rudes de son gosier sonore.
Et le cœur du vieil entraîneur, depuis si longtemps racorni sous le feu infernal des eaux-devie perpétuelles, se dilatait à cette musique d écurie. Il écoutait, en laissant osciller son col avec hébétude, l'oreille religieusement tendue, comme par la vraie piété aux chants purs d'un enfant de choeur...
— Vraiment ! Voyez-vous ça ? s'écriait-il enthousiasmé... L'entendez-vous cette petite canaille ?. . . Encore une fois, s'il vous plaît ?. . . Non pas vous, Tom ! Ne vous risquez pas à l'imiter ! Tom, Tommy ! taisez-vous!... Attendez que le petit siffle ! . . .
Alors l'aîné des Bred se retirait, en se mordant les lèvres et en grommelant.
Dans la retraite oii il allait cacher son humiliation jalouse, il repoussait les retours de son frère, qui s'ingénia d'abord en câlineries et plus tard en sarcasmes.
Souvent Tom allait geindre, contre ce favoritisme sénile, auprès de Smith, devenu M. Smith, surveillant général de l'élevage des Grillons, qui répondait :
— Oui, le cousin est stupide. Mais attendez qu'il crève ! . . . Vous ne vous apercevez donc pas
qu'il va crever? Alors je deviendrai le maître... Patience ! . . . J épouserai la patronne. Chut ! . . .
Pendant une dizaine d'années cette existence continua.
Les deux frères furent soumis à ce régime sévère qui développe les muscles, sans permettre au corps d'engraisser ni de grandir, et qui aboutit à la fabrication de ces monstres humains et hors de prix : les jockeys.
in
:u moment où les frères Bred semblèrent dignes d'être présentés sur un hippodrome, Tom avait dix-huit ans, et John atteignait sa quinzième année.
La taille du cadet était d'un mètre trente^neuf, et laîaé avait quatre centimètres de moins.
Les épaules de John étaient les plus larges. Il avait une tignasse rouge et des taches de rousseur plein la face.
Tom était chauve comme un singe, avec des poches roses sous les yeux.
A part ces détails, ils se ressemblaient autant qu'un gorille ressemble à un chimpanzé.
La chair blême de leurs visages, tendue sur les parties osseuses par ramaigrissement, dessinait autour de toutes les cavités, d'étranges grimaces. La double rangée des dents saillissait par une convulsion de la bouche. Des rides grimaçaient à leurs tempes et sous leurs sourcils. Les lobes plissés de leurs oreilles, les ailes froncées de leurs narines, grimaçaient.
Dans l'étroite culotte de peau, leurs cuisses, dures et lisses comme des pieds de table en bois tourné, se plantaient en spirales sur la semelle de leurs bottes.
Ils étaient prétentieux et hideux.
Leurs débuts furent également prospères.
A quelque temps de là, Markingham senior allait partout rabâchant :
— Mes Brcd valent leur pesant d'or! Dieu me damne si je les cède à moins ! . . .
Tom ne comprit la perfidie de ce propos que lorsque les farceurs de Chantilly s'amusèrent à le taquiner, en lui faisant remarquer qu'il amenait dans la balance cinq kilogs de moins que son cadet. Par suite, il représentait donc quinze mille francs de moins en or brut. Il en fut ulcéré au delà de toute expression.
Que pouvait-on lui demander de mieux que ce qu'il avait fait ?
Il était vainqueur de quatorze courses 5 et John n'avait pas une victoire déplus à son actif.
Si le cadet s'était rompu trois côtes à Deauville, l'aîné ne pouvait-il invoquer une quadruple fracture de ses clavicules et tibias qui lui avait valu l'honneur d'avoir à démentir plusieurs articles nécrologiques? Non! c'était trop d'iniquités !
Une circonstance acheva de mettre le comble à son irritation.
Markingham senior avait à l'entraînement un poulain désigné, par ses succès précédents, comme le futur vainqueur du Derby français.
Or, six semaines avant ce concours suprême et si intéressant pour la carrière d'un jockey, M. Smith, ayant pris Tom à part dans une sellerie, lui confia ceci :
— Prenez garde, garçon ! Le patron le lui a dit hier devant sa femme et devant moi. En vérité, il lui a dit : « John, vous serez mon premier jockey. » Ouvrez l'œil, garçon, et fermez la bouche... Chut!...
Le lendemain, Tom Bred accosta l'entraîneur
devant tout le personnel et posa délibérément sa candidature à la monte du champion des Grillons. Jamais il ne s'était montré si crâne.
Il argua de son droit d'aînesse avec une si violente énergie que le vieux Mark^ étant fort lâche, lui consentit une promesse solennelle.
Tom partit au travail, rasséréné.
Un instant après, John apportait sa démission, y ajoutant, avec un rictus diabolique de sa physionomie sournoise, la nouveUe de son engagement à Compiègne.
A cette perspective, des raies livides sillonnèrent les pommettes de Markingham senior sur lesquelles un demi-siècle d'excès avait fait fructifier des grappes d'excroissances velues, côtelées et violacées comme des framboises blettes.
Compiègne ! ! ! C'était le rival abhofré^ Té* lève déserteur, le neveu félon : c'était Markingham /«/iiV/
— John ! beugla-t-il en frappant sur la table où refroidissaient ses œufs au jambon, vous ne serez point si méchant?... Oh vous! cher fils d adoption I . . .
Mais constatant l'implacable froideur de son
protégé, il en empoigna les deux mains qui se dérobaient :
— Soyez confiant, reprit-il. J'arrangerai ce qui en a besoin.
Et en proférant ces mots, il eut un léger clignotement sous le sourcil droit ; et, dans le même instant, il découvrit d'un coup de pouce sur sa paupière gauche, l'autre réservoir de ses regards hypocrites et gris.
John se déclara satisfait après cette manœuvre dont il savait l'importance ; et fout rentra dans l'ordre aux Grillons.
... Depuis douze jours, Tom se soumettait à un traitement rigoureux pour perdre quelques livres de sa pesanteur normale et la réduire au minimum autorisé parle règlement.
Il ne se nourrissait que d'un peu deau, de poisson et de pudding.
Immédiatement après son frugal repas, endos*sant cinq gilets et trois pardessus, culotté de quatre pantalons, il arpentait dix ou douze kilomètres de la route poudreuse, sous l'ardent soleil de midi.
En relief sur sa figure empourprée et 8uante3
ses prunelles étincelaient d'une fièvre factice, fascinées par une vision idéale, indifférentes aux rencontres de charrettes, aux vaches des prairies qui dressaient leur mufle curieux, à l'essor des oiseaux, à la fuite effarée d'un daim.
— « Allez, roulez, pensait-il, meuglez, chantez, bramez: c'est Tom Bred qui se prépare à enlever le Bleu ^uban, »
Revenu ensuite à l'établissement, il s'y asseyait devant une flambée d'enfer jusqu'à obtenir un état de transpiration intolérable.
Alors il s'ingurgitait divers médicaments et se couchait sous une pile d'édredons, pour y ma^ ser ses membres dans l'orgueil solitaire de leur force.
Un samedi, la veille du prix du Jockey-Club, Tom trouva une saveur singulière à son breuvage quotidien.
Il fit claquer la langue contre son palais, reprit le cruchon sur la planche, renifla à l'orifice du goulot, et dégusta une seconde rasade qui confirma la première impression.
— « Par Dieu! grommela-t-il, ceci est une étrange farce ! »
Et il se versa encore un demi-verre qu'il con-
TOM BRED ET JOHN BRED 30f
somma studieusement^ par une de ces obstinations de certaines gens qui refusent aux choses inanimées le droit de démentir les témoignages de leur raison.
Tom eut tort.
Au bout de quelques minutes, des crampes tordirent son estomac et ses entrailles. Des exsudations glacées filtrèrent à travers la peau si peu perméable de son front parcheminé ; et, tressaillant dans tous les angles de sa carcasse pourtant faite en une sorte d'acier et de caoutchouc, il s'abattit sur le parquet, de douleur et de faiblesse...
... Pendant plus de soixante heures, le médecin condamna Tom Bred à trépasser.
Markingham senior vécut aux côtés du malade et en proie à des transes terribles.
— « Dieu me damne! cher Tom, et vous damne aussi ! marmottait-il continuellement d'un ton querelleur. . . On vous avait commandé de ne jamais boire plus qu'un gobelet de la drogue!... Diable de Tommy!.,. Comment aurait-on pu se douter?... Certainement, c'est votre faute, à vous seul! Oui, de bonne foi, c'est très bien votre faute ! . . . »
Le contre-coup fatal de cet accident inexpliqué fut de faire échoir à John Bred la monte, dans le Derby, du poulain invincible.
... Après que Tom eut réussi à se rétablir, une vague compréhension lui resta des causes de son infortune. Des soupçons multiples et actifs comme des termites sapèrent les bases de sa conscience. Une haine sourde l'excita contre son patron; et il cessa toute espèce de relations avec John nécessairement promu au rang de premier jockey, depuis sa victoire exceptionnelle.
:h! comme le papa et la maman Bred se fussent récriés s'ils eussent été mis en présence de ce Tom et de ce John pour lesquels ils n'auraient dû espérer mieux que la destinée des pickpockets ou des mangeurs de rats.
Désormais les deux frères étaient des personnages riches, adulés, insolents. Ils ne couchaient plus sur le fumier des pur-sang. Non. Leurs ^« chambres particulières, dans les bâtiments des Grillons, étaient en pitchpin et fort coquettes. Ils portaient gants et redingotes, comptaient par louis. Ils étaient devenus des messieurs aux-
quels d'autres messieurs, qui étaient messieurs de pères en fils, se montraient fiers de donner la main.
Si les Bred se ressemblaient beaucoup au physique, leur moral difFérait bien.
Probablement parce que son intelligence était plus lente, Tom était fermé à mille combinaisons d'argent et aux avances de mille individus à qui John ouvrait porte, fenêtre, et sa paire de larges oreilles et les flots de son écritoirè.
L'aîné n'entretenait qu'une correspondance secrète. Souvent il recevait une missive de miss Ellen, la fille de Markingham yw/iz^r; et il répondait sans retard aux doux aveux qui lui parvenaient sur papier rose de Christmas, armorié en un coin d'une bouteille d'où s'échappait une fumée de Champagne avec « Tel est l'amour! »
ou bien « Telle est la vie ! » en exergue.
Les jeunes gens s'étaient rencontrés à toutes les réunions de la Société d'Encouragement 5 et chaque fois leur tendresse avait grandi.
« Tonimy, écrivait constamment miss Ellen, il faut que vous remportiez le Derby. Papa a juré* que vous n'auriez pas sa fille avant d'avoir obtenu cette distinction. Ainsi faites donc,
Tommy chéri. Est-il vrai que le mariage coupe bras et jambes à un jockey? C'est papa qui prétend cela... »
L'aîné des Bred baisait la lettre, pleurait et s'emportait en blasphèmes contre le patron et son favori détesté.
Tom se mettait au lit à neuf heures.
Ce n'était pas lui qu'on aurait pu surprendre, à la veille d'une grande Poule ou d'un Handicap compliqué, s'éclipsant des Grillons après le couvre-feu, ni se faufilant dans quelque taverne entrebâillée de Chantilly.
Mais, à coup sûr, c'était John.
Et qui acceptait, au moins une fois par semaine, de dîner à Paris chez un gros bookmaker, assisté de demoiselles décolletées et blanchies de poudre jusqu'au bout du nez? Et qui s'inquiétait peu de savoir si le mariage coupe ou non les bras et les jambes des jockeys ?
C'était John, vous dit-on, toujours le compère John!
Aussi quelle situation délicate pour M. Smith, lorsque la clientèle de Tentraînement s'avisait de l'interroger sur la fidélité des Bred 5 lorsqu'un propriétaire, tel que le duc de V***, par exemple.
OU le major Z***, demandait si nul risque d'embauchage n'était à redouter.
— Tom, assurément, je vous en réponds!
répliquait le surveillant général (en se grattant sous la raie médiane et creuse de sa toque écossaise), Tom, voyez-vous, c'est un garçon!...
pppffF. . .
Et il lançait, du plus profond de son être, un long souffle qui montait vers le ciel comme une sentence de foi évangélique.
— Et John? peut-on s'y fier?
— En vérité, John !... J'entends bien : John! Voyez-vous, John, je ne sais comment dire...
C'est un garçon... ou plutôt ça n'est pas...
Cette fois, la pensée s'échappait en deux petits souffles : « Pfl... pf!... jj qu'un avancement de la lèvre supérieure dirigeait contre le sol.
Et déjà M. Smith, inspectant les environs avec méfiance, faisait «chut U du bout de son ongle.
... Quoiqu'il en fût, Markingham senior était incorrigible dans sa gâteuse faiblesse vis-à-vis de John.
Malgré bien des déboires inattendus, malgré plusieurs défaite^ injustifiables, il s'entêtait à lad-
mirer même dans ses défauts et à l'adorer jusque dans ses vices. Et même après les journées où il en avait été le plus indéniablement dupé, il se délectait d'un tête-à-tête, avec ce cadet dont il était entiché, devant un tonnelet de gin en cristal. — John, radotait-il, faites bien attention, cher fils, à ce que je vais vous concéder... A votre âge, j étais absolument une petite canaille aussi canaille que vous...
Une série de printemps s'écoulèrent sans que l'élevage des Grillons produisit un racer de haute classe.
Durant cette période, Tom Bred se distingua par une crue d'humeur atrabilaire. Il vivait complètement à l'écart, silencieux, torturé par le découragement, dans sa passion pour Miss Ellen qui s'étiolait.
... Enfin, par une coïncidence extraordinaire, l'écurie de Markingham senior parvint à posséder, dans une même saison, deux champions qui établirent rapidement leur excellence à l'égard du meilleur représentant de toutes les entreprises rivales.
C'étaient "Brobdingnag y un immense cheval
noir, et "Belle-ionie-heures^ jument baie et très distinguée,
La formule adoptée dans le monde des parieurs fut que, pour cette année-là, le Derby était dans la poche du vieux Mark. Mais avec lequel de ses élèves? Cela était la question.
L'entraîneur, avec les propriétaires respectifs, était seul à savoir si le poulain pouvait rendre cinq livres à la pouliche 5 ou bien si c'était le contraire ? Les essais privés ne révélaient, au personnel des Grillons, que des résultats opposés à plaisir.
Si le lundi, les lads Dick, Bob et Jack rentraient en annonçant que la ^elle avait gagné d'une encolure, on pouvait être certain que, le mardi, ce serait le tour de "Brobdingnag à l'emporter aisément. Les tipsters, aux gages des agences de paris, se cachaient vainement dans les halliers, avant l'aurore, pour deviner la signification des galops.
Oh ! quelle fortune aurait été le lot de quiconque lui eût arraché le secret des inégales quantités de plomb réparties dans chaque selle, au vieux Mark, lorsqu'il rempochait la clef des fontes et qu'une joie malfaisante tirait sur ses
TOM BRED ET JOHN BRED ^ï^
traits en décomposition, comme pour en arracher les racines de son sourire mort.
Mais, encore une fois, cela était la question, rX énorme aux jambages duquel s'accrochaient tant de cupidités éperdues.
... Néanmoins,, à la longue, une rumeur favorable à la supériorité de "Brobdingnag s'étaWit sur le turf, et dépita son entraîneur rusé.
Ce dernier, ayant gravement conféré avec son âme damnée de John, manda Tom,etlui tint ce langage, avec des manières de sollicitude insolites :
— Hé! hé ! Tommy! Protesteriez-vous si je vous affirmais que c'est aujourd'hui votre tour de monter le gagnant du Derby?... Eh bien ! de bonne foi, c'est ce que je vous affirme!...
Vous monterez le gagnant choisi par moi, Tommy!.... Vous et pas un autre! Dieu me damne si ce n'est pas vous I . . .
Tom, abasourdi, chancela. Il tenta de répondre; mais sa bouche extasiée fut incapable de mouler une syllabe, tant la fente s'en allongea jusqu'à ses deux oreilles qu'il osait à peine croire.
Le patron ne se livra pas davantage, en cette
circonstance. Mais la semence de ses brèves paroles fut fertile.
Des observateurs intéressés remarquèrent la transformation de l'aîné des Bred, rajeuni, expansif et radieux. A Chantilly, on ne s'entretint plus que de ce phénomène. Il y eut aussi des bavardages, à Compiègne, où miss Ellen n'avait pu résister au plaisir de communiquer une épître confidentielle et enthousiaste de son prétendu.
Bref, ce fut l'opinion accréditée que le candidat des Grillons, destiné à la palme, serait confié à Tom.
A quelque temps de là, Markingham senior, qu'un groupe de nobles clubmen harcelaient de questions dans l'enceinte de Longchamps, laissa entendre, comme par une concession polie et inconséquente, que Tom serait sur "Belle-i onieheures, et John sur TBrobdingnag.
Un instant après, cette indiscrétion exerçait sur la cote des paris une influence que le bonhomme affecta de ne pas apercevoir. La pouliche devint première favorite, tandis que son compagnon d'écurie était offert à un taux très rémunérateur.
TOM BRED ET JOHN BRED 3 1 f
De toutes parts, sous lombrage des marronniers, au buffet, sur les tribunes, on s'abordait et on s'insufflait réciproquement dans le tuyau de l'oreille ces mots mystérieux :
— Vous savez ?
— Hein ?
— Tielle-d'onie-heures !
— Oui : Tom Bred !
— Alors... .^...
— Dame !
— Je vous le donne pour ce que l'on me Ta donné !
— Moi de même.
— Si c'était encore un tour du vieux Mark?
— Oh ! il est bien ramolli à présent...
Toutefois le souvenir de sa mésaventure ancienne tourmentait Tom, avec une acuité de plus en plus vive à mesure que l'anniversaire en approchait.
En outre, M. Smith l'avertit que John avait engagé trois cents livres sterling sur la chance de TBrobdingnag.
Le frère aîné, qui avait reconquis sa franche assurance d'esprit et les allures débonnaires de
3l6 TOM BRED ET JOHN BRED
jadis (maintenant qu'il se sentait réhabilité, en quelque sorte, à ses propres yeux), alla carrément interroger son eadet.
Dieu sut avec quelle émotion ! . . . Depuis cinq années entières qu'ils ne se causaient plus ni ne se regardaient !
John, qui était fort en peine de s'attifer pour un de ses dîners galants de Paris, démentit l'imputation sous serment. Et, pour dissiper les derniers doupes de son frère, il ajouta, sans lâcher le bâton de cosmétique dont la volée de coups écrasait ses cheveux roux :
— Nous essayerons ensembleles deux alouettes; ensuite, vous opterez...
Alors, le cœur de Tom fondit. Il embrassa John, lui jura que le passé était oublié 5 et dans l'accès de son épanchement, il exhala, en y mêlant des rires naïfs, toutes les plaintes qu'il avait comprimées, l'aveu de ses souffrances finies et le secret de son amour.
— Vous comprenez, cher John!... ceci est une affaire indispensable pour moi. Je suis votre aîné... Hi! hi! hi! Ma bedaine s'alourdit!... Je. serai à la retraite avant vous... Je me marierai donc au mois de juillet... Hi ! hi ! hi! Vous
assisterez à une splendide noce, John, c'est votre frère qui vous le garantit !
John, attentif aux reflets de son miroir, accueillait chaque phrase par des « Très bien ! Parfaitement ! » qu'il ponctuait d'un double coup de ses deux brosses.
Et l'entrevue se termina par une énergique poignée de mains de cette paire de nains artificiels, que leur naissance destinait aux obscurs travaux des bagnes perpétuels et qui réglaient ainsi le sort des millions d'autrui, campés face à face sur leurs jambes torses dont la pression terrible avait déjà broyé tant de fortunes patrimoniales !
... L'expérience convenue fut pratiquée à l'aube suivante.
Les poids ayant été ostensiblement équilibrés, Tom eut l'avantage avec ^elle-ionie-heures^ malgré les efforts exubérants de John sur "Brohdingnag.
Devant ce résultat, M, Smith hocha la tête :
— Hé ! hé ! Tommy ! Le poulain n'avait point une goutte de sang aux poils du ventre... Ce démon de John ! Qui sait s'il a fouetté ailleurs que sur ses bottes?... Mais du silence! gar-
3l8 TOM BRED ET JOHN BRED
çon ! . . . Proposez seulement une contre-épreuve. . .
Cette exigence superflue fut encore exaucée.
Le lendemain, ce fut Tom qui enfourcha Vrobdingnag auquel il imposa l'emploi de tous ses moyens, sans mettre en difficulté la triomphante pouliche.
Pour conserver l'ombre d'une méfiance, il n*y avait donc plus que M. Smith d'assçz sceptique ici-bas. Mais on a le droit d'être ainsi lorsqu'on a traversé l'Australie à pied, en évitant au sud la potence civilisée et au nord la potence sauvage non moins méritée.
— Bon ! très bien ! insinua-t-il (en faisant craquer l'ongle bleui d'un pouce récemment écrasé contre la plus proéminente de ses incisives)... Pour votre contre-épreuve, je la compte exactement autant que ça !... Comment deviner si l'on n'a point servi un plein seau d'eau à 'Brobdingnag pour lui balloter dans le corps et gêner sa course?... (Et substituant son index à l'autre doigt). Chut! camarade!... Placez comme moi une moitié de vos enjeux sur chaque cheval!...
Tom finit par s'éloigner en haussant les épaules.
Au reste, les alternatives de sa décevante
carrière avaient altéré son médiocre intellect. Le détraquement définitif en fut consommé par la perspective éblouissante qu'on lui avait montrée à Fimproviste, durant une des phases les plus sombres de son accablement envieux.
Cependant, par un reste instinctif de précaution, jusqu'à la date solennelle, il n'accepta plus que des œufs à la coque. Cadenassant ses potions, préparant lui-même son thé, il délogea de sa chambre pour partager la couche de 55^//^ionie-heures qu'il courtisait comme une maîtresse.
— "Belle^ murmurait-il en lui baisant les naseaux, je vous aim'e juste autant que miss EUen... Hi! hi! hi ! "Belle! Mais il ne faut pas qu'elle l'apprenne!... Oh! cela, non, chérie ! . . .
Et il lui caressait sa robe baie d'une luisante douceur et il s'extasiait devant les balzanes qui en descendaient vers les pieds, dans les termes qu'une galanterie adroite inspire envers une coquette adorée.
Ce manège amusait tellement les habitants des Grillons qu'un soir même Markingham senior et son inséparable John, ivres aux trois
quarts, eurent la curiosité de constater le fait. La lueur, qui tombait d'une lanterne, réveilla Tom en sursaut.
— Hé là! quoi? Que voulez-vous ici ? rugit-il en clignotant et en brandissant une fourche.
— Oh donc! Tommy! crièrent les autres pour se faire reconnaître, tout beau ! Tami ! soyez calmes, on vous prie!...
Et les deux complices se hâtèrent de se retirer, afin de dissimuler l'explosion de leurs rires.
j N souverain soleil règne dans le ( illumine toutes les claires végét de Chantilly. Une foule innoml et tapageuse grouille sur la pelouse de 11 drome. Les chaises de l'enceinte, chargé spectateurs, forment un parterre d'élég^ sous les gradins des tribunes où s'épanou d'autres rangées de toilettes multicolores.
On va disputer le prix du Jockey-Club.
Plus d'une heure à l'avance, Tom Bred vêtu sa casaque et sa toque rouges, jaunes, ^ comme un plumage d'ara, et il se pavane s bement parmi les groupes. Ses yeux ne s'ari sur personne... A peine a-t-il accordé^ à 1'
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tion touchante de miss Ellen, un sourire digne et entendu. Il affecte detre plongé en un rêve ; mais son regard fixe ne perd pourtant aucun des gestes d'indication qu'il provoque sur son parcours.
Des magistrats, des vieillards, des officiers, des dames, de bien grandes dames ! se font conduire à sa rencontre et bousculer en son honneur.
— Oui! songe-t-il sans sourciller, contemplez-moi : je suis bien Tom Bred... Hi! hi!
hi!... Personne ne peut soutenir le contraire... Voyez -vous bien comment je suis?
... Mais voici que la cloche a sonné.
Les derniers sons vibrent encore qu'il est assis déjà au fond de la bascule, portant sur ses genoux sa selle et sa formidable cravache dont la lourdeur est légendaire; car il en a fait emplir l'intérieur de plomb fondu, pour diminuer d'autant la quantité de poids mort à introduire dans les fontes.
Quand John Bred a été pesé à son tour, son patron lui fournit quelques instructions à l'écart.
Pourquoi Tom s'occuperait-il de ce détail?
Ce n'est pas lui qui a besoin d'instructions!
Il sait ce qui le concerne. Par Dieu! gagner le Derby tout simplement : là voilà son affaire! Hi ! hi ! hi ! Il trouverait drôle, en vérité, que le vieux Mark prît la peine de lui dire :
— Tom, n'oubliez pas que vous devez gagner le Derby î...
. . . Enfin, les concurrents sont en ligne. . .
Le starter baisse son drapeau.
Brrrr !...
Toute cette cavalerie s'élance avec un tel bruit de tonnerre que les assistants, courbés au dessus des cordes pour la mieux voir venir, frémissent et de loin se redressent.
Le train est mené très vite.
Au premier tournant, le peloton s'allonge déjà ; puis, il se coupe en plusieurs endroits.
Tom Bred s'est posté au rang de troisième d'où il est habitué à guetter les événements. Pour John, il se contente de maintenir Trobdingnag en queue.
A partir du Château, Tom commence à améliorer sa position. Il se place deuxième et ne tente rien de plus pour modifier cet ordre, durant la montée.
Mais, aussitôt dans.la ligne droite, il ne tarde
plus à exciter vivement les actions de sa monture qui, enfin, passe en tête, bien en tête, à quatre cents mètres du but. D'un rapide coup d'oeil en arrière, Tom se convainc que tout le lot des pur-sang est épuisé et désormais inoffènsif .
A gauche et à droite de la piste, un vacarme prodigieux éclate, et, sans trêve renouvelé, plane uniformément sur l'immense agitation d'une houle humaine.
Quelles acclamations ! . . .
« Telle - (T ortie - heures ///... "Belle - d'unie heures! II... «
Les oreilles de Tom bourdonnent sous l'effet d'une ivresse inconnue ; sa poitrine palpite, . ses jarrets frémissent sur les étriers. . .
Tout à coup, la clameur publique varie de ton en redoublant d'intensité.
A cette seconde elle se fait aiguë, déchirante, furieuse 5 et elle change alternativement le nom de son idole.
Pressentant un péril, Tom Bred attaque avec vigueur sa jument lasse.
Bientôt il perçoit à ses trousses le bruit croissant d'un galop 5 puis apparaissent les naseaux tendus d'un cheval qui survient le long de la corde.
La lutte s'engage, atroce, sans merci !
Déjà 'Belle-d'onie-heures a lâché quelques pouces de son avantage.
Son cavalier décoche à l'adversaire uii regard désespéré.
Et ce qu'il aperçoit : c'est John ! son démon de frère John!... qui prétend encore une fois à voler la part de son aîné!... Hal ha! ha! quel bon tour de ce vieux Marc qu'on disait ramolli!
A présent , "Brobdingnag s'étend côte à côte avec sa compagne d'écurie.
Leurs flancs maigres, que la dent des éperons mord dans une férocité pareille, rendent en chœur l'affreuse sonorité des fouets vertigineux.
Un gémissement échappe à Tom-, dont la fatigue et les moulinets désordonnés entrecoupent la voix suppliante :
— Oh! John!... Pas cela!...
Le cadet rie souffle mot. Ses lèvres sont pincées, et l'acier de ses talons s'acharne dans le . sang.
"Brobdingnag tient dorénavant une avance en- . core imperceptible 5 mais déjà les trépignements qui menacent de faire crouler les tribunes, sont en son honneur...
Ainsi que cous ces cris tumultueux qui propagent, dans l'atmosphère, leur infernal délire.
— Non! non! reprend Tom avec une expression de menace terrible... Vous! John!... Ne faites pas ! . . .
Point de réplique, nul signe d'entente, aucune trace de sentiment chez John...
Alors une imprécation suprême retentit :
— Soit donc ! . . . Prenez ça !.. . fils d'assassin !
Et, se dressant sur ses étriers, dans l'inconsciente vigueur d'un emportemen^ fratricide, Tom assène, au hasard, un coup terrible de sa cravache gavée de plomb...
John, mortellement frappé à la tempe, vide les arçons et s'ensevelit sous le corps de 'Brobdingnag qui a trébuché au moment où il était lâché par un poing expirant, comme par la brutale dérente d'un très âpre ressort.
La majeure partie de l'assistance n'a rien distingué de ce drame si prompt. En tout cas, personne ne l'a compris. Et, dans une erreur générale, on interprète ce coup de théâtre par un pur accident.
Pour sûr, l'auteur du crime en est plus stupéfait que les témoins ignorants...
Sans même s'en douter, il dépasse premier le disque de victoire...
Dès lors, la multitude satisfaite interrompt son tapage, et rentre dans le calme...
Seul, Tom sent augmenter sa folie et le sang bouillonner plus chaud dans ses veines et affluer sous son crâne où se heurtent mille conceptions insensées. . .
... Un instant, il est près de succomber à la tentation de fuir, devant lui, tout droit, toujours, à travers les espaces de la terre, sur son grand coursier, qu aucun rival désormais n'est capable de rejoindre. . .
Mais, la seconde d'après, une inspiration irréfléchie et maîtresse domine toutes les fantaisies de cette âme éperdue... Par la notion subsistante d'un vague devoir, il arrête enfin sa bête énervée dont l'encolure ploie et se révolte...
Il revient vers le Pesage où il lui faudra un nouveau contrôle de la balance pour être proclamé vainqueur. . .
... Au petit trot, "Belle-ionie-heures! Là! doucettement I . . .
Tom ricane sans savoir pourquoi. Sa tête gro*
tesque branle convulsivement au sommet de ce corps de monstre si haut juché. . .
... Au pas, ici, "Belle-i'onie -heures! au pas, ^elle^ vous dit-on. Ne voyez-vous pas que les curieux ont envahi la piste .^ Avez-vous donc envie de les écraser, "Belle , comme "Brobdingnag a écrasé ce pauvre John. . .
Hi! hi! hi!...
Dieu ! quel rire sinistre déploie le survivant des Bred, autour de ses dents déchaussées et qui s'entrechoquent !
Et qu'est-ce qui lui prend de saluer ainsi et de remercier les sergents de ville venus à sa rencontre, pour lui frayer un passage à travers la foule?...
Et, tandis que ^elle-i onie-heures piaffant et se défendant ainsi qu'un malfaiteur, franchit la porte des grilles entre les représentants de la loi, Tom Bred ahuri par les bravos frénétiques et les hurras perçants, voit se confondre en une fantasmagorie, l'image de miss Ellen dont les gigantesques mains applaudissent à tout rompre,... les gestes du vieux Mark arrachant sa barbe de bouc et secouant par saccades l'inertie de sa paupière, . . . et la silhouette, enfin, de M. Smith, qui faufile
une longe dans la boucle d'un mors^ sans écarter de ses lèvres le doigt de son chut ! sempiternel.
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