‹ Les yeux verts et yeux bleusChapitre 10 sur 11 · LES DEUX LÉGIONNAIRES · texte numérisé non relu

LES DEUX LÉGIONNAIRES

çon?emplait ardemment, tête baissée, ainsi qu'un géomètre préoccupé d'un problème.

Cela fait, ils se dévisagèrent avec une anxiété réciproque, prunelles contre prunelles...

Je ne respirais plus.

. . . Tout à coup, le savant pointa son parapluie vers le pied de Toifficier supérieur, et décrivit une ellipse au-dessus de cette extrémité d'autrui.

Des larmes perlèrent aux cils de l'autre, dont le vent agitait avec rage les basques de redin* gote. Par un geste fébrile, il sortit de sa poche un mouchoir, dans lequel il calfeutra son nez ; et, sans interrompre l'échange des mystérieuses pratiques, il toucha, du bout de sa lourde canne, les orteils rangés du savant.

Ce dernier ôta son couvre-chef, passa les doigts dans ses cheveux et soupira péniblement.

Comment une situation pareille allait-elle se dénouer ?

... Les deux hommes se ressaisirent par la main, parlant très vite et à la fois, se retenant avec force, multipliant les petits saluts d'acquiescement.

LES DEUX LÉGIONNAIRES l/^'J

Lorsqu'ils se séparèrent^ je constatai qulls boitaient, lun aussi bas que l'autre.

Ces représentants de la Légion d'honneur étaient sans doute podagres; et f avais dû assister à ce qu'ils avaient aimé à se dire de leurs pieds, de tous leurs pieds, rien que de leurs pieds.

oi JE^Tl

Neuilly, au coin du boulevard Ugène (ainsi que s'obstine à dire la jeune Apolline^ cette petite grue de modèle pu ce petit modèle de grue), une colonie d'artistes campent sous des toits de verre, dans une suite de rez-de-chaussée alignés sur les deux bords d'une avenue pavée.

Des peintres, des sculpteurs, des graveurs, des modeleurs, un blanchisseur même et un menuisier, se font vis-à-vis. Enfin quelques cochers aussi occupent des remises qui alternent avec les ateliers, munies de portes pareilles en bois lourd et marron.

Sous la baie vitrée de chaque façade, un platane sans âge appréciable brandit son plumeau de feuillage poussiéreux et effiloché. Cet endroit de l'univers est peut-être le seul où les platanes soient tors. Ils y sont venus trop tard, dans un sable trop vieux.

Tout au fond de la cité, l'architecte Friçhot habite une bâtisse neuve qui n'a point sa portion de platane, mais dont la superficie est exceptionnellement vaste, par compensation. Il y a un centre (qui constitue l'impasse), et deux ailes qui, rentrant dans les rangs de droite et de gauche, sont mitoyennes avec les logis de l'aquarelliste Milville et du pastelliste Dracan.

Par le monde, il ne peut exister trois plus braves garçons ni trois meilleurs voisins. Certes, leur affection commune ne survivrait pas intégralement au déménagement de l'un d'eux, ni à la

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moindre cririque d'art réciproque. Mais ces épreuves étant épargnées, ils s'adorent et se complaisent dans leur inséparabilité. Toutefois Milville et Dracan, nés à Paris, se tutoyaient déjà quand leur arriva, de l'Yonne, Frichot, auquel ils ont continué à dire : vous.

Selon une loi fatale, il est résulté, de ce tutoiement exclusif, que l'architecte rencontre toujours deux voix alliées contre lui pour le conspuer et lui « monter des scies ».

A force d'avoir été « salement blagué », Frichot est devenu d'une extraordinaire méfiance. Nuit et jour, il est sur la défensive.

Lorsqu'on frappe à son huis, il ne Tentr'ouvre qu'avec une excessive lenteur, et après avoir utilisé un judas qu'il a pratiqué, à la vrille.

Si ce pince-sans-rire de Milville l'informe de quelque événement, le Bourguignon force aussitôt sa rate à s'épanouir, et marmotte :

— « Sacré blagueur. »

Comme cela, il se donne un délai de réflexion 5 et, à tout hasard, sauvegarde son amourpropre.

Si Dracan, avec ses yeux noirs, mobiles et dardant un regard où il y a du génie, l'interpelle

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pour lui demander Theure, par exemple, Frichot en est arrivé à faire répéter la phrase 5 et las de lui chercher un sens équivoque il murmure soupçonneusement :

— « Qu entendez-vous par là?... »

En prenant les repas chez le traiteur du boulevard Ugène, il se place de manière à avoir en face de lui ses deux commensaux et à ne pas les perdre de vue. Même quand il boit, au lieu de baisser les paupières, comme on y est poussé par une sorte de pudeur vague et universelle, il guette avec fixité, au-dessus de son verre dont le bord rudement appuyé marque un cran durable sur la chair de son gros nez.

Pourtant il ne faudrait pas dépasser avec Frichot une certaine mesure. Car il est courageux et robuste comme un éléphant. Rarement un récit s'achève en sa présence, sans qu'il ait, au moins une fois, imprrompu le conteur par cette réflexion :

— (( Moi! je lui aurais fichu un litre sur le pif!,.. »

Et en proférant cette pensée, il retrousse ses manches, exige qu'on tâte ses biceps et les contemple à l'infini. . .

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Peu lui importe qu'aucun litre ne soit à proximité du théâtre de l'incident rapporté.

Dans sa conception, il imagine toujours un litre réglant un débat. Que ce soit sur la place de la Concorde ou au musée du Louvre, son litre idéal est là...

^ 'était un beau matin de juin, à neuf heures. Le soleil chauffait déjà ferme les soupentes en sapin qui servent de chambres à coucher à rintérielir des ateliers. Aussi toutes les portes étaient-elles entr' ouvertes à l'air de l'avenue.

Chez Milville, au delà d'une pénombre, la mince silhouette d'une amazone alerte, allait et venait brusquement. La queue de la robe jetée sur un bras laissait à découvert le drap noir d'un pantalon collant. Une cravache à pomme de lapis vibrait au bout d'une main gantée de gris-perle. Le profil blond et rose d'un type char-

mant de femme superefféminée passait et repassait, sous un chapeau de soie à haute forme posé sur une oreille dont tremblait Tanneau d'or. Et un torrent de mots s'échappait de la demeure, dans la colère d'une voix blanche...

Sur le seuil de Dracan, W^^ Apolline, suivant le goût pour « moucharder » qu'elle professe, était cachée derrière le battant unique. Elle retenait son haleine ; et, comme pour mieux entendre, elle se haussait sur ses orteils, les talons nus hors des savates, machinalement, par son habitude invétérée de petite boulotte indiscrète. Ses yeux brillants et pleins de reflets changeants palpitaient sous des aspirations de curiosité, comme deux mouches gourmandes, au bord de son teint de lait. Elle avait dix-sept ans. M"* Apolline, depuis la dernière Mi-Carême. C'est l'anniversaire auquel elle tient solennellement, en dépit de tous les efforts qu'on a tentés pour l'initier à la théorie des fêtes mobiles.

A cette heure, les propos surpris la faisaient tressaillir par instants, et se récrier à demi voix :

— « Oh là! vrai! Faut-il qu'une femme soit... »

Elle ne complétait jamais la phrase^ mais se

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tournant en arrière vers un personnage muet qu un paravent enfermait :

— (( Non! cette Andhrée! si tu Técoutais ! . . . Moi, ça me serre là!... »

Afin sans doute de rendre son affirmation plus persuasive, mais par un geste qu elle était seule à constater, elle appliqua la main à la naissance de sa gorge où l'entrecroisement de son caraco mal boutonné avait, durant les années précédentes, tracé sur la peau un plan triangulaire. Là-dedans les rayons, qui traversaient les fenêtres ensoleillées des lavoirs, avaient étalé leur brunissure.

Bientôt, avec son organe faubourien, elle transmit à son auditeur invisible tout ce qui lui parvenait aux oreilles :

— V'ià qu* Andhrée jure qu'elle le mettra plus bas que son chien ! Oui ! plus bas que Quiqui ! . . .

De grêles aboiements résonnèrent. Apolline fut prise de gaieté :

— Tiens, le piges-tu son Quiqui, dès qu'elle lâche son nom?..* Tu vois que je ne ce mens pas ? . . . Bon! ça remarche ! . . . M alheur ! . . . « — Je ty ai mis sur la paille! Le crois-tu ?

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Hein? dis ? que j't'y ai mis ! Eh bien, je te mettrai plus bas que mes pieds! Plus bas que. . . » Hé ? quoi ? Plus bas que quoi ?... Ça, j'ai pas pu saisir... »

Cette lacune était imputable, non point à l'ouïe du petit mtodèle, mais bien à une défaillance oratoire chez Andhrée, qui manquait de la métaphore nécessaire pour désigner quelque chose de plus bas que ses pieds.

Apolline profita du silence qui s'ensuivait pour formuler son sentiment :

— Ah ça ! comment que M il ville ne lui rive pas son clou ?

Elle risqua un coup d'œil au dehors, et, se dissimulant avec prestesse :

— Dis donc, mon vieux, je viens de l'apercevoir, Milville... Il se tapote les favoris devant son miroir. Il est tout vert, mon vieux ! Bon sang ! qu'il est vert ! . . .

L'aquarelliste n'était point vert du tout* Mais Apolline, qui empruntait son système physionomiste aux romans-feuiUetons, avait la manie de prêter des nuances très tranchées à la figure des gens, selon les émotions qu'elle leur attribuait. Ainsi, elle les voyait bleus, jaunes, rouges^ suivant la nature de la scène et la passion

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qui leur « glaçait les sangs » ou faisait bouillir ceux-ci.

En réalité, Milville montrait à ce moment sa mine de joli garçon, blême comme à l'ordinaire entre ses côtelettes blondes. Il se promenait, sceptique et indolent, dans son veston de foulard lilas et sur ses bottes bien cirées qu'il ne quittait jamais.

Pourquoi ces bottes pour faire des aquarelles ? Nul n'aurait su le dire. Originalité d'artiste... C'étaient, d'ailleurs, d'admirables bottes, sans rides sur le cuir, toujours neuves, jeunes pour ainsi dire et dans l'âge encore de la croissance, car elles grandissaient d'un centimètre chaque année.

Apolline reprit :

— C'est dégoûtant qu'il ne lui réponde seulement pas rien, ton Milville ! Il ne s'épate donc jamais?... Dis-donc, là-bas! je te parle!...

Pour toute réplique, un bruit d'eau clapotante et de zinc froissé s'éleva au fond de l'atelier de Dracan.

— Et pis, toi aussi ! hurla Apolline subitement exaspérée.... En v'ià des façons ! Qu'est-ce qui te prend de ne pas plus me répondre.^...

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Non! là, vous, le matin, les hommes!... Vous n'êtes guère bavards. . .

Elle abandonna son poste d'observation, avec une vivacité rageuse. Une seconde après, une salve de claques faisait le tapage d'un parterre entier qui applaudit frénétiquement. . .

Elle a la main très leste, Apolline; et, dans ses accès d'humeur, les artistes les plus consciencieux ne peuvent la raisonner qu'à l'aide de leur appuie-main, en jonc.

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Jurant ces épisodes, le bon Frichot se tenait sur le pas de sa porte, les reins en valeur sous sa blouse de rintimité, souriant dans l'épaisseur de sa barbe rousse dont la pointe descendait très bas.

Ce n'était pas lui qui se serait ainsi montré, dans lembêtement de ses histoires de femmes, devant ces blagueurs de Milville et de Dracan. Parbleu ! lui-même a'était pas manchot, à l'occasion, pour se l'offrir, cet embêtement-là. Il s'amusait autant que les autres ; mais dans la banlieue nord-est de Paris, à deux heures et de-

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mie de marche. Frichot avait aussi la pudeur du pachyderme dont il partageait la force.

Il restait donc là, radieux, avec ses yeux à fleur de tête sous ses sourcils roussâtres. De temps en temps, il pinçait complaisamment le duvet doré de ses poignets velus 5 ou bien, appuyant Tongle d'un pouce, comme une lame de varlope il rabotait les calles dans la paume de l'autre main.

Ce qui faisait régner un tel air de sérénité parmi le visage sanguin, régulier et large de Frichot, ce n'étaient pourtant ni les invectives, ni les calottes réparties entre Milville et Dracan, ni même la satisfaction de posséder tant de poils sur l'enveloppe de ses muscles vénérés.

Non ! Sa joie débordante provenait d'une cause bien simple où son caractère particulier était fait pour puiser le bonheur : Frichot avait, la veille au soir, reçu une barrique de vin, expédiée par un oncle de Joigny, en récompense d'un lavis, d'un projet pour sépulture de famille.

Il pensait à cette aubaine sans trêve 5 et même sans y penser ! L'idée de sa barrique, comme une injection de morphine, circulait dans ses veines, y répandant le bien-être, adoucissant toutes

ses sensanons, tous ses souvenirs, toutes ses prévisions.

Tandis qu'il regardait béatement au loin, droit devant lui, un coupé à deux chevaux s'arrêta vers la grille de la cité, et un valet de pied sauta promptement à terre.

— Holà ! cria l'architecte à pleins poumons, Dracan ! chaud ! chaud ! Voilà déjà la voiture de votre princesse ! . . .

Une imprécation le remercia de l'avis.

Milville, coiffé d'un immense chapeau de feutre, présenta au dehors sa physionomie nonchalante qu'une paire de mains, fines et crispées, vint aussitôt saisir traîtreusement et ramener à reculons...

Chez Dracan, il se faisait un vacarme de bonds effarés et d'objets qu'on traîne ou qui culbutent.

Puis Apolline, les cheveux ébouriffés, sans col ni manchettes, la robe à l'envers, ses bottines à la main, apparut en une fuite stimulée par le geste d'une chaussure qui se cabrait à ses trousses.

— Ah ! tu sais ! jappait-elle, en se débattant comme un chien mouillé, gare là-dessous, mon

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bonhomme ! . . . Tes femmes du monde ! . . , je les trouve à loseille ! . . .

— Entre chez Frichot, suppliait Dracan...

N'est-ce pas, mon vieux Frichot? Vous allez me la garder un moment... Donnez-lui du papier à cigarettes... Tiens, Apolline^ voilà mon paquet de tabac ! . . .

L'architecte prêta un serment, et poussa le petit modèle dans son logis, momentanément transformé en geôle,

Dracan retourna chez lui, en hâte. Ainsi qu'on s'y prend pour se mirer dans l'eau, il se pencha au-dessus d'une glace qui gisait depuis dix-huit mois sur le sol de l'atelier. Il lissa soigneusement ses moustaches brunes et fortes, et constata la blancheur de ses dents, avec une grimace de sa bouche carnassière et tourmentée aux coins par l'habitude de dire des horreurs.

Il fit volte-face juste à temps pour se trouver en présence de Mme Borino, personne déjà mûre mais qui eOt été tout à fait belle encore sans l'état valétudinaire qui lui bistrait le teint,

Dracan avait la faveur d'exécuter son portrait. . .

Elle affectait de protéger les artistes, et posait

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pour Texcentricité de bon ton. Très recherchée dans sa mise et ses attitudes^ elle était aussi très rigoureuse pour la tenue des mœurs, depuis . qu'elle avait réussi à se faire épouser par son banquier égyptien. Ce résultat lui avait demandé trois maternités et quinze années de concubinage ingénieux et persévérant. Aussi considérait-elle l'état de femme mariée comme une sorte de poste honorifique, très difficile à obtenir et décerné seulement à une élite dont elle faisait enfin partie.

On comprendra donc l'empressement de Dracati à faire disparaître Apolline du champ de ces regards sévères.

Mme Borino s'avança dans sa démarche im- * posante, octroya un « bonjour » où elle introduisait l'ampleur d'un don royal, s'excusa d'arriver à Timproviste, promena sa face-à-main autour des quatre murs où pendaient des lambeaux d'étoffes, des cibles en carton trouées, un fusil à rouet et des toutous en peluche. Elle prononça trois ou quatre réflexions dont elle avait été frappée déjà lors de ses visites précédentes, par exemple sur le miroir qui n'était pas encore accroché. Ensuite, elle s'installa avec de petites

grâces, dans un fauteuil effondré et cérémonieusement offert.

A ce moment, son fils aîné la rejoignit. Il s'était attardé pour voir tourner la voiture, sous son œil du maître. C'était un grand garçon de seize ans, maniéré, vêtu . d'un complet léger et couleur de chocolat avec boutons d'ivoire à ses initiales. Une toute petite tête d'ouistiti, sur un corps étriqué et doué de quatre membres de kanguroo.

^EPUis un quart d'heure environ, Dracan était à la besogne.

Le charme de son art exquis et de sa conversation spirituelle régnait dans la pièce. L'entretien était fashionable à l'excès : fêtes de charité et five o'clock teas de Mme Borinoj cobs galopes par son ouistiti, lawn-tennis, fourin-hands. On parlait de grouses à chasser et de lords à inviter.

Sur ces entrefaites, un rire simulé de personne qu'on chatouille naquit et se prolongea derrière la cloison. C'était une canaillerie d'Apolline

dont Dracan ne fut point dupe, Frichot ne pouvant être soupçonné d'une indélicatesse.

D ailleurs, au même instant, des accents loyaux vibrèrent à travers les gloussements du modèle.

L'architecte était en train d'exposer qu'il ne fallait pas qu'on l'ennuyât 5 et même il employait le plus vilain mot qu'on sache pour exprimer l'idée d'ennui.

— Un homme qui m'ennuierait, insista-t-il, un homme d'un mètre 80 !... Je te le prends par la ceinture et je vous le f... sur le comptoir !...

Le comptoir idéal de Frichot !...

La femme du banquier fît une moue. Son fils remuait ses petits yeux ronds, en suçant l'énorme boule d'argent de sa canne.

Ce dernier avait, depuis quelque temps, des prétentions niaises aux « études de mœurs ».

Du moins c'était sous ce prétexte, qu'avec une ménagerie de jeunes gens qui lui ressemblaient, il avait visité la Morgue, l' Elysée-Montmartre et le M arché-aux- Chiens.

Dracan, un peu gêné, murmura :

— . C'est l'architecte. . ,

A ces mots, on frappa justement à la porte;

et passage fut livré à Frichot qui déclara, avec son air calme et puissant :

— Je viens vous faire une politesse !...

Il avait, sous chaque bras, une bouteille dont le goulot se redressait en forme de défense. Sur sa carrure d'éléphant généreux, la pointe de sa barbe rousse oscillait, comme une trompe, jusqu'à son ventre. Dans les interstices de sa main gauche, trois verres renversés pendaient par les pieds.

— Madame serait-elle amateur de se rafraîchir ? demanda-t-il après une révérence. .. Non ? Tant pis !.. . Et ce petit monsieur ? Non plus ?. . . Oh!

Un peu déconcerté d'abord, Frichot se remit vite. Alors, avec le ton de la plus indulgente commisération, et avec une tendresse ineffable dans le vocable qu'il prononçait :

— C'est que. . . fit-il en ménageant son effet. . i C'est que c'est du vin !... Et vous, Dracan ?.*.

— Merci ! Il fait trop chaud !

Frichot balança son front immense, et entama le perpétuel questionnaire de ses : « — Qu'est-ce à dire ? Veuillez vous expliquer ! » Mais il fut interrompu par un violent tohu-bohu qui prove*

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nait du lieu proche où Apolline était séquestrée. Dracan exprima, dans un coup d'œil inquiet, sa crainte d'une évasion possible. Frichot le rassura en exhibant sa gigantesque clef, avec accompagnement de son signe d'intelligence familier qui consistait à rabattre sa main droite dans le vide, ainsi que s il flanquait une claque dans un dos imaginaire.

— Allons I grommela-t-il ensuite... Ce sera pour l'autre fois. . . Excusez-moi, sieurs et dame, de vous quitter si tôt. . . J'ai ma tournée à faire ! . , ,

L'impérieuse hilarité de Mme Borino avait à peine attendu ce départ. Elle pouffait littéralement, éventant avec une voilette la bistre de son teint, que la gaieté fonçait davantage encore, exhalant des interjections naturelles et franches comme à l'époque où elle n'était mariée qu'au mois.

Quant à son fils, les reins jetés sur le divan et rebondissants à la façon d'un clown qui tombe dans un filet, les jambes en l'air, la tête en bas, il s'exclamait :

— C'est un comble ! Non ! Il faut que vous me fassiez faire plus ample connaissance avec lui ! Non ! Non ! non ! Ce qu'il est cocasse !... »

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Le grand mot du petit jBorino était lâché.

Dans sa psychologie d'observateur des moeurs, cocasse était la formule suprême par laquelle il interprétait ses impressions définitives.

Dracan souriait complaisamment. Un sentiment de vanité le portait à se découvrir, en qualité de voisin, une part indéfinissable dans le succès de Frichot, quel qu'en fût Taloi.

Toutefois cette délicieuse rêverie fut de brève durée.

De l'autre côté du mur en plâtras, le vacarme recommença soudain.

Apolline, s'érigeant à elle seule en un orchestre d'énergumènes, jouait des cimbales avec une paire de bouillottes. Ses talons de bottines arrachaient, à la clôture mitoyenne, une rumeur de dix tambours 5 et sa voix, où passait la sonorité diverse des instruments à cordes et à vent, lançait à toute volée, de minute en minute, dans un appel très net, le nom de Dracan. Pour donner à son pas de charge, si entraînant, un roulement continu, elle s'asseyait sur une chaise, qu'elle déplaçait quelquefois afin de découvrir la place la plus sensible de la cloison et alors y battre, toujours...

Les conséquences de cette tactique étaient déplorables pour le pastelliste et ses chances de commandes futures.

Il fallait traiter avec lennemi sans retard.

Après les nuances d'un très vif dédain, l'ombre d un mécontentement lugubre s'épaississait sur le visage de Mme Borino^ et son ouistid grimaçait avec la mobilité intraduisible de son animalité troublante.

— Madame, balbutia Dracan, voulez-vous me permettre de m'absenter pour une seconde ?, . , Un ordre à donner...

Il se précipita contre la porte hermétiquement close de Frichot, où il cogna légèrement avec l'os du médium. Le silence se rétablit aussitôt à l'intérieur 5 et des pas se rapprochèrent. . .

Il implora, d'un ton pénétrant, à travers ses dents serrées :

— Tiens-toi tranquille !

— Ouvre-moi !

— Je n'ai pas la clef. Attends Frichot !

— Ah ! ouiche ! . . . Quand il est en route avec ses bouteilles ! . . .

— Rien qu'un quart d'heure de patience encore ?

IMPASSE UGËNE

— Zut !

— N'est-ce pas?... Tu vas te taire .> C'est jure !

— Peut-être...

— Tu es une bonne fille ! . ! .

IMPASSE UGÈNE lyf

Jracan est réinstallé devant son chevalet. Il a reconquis tout son aplomb.

Il s'applique à dessiner les yeux de M"® Borino, plus beaux que nature.

Celle-ci vient de l'inviter à dîner, tout de même, pour le lendemain, en cravate noire.

. . . Tout à coup, un rire inextinguible retentit, le rire d'Apolline lorsqu'elle a fait quelque « rosserie » .

Elle clame :

— Ohé! Dracan! Ohé! Chic, mon vieux!

Ensuite, des craquements minuscules et bizarres. . .

Le petit Borino, qui est à rôder devant une

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série d'esquisses, signale un phénomène dans la boiserie. La peinture s'en boursoufle 5 des cloches y poussent comme sur des chairs piquées par une puce.

— Tiens, ajoute-t-il, tâtez donc votre mur, il est tout chaud!...

Au même moment, le rire inextinguible s'éteint... Une odeur acre s'infiltre à la place... Un dernier « ohé! ohé! » s'étrangle... Puis, des hurlements déchirent l'espace ;

— Au secours! à moi!...

M"*® Borino se lève, alarmée. Son fils et Dracan s'empressent de sortir.

— Ouvrez! ouvrez vite!... Je vais mourir!

gémit Apolline qui heurte à coups redoublés la fermeture de sa prison,

— Quoi ? Qu'y a-t-il }

— Le feu donc!... J'y ai mis pour qu'on m'ouvre !

— Oh! malheureuse!

... Andhrée, en amazone, surgit à gauche.

Milville, les joues égratignées, accourt sur ses hautes bottes...

Tout le monde trépigne et perd la tête. . .

— Et la clef?... La clef!

— Frichot Ta emportée !

— Où est-il?...

— Dans la cité ! . , . quelque part ! . . . Avec ses satanés litres ! . . . Rattrapons-le. . . Suis cette rangée, je ferai l'autre!...

— Vite! vite! geint Apolline, j'étouffe, je brûle ! . . .

Les sculpteurs, les graveurs, les modeleurs sont survenus. Ils s'efforcent vainement d'enfoncer la porte massive. Un vitrier de passage préconise l'emploi d'une échelle que va quérir un peintre sur porcelaine.

Dracan galope sur le trottoir de droite, et Milville visite toutes les habitations en face. Le petit Borino suit tour à tour chacun d'eux, traversant la cour en zigzags, inconsciemment, dans son zèl ^ loq uace et énervé.

. . . Frichot ne se trouve nulle part. Il vient de passer partout et de repartir de partout... Où peut-il bien se cacher? Mais où se cache-t-il donc, cet architecte du diable?...

Pendant ces horribles délais, Apolline ne cesse de se lamenter et de râler, dans le malaise et l'épouvante. Andhrée se démène, l'appelle « pauvre petite chatte » et la conjure de se calmer.

M""® Borino, muette, décontenancée, roule des yeux blancs dans leur cadre de bistre.

-... Et Dracan galope toujours, semant sa sueur... Et Milville donc! Et le petit Borino, aussi ! Ils sont écarlates, haletants, impuissants. . .

Enfin, un triple cri de délivrance échappe simultanément à leurs poitrines exaspérées :

— Ah! miséricorde, Frichot!...

L'architecte prend congé du menuisier, là-bas,

là-bas, au bout de l'avenue. Uva se rendre chez la blanchisseuse... Toujours pour faire déguster le vin de sa barrique!... A-t-on idée d'un acharnement pareil?

Dracan et Milville grognent ainsi- rageusement, tandis qu'ils se ruent, flanqués de leur aide de camp, vers cet échanson incomparable et fanadque dans son apostolat.

A l'approche de cette charge dont^ il devine être l'objet, Frichot s'est arrêté, serrant les bras avec méfiance contre ses litres à peu près vides, assurant les trois verres qui s'égouttent entre ses doigts écartés comme lorsqu'il revêt des gants.

C'est Milville, étant le moins essoufflé, qui l'avertit du plus loin :

— Il y a le feu chez vous!...

Frichot cligne de l'œil. On ne le met pas dedans comme ça! Non, alors !

— Connu ça ! marmotte-t-il, mon petit père !

La voix de Dracan est expirante :

— Dare-dare! Frichot!... Votre clef !.. .

L'architecte dévisage Dracan. Il dévisage Milville. Il dévisage l'étranger à la colonie, ce mauvais « gosse » qu'on a dû convier sans doute à voir monter un bateau. . .

Frichot ne coupera pas dans le pont. Sur le point d'être rejoint, il recule de deux pas, et :

— Plaît-il, monsieur le pastelliste?... Qu'entendez-vous par là }...

Précisément, on s'est attroupé dans le fond de la cour, on gesticule, on fait du tapage. Frichot démêle toute une conspiration, et va se mettre à gouailler...

Mais les instants sont précieux. Dracan a porté la main sur Frichot pour lui arracher sa clef, On s'expliquera plus tard...

Oui ! mais l'architecte est leste aussi, et vigoureux... Par une saccade de l'épaule, il se dégage ; et le voilà qui file vers l'issue de l'impasse, les coudes collés au corps à cause de ses bouteilles,commeceux d'un coureur de profession.

a8o IMPASSE UGÈNE

— Frichot ! Malheur ! Vous tuez Apolline !

Frichot ! Frichot ! Frichot ! . . .

— Ouais ! ouais ! Dégourdissez-vous , messieurs des stepchasses !

La poursuite est éperdue...

Frichot déploie une diabolique adresse... Sur la chaussée du boulevard, il tourne, avec des crochets et des feintes, sans jamais franchir un certain périmètre. Ce jeu l'amuse et Texcite. Rien ne résiste à ses rudes élans quand un pan de sa blouse est, pas hasard, appréhendée.

Ses adversaires désespérés l'implorent par la plainte inutile de tous leurs poumons épuisés. Frichot plaisante...

C'est en effet une vraie partie de cache-cache qui s'accomplit là 5 mais avec un tel caractère d'incohérence et de mystère tragique que le théâtre en serait mieux dans un préau d'aliénés .

— ... Trop jeune, mon vieux !

— C'est effroyable!... Frichot!... ce que vous faites-la !... Finissez ! au nom du ciel!...

— Nicolas, Nicolas, tu ne m'attraperas pas ! . . .

— La petite ! Elle est perdue ! Par vous ! . . .

— Bon ça!...

— Monsieur, dit le petit Borino, c'est la pure vérité, ma parole d'honneur !

— Trop vieux, jeune homme. Et à bas les pattes, hein ! Pas de familiarités. Est-ce que j'ai l'honneur de vous connaître, vous ?. . . Dites donc, vous êtes têtu, jeune homme. Faites-y bien attention ! ... Ah ! cré coquin ! Pas mes litres ! . . .

Et, sur cette dernière protestation que lui a inspirée l'attouchement d'une main sacrilège, l'architecte décoche une sorte de chiquenaude dans l'estomac du rejeton égyptien, qui va tomber à la renverse sup un tas de sable, et qui séjourne là, écarquillant ses prunelles stupéfaites d'ouistiti studieux des mœurs.

Mais soudain, Frichot s'arrête net...

Dans l'éloignement, une mince colonne de fumée monte vers le ciel, au dessus de son toit, à lui, Frichot !...

Ebahi, il ouvre la bouche toute grande et flageole sur ses jarrets. Un son lui échappe qui n'a rien d'humain : celui de l'éléphant qui barrit :

— Cré coquin ! articule-t-il enfin... Ça, c'est une trop sale blague !

Il laisse choir toute sa verrerie, et détale à

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toutes jambes, ne songeant plus qu a sauver sa bamque...

Il arrive. Il fend le rassemblement comme un •animal de combat, et reçoit sur le crâne une grêle de carreaux brisés...

C'est Apolline qui se sauve par la baie vitrée jusqu'où elle a pu miraculeusement se hisser... Déjà elle descend du haut de l'échelle qui l'attendait...

Les traits désordonnés, les cheveux dégringolés, les mollets découverts, elle est fort en peine pour décrocher, d'un des montants, le bas de sa robe roussi et étoile de petites lueurs. Et elle blasphème, d'abondance...

Des palefreniers, survenus avec des seaux d'eau, l'interpellent grossièrement et secouent son perchoir pour le lui faire évacuer. . .

Elle débouline, à l'aveuglette, dans les bras de Dracan. Dès qu'elle a relevé les paupières, ^ elle crache à la figure de ce dernier. Et promenant alentour des yeux ahuris et furibonds, elle découvre M""® Borino qui la considère, derrière sa face-à-main, avec une réserve comme il faut.

— Ah! glapit Apolline, te v'ià encore! toi

IMPASSE UGENE aS^

qui es cause de tout ! vieux pain d'épice ! . . . Tiens ! v'ià pour toi ! . . .

Pan ! une gifle fameuse ! . . .

Dracan, dont l'ingéniosité perverse saurait extraire du comique parmi les veines mêmes des bois de cercueils, n'hésite pas longtemps entre le parti de la consternation et celui de l'hilarité, devant M""® Borino défaillante.

Milville, très en torse, tout à fait correct malgré les empreintes d'ongles qui le défigurent, soutient la vraie victime et l'éventé avec son sombrero, en souriant dans sa philosophie souveraine.

L'amazone Andhrée, affairée, ravie du tumulte, furieuse contre l'Ancienne qui lui a chipé le coup de l'évanouissement, circule et pousse des cris discordants. . .

Parmi le brouhaha général, on ne perçoit plus que les incitations de Frichot en délire :

— Ma barrique ! Cré coquin ! Sauvons ma barrique 1 . . .

Et le petit Borino, qui a enfin avancé ses études de mœurs en acquérant avec l'architecte l'intimité plus complète qu'il souhaitait, bat des cils, grince des dents, s'agenouille devant sa

mère, et présente à l'assistance la voûte précoce de son maigre dos, sous sa jaquette chocolat : la seule qui ait blanchi dans la poussière du boulevard Ugène.

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