I02 LES YEUX VERTS
Son accueil me déconcerta; je m'étais plutôt préparé à fournir des ripostes que des interrogations.
— Allez-vous bien ?
— Comment ! Vous voilà déjà revenu ?
— Oui.
— Tant pis que votre logement soit déjà loué ! Je vous Taurais réservé, si j'avais pu me douter de votre prompt retour. Par Dieu ! vous étiez un bon locataire, au moins, vous !.,.
L'allusion était transparente. J'espérai une suite; mais il s'en tint là.
Alors, moi :
— Il s'en est passé de belles, ici, depuis mon départ !
— Ah ! je suis las d'en causer !... Savez-vous bien qu'il n en faudrait pas davantage pour déprécier un appartement.'^
Je souhaitais qu'il en arrivât directement au fait. Je me rongeais le cœur, tandis qu'il retombait dans son flegme imperturbable. Je ne trouvais rien à dire.
Enfin cette locution stupide me monta aux lèvres :
-— Ainsi, Us ne sont plus là ?
— En vérité, je n'ai pas été fâché quils débarrassent mon immeuble. Je leur avais loué beaucoup trop bon marché. Je puis bien vous Tavouer, maintenant; ils payaient lo shillings de moins que vous. Aussi, je n'ai pas eu de peine à les remplacer avantageusement.
Ses longueurs me faisaient piétiner de rage.
Soudain, sa monomanie de propriétaire lui suggéra ceci :
— A propos, il vous avait volé des vêtements. Quand les agents Font emmené , la fille de chambre a reconnu votre bien, et elle s'est écriée : a Divin Seigneur ! c'est la redingote de son voisin qu il a sur le dos. Voyez un peu comme elle est ensanglantée! »... Mais quavez-vous? Vous devenez tout pâle...
— Ah !... Et n a-t-il pas .\ . . Bien entendu, il n'avait rien à répondre !
— Si fait... Si... Il s'est d'abord chatouillé le nez... Et puis, il a vociféré... Mais laissez-moi donc me rappeler...
Je m'appuyai au- mur. Là, m'étant raidi, je me sentais ferme comme un roc.
— Attendez donc! Oui, c'est justement cela.
Pendant qu'on le jetait dans le cab, il s'est
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exclamé : « Mon voisin, dites-vous ? Est-il chez lui? Au nom du ciel, il faut que je lui parle ! jj ... Comme les deux constables n étaient pas d^humeur à flâner, ils Tont un peu rudoyé.., (( Cest bon, c'est bon, a-t-il fait 5 j'aurais pourtant bien voulu lui poser une petite question, à \ mon voisin, une toute petite question. »
— De grâce, achevez! murmurai-je d'une voix éteinte,
— Attendez donc ! . . . oui, c'est justement cela. La voiture roulait déjà, quand il s'est encore penché malgré tout en dehors, et qu'il m'a crié : « Mon voisin !... Vous lui demanderez de ma
j part s'il n'est pas un blagueur, un damné blagueur ? »
...Singulière commission, n'est-il pas vrai?
honorable Monsieur. Pardonnez-moi de l'avoir remplie... Il avait la cervelle dérangée. Oii diable a-t-il déniché, dans un semblable moment, une préoccupation aussi grotesque ? D'autant qu'il ne vous connaissait même pas. hein ? Il ne vous avait jamais vu ?
— Jamais ! m'écriai-je en tremblant.
J'étais terrifié en recevant la preuve que le coupable, malgré le désordre de ses idées, s'était
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parfaitement souvenu de moi. Avait-il été soumis à l'interrogatoire du magistrat avant de se suicider ? Que lui avait-il raconté ? Une frayeur folle d être compromis dans cette lugubre histoire m'avait ressaisi. Je ne pensais plus qu à la faite. J'avais pris lestement congé de mon propriétaire, lorsqu'il me rappela,
— Se peut-il que vous ne l'ayez jamais rencontré ?
J'eus un geste de méfiance et d'irritation qu il remarqua.
— Oh ! se dépêcha-t-il d'ajouter, je vous pose cette question parce que, s'il vous avait été agréable de voir comment il était .^.. Vous savez, souvent on aime à dire d'un individu célèbre : cf Un tel I je l'ai très bien vu ! Voici comment il était ! » Et comme précisément vous demeuriez à côté de lui, raison de plus. Mais est-il possible que vous ne l'ayez jamais croisé dans l'escalier } En vérité j'ai peine à le croire ! . . ,
— Adieu ! fis-je.
. Et je m'éloignai vivement dans la peur qu'il ne se remémorât certaine conversation que nous avions eue, un matin, sur certain incident.
Mais il ne se tint pas pour battu ; et, se ser-
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vant de ses larges mains comme d'un porte-voix improvisé :
— ... Pour un shilling... Au musée Tussaud... vous pouvez vous offrir le coup d'œil... // est très bien reproduit. Elle aussi... C'est frappant... ïy ai mené la femme et les babies...
J'étais déjà loin.
Mon premier soin fut de retirer ma valise de la consigne où je lavais déposée, et d'aller m'informer du plus prochain départ pour le paquebot de Douvres.
Montre en main, je devais patienter pendant cinq mortelles heures. Comment et où passer ce délâTinterminable ?
Au milieu de ma perplexité maladive, Tinstinct de la conservation m'avertit que l'intérieur des gares était soumis à un perpétuel espionnage, et qu'il me fallait éviter de séjourner dans cette atmosphère périlleuse pour un homme dans mon état.
Je gagnai la rue, avec la vague intention d'y errer à l'aventure.
Le galop de mon imagination emportée traversait le tumulte ambiant, en n'y percevant que des sons infinis et confus,
Le crépuscule tomba. Les lueurs des becs de gaz surgirent, comme des étoiles, dans la vapeuf épaissie du brouillard. Je marchais, je marchais, rayonnant toujours dans un même périmètre.
Enfin, je marchai jusqu'à ce que le hasard de mes pas m'eût conduit devant une façade brillamment éclairée. Je levai la tête : c'était le musée Tussaud!... D'énormes affiches, toutes consacrées à mon affaire, stimulaient la badauderie publique.
Je me sentis le jouet de la fatalité, en même temps que j éprouvais cet attrait irrésistible qui fascine les coupables et les détermine à affronter le spectacle de leur exploit ou de tout ce qui s'y rapporte.
Beaucoup de passants entraient. Je les imitai.
Je parcourus d'abord les salons, sans rien voir de ce qui m'entourait, l'esprit épouvanté et cabré, mais constamment dirigé par une puissance inconnue^ et forte comme des doubles rênes.
Quand j'eus franchi la galerie des Souverains, j'essayai de retourner en arrière. Mais, impossible : j'étais guidé tout droit vers le caveau des Horreurs.
Fendant les premiers groupes de visiteurs, je
descendis^ sans rien apercevoir encore ; je fus effroyablement cinglé par la voix mince et les souples explications d'un barnum :
— Observez, Mesdames et Messieurs, la situation choisie par Téminent artiste qui a modelé la cire de ces figures. La victime est déjà frappée de vingt coups de couteau... Son sang coule par autant de blessures ; mais elle vit encore. Voici le moment ou le monstre va lui porter le vingt et unième coup, le coup mortel, entre les deux yeux.
Saisi par Tengrenage de la foule, je tentai un effort prodigieux pour reculer ; mais je n'obtins aucun autre résultat qu'un coup de poing sur la nuque, lancé par un anonyme.
L'explicateur reprit son rôle impitoyable.
— Observez, Mesdames et Messieurs, Theureuse disposition de la scène qui permet aux deux personnages de faire face au public et de montrer tous les détails de leurs physionomies... Observez la beauté des yeux de la victime, leur expression ferme et énergique... Observez les yeux inconscients du monstre ou perce néanmoins l'expression d'une volonté méthodique...
Cette fois, je me sentais bien perdu. Je ser-
rais convulsivement les dents, par peur de me trahir; mais j avais le sentiment que ma dernière helire allait sonner.
Ah ! du moins, s ils avaient été placés de profil, se regardant Fun l'autre. Mais, lorsque la ligne de leurs yeux maudits heurterait celle des miens, j'étais certain de succomber à ce choc.
— La ressemblance est garantie. . .» entendis-je encore.
Et tout d'un coup, par une brusque poussée, je fus jeté au premier rang, le nez sur la barrière. Je n'avais pas eu seulement le temps de fermer mes paupières...
Oui, les deux têtes de cire me regardaient fixement. Oui, c'étaient bien leurs traits. La mâchoire proéminente de l'homme ! Le pur et gracieux ovale de la femme ! . . .
Mais, après un court éblouissement que ma résignation avait accueilli comme les affres de la mort, un sang-froid miraculeux et vainqueur se remit à courir en mes veines.
D'où me venaient cette vigueur inespérée et ce calme surhumain devant ces deux visages étonnants d'exactitude et de vérité tragique, devant ces regards auxquels il ne me semblait
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plus manquer que la vie pour me reconnaître et m'interpeller amèrement?
... Tandis que, doutant de la réalité, je tàtais avec stupeur mes membres, à une petite distance de moi, un spectateur chuchota quelque chose à l'oreille du barnum.
Ce dernier alla examiner de près les figures ; et, se retournant :
— En effet, dit-il, lartiste a commis une légère erreur. Pensez donc : la livraison a été exigée dans les vingt-quatre heures ! Dans son empressement, il aura mêlé les deux paires...
Ces simples mots furent, pour moi, une révélation d'un immense intérêt. Avant même d avoir constaté Tindéfinissable cause de ma sécurité, je la devinai.
Ces deux regards, que je bravais encore si impudemment, n'étaient pointles regards qui avaient eu, sur moi, jadis, une si néfaste influence, et dont la réminiscence est encore dardée au fond de mon incurable mélancolie.
Par une confusion providentielle, — d où Top peut tirer une mystérieuse leçon et la moralité de cette histoire, car elle donnait aux héros -un âir magique d'apaisement qui contrastait avec le
drame introduit dans leurs gestes^ — le modeleur s'était servi de verres désassortis pour garnir les orbites de Tune et l'autre création de cire.
Le mari et la femme avaient^ chacun^ un œil vert et un œil bleu.
KOUKOUROUNOU
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KOUKOUROUNOU