Livre de Job
En la terre de Hus vivait un très saint homme, De la diphtongue Job l'Ecriture le nomme. 11 s'écartait du mal par crainte du Seigneur Et n'allait point au vice, étant simple de cœur.
Partant, il eut bientôt une grande fanaille.
Trois fois M'"*^ Job accoucha d'une fille;
Mais Job, y prenant garde^ eut après sept garçons
Trois fois mille chameaux et sept mille moutons Passaient avec des bœufs, dont le millier indique Que Job avait encore un nombreux domestique, Dont par deux mots la Bible évite le détail. Donnant comme toujours préséance au bétail, Veuves de leurs époux, plus de cinq cents ânesses Par leur lait pectoral augmentaient ses richesses Ou le rendaient dispos, pour peu qu'il en eiit bu.
Ne poursuivons pas davantage. Cette poésie peu biblique ne comprend que six strophes. Balzac s'abandonna, tenté par les exploits de Robert le Diable, dont il esquissa deux chants, et qui débute ainsi :
Aux temps que l'on vivait dans une foi profonde, En pleine Normandie, un enfant vint au monde ; Rouen fut son berceau, Robert était son nom ; Mais comme les Normands l'appelèrent le Diable, Si faut-il avant tout en dire la raison : Ce nom-là, mes enfants, était épouvantable ! Alors, en la contrée, un prince très affable
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Régnait avec lioiineur et craignant Dieu beaucoup, Rendant justice à tous, aimant la chasse au loup. Et de ce grand Hubert les anciennes chroniques Ont si bien célébré les vertus catholiques Qu'un poème aujourd'hui ne dirait rien du tout, Quand mcMne on le ferait de stances romantiques.
On sent dans ces vers humoristiques que de Balzac avait de la lecture, une certaine facilite', et qu'il était imbu des influences littéraires de son époque de Renaissance, qui revêtait le moyen âge d'une verve brillante et burlesque, à la même mode dont Scarron affubla l'antiquité. Mais il existe d'autres productions poétiques du jeune débutant; dans les Annales romantiques ou Recueil de morceaux choisis de littérature contemporaine, publiés par Urbain Canel (série 1827- 1828), nous voyons que de Balzac a tenu à se mettre sur les rangs des poètes du jour et à rivaliser avec les deux Deschamps, M'"* Tastu et Desbordes-Valmore.
Tous les écrivains de notre littérature ont rendu à Balzac hommage à son génie, les plus grands maîtres ont été les plus dithyrambiques et à compulser les journaux de 1840 à nos jours, on récolterait sur ce qui a été dit sur Balzac plusieurs volumineux recueils qui seraient la consécration de cette figure chaque jour plus grande à nos yeux. — Le petit article suivant de
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Charles Baudelaire intitulé Comment on paye ses dettes quand on a du génie n'a été retrouvé qu'après la publication de ses oeuvres, où il ne /, figure pas ; il est extrait de l'Écho des théâtres, du 2 5 août 1846. Il ne faut prendre cet articulet que comme une boutade de cet esprit inquiet, qui passait sans transition du grave au plaisant, du dantesque au burlesque, de la logique au paradoxe. Baudelaire professait pour Balzac une admiration qui touchait au culte ; son opinion sur le grand romancier du siècle se résumait ainsi : « Balzac a fait du roman de moeurs, de ce genre roturier^ une chose admirable, toujours curieuse et souvent sublime parce qu'il y a jeté tout son être. Bref, chacun chez Balzac, même les portières, a du génie ; toutes les âmes sont chargées de volonté jusqu'à la gueule. C'est bien Balzac lui-même. »
A ces observations remarquables, Baudelaire, homme de contraste, devait joindre ce curieux article que voici :
L'anecdote suivante m'a été contée avec prière de n'en parler à personne; c'est pour cela que je veux la raconter à tout le monde.
Il était triste, à en juger par ses sourcils froncés, sa large bouche moins distendue et moins lippe qu'à l'ordinaire, et la manière entrecoupée de brusques pauses dont il arpentait le double passage de l'Opéra. Il était triste.
C'était bien lui la plus forte tête commerciale et
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littéraire du xix* siècle ; lui, le cerveau poétique tapissée (Je chirtres comme le cabinet d'un financier. C'était bien lui l'homme aux faillites mythologiques aux entreprises hyperboliques et fantasmagoriques dont il oublie toujours d'allumer la lanterne; le grand pourchasseur de rêves, sans cesse à la recherche de l'absolu; lui le personnage le plus cocasse, le plus intéressant et le plus vaniteux des personnages de la Comédie humaine; lui, cet original aussi insupportable dans la vie que délicieux dans ses écrits, ce gros enfant bouffi de génie et de vanité, qui a tant de qualités et de travers que l'on hésite à retrancher les uns de peur de perdre les autres, et de gâter ainsi cette incorrigible et fatale monstruosité !
Qu'avait-il donc à être si noir, le grand homme ! pour marcher ainsi le menton sur la bedaine, et contraindre son front plissé à se faire Peau de chagrin ?
L'illustre auteur de la théorie de la lettre de change avait le lendemain un billet de douze cents francs à payer, et la soirée était fort avancée.
En ces sortes de cas, il arrive parfois que pressé, accablé, pétri, écrasé sous le piston de la nécessité, l'esprit s'élance subitement hors de la prison par un effort inattendu et victorieux.
C'est ce qui arriva probablement au grand romancier, car un sourire succéda sur sa bouche à la contraction qui en affligeait les lignes orgueilleuses ; son œil se redressa et notre homme, calme et rassis, s'achemina vers la rue Richelieu d'un pas sublime et cadencé.
Il monta dans une maison, où un commerçant riche (Curmer), et prospérant alors, se délassait des travaux de la journée au coin du feu et du thé ; il fut reçu avec tous les honneurs dus à son nom, et au
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bout de quelques minutes il exposa en ces mots l'objet de la visite.
« Voulez-vous avoir après-demain, dans le Siècle et les Débats, deux grands articles-variétés sur les Français peints par eux-mêmes, deux grands articles de moi et signés de mon nom i II me faut quinze cents francs. C'est pour vous une affaire d'or. »
Il paraît que l'éditeur, différent en cela de ses confrères, trouva le raisonnement raisonnable, car le marché fut conclu immédiatement. Celui-ci, se ravisant, insista pour que les quinze cents francs fussent livrés sur l'apparition du premier article; puis il retourna paisiblement vers le passage de l'Opéra.
Au bout de quelques minutes, il avisa un petit jeune homme à la physionomie hargneuse et spirituelle, qui lui avait fait naguère une ébouriffante préface pour la Grandeur et décadence de César Birotteau (celle que l'on a lue plus haut), et qui était déjà connu dans le journalisme par sa verve bouffonne et quasi impie (Edouard Ourliac) ; le piétisme ne lui avait pas encore rogné les griffes, et les feuilles bigotes ouvert leurs bienheureux éteignoirs.
« Edouard, voulez-vous avoir demain cent cinquante francs ? — Fichtre ! — Eh bien ! venez prendre du café. »
Le jeune homme but une tasse de café, dont sa petite organisation méridionale fut tout d'abord enfiévrée.
« Edouard, il me faut demain matin trois grandes colonnes Variétés sur les Français peints par euxmêmes, ce matin, entendez-vous, et de grand matin, car l'article entier doit être recopié de ma main et signé de mon nom ; cela est plus important. »
Le grand homme prononça ces mots avec cette em-
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phase admirable, et ce ton superbe, dont il dit parfois à un ami qu'il ne veut pas recevoir : «( Mille pardons, mon cher, de vous laisser à la porte ; je suis en tête-à-tcte avec une princesse, dont l'honneur est à ma disposition, et vous comprenez... »
Edouard lui donna une poignée de main comme un bienfaiteur et courut à la besogne.
Le grand romancier commanda son second article rue de Navarin.
Le premier article parut le surlendemain dans le Siècle. (Numéro du 2 septembre iSSg.) Chose bizarre, il n'était signé ni du petit homme ni du grand homme, mais d'un troisième nom bien connu dans la bohème d'alors pour ses amours de matous et d'opéra-comique. (Gérard de Nerval.)
Le second ami était et est 'encore gros et lymphatique (Théophile Gautier) : de plus, il n'a pas d'idées, et ne sait qu'enfiler et perler des mots en manière de colliers d'Osages, et comme il est beaucoup plus long de tasser trois grandes colonnes de mots que de faire un volume d'idées, son article ne parut que quelques jours plus tard. Il ne fut pas inséré dans les Débats, mais dans la Presse. (Numéro du 11 septembre 1839.)
Le billet de 1,200 francs était payé; chacun était parfaitement satisfait, excepté l'éditeur qui l'était presque. Et c'est ainsi qu'on paye ses dettes... quand on a du génie.
Si quelque malin s'avisait de prendre ceci pour une blague du petit journal et un attentat à la gloire du plus grand homme de notre siècle, il se tromperait honteusement; j'ai voulu montrer que le grand poète savait dénouer une lettre de change aussi facilement que le roman le plus mystérieux et le plus intrigué.
La question des papiers de Balzac gaspillés, détruits et dispersés en juin 1882, quelques jours après la mort de M™* de Balzac, sera encore longtemps à nos yeux terriblement embrouillée, et nous ne connaîtrons jamais, hélas! la valeur et l'importance exacte de ces manuscrits divers qui eurent un sort si inexplicable.
On se souvient qu'après le décès de la veuve de l'illustre romancier, les créanciers-vautours s'abattirent sur ce fameux hôtel construit par Balzac et qui fut acquis au prix de 5oo,ooo francs par la baronne Salomon de Rothschild.
Le bruit courut que l'hôtel avait été mis an pillage par les féroces liquidateurs et chirographaires et que les correspondances et œuvres littéraires du romancier défunt avaient été jetées à terre, piétinées et en partie brûlées. — Cette nouvelle produisit une grande indignation bien justifiée dans le monde des lettres; les reporters se mirent en campagne et ce fut matière à copie aux quatre coins de la presse.
Dans le Figaro du 20 juin 1882, le pauvre Jehan Valter, mort depuis à l'asile de Charenton, résumait à peu près ainsi la question :
« L'hôtel qu'habitait M™^ de Balzac est situé sur l'emplacement des anciens terrains de la Folie- Beaujon. Du dehors, il a Taspect d'une ruine
inhabitée; le mur de la rue lézardé, pourri, s'émiette en poussière grise sur un trottoir non bitumé, et la porte en bois vermoulu, recouverte d'affiches de toutes couleurs, a l'air de ne s'ouvrir jamais. Le peu que l'on aperçoit de l'habitation, que cachent presque complètement ce mur et cette porte, n'est pas fait pour modifier sensiblement l'impression qu'en donne l'extérieur. On dirait bien plutôt un hangar qu'un hôtel, et sans la silhouette bizarre d'une coupole qui se détache sur l'ensemble des constructions et les domine, on croirait avoir devant soi quelque atelier, quelque fabrique dont les ouvriers se sont mis en grève et ne travaillent plus.
« Même du vivant de M'"*^ de Balzac, qui habitait là avec son gendre et sa fille, le comte et la comtesse de Mniszeck, le silence le plus absolu régnait partout. A peine recevait-on, de temps en temps, quelques intimes : M*"« Jules Lacroix, sœur de M'"® de Balzac, et son mari, M. Jules Lacroix; M. Paul Lacroix, M. Gigoux, le peintre; M. Marquiset, député; le sculpteur Juste Bequet. La maison était hermétiquement close pour le reste du monde.
« Ce que l'on savait, c'est qu'il y avait là des merveilles artistiques entassées sans ordre : tableaux, statues, meubles, bijoux, livres, manuscrits, collections de toute sorte. A la fortune de M""^ de Balzac, évaluée à plus de trois cent mille
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francs de rente, sans compter la propriété du château de Beauregard, on ajoutait la fortune au moins égale du comte Mniszeck, et on se demandait tout naturellement quelles puissantes raisons pouvaient avoir, pour vivre ainsi, des gens dont le revenu dépassait six cent mille francs.
« Il est vrai que M™* de Balzac s'était d'ellemême condamnée à la retraite depuis la mort de son mari; quant à la comtesse Mniszeck, on racontait qu'elle enrichissait chaque jour de trésors nouveaux les innombrables trésors d'art déjà enfouis dans l'hôtel. De plus, elle faisait construire à l'angle du faubourg Saint-Honoré et des rues Balzac et Berryer un palais merveilleux, destiné à englober un jour le pauvre vieil hôtel délabré, et dont le plan dressé par M. Eugène Monnier, l'éminent architecte, donnait à l'hôtel définitif une large façade de trente mètres. Les splendeurs de la partie act«uellement construite laissent deviner ce qu'eût été le palais entièrement terminé.
« Lorsqu'il y a trois ans, le comte Mniszeck fut atteint de la paralysie à laquelle il a succombé, c'est dans la chambre à coucher attenant à cette coupole qu'il vint habiter. Ne pouvant plus ni marcher ni remuer, il passait toutes ses journées assis dans un grand fauteuil, et, le soir, les domestiques le portaient dans son lit.
L'année suivante, ce fut le tour de M"^ de Balzac à tomber gravement malade et, depuis lors, la
belle-mére et le gendre étaient restés enfermés dans rhôtcl qui lui-même, à quelques exceptions prés, se ferma bientôt à tout visiteur.
« Le comte Mniszeck avait été un grand collectionneur. Un des premiers, il avait eu le goût des meubles et des bibelots chinois et japonais, et il possédait des pièces uniques venant de ces deux pays. Très instruit, très épris de science, il était parvenu à réunir la plus belle et la plus complète collection d'insectes qui existe. Elle comprenait, notamment, d'innombrables insectes absolument inconnus dans nos climats et rapportés de Java, au commencement de ce siècle, par des explorateurs. Un conservateur particulier était attaché à son entretien et à sa garde.
« Sans la maladie du comte Mniszeck- et son impuissance à s'occuper de ses affaires, il est assez probable que les choses auraient continué à suivre leur cours régulier, aussi bien dans l'hôtel que dans la famille Balzac. Du jour où la gestion de la fortune se trouva abandonnée à deux femmes — dont l'une souffrante et alitée — un changement notable se produisit.
« Malgré les conséquences graves de ce qui se passa alors, il ne me convient pas d'employer ici d'autre mot que celui d'imprévoyance. Certes, le mot pourra paraître bien faible ou bien insuffisant pour expliquer l'inexplicable effondrement d'une grande fortune; mais, même en admettant que
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d'autres causes soient venues s'y ajouter par la suite, elles n'expliquent pas davantage, à mon sens, le mystère de la rapidité de cette ruine.
« Il est prouvé que M^^ la comtesse Mniszeck achetait un peu à tort et à travers. Un tableau, un meuble, un bijou lui faisait envie, elle en payait comptant le quart de la valeur et se le faisait envoyer chez elle, quitte à le vendre plus tard avec perte pour pouvoir se passer la fantaisie d'une nouvelle acquisition. Entre autres excentricités, elle conservait pieusement, comme échantillons de modes différentes, cent robes superbes sortant de chez Worth...
« On se souvient de ses démêlés avec la maison Goupil, relativement à l'achat déplus d'un million de tableaux, que le vendeur dut finir par reprendre après avoir vainement essayé d'en obtenir le payement. Dans toutes les affaires, M°^« Mniszeck agissait de même. Après avoir englouti dans la construction de son hôtel des sommes énormes en fantaisies luxueuses, elle s'aperçut un matin qu'elle ne pouvait payer ni l'architecte, ni l'entrepreneur, ni les ouvriers, et les travaux en restèrent là.
« Tant que vécut le comte Mniszeck, la gêne ne se traduisit heureusement que par des réclamations de créanciers, réclamations qu'on apaisait tant bien que mal et qu'il ignora, sans aucun doute, jusqu'à ses derniers moments.
« Mais après sa mort, l'orage éclata terrible. Poussés, à ce que l'on raconte, par un huissier de province, proche parent de la famille, les créanciers se refusèrent nettement à patienter davantage. Les assignations succédèrent aux assignations, les procès aux procès. Il y eut jugements, condamnations, saisies, et, à deux reprises successives, une vente générale faillit avoir lieu.
« Pendant ce temps, M"'* de Balzac était mourante. Devant une nouvelle menace de vente, on obtint, non sans peine, grâce à l'intervention de quelques amis, un nouveau délai d'un mois — le temps de la laisser mourir tranquille. — Elle mourut quatre jours avant l'expiration de ce délai.
« Ce qui se passa une fois l'enterrement terminé est navrant.
« Quand les huissiers étaient venus saisir, ils avaient respecté la chambre à coucher de M""* de Balzac, et le petit salon qui lui fait suite. Mais la veille du jour tixé pour la vente, quand les déménageurs vinrent enlever les objets saisis pour les transporter à l'hôtel Drouot, ils crurent devoir s'emparer de tout ce qui leur tomba sous la main. L'hôtel n'étant plus gardé que par un domestique, ils pénétrèrent dans la chambre à coucher et dans le petit salon, ouvrant les meubles et éventrant cinq ou six grandes caisses qui leur paraissaient devoir contenir des objets de valeur.
« L'une de ces caisses renfermait une multitude
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d'écrins... vides, les autres ne contenaient que des papiers. On chargea deux de ces caisses sur les voitures, et on vida les autres sur le parquet.
« Un riche collectionneur belge très connu, M. de Spoelberch, qui entrait à ce moment dans l'hôtel tout grand ouvert, essaya inutilement de s'opposer à l'enlèvement des deux caisses de papiers, qui n'avaient pas été saisies et qu'on n'avait nul droit de vendre. Il réussit cependant, une fois arrivé à l'hôtel Drouot, à obtenir que ces caisses seraient mises de côté et renvoyées le lendemain. Elles furent renvoyées en effet, mais aux trois quarts vides,
« Le reste du mobilier, bibliothèque, objets d'art, fut vendu on sait dans quelles conditions désastreuses. La précipitation que l'on mit à en finir maintint le tout dans des prix dérisoires. La fameuse bibliothèque incrustée d'écaillé et de cuivre en style de Boule, notamment, qui avait coûté autrefois quinze mille francs à Balzac, atteignit à peine cinq cents francs.
« Ce n'est pas tout. A peine les huissiers et les déménageurs avaient-ils quitté l'hôtel Balzac, que les voisins curieux s'y introduisaient à leur tour, parcourant les pièces vides, et ne s'arrêtant que devant l'énorme monticule de papiers du petit salon. Faute d'une autre proie, ils s'abattent sur celle-ci, remuant, fouillant, triant, chacun prenant et emportant ce qui lui plaisait.
« Les amis de la famille ne connurent que le lendemain cette visite indiscrète. Quelques-uns coururent en hâte à l'hôtel, espérant sauver le reste des papiers; mais, dans l'intervalle, le domestique avait fait demander à M"'« Mniszeck ce qu'il fallait en faire et M'^^ Mniszeck se serait bornée à répondre :
« — Brûlez-les!
« Et le domestique obéissant les avait brûlés.
« On interrogea alors les voisins qui ne se refusèrent pas naturellemet à restituer contre argent les papiers qu'ils n'avaient eu que la peine de prendre, et on parvint de la sorte à rentrer en possession d'un certain nombre de lettres curieuses et de manuscrits intéressants. »
Mais combien d'autres sont irrévocablement perdues!
« Maintenant, que peuvent bien être ces papiers brûlés? Évidemment des lettres pour la plupart, mais peut-être s'y trouvait-il aussi quelques-uns des nombreux romans inachevés de Balzac et des scénarios de pièces en préparation. Balzac avait une manière toute spéciale de travailler. Quand une idée de pièce ou de roman lui venait à l'esprit, il commençait à en poser sur le papier le plan général, puis il écrivait les deux ou trois premières scènes, ou les deux ou trois premiers
chapitres et il laissait ensuite reposer l'œuvre nouvelle pour se remettre à une autre plus ancienne.
« Les titres de quelques-uns de ces romans inachevés sont connus : deux d'entre eux, Sœur Marie des Anges et les Héritiers Boirouge^ ont, je le crois, échappé à la destruction générale. On m'assure qu'ils ont été rachetés par le riche collectionneur belge dont je parlais tout à l'heure à un petit boutiquier du voisinage.
« Quant à la correspondance, qui se trouve malheureusement détruite en grande partie, la question intéressante est de savoir s'il s'agit uniquement de lettres privées, ou bien de la fameuse correspondance dite « historique » achetée par Michel Lévy pour être publiée à la suite des œuvres complètes de Balzac.
« Cette dernière correspondance comprend, on le sait, les lettres que, pendant plusieurs années, Balzac adressa toutes les semaines à M^« Hanska, devenue plus tard W^^ de Balzac, lettres volumineuses, car Balzac lui écrivait régulièrement tous les jours et lui envoyait en bloc, le samedi, toute sa correspondance de la semaine. L'intérêt qui s'attache à ces lettres vient de ce qu'elles touchent en toute liberté aux événements et aux hommes de l'époque où elles ont été écrites. Balzac y donne franchement son opinion sur les uns et sur les autres, et les fragments que l'on
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connaît ont toujours fait désirer d'avoir sous les yeux la. correspondance tout entière.
« C'est deux années environ avant la guerre que Michel Lcvy traita avec M"'" de Balzac pour l'achat de cette correspondance , moyennant la somme de cent mille francs ; mais il fut convenu qu'elle ne serait publiée que plus tard et que M"'° de Balzac en conserverait la garde jusque-là.
« La guerre terminée, Michel Lévy revint à la charge, insistant sur ce que, le moment n'étant pas aux choses frivoles, il lui paraissait bon pour lancer une correspondance à la fois sérieuse et littéraire. M"'® de Balzac l'arrêta dès les premiers mots :
— Je ne demanderais pas mieux, répondit-elle; malheureusement, croyant mettre ces lettres à l'abri, je les avais envoyées au château de Beauregard, et le château a été pillé et brCilé par les Prussiens.
— Alors, les lettres...
— Volées ou brûlées; ce que je sais, c'est qu'elles ont disparu...
« M°'* de Balzac était-elle sincère, en parlant ainsi? Il est permis d'en douter. Sa volonté avait toujours été de ne laisser publier ces lettres qu'après sa mort, à cause de la polémique que ne manqueraient pas de soulever certains jugements un peu sévères sur certains hommes. On est donc en droit de supposer qu'elle se servit là
du premier prétexte qui lui vint à l'esprit pour retarder encore la publication d'une correspondance qui n'aurait nullement été brûlée pendant la guerre, et qui, selon toute probabilité, ne fait pas non plus partie des papiers brûlés dernièrement dans le petit salon de l'hôtel. »
Divers indices indiqueraient, au contraire, que cette correspondance existe toujours et qu'elle a été confiée autrefois par M^'^ de Balzac à un ami.
Le roman réel de Balzac, on le voit, aura été aussi dramatique, aussi inouï, aussi compliqué que la plus lamentable fiction de sa propre comédie humaine. Le créancier, cet ennemi de sa vie furieusement laborieuse, aura poursuivi jusques à sa mémoire et à ses héritiers. — Le malheur ne désarme pas et, aujourd'hui encore, en passant devant l'hôtel de Balzac, triste, abandonné, mangé et verdi par l'humidité, on sent tout le poids de la fatalité inexorable qui s'abattit despotiquement sur notre pauvre Napoléon littéraire, ne laissant presque rien de ce qu'il avait amassé, dégageant pour ainsi dire la perspective de l'immense colonne de bronze de son œuvre qui, elle, défiera le destin.
Nous ne saurons guère jamais l'histoire véridique des papiers et documents de l'hôtel de Bal-
zac! — Il faut faire notre deuil de toute vérité à ce sujet.
Il vient de paraître, sur Honoré de Balzac, plusieurs publications intéressantes à divers titres; en premier lieu, une forte brochure qui servira de document aux temps futurs, et qui est publiée sous ce titre à la librairie de l'Art : A Balzac, la Ville de Toiws. Cet opuscule, petit in-40, est relatif à la souscription nationale ouverte par la municipalité de Tours, en vue d'offrir en sa ville natale une statue à Honoré de Balzac, petit-fils de Rabelais.
On trouve, dans cet ouvrage, la délibération municipale concernant l'érection de la statue, les listes du comité de patronage et du comité d'initiative et d'exécution, l'acte de naissance de Balzac en fac-similé et copie de son acte de décès, des pièces de corrections typographiques et enfin un portrait inédit d'après Louis Boulanger, dont l'original appartient au baron Larrey. Comme préface à la première statue érigée à Balzac, cet ouvrage sera précieux à conserver.
Tout autre est la remarquable publication de MM. Anatole Cerfl:)eer et Jules Christophe, Répertoire de la Comédie humaine de H. de Balzac (in-S"), qui prouve que, selon son programme, le maître romancier était arrivé à faire concurrence
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à l'état civil. Ce répertoire, c'est l'évocation de tout un monde, une Biographie Michaud extraordinaire de héros enfantés par le puissant génie de Balzac. A lire ce gros volume, on arrive à diviniser le dieu créateur de cette population de géants qui, tous, ont leur existence propre et se meuvent dans une fiction plus troublante que la vie elle-même. Ce dictionnaire des personnages de Balzac est un index indispensable de son œuvre grandiose ; il apparaît comme ces silhouettes au trait qui résument les divers types d'un tableau d'ensemble , et ce travail de deux zélés balzaciens vaut assurément mieux qu'une statue de bronze, car il place Balzac sur le piédestal en pudding de son monument impérissable; il en montre les solides assises qui confondent presque notre ^entendement humain. — Je ne suis pas sûr qu'une pareille étude, faite sur les écrits de Victor Hugo, puisse donner des lignes de caractères aussi superbement variées et mieux ordonnées dans l'ordre général de la conception. Enfin, un autre monument élevé à Balzac, chapelle exquise pour l'adoration perpétuelle des Balzacolâtres, c'est bien cette Histoire des Œuvres de Honoré de Balzac, faite par le vicomte de Spoelberch de Lovenjoul, dont la seconde édition, revue et augmentée d'un appendice, a été mise en vente tout récemment encore.
On trouve ici la bibliographie complète des
œuvres du grand Tourangeau, depuis l'ouvrage en volume jusqu'à la moindre ligne de Balzac publiée dans la presse courante sous tel ou tel pseudonyme. Cette monographie est, à vrai dire, prodigieuse d'exactitude et suffira à illustrer à jamais le nom de son auteur qui, en ce moment, consacre à Théophile Gautier une étude analogue en attendant qu'il entreprenne l'Histoire des Œuvres de George Sand. — Il a fallu à M. de Lovenjoul une foi ardente et une opiniâtreté extrême pour ne pas se perdre à jamais dans le dédale où il s'était engagé; mais cette publication qui semblait réclamer toute une vie, grâce à son amour de lettré et à ses moyens de grand seigneur, il est parvenu à la dresser en moins de dix années et à la tenir à jour pour des éditions postérieures s'il y a lieu.
Ces ouvrages sont, à vrai dire, sans crainte de le répéter, plus glorieux et autrement utiles à ceux qui en font l'objet que toutes les figures de bronze campées sur les places publiques, et dont la vanité des comités et la niaiserie de la politique seules savent tirer profit. Balzac est de la taille des Gargantua; tous les chercheurs peuvent dresser leurs échelles sur sa prodigieuse personne et déchiffrer les mappemondes de son crâne, il est assez grand pour supporter tous les analystes et les érudits, et bien des parties de son être nous sont encore inconnues. Sa gloire ne
dépend que des lettres. Il est malheureusement à craindre que les langues dorées de la politique ne s'emparent de lui du jour où Ton mettra au vent sa forme démocratisée par le marbre ou le bronze, et, ce jour-là, beaucoup d'entre nous sentiront comme une profanation dont ils auront à souffrir, comme des dévots qui voient leur temple vilainement hanté par la racaille et les mécréants. Il est juste d'ajouter que les hommes publics d'aujourd'hui auront peine à faire de Balzac un apôtre des idées modernes. Je recommande aux crêtes rouges des partis cette confession du maître : « J'écris, a-t-il dit quelque part, à la lueur de deux vérités éternelles, la religion et la monarchie, deux nécessités vers lesquelles tout écrivain de bon sens doit essayer de ramener notre malheureux pays. »
Ce ne sera certes point la religion et moins encore la monarchie qui présideront à l'inauguration de Balzac!