‹ Les YougoslavesChapitre 5 sur 15 · CIVILISATION · texte numérisé non relu

CIVILISATION

La littérature yougoslave moderne commence au xixe siècle et, au moment où éclata la guerre mondiale, elle se trouvait en plein épanouissement. Tous les genres et tous les courants y sont représentés. Quelques-uns des écrivains yougoslaves sont connus hors des étroites frontières nationales. Parmi les poètes il faut mentionner Presern, Pétrovitch-Niégoch, Mazuranitch, Préradovitch, Jaksitch, Krancévitch, Askerts dont les œuvres ont été traduites dans toutes les langues slaves et dans plusieurs langues occidentales. Parmi les romanciers et les nouvellistes, le plus profond et le plus original est le slovène Ivan Tsankar. Il est suivi de près par les serbes Lazarévitch et Stankovitch et par les Croates Djalski, Kozarats et Simunovitch. Comme auteur dramatique, Ivo Voinovitch est fort apprécié dans le monde slave. Les arts, notamment la peinture et la sculpture, sont aussi dignement représentés. Le sculpteur dalmate Mestrovitch est le plus original et le plus connu.

Dans les différentes villes du Midi Slave, il ne paraissait pas, avant la guerre, moins de 42 journaux quotidiens : 14 à Belgrade, 13 à Zagreb, 3 à Sarajevo, 3 à Liubliana, 2 à Novi Sad, 2 à

Riéka, 2 à Split, 2 à Trieste, 1 à Ossiék. Dans le domaine littéraire et artistique une collaboration très étroite entre les écrivains et artistes serbes, croates et slovènes était depuis longtemps réalisée.

Les Yougoslaves ont deux universités : l'une, serbe, à Belgrade, l'autre, croate, à Zagreb ; deux académies des sciences, des lettres et des beaux-arts : l'Académie yougoslave de Zagreb et l'Académie royale serbe de Belgrade ; plusieurs sociétés savantes et littéraires. Il y a des théâtres à Belgrade, Skoplié, Novi Sad, Zagreb, Ossiék, Split, Liubliana, etc.

Le nombre des illettrés est de 50 0 /O en moyenne. Le plus grand nombre se trouvent en Bosnie- Herzégovine (90 0 /0) ; le plus faible dans les pays slovènes (14 0/0).

LES LUTTES DES YOUGOSLAVES d'aUTRICHE- HONGRIE POUR l'i ND ÉPEN D AN CE

Comme nous l'avons vu, en 1848, lors de la révolution hongroise, les Yougoslaves se trouvaient du côté des défenseurs du trône» Sans doute, ils y avaient été poussés par le mépris témoigné par les révolutionnaires ma1gyars pour les droits du royaume croate ; pour» tant, le fait que les Yougoslaves ont pu, dans la première manifestation de leur solidarité nationale, associer leur cause à celle de la dynastie,

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n'en est pas moins significatif. Il démontre que les Yougoslaves, au début de leur réveil national, n'étaient aucunement hostiles à la maison de Habsbourg ni à son empire. En effet, dans la première moitié du xixe siècle, les Yougoslaves, loin d'afficher des velléités irrédentistes, mqntraient plutôt de l'attachement pour l'Autriche et son souverain. Les déclarations des hommes politiques serbes, croates et slovènes de cette époque étaient inspirées d'un sincère loyalisme. Même après 1848, l'attitude des Yougoslaves d'Autriche- Hongrie n'a pas changé. Le seul vœu exprimé par les représentants du peuple yougoslave était que les aspirations yougoslaves fussent réalisées au sein d'une monarchie fédérative' et constitutionnelle, où les droits égaux et le libre développement de toutes les nationalités seraient assurés.

A quoi doit-on le changement survenu plus tard? Qu'est-ce qui a transformé ce rapport d'amitié et de quasi-dévouement, en une haine farouche qui, désormais, rend impossible toute réconciliation entre la nation yougoslave et la maison de Habsbourg?

Le 3 juillet 1866, l'armée autrichienne essuya, à Sadowa, une lourde défaite qui détermina

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l'expulsion de l'Autriche de la Confédération germanique dont le souverain autrichien avait réclamé la présidence. L'empereur François- Joseph, qui tenait avant tout à rester prince allemand, n'était nullement disposé à se résigner à un tel coup porté à son amour-propre. Il voulut prendre sa revanche. Il se mit donc à la préparer. Afin d'avoir les mains libres à l'extérieur, il était d'abord nécessaire qu'il rétablît l'ordre dans son propre État. Or là toutes les nationalités lui étaient dévouées, hormis les Magyars. Pour se concilier les Magyars, il leur accorda sans hésiter tout ce qu'ils demandaient, quitte à le leur reprendre quand il n'aurait plus besoin d'eux. Comme les Magyars n'exigeaient rien moins que la domination absolue dans une moitié de la Monarchie, l'empereur leur livra sans condition les malheureux Slovaques, Roumains et Serbo-Croates, ceux-là mêmes qui avaient, en 1848, défendu contre les Magyars les droits de la couronne.

Nous avons dit que l'empereur avait l'intention de reprendre les privilèges donnés aux Magyars, dès qu'il aurait pris sa revanche sur la Prusse et dès qu'il pourrait se passer de l'aide magyare. Les événements et l'habileté des chefs

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politiques du peuple magyar en décidèrent autrement. Au moment où il voulait mettre son plan de revanche à exécution — lors de la guerre franco-prussienne de 1870 — ce furent précisément les Magyars qui l'en empêchèrent, au moyen de l'influence qu'ils avaient acquise dans la direction des affaires de l'Etat. La Prusse, une fois victorieuse et l'empire allemand étant constitué, François-Joseph n'osa plus penser à la revanche. Il fit mieux. En 1872, il dut accepter l'alliance avec l'Allemagne que lui imposa son ministre des affaires étrangères, le Magyar Andrassy, d'accord avec le prince de Bismarck. Le système dualiste, que l'empereur avait cru instituer provisoirement, s'étant montré favorable aux intérêts germano-magyars, l'Allemagne s'en fit la gardienne. Et François-Joseph, par peur de l'Allemagne, n'osa plus y toucher. Plus tard il s'y accoutuma et le considéra même comme une garantie pour la sécurité de l'empire.

Ainsi, aux malheureuses nationalités slaves et latines resta le lourd fardeau de la domination germano-magyare.

Les Yougoslaves — malheureux entre tous - — eurent le pire sort. Les pays yougoslaves, au

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lieu de former une seule unité administrative et politique, furent départagés entre l'Autriche et la Hongrie ; en outre, à l'intérieur de chaque partie de la monarchie, ils étaient morcelés en provinces séparées, si bien qu'à la veille de la guerre les pays yougoslaves étaient soumis à 11 administrations différentes !

Le royaume tri- unitaire de Croatie- Slavonie- Dalmatie, qui s'était, en 1848, détaché de la Hongrie, y fut de nouveau réuni. Il est vrai qu'un compromis accordant une certaine autonomie au royaume croate fut conclu (en 1868) ; mais il ne fut jamais observé par les Magyars. Bien plus, il fut violé au moment même de sa conclusion. Les délégués magyars et croates, ne pouvant se mettre d'accord au sujet de la possession de la ville de Riéka (*) convinrent qu'un article (66) constatant le résultat négatif des négociations sur ce point, serait inséré dans le texte du compromis, lequel est rédigé en langue croate et en langue magyare. Le texte croate du compromis, rédigé de cette façon, fut

(*) La ville de Riéka (Fiume) est située sur le littoral adriatique. Elle est séparée de la Hongrie proprement dite par 400 kilomètres de territoire croate.

Cviétisa

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approuvé par le Parlement croate et reçut ensuite la sanction souveraine. Ce ne fut pas le cas pour le texte magyar, car le gouvernement hongrois, avant de le soumettre à l'approbation du Parlement de Budapest, lui fit subir une modification sensible. En effet au Heu du paragraphe constatant, l'impossibilité de se mettre d'accord au sujet de la possession de la ville de Riéka, il fit introduire un autre texte disant « que la ville de Riéka, exclue du territoire croate, formait un corps séparé rattaché à la couronne hongroise (separatum sacrae regni coronae adnexum corpus). » De plus il y était dit que la question de l'administration à donner à la ville sera réglée d'un commun accord entre le Parlement hongrois et le Parlement croate. C'est dans cette rédaction arbitraire que le texte magyar du compromis fut approuvé par la Chambre hongroise et sanctionné par le souverain. De .cette façon il se trouva que le souverain sanctionna deux rédactions différentes d'un même document. Comme on ne pouvait laisser subsister cette divergence de texte dans un docment ayant le caractère d'une loi fondamentale, il fallut penser à l'écarter. On eut alors recours à un procédé quelque peu simpliste : sur le texte

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primitif et correct de la copie croate, on colla un morceau de papier, portant la traduction croate du paragraphe truqué par le gouvernement hongrois. C'est à la suite de ce procédé que les Magyars prirent possession de la ville de Riéka. Il va sans dire que le gouvernement hongrois s'est bien gardé de demander au Parlement croate son avis au sujet de l'administration à donner à la ville.

Mais ce n'est pas la seule portion de territoire qui ait été soustraite au royaume tri-unitaire. Le même sort échut à la Dalmatie, berceau du royaume croate. Cette province, tout en continuant à faire partie, au point de vue du droit public, du royaume croate, fut, en fait, soumise à l'administration autrichienne et jamais ne fut unie à la Croatie, malgré les réclamations du Parlement croate, malgré les vœux exprimés par les représentants de la population dalmate et les promesses faites antérieurement par le souverain.

Peut-on s'étonner que les sentiments du peuple yougoslave envers la dynastie des Habsbourgs aient changé, et que les Yougoslaves aient cherché ensuite à sortir du cadre de la monarchie dualiste où ils voyaient leur existence nationale menacée ?

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La première révolution armée éclata en 1871 à Rakovitsa (en Croatie). Elle fut organisée par le député Eugène Kvaternik et le publiciste Louis Bach. Mais elle fut vite étouffée, et ses organisateurs payèrent de leurs têtes leur téméraire tentative. La deuxième révolte éclata à Zagreb, en 1883, quand les Magyars essayèrent de placer sur les bâtiments de l'administration des finances, des inscriptions en langue magyare. A la suite des désordres qui se produi- , sirent, la constitution croate fut suspendue. A la place du ban (gouverneur de Croatie) fut nommé un commissaire royal, investi de pouvoirs dictatoriaux.

Quand la paix et l'ordre furent rétablis, on nomma comme ban, le président actuel du parti gouvernemental hongrois, le comte Khuen- Hédervary. Le nouveau ban essaya d'introduire dans le royaume croate les mœurs magyares : fraude, corruption et violence, afin d'affaiblir la force de résistance du peuple. Du gouvernement du comte Khuen-Hédervarv datent les premières tentatives faites en vue de séparer les Serbes et les Croates afin de les employer ensuite les uns contre les autres. Ces tentatives, bien que souvent très séduisantes, n'ont pas réussi.

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Et, en 1903, on voit les Croates et les Serbes se dresser comme un seul homme contre le gouvernement du comte Khuen-Hédervary. De sanglantes émeutes éclatèrent sur toute l'étendue du territoire du royaume puis, prenant le caractère d'un soulèvement général, elles gagnèrent la population rurale. Il fallut trois mois pour maîtriser l'insurrection. Cependant les excès commis par la police et la soldatesque, par ordre du ban, ayant provoqué une grande indignation dans tous les pays yougoslaves et même en dehors des frontières de la monarchie, le gouvernement se décida à révoquer le comte Khuen-Hédervary.

Les luttes des Yougoslaves contre la tyrannie austro-magyare continuèrent néanmoins de plus belle, et furent, cette fois, soutenues, en une parfaite solidarité, par tous les pays yougoslaves. A cette époque le mouvement yougoslave avait déjà pris un caractère nettement irrédentiste. La Serbie, reconstituée et renforcée, après l'avènement au trône du roi Pierre (1903), devint un centre d'attraction puissant pour les Yougoslaves d'Autriche- Hongrie.

En 1905 fut signée la fameuse « résolution de Fiume », par laquelle les partis croates procla-

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