‹ Les zigzags d'un curieuxChapitre 2 sur 36 · LES ÉCRIVAINS · texte numérisé non relu

LES ÉCRIVAINS

La Littcrattirc du Genre humain en 6,000 volumes. — De la désorientation littéraire de ce temps. — Situation sing^ulière des Ecrivains entre eux. — Le Théâtre obstructeur de la véritable Littérature. — La Presse quotidienne vouée au Théâtre. — De la disparition de la Critique dans le journalisme quotidien. — La grande hystérie de la réclame dans les lettres. — Les sensations de l'écrivain et ses déboires. — La critique moderne et la marée des livres. — Misères de la profession. — De la lassitude publique en matière de librairie. — La dysphagie des lecteurs et les écœurements des bases fictions romancières. — Sensations décourageantes de l'heure présente. — Moins de livres et plus d'œuvres. — Plus de propre dans le figuré.

GANGANELLi, qui , SOUS le nom de Clément XIV, occupa le trône pontifical, prétendait que tous les livres du monde pouvaient se réduire à six mille volumes in-folio, et que les ouvrages modernes n'étaient que des ta-

bleaux qu'on avait eu l'art de rafraîchir, de la manière la plus propre à donner dans la vue. — Je ne sais sur quelles bases le savant patriarche œcume'nique établissait ses calculs pour décider ainsi ex cathedra d'une question aussi formidablement complexe, mais je crois bien qu'il tablait un peu trop sur sa haute infaillibilité; aussi je me déclare très schismatique sur cette sentence trop souveraine. — Depuis plus d'un siècle que cette opinion a été émise, les livres ont pris une extension prodigieuse; en ce moment, à Paris seulement, il se publie quotidiennement vingt-cinq ou trente ouvrages dans toutes les branches de la littérature et des sciences, et, bien qu'on ait prétendu que chacun, individuellement, était admis à traiter les livres comme la société, en prenant quelques amis dans l'immensité de la foule, il n'en demeure pas moins évident que le public s'effare et que les lettrés commencent à lâcher pied éperdument dans le courant des connaissances littéraires de ce temps.

Comment pourrait-on lire, même en opérant un choix judicieux — ce qui déjà réclame du loisir — parmi la quintessence des meilleurs livres contemporains? — Il semble que nous glissions rapidement au chaos, et, dans la situation présente, le malicieux abstracteur Ganganelli risquerait de perdre, sans retour, toutes ses bulles pontificales.

Dans le domaine de lafiction, les romans, cette

LES tXlUVAINS, LE PUBLIC ET LA RECLAME. 5

nourriture intellectuelle des peuples corrompus et décadents, nous arrivent de toutes parts comme une ultime plaie d'Egypte; ils s'étalent et s'étoutTent en une telle confusion à la lumière de la publicité, que les bons pâtissent pour les mauvais et que le lecteur écœuré, désorienté, fatigué par la concurrence qui se dispute son attention, pourrait bien un jour entrer en grève, et mettre ainsi en interdit, pour quelque temps du moins, messieurs les conteurs et amuseurs de foule.

Dans la République des lettres, l'anarchie est déjà visible; on est si fortement sollicité par tous les talents éclos de la veille, on se sent si distancé par l'express de la production et par la cohue sans cesse renaissante des hommes nouveaux, on éprouve si bien l'impossibilité de constater par soi-même la valeur réelle des uns et des autres, que l'on accorde sans marchander et sur on dit tout l'esprit et tout le mérite du monde à ceux qui ont eu l'habileté de faire sonner leur nom comme une trompette de tramway à l'oreille distraite des passants.

Notre société littéraire se compose donc d'individualités nombreuses, qui tôt ou tard entrent en relation, et qui ne connaissent guère, l'une vis-àvis de l'autre, que le titre de leurs principaux ouvrages respectifs; pour ce qui est de la valeur intrinsèque et personnelle, la vie est trop hâtive; on se frôle, mais on ne s'analyse pas. On discute

encore sur un article de journal, sur une thèse soutenue en Premier Paris; quant aux livres, il faut y renoncer. On les flaire chez les libraires, dans les boudoirs ou dans les antichambres des cabinets de consultation; mais les lire, se les infuser par la vue, y songez-vous 1... Les faiseurs d'opuscules peinent déjà trop sur leurs propres ouvrages pour songer à ceux du voisin.

Les dernières années de notre xix'' siècle sont, à ce point de vue, bien intéressantes à regarder d'un œil sceptique et clairvoyant, d'autant mieux qu'on peut s'attendre à l'imprévu et à la curiosité d'un krach du livre, comme il y a déjà eu un krach de la peinture, et comme il y aura bientôt aussi, il faut du moins l'espérer, un krach de ce bas art envahissant qu'on nomme l'art théâtral.

Barbey d'Aurevilly a récemment publié, en tête de son Théâtre contemporain, une admirable préface, où l'auteur des Prophètes du passé montre qu'il pourrait bien être également un prophète de l'avenir. Ce noble dandy des lettres, qui vit en solitaire comme les aigles et les lions, et qui ne cache point son mépris pour toutes les bergeronnettes qui suivent en sautillant les sillons du succès, se gausse avec un bon sens profond et hautain du monstrueux histrionisme moderne.

Écoutez-le un instant :

« Le théâtre, dit-il, est le tyran du jour. Il s'aftirme outrecuidamment lui-même, par l'organe de ceux qui en font la plus belle œuvre de Tesprit humain, et, jusqu'ici, nul critique ne s'est levé contre cette prétention intolérable et ridicule, et ne lui a campé le démenti qu'elle méritait...

« Nous ne voulons ici qu'agiter la question littéraire. Selon nous, en efFet, la littérature, la vraie, la grande et la forte littérature, n'a pas de plus mortelle ennemie que ce qu'on appelle la littérature du théâtre, et ce qui rend le péril plus menaçant encore pour la véritable littérature, c'est que la malheureuse ne s'en doute pas. Avec tout son esprit, elle est sur ce point sans pénétration et presque sans discernement. Troyenne imprudente, elle souffre Sinon dans son camp; que disje? elle le festoie, elle le couronne ; elle a aussi l'amour, l'admiration et l'engouement du théâtre et des choses du théâtre, autant et plus que les illettrés, qui les adorent pour les plus basses et les plus immorales raisons.

« Comme une foule d'êtres destinés à périr par leurs vices aurait-elle donc l'amour de ce qui doit la tuer?... Que dis-je encore? elle enala bassesse. Ce que David faisait devant l'Arche, elle le fait devant un tréteau. Elle supporte très bien de ne venir, dans l'opinion, qu'après la littérature théâtrale, et elle paye elle-même les violons et les

trompettes des plus sottes gloires nées sur les planches... Est-ce que le plus idiot vaudeville, pour peu qu'il soit représenté, ne trouve pas toujours à son service le compte rendu qu'un livre fort, réduit à sa seule force, ne trouverait jamais? Lisez les journaux, et jugez ! — Les journaux, qui devraient être les éducateurs du public et qui n'en sont que les courtisans, quand ils n'en sont pas les courtisanes, ont créé des espèces de chaires de littérature théâtrale à jour fixe, très appointées et très amoureusement guignées de tout ce qui a plume. Dans l'indifférence générale et morne où nous vivons pour la forte littérature, un journal pourrait, en effet, sans inconvénient d'aucune sorte, se priver du simple critique littéraire qui n'a que de la conscience et du talent, et qui choisit, parmi les œuvres injustement obscures ou impertinemment éclatantes, celles-là sur lesquelles il faut porter hardiment la lumière ou la main. Mais aucun n'oserait se passer du critique de théâtre, de ce critique qui, lui, ne choisit rien, car, pensionnaire de ses entrées, il est obligé de parler de ce qui se joue, se chante ou se saute, le long d'une semaine, dans un pays qui, ne trouvant pas assez de théâtre comme cela, vient de dire le dernier mot du cabotinisme qui nous dévore, en inventant les cafés chantants!!'. »

Jamais on n'a expriméplus nettement que d'Au-

revilly l'incroyable envahissement du théâtre, ni fait aussi judicieusement germer une idée de révolte qui devrait entrer logiquement dans la tête de tous ceux qui mettent du noir sur du blanc; mais comme le fait remarquer l'illustre théâtrophobe, cet affolement du théâtre est si universel, si profondément passé dans nos mœurs, que, comme la folie partagée, il ne fait horreur à personne, et que le maître critique qui dénonce aujourd'hui comme monstrueux un pareil phénomène risque de passer demain lui-même pour un autre phénomène d'absurdité et de paradoxe. Un moraliste n'a-t-il pas dit: Si vous ne voulez point passer pour fou, entrez dans la folie commune... Ne dérangeons point nos petits cochons.

Cette question de priorité de l'œuvre jouée sur l'œuvre imprimée, dans la critique, est cependant plus grave qu'on ne l'imagine communément. Le théâtre accapare la presse, du rez-de-chaussée au premier étage, de l'article de début à l'article de fin, en passant par le « théâtre des faits divers », le drame des assassinats, le vaudeville des Chambres, la comédie des tribunaux et le cabotinage des diplomaties étrangères. Il ne reste guère aux livresque les annonces de la quatrième page et des entrefilets aux Echos du jour, dont

lo ZIGZAGS D'UN CURIEUX.

les éditeurs peuvent s'offrir le luxe moyennant un ou deux louis par ligne. — Il y a bien quelque part, dans la rédaction, un critique bibliographe chargé de recevoir les livres nouveaux; mais ce rédacteur, dépaysé, fonctionne mal à son aise et ne parvient guère qu'à fournir, sans commentaires, la liste incomplète des ouvrages publiés. — Pendant que la littérature, dans sa plus forte expression, est ainsi vilipendée, les êtres et les choses du théâtre sont accueillis avec une faveur incroyable et qui prime tout autre sujet dans la presse dite boulevardière. A côté du critique théâtral qui pontifie presque chaque jour, on a inventé le soiriste, une belle invention, je vous jure, qui consiste à encabotinei* complètement Paris et la province, en nous initiant familièrement à la vie intime de tous les pitres et de tous les queues-rouges de la métropole. — Au soiriste s'est adjoint le parisiste, créé tout naturellement pour nous montrer le dessous despièces et parfois le dessous des jupes, pour interviewer l'auteur la veille d'une première, ou pour chiffonner une réclame chaudement rétribuée par les couturiers et couturières de ces Dames.

Pendant que, du haut en bas du journal quotidien, on orchestre la partition des cantates du théâtre, les pauvres livres attendent vainement un mot d'approbation ou d'improbation; l'omnibus de la publicité est au complet, le roman co-

LES ECRIVAINS, LE PUBLIC ET LA RECLAME, ii

mique des temps modernes s'y prélasse et n'est point prct d'en sortir. — Chaque jour, la petite place laissée à la littérature se fait moindre et s'efface de plus en plus ; je ne parle pas de la critique, comme la professèrent certains lundistes de l'envergure de Sainte-Beuve, celle-ci repose en paix depuis longtemps, et son ombre n'apparaît guère qu'à des intervalles trop lointains pour qu'on ait encore à s'en inquiéter ; mais, dans le journal à grand tirage, les littérateurs en sont presque réduits àl'annonce, comme de simples négociants, ou à l'article payé au prix de quelques billets de mille, sous couleur de pots-de-vin, car le nombre n'est malheureusement pas encore trop limité des journalistes en renom qui ne s'effrayent point de ces marchandages du donnant donnant.

Il ne reste, en conséquence, aux ouvrages delà littérature imprimée et brochée que certaines feuilles spéciales et honnêtes, et plus particulièrement les périodiques hebdomadaires, les revues bleues, vertes, jaunes ou orange, les maga:(ines mensuels et bi-mensuels et aussi — je ne dis point cela sans tristesse — les journaux étrangers, le plu s souvent mieux renseignés sur notre talent national et sur nos écrivains nouveaux que nous ne le sommes en général, dans ce Paris où tout est ca-

botinage, jusqu'à l'œil en coulisse de la Renommée, cette première grande sauteuse des fe'eries en carton de la Gloire.

Il s'ensuit que les faiseurs de livres, se voyant à chaque heure nouvelle plus nombreux et sentant le peu de moyens dont ils disposent pour se faire connaître de ce grand public qui reste à leurs yeux comme la terre promise des succès à éditions successives ou à 7?2i7/e numérotés, agissent un peu comme les naufragés et se bousculent, se hissent, s'étouffent, se piétinent, pour jeter leurs précieux bagages dans les canots de sauvetage de la publicité qui s'offre encore à eux. Il y a forcément encombrement, et toute la pacotille fait parfois le plongeon en route;' c'est un peu au petit bonheur, et jamais la fortune ne s'est montrée plus capricieuse, plus femme, plus aveugle que dans la distribution de ses sourires aux gens de lettres, car jamais un chef-d'œuvre n'a autant couru de risque qu'aujourd'hui de rester inconnu, alors que des centaines de publications médiocres se voient célébrées par l'inexplicable du sort, aidé de la roublardise de leurs auteurs.

Un des diagnostics les plus significatifs de cet état de choses et du détraquement normal des esprits à l'heure actuelle est, cela s'explique par ce qui précède, la soif immodérée de la réclame, le délire de l'annonce, la fièvre du grand article, la boulimie de la chronique élogieuse ou de l'en-

LES ECRIVAINS, LE PUBLIC ET LA RECLAME, ij

trefilet llatteur qui tient en mauvaise lialeine tous nos contemporains. Oncqucs l'assaut à la publicité n'avait été plus furieux qu'en ces dernières années; chacun brûle de se voir atnché dans l'entre-colonne des journaux et la vanité paye à prix d'or ou de bassesses, en monnaie sonnante ou en obséquiosités louches, la faveur de voir telle action ou telle œuvre ingénieusement lustrée d'éloges en bonne page des feuilles quotidiennes ou périodiques.

Dans le monde littéraire, ce mal a atteint son apogée, et le paroxysme est d'autant plus intense et stupéfiant qu'il y a pléthore dans la production et anémie dans la critique. La bibliographie consciencieuse disparaissant peu à peu de la presse et le livre se multipliant avec surabondance, le public semble mis au défi et à la question. — Un ouvrage paraît, fixe une demi-seconde l'attention; puis un autre se présente et l'accapare aussitôt; c'est un flux perpétuel, mais si bruyant et si tumultueux qu'on n'ose y regarder de trop près, de peur d'y laisser choir son intellect et d'y noyer son jugement. La critique minutieuse essaye bien de sauver quelques épaves et d'écluser un peu de réputation, sur ce grand fleuve d'indiff'érence et d'oubli, a ceux qu'elle aperçoit le plus en relief au fil de l'eau; mais elle ne peut remplir son office que patiemment, et les aff'amés de gloire ou de considération hâtive se raccrochent aux cloches

de la réclame et s'efforcent de provoquer les regards par des contorsions immodestes ou incohérentes.

Cette grande hystérie du charlatanisme littéraire, qui n'épargne pas les plus sages, mérite d'être étudiée dans ses manifestations d'aveuglement et d'égoïsme, et tous ces possédés du prurit de réloge valent bien qu'on les discute et les disculpe à la fois. — Je m'y essayerai d'autant plus volontiers que le sujet m'intéresse et que je me crois placé assez juste à point, en plein monde de la librairie et de la presse, pour distinguer les causes et les effets avec une assez douce et peu chagrine philosophie.

L'auteur, le critique ou réclamier et le public se trouvent placés à trois points de vue très différents, qui ne leur permettent de juger les choses que sous des aspects entièrement dissemblables. Prenons-les tour à tour pour les mieux observer.

— L'écrivain qui conçoit son oeuvre dans le domaine scientifique, poétique, historique ou analytique, y absorbe totalernent sa pensée et sa vie; il promène son rêve avec le véhicule de la foi et formule son idéal, ses fantaisies, sa didactique ou son jugement, avec l'assurance de son talent

OU roLitrecuidance de son génie. Il hypnotise son concept dans son travail, il sent cette sorte de maternité intellectuelle qui porte à son cerveau toutes ses forces agissantes; il est en pleine gestation et pense accoucher d'une publication unique, prodigieuse, originale, à nulle autre pareille: il se châtie dans son manuscrit et se mire dans ses épreuves typographiques.

Songez que, durant un an, six mois ou quinze semaines, il est reste enclos dans sa création dont rien ne l'a pu distraire. Ce fut pour lui une enfanture toute spéciale, une incubation intellectuelle dont il s'est engrossé et enorgueilli inconsciemment jusqu'à l'amour-propre et Tégotisme le plus paradoxal. Il s'est enfermé avec son œuvre jusqu'à ce que son œuvre sortît de lui. Tant qu'il l'a couvée, il n'a rien craint pour elle; mais dès le moment où cette chose issue de sa moelle et de ses veilles a été sur le point de prendre son essor dans la société, il s'est vu tout épingle de préoccupations et de soucis d'avenir, car il a rêvé pour elle les plus hautes destinées.

L'ouvrage paraît enfin, avec les langes de sa couverture coquette où le titre semble sourire au passant. C'est, pour l'écrivain, le grand jour du baptême, le jour sacro-saint, où, transporté par la religiosité profonde de son 50/, il lui semble que le monde va être transformé par l'apparition de son livre-Messie^ et qu'il n'y aura pas assez de

i6 ZIGZAGS D'UN CURIEUX.

cloches dans tous les campaniles du journalisme pour en carillonner la joyeuse venue.

Aussi, contemplez-le dans son rayonnement de paternité superbe; il écrit des envois ou des dédicaces à tous les militants de la plume, avec autant de fierté qu'un héros annonçant sa victoire; il ne s'inquiète point de savoir si l'heure est propice, si l'atmosphère trop chargée d'événements ne nuira pas à la délicatesse de sa progéniture cérébrale, si le marché public n'est point encombré d'autres ouvrages qui écraseront par le scandale ou la vulgarité éclatante la distinction fine de sa fiction d'art; il ne veut rien voir, rien entendre que cette sirène intime qui chante en lui l'hymne de la bienheureuse délivrance : A^oèV/ Noël! Béni soit l'enfant idéal et sublime! et ce chant dont il se grise, il pense qu'il va se répandre par les cent mille échos de la presse et emplir tout l'univers étonné.

Durant la quinzaine qui suit l'apparition de son rêve imprimé, il ne vit plus de sa vie propre, il est en mal de réputation, de bruit, de célébrité; il attend tout de la voix publique, et dans chaque journal qu'il déploie, il recherche fébrilement l'article ambitionné, la mention flatteuse, l'entrefilet bienveillant, et, à défaut d'une critique impartiale, il se complaît à la lecture de la petite réclame chamarrée d'éloges que son libraire, si ce n'est lui-même, a rédigée et largement mise en circulation.

Dans SCS promenades, il scrute l'œil de ses amis, quêtant un mot d'enthousiasme passager; il va de librairie en librairie flairer la vente et inspecter les étalages; puis, de plus en plus sombre et nerveux, il s'abonne à l'Argus de la Presse ou à VŒU de lynx afin que ces Agences le tiennent au courant de tout ce qui se débitera urbi et orbi sur les mérites de son œuvre. Ce n'est plus un homme, c'est une hyène en cage.

Enfin, sans qu'il y paraisse, lentement sa patience se lasse, son enthousiasme s'assoupit et sa rancœur s'éveille; il se sent irrémédiablement noyé dans le flot d'imprimés qui sourcent de toutes les typographies de France ; il accuse sourdement la sottise pub^que, l'imbécillité bourgeoise, l'indifférence des foules ; il se dresse contre les critiques, « ces vendus » qui ne savent point découvrir le vrai mérite sur le lit de bouquins où ils se vautrent et s'endorment; il se range, sans y prendre garde, dans la grande légion des mécontents et des incompris; il erre découragé, amolli, rancunier, boudeur au monde, banni de gloire, jusqu'à ce que l'ambition le remorde fortement au cœur et qu'il se replonge dans un nouveau travail, régénéré par le labeur et la lutte, enivré par la chaleur de la conception qui prend forme, plus modéré dans ses désirs et surtout moins naïf visà-vis des confrères et de l'indifférence mondaine. *■

i8 ZIGZAGS D'UN CURIEUX.

Si l'auteur sus-désigné est Parisien de résidence et qu'il publie annuellement deux ou trois ouvrages, il se blasera vite sur la cuisine au laurier de la critique, il deviendra vivement, sinon indiffe'rent, du moins légèrement sceptique ; il indulgentera les faiseurs d'anges dans le domaine des paradis artificiels de la célébrité; il sera miséricordieux au public, et de plus en plus distrait de sa personnalité par la personnalité des autres, dans ce grand mouvement de libre-échange des sociétés littéraires, il ne tardera pas à reconnaître que la joie seule de faire une œuvre affinée est assez intense et ineffable pour être payée au prix de tous les silences et de toutes les ingratitudes de la Béotie universelle.

A l'écrivain moderne, j'opposerai le critique moderne, lettré, indépendant^ honnête et sincèrement épris des lettres ; car je veux croire que, pour rarissime qu'en soit l'espèce, elle existe encore à quelques exemplaires humains; je prendrai donc ce justicier équitable, passant ses nuits à lire et ses jours à analyser les sensations de ses lectures. Ce sera, si vous le voulez, le bibliologue idéal, cuirassé de toutes les vertus sacerdotales. Je le prendrai dès le début de sa carrière, et j'essayerai de tracer son portrait dans la manière un peu vieillotte du xvii® siècle, sous le masque passepartout d'Ariste. Nous y voici.

LES ECRIVAINS, Lb PUBLIC ET LA RECLAME. 19

Ariste est entré dans les lettres avec un bagage d'études si considérable que ses amis craignaient qu'il n'eût à payer l'excédent au guichet de l'opinion publique. Très versé dans les anciens et imbu des œuvres des derniers siècles, il y apportait en outre une personnalité très réelle, et, qui mieux est, un caractère de haute droiture et de parfait jugement.

L'amour des livres, plutôt la biblio-psychologie que la bibliophilie, dirigea sa plume vers la critique; il y réussit, et ses sentences eurent grand crédit auprès des délicats. Ariste, jeune encore, se jura de demeurer étranger à toute coterie e| de fuir les amitiés littéraires ; il voulut ne connaître que les œuvres et ne subir pas l'influence des hommes ; il y réussit tout d'abord, mais peu à peu il eut la désespérance de remarquer qu'il n'est point d'isolant possible dans une république d'écrivassiers, et, sans qu'il pût se rendre compte comment la chose lui était advenue, il se vit bientôt presque autant d'amis que Paris comptait de faiseurs de livres, tous « très chers confrères » qui lui baillaient le baise-mains dans des dédicaces non moins chaleureuses que follement sucrées.

Il se roidit cependant, se dégagea, essayant de faire le cercle autour de lui par des horions nettement appliqués sur les méchants auteurs, les plus agressifs dans leur amitié; il donna du bec

sur les gens de plume; mais plus le bec était dur, plus les plumes se montraient caressantes et les sourires engageants. Sa réputation était faite ; les lettres pleuvaient sur sa table, les livres débordaient de toutes parts, sur les meubles, sur les chaises, sur les tapis; le flot montait toujours.

Ariste lutta désespérément ; il s'efforça de tenir tête à cet élément d'impressions qui submergeait lentement jusqu'à sa volonté et à son culte littéraire ; mais déjà il ne lisait plus, il effleurait un livre, en respirait l'esprit sans entrer en plus intime commerce avec lui. — Son logis i^'était plus la Thébaïde d'autrefois, le coin béni des communions d'idées à la sainte table des travaux patients, c'était une sorte de bureau où tous les « fraîchement imprimés » venaient se faire enregistrer. On sonnait... : des livres, des paquets de livres lui étaient remis... il les regardait, les jugeait d'un premier coup d'œil, remettant au soir un plus complet examen. On sonnait encore... et de nouveaux livres lui étaient portés avec lettres justificatives, recommandations et tablettes de louanges toutes prêtes à être diluées en articles, sur un feu doux d'enthousiasme ; — on sonnait, on sonnait toujours, et les livres s'entassaient, parfois tenus en mains par leurs auteurs importuns qui brisaient toutes les consignes, pour paraphraser longuement l'esprit de leur œuvre, pitoyables à force de raisonnements... On

sonnait... on sonnait, on sonnait; dix ouvrages, quinze ouvrages montaient ainsi chaque jour chez Ariste, qui sentait sombrer tristement sa foi et mollir son courage.

Il n'était point de ceux qui se disent : je lirai tel livre signé d'un nom estimable et je négligerai les autres; il était bien, au contraire, attiré vers les inconnus, vers les jeunes, vers les fiers qui venaient à lui sans juger utile de maculer d'une banale dédicace la virginité des faux-titres ; il se disait que parmi tant de romans, tant d'oeuvres diverses d'histoire, de mélanges et d'érudition, il y avait à n'en point douter des justices à faire, des écrivains à révéler, peut-être des chefsd'œuvre à mettre en lumière ; mais il était vaincu, vaincu par le temps, vaincu par la place réservée à ses articles, vaincu par la production incessante, vaincu en un mot par l'impossible.

Il en arriva à se lier au hasard, à faire la part du feu et de l'oubli ; il éprouva le vide et la misère de sa profession, et, lorsqu'il tentait de revenir à ses lectures anciennes, à ses auteurs de prédilection, aux véritables maîtres de notre tradition littéraire, il apercevait le néant de ses efforts et regrettait amèrement le temps pour ainsi dire gaspillé sans fruit à batailler en mercenaire pour le compte d'autrui, les heures perdues à se créer des ennemis et des ingrats, tant de phrases écrites sur les nuages qui passent, alors qu'il eût

pu concentrer ses forces, les discipliner et surtout conserver sa religion de lettré, pour s'encloîtrer dans un travail de rêveur, qui l'eût fait heureux, grand à ses propres yeux et surtout inde'pendant des œuvres de tous.

Ariste le critique, c'est aujourd'hui X, Y, ou Z, c'est mon voisin, c'est moi-même, ce sont tous ces lapidés misérables qui reçoivent sur le crâne les quinze ou dix-huit cents volumes dont les presses, comme autant de frondes, les accablent chaque année. — Gloire à ces écloppés, chez qui vibre encore l'amour du beau; ils sont restés conducteurs, s'ils n'ont pu se montrer révélateurs : mais, au soir de la vie, plaignons-les, car la tristesse les gagne et ils ressemblent à tous ceux qui ont prêté leur dos comme échelon au succès d'autrui. Ceux qu'ils ont aidés dans leur ambition, du haut de leur Olympe glorieux, les regardent hautainement comme les parias du paradis lettré.

Je me suis essayé à démontrer l'état moral de l'écrivain dans la puUulation bibliographique du jour et à peindre l'inanité des efforts du critique puritain au milieu du dévergondage des impressions fourmillantes de ce temps. La situation du public, qui est plus sage, a-t-on dit, que le plus sage des critiques, n'est pas moins lamentable ;

LES bXRIVAINS, LE PUBLIC ET LA RÉCLAME. 23

ccœuré par la réclame, berne par les comptes rendus hâtifs, de'sabusé de toutes parts, il apparaît comme le Géronte de la comédie entre Léandrc et Scapin ; il endosse tous les mécomptes et paye les frais de tous les mauvais tours qu'on lui joue.

Perdu parmi tant d'ouvrages et de boniments qui violentent son attention, il devient le plus souvent la proie d'un troisième rôle, très retors et très insinuant, qui est le libraire. Celui-ci possède toutes les influences du dernier ressort, on va à lui en confiance et avec ingénuité, sans se douter de ses sympathies ou antipathies aveugles, et on prend ce qu'il donne, en mouton de Panurge, sur l'assurance que ça se vend. — Le pauvre public est à la fois le jouet des amitiés littéraires et des réclames payées ; en dehors de quelques écrivains sincères dont il adopte volontiers le jugement sans remords, il ne croit plus à rien ; il lui semble vivre dans une société de pickpockets et il se fait voir chaque année plus méfiant, plus indifférent, plus lassé.

Certes, je ne saurais y contredire, il y a de quoi; — à force d'acheter des livres qu'on lui signale et qu'il repousse à la lecture le plus souvent avec dégoût ou ennui, il est saisi d'un vertige intellectuel assez semblable à ces vertiges d'estomac des dyspeptiques qui ne savent plus à quel aliment vouer les malaises de leur appétit ; de la boulimie initiale, il tombe dans la brady-

pepsie, et de la bradypepsie dans l'apepsie, et de l'apepsie dans la dysphagie ; rien ne passe plus ; le lecteur apporte une circonspection extrême avant de se lancer dans la lecture de 3oo pages d'un roman où il est presque assuré de rencontrer, complaisamment étalées en tartines, les échantillons de tous les excréments d'humanité, les bassesses, les lâchetés de tout ordre, et où il craint de subir la description de la dégradation de l'homme par la femme, sous prétexte de documents, de grand art et de style.

Franchement il regrette aujourd'hui les fictions chevaleresques, les contes aventureux, les Don Quichottades romantiques, les folles équipées des romans d'action qui naguère héroïfiaient son imagination ; maintenant qu'on le traîne dans le terre à terre, qu'on le fait barboter dans les eaux de vaisselle et qu'on l'angoisse dans des transpirations malsaines, il éprouve le cauchemar de toutes ces « joies de vivre «, et il proteste avec une certaine raison, il faut en convenir.

La lecture ne le sort plus du train-train sombre de sa vie journalière, elle ne l'élève point dans des idéals qui le dématérialisaient durant quelques heures; il ne voit qu'une sténographie ou une photographie des vices inélégants. Alors, bien qu'à son esprit défendant, il revient à M. Ohnet, comme il reviendrait peut-être à Rocambole, car il préfère ces choses inoffensives et

sans odeur aux talents trop parfumés, à l'assafœtida qui est de mode.

Doit-on s'étonner, cela étant, de la maladie grave qui sévit sur le monde de la librairie ? — Se figure-t-on prendre les mouches avec du vinaigre ? — Nous subissons en ce moment tous la loi des peuples vaincus et décadents qui ne savent point se relever, fût-ce par un acte de folie ou de sublime désespoir, et nous restons couchés à terre dans la contemplation et l'analyse de nos déjections, amollis, veules, démoralisés. Nous ne regardons plus s'élever la vieille alouette des Gaules qui montait, montait encore, montait toujours, planant et chantant dans la lumière; nous nous enfouissons peu à peu de nos mains avec un orde raffinement que nous pensons être encore de l'Art, et, lentement, nous nous ankylosons, en notant par dilettantisme nos hoquets, nos senteurs et nos râles comme les nymphomanes, jusqu'à l'heure prochaine de la grande agonie finale ou du « tout à l'égout ».

Je ne suis certes point optimiste, mais voudrais pouvoir espérer. Je ne sais si le grand public éprouve la sensation de découragement qui se dégage des conclusions de cette étude, mais je le perçois vaguement — sali, volé, conspué, étourdi,

ne sachant plus à qui confier ses loisirs et ses délicatesses d'esprit, il me paraît que le vrai et seul contribuable de la librairie ne doit point affirmer ses sentiments dans la formule du docteur Pangloss, et que lui aussi attend, sinon un coup de balai final, du moins un relèvement de l'esprit- de fiction..., moins délivres et plus d'œiivres et surtout moins de vidanges sociales et plus d'aérostation morale; — un écrivain, digne de ce nom, a mieux que des yeux et un odorat, il a une âme qui demeure comme l'apôtre de son beau idéal; mais le beau moderne, dans le roman documenté, c'est franchement un peu trop le laid. — Je réclame moins de préciosité dans le sale et plus de propre dans le figuré. Hélas ! les pires modèles ont plus d'imitateurs que les bons. Puissions-nous bientôt revenir à VAstrée et aux bords du Lignon 1

LES

LES

Les femmes bibliophiles de France. — La femme vis-à-vis du bibliophile. — Opinion de Paul Lacroix sur la femme et les livres. — Le bibliophile marié '^et marri. — La femme dans l'histoire de la bibliophilie. — Le livre de M. Quentin-Bauchart et les femmes célèbres dans les annales des belles bibliothèques et de la reliure. — De Marguerite d'Angoitiême à Marie-Antoinette. — De la recherche de la femme bibliophile dans la société du xix^ siècle. — Les femmes bibliophiles d'Amérique,

UN amateur du dernier galant, M. Ernest Quentin-Bauchart, vient de faire paraître, en deux gros volumes in-S", un curieux ouvrage, dont le titre surprend d'abord et déconcerte même un peu : les Femmes bibliophiles de France ^

I . Les Femmes bibliophiles de France, xvi*, xvn'= et xvni* siècles, par Ernest Quentin-Bauchart. Paris, Damascène-Morgand, i8b6. 2 voL in-S". Nombreuses

Les femmes bibliophiles !... Je ne sache point deux mots qui hurlent plus de se trouver ensemble dans notre milieu social ; je ne conçois pas d'accolade plus hypocrite, d'union qui flaire davantage le divorce 1 La femme et la bibliofolie vivent aux antipodes, et, sauf des exceptions aussi rares qu'he'téroclites, — car les filles d'Eve nous déroutent en tout, — je pense qu'il n'existe aucune sympathie profonde et intime entre la femme et le livre ; aucune passion d'épiderme ou d'esprit ; bien plus, je serais tenté de croire qu'il y a en évidence inimitié d'instinct, et que la femme la plus affinée sentira toujours dans « l'affreux bouquin » un rival puissant, inexorable, si éminemment absorbant et fascinateur qu'elle le verra sans cesse se dresser comme une impénétrable muraille entre elle-même et l'homme à conquérir.

Je me souviens que le cher et regretté bibliophile Jacob pressait vivement un de ses jeunes amis dans la voie du mariage ; il insistait auprès de lui avec son bon sourire et son exquise affabilité, se comparant au bonhomme Étrenne, et disant malicieusement qu'il avait la manche large et qu'elle était pleine des plus jolis partis. Le

planches de reliures aux armes, reproduites en héliogravure. Imprimerie de Danel. Tirage à 3oo exemplaires sur vergé à 60 francs; 5o exemplaires sur chine à i5o francs.

LES lEMMES BIBLIOPHILES. 31

jeune néophyte résistait avec assez de scepticisme, et comme il résumait toutes les raisons et toutes les sagesses qui le feraient demeurer, quoi qu'il advînt, célibataire, l'aimable vieux lettré, désarmé, s'approchait et, tout bas, avec une émotion réelle : « Ah ! mon cher ami, murmurait-il, que je vous félicite ! Vous êtes un sage et serez un heureux... Ne parlons plus jamais de cela; les femmes, voyez-vous, n'aiment pas les livres et n'y entendent rien : elles font à elles seules l'Enfer des bibliophiles : Amours de femme et de bouquin ne se chantent pas au môme lutrin. »

L'excellent Paul Lacroix parlait d'or. Dans notre société française moderne, la maîtresse de maison est hostile au livre ; elle lutte par tous moyens contre la passion bouquinière de son époux, d'abord doucement et presque câlinement, puis peu à peu avec plus d'autorité et de despotisme : il n'est raillerie ou ruse qu'elle n'emploie pour miner cette manie qu'elle juge envahissante et ruineuse, et à laquelle son tact ne peut rien concevoir. Il lui semble que les livres empiètent sur ses droits, sur sa vie, sur l'affection qui lui est due et sur les longues heures de causerie du teteà-tête. Ces grands esprits muets l'inquiètent et la harcèlent, elle les jalouse, et lentement arrive à les haïr férocement avec l'accumulation de toutes ses rancœurs. Aussi, lorsque l'infortuné époux bibliophile n'est pas gratifié de moliéresques cornes de

bouquin, — vulgaire distinction qui assure au moins sa tranquillité, — l'existence lui est faite pe'nible ou lancinante, et il est rare qu'il puisse jouir en toute indépendance, quiétude et volupté, de sa douce et innocente toquade.

Voyez de quel ton pitoyable une femme minaude cette exclamation digne de figurer dans le Dictionnaire des lieux communs : « Mon mari 1 je le vois si peu... il vit fourré dans ses livres 1 » — Ou encore, écoutez cette voix ironique qui soupire bourgeoisement : « Si je le laissais faire, il mettrait ses vilains bouquins jusque dans Mon Salon ! » — Du haut en bas de l'échelle sociale, le pauvre bibliophile, aussi marri que marié, vit traqué, et se voit presque en interdit dans son intérieur. — Il condense sa bibliothèque en un coin ; il ratatine pour ainsi dire sa passion, il musèle ses ardeurs; il devient réservé, silencieux, défiant vis-à-vis de sa compagne ; il cache ses achats comme un vice, il dissimule ses désirs, et c'est en fraude, comme un contrebandier, qu'il fait monter par l'escalier de service les nouveaux venus qu'il introduit furtivement à la dérobée chez lui. — Je sais tels ou tels amateurs chez lesquels on ne peut dîner en parlant en conscience et bibliothèque ouverte ; ce sont des pressements de main et de pied, des petites toux sèches qui disent : chut ! des casse-cous perpétuels dans la conversation. Au soin qu'ils prennent de dissimuler leurs petites

LES FEMMKS BIBLIOPHILES. a

folies aux adjudications de la veille ou de l'avantveille, on pourrait penser qu'ils ont le sentiment d'avoir commis des crimes ; c'est qu'ils se voient devant le tribunal de l'Epouse, où ils savent que les arrêts rendus d'avance sont impitoyables. Ils évitent les dissensions, les discussions, les jérémiades, car ils sont las de lutter pour la cause du livre : les petits nerfs de Madame étant moins souples et moins résistants que ceux de leurs infolio ou de leurs in- iC, du temps des bonnes coutures.

Il n'est peut-être point d'amateurs de livres qui n'aient à guerroyer ainsi chaque jour contre les boutades de leurs femmes, et alors même que la paix ait été signée et que Monsieur ne soit plus dérangé dans ses caprices, a^rs même qu'il lui soit loisible de conférer avec son relieur aussi longuement que Madame avec sa couturière, l'épouse trouve encore moyen de blesser la passion du mari par mille petits coups d'épingles enrageants qui prouvent surabondamment l'irrévérence absolue de la femme pour le livre.

Pénétre-t-elle dans k cabinet marital pour quérir un ouvrage, quels que soient les ménagements qui lui aient été recommandés, elle semble aussi peu en tenir compte qu'un gentil singe d'un objet d'art. Assise sur sa chauffeuse, elle approche du feu les plus belles reliures, jusqu'à faire gondoler carton et raiaroquin; et, si elle interrompt

sa lecture ou plutôt son babillage de l'œil (car je ne serai jamais bien convaincu qu'une femme ait l'entente absolue de la lecture), — elle placera en guise de signet son mouchoir de batiste en plein milieu du livre, ou bien le campera à cheval sur un guéridon, au risque de lui briser le dos et de chiffonner ou maculer irrémédiablement ses feuillets.

Jamais femme n'a eu la sensation délicate et minutieuse du long coupe-papier qui tranche également les pliures ; elle préfère, lorsqu'elle n'emploie pas les épingles à cheveux,,ces petites liseuses coquettes qui écorchent les marges et y laissent d'affreuses barbes en dentelle du plus vilain aspect. — Une femme dans une bibliothèque est hors de son cad^e ; elle y apporte la grâce, le sourire, le charme, le parfum, elle meuble de sa gentillesse exquise l'austérité de la Library ; mais, pardieu! si cette femme est vôtre, veillez sur elle comme sur une guenon familière; prenez garde à ses fantaisies, ayez l'œil sur ses caprices et ne lui laissez manier ni les estampes précieuses, ni les reliures de prix, ni même les mignonnes plaquettes finement cartonnées. Ce serait un désastre 1

Les vrais bibliophiles, même mariés, doivent devenir célibataires en franchissant le seuil de leur bibliothèque ; la passion bouquinière n'admet pas le partage : c'est un peu, il faut le dire, une passion de retraite, un refuge extrême à cette

LES FEMMES BIBLIOPHILES. js

heure de la vie où l'homme, dése'quilibré par les cahots de l'existence mondaine, s'écrie à l'exemple de Thomas Moore : Je n'avais jusqu'ici pour livres que les regards de femmes^ et c'est la folie qu'ils m'ont

Les femmes de France ont cependant laissé de grandes et somptueuses traces dans l'histoire de la bibliophilie, du xvi'^ au xviii" siècle ; toutes les hautes et puissantes princesses, ainsi que les honnestes dames d'austère ou même de petite vertu, les reines de la main droite ou celles de la main gauche, les matrones ou les hétaïres royales, ont formé des bibliothèques à leurs armes qui excitent au plus haut point l'intérêt et les convoitises des amateurs. H n'en faudrait pas conclure que toutes aient eu au même degré le sentiment puissant de l'amour des livres, bien au contraire; et si aux temps anciens les conditions de la vie et de la société étaient tout autres qu'à cette époque de nivellement général, la vanité siégeait non moins en maîtresse sur l'humanité entière. — La femme des hautes classes offrait en exemple des vertus plus fières, sans montrer une morale aussi étroitement limitée par les préjugés; elle était plus gaillarde et moins maniérée, d'une éducation plus large, sinon plus forte, et elle se

trouvait portée par une sorte de tradition des Cours d'Amour à protéger les arts et les lettres, et à attacher à sa personne les gentils poètes lettrés et tous les remueurs d'idées qui dévalaient à ses côtés. Pour ainsi dire contrainte de mettre en lumière les œuvres et les hommes de mérite, elle habillait superbement les unes, gratifiait les autres, et gardait comme un fonctionnaire dans ses superbes palais tant de livres originaux qui restaient alignés comme des minutes de ses bonnes œuvres et de sa belle intelligence. Moins accaparée et dispersée moralement que la femme moderne, placée plus haut que toutes au-dessus des niveaux bourgeois, vivant par ses largesses qui faisaient d'elle une distributrice d'or, de places et dhonneurs, la princesse d'antan pouvait et devait former une librairie de livres écussonnés à ses armes, de même qu'elle comptait des poètes parmi ses valets de chambre ; mais je n'en demeure pas moins convaincu que ces aimables femmes bibliophiles n'eurent jamais pour les beaux livres cette même passion sincère, éclairée, que les Grolier, les de Thou, les Longepierre, les Pereisc, les La Vallière et autres grands amateurs montrèrent dans l'admirable ordonnance de leurs librairies. C'était à leurs intendants ou bibliothécaires, hommes le plus souvent de noble savoir et mérite, qu'il appartenait de diriger leurs bibliothèques, de veiller à la reliure et à la conservation de tous

ces trésors amassés ; ceux-ci étaient au demeurant les véritables amoureux anonymes de tant de chefs-d'œuvre, les usufruitiers de cette science et de cette poésie imprimées. Ces collaborateurs muets travaillaient pour l'idole, et c'est vers ces mystérieux bibliophiles laissés dans l'ombre que devraient, à mon avis, s'adresser nos hommages et se porter nos recherches. Je me méfie singulièrement des poésies des différents membres de la famille des Valois pour lesquels s'escrimèrent tant d'artistes et de poètes ignorés ou connus. Les illustres femmes du temps jadis semblaient, comme les princesses de légendes, voir se réaliser tous leurs rêves avant même qu'elles les eussent formulés; entourées de génies complaisants, elles ne jouaient en réalité que très brillamment un rôle dont souvent toutes les noblesses et les beautés leur étaient suggérées ; autocrates en apparence, elles subissaient intellectuellement une manière de régime constitutionnel, et je ne sais si l'on doit dire qu'elles aient aidé à la renaissance des lettres et des arts et non pas affirmer que les lettres et les arts ont concouru aux yeux de la postérité à leur propre renaissance individuelle.

Soit qu'elles ordonnassent des palais, des fresques, des tableaux, des statues, soit qu'elles témoignassent du désir de posséder des manuscrits, des livres uniques, des miniatures ou des

reliures frappe'es à leurs devises et emblèmes, elles avaient toujours auprès d'elles de sublimes architectes, des peintres, des statuaires, des écrivains, des miniaturistes, des calligraphes, des relieurs hors ligne, qui attribuaient dévotement tous leurs mérites à leur gracieuse bienfaitrice, avec autant de componction et de ferveur que le chrétien rapportant à Dieu toutes les nobles et belles qualités dont il se sent doué.

Mais, je ne sais pourquoi, je m'imagine mal dans les grandes salles de Blois, de Fontainebleau, de Versailles ou de Trianon, toutes ces princesses des princesses lisant ou caressant leurs livres, les admirant, les consultant, gazouillant par la pensée mille tendresses amicales à leur adresse; je suis, à l'avouer, assez franc sceptique sur ce point. Les femmes bibliophiles me font un peu penser à ces gens casaniers ou podagres qui entretiennent une meute inactive dans des chenils de marbre ou de porphyre ; les pauvres chiens gémissent de ne pouvoir donner de la voix sous les futaies ou à travers les taillis, de même que l'âme des livres devait s'atrophier chez les hautes et puissantes dames qui les marquaient à leur livrée, sans jamais désencager leurs idées, leurs rimes ou leurs métaphores, toutes choses faites cependant pour voler, sinon pour être volées.

LES FEMMES BIBLIOPHILES. j9

Cette opinion exprimée très personnellement et en dehors des galanteries courantes, je dois revenir au très remarquable ouvrage de M. Ernest Quentin-Bauchart, qui restera comme le Livre d'or des femmes bibliophiles de France aux trois grands siècles de notre histoire. Les deux beaux in-8°, qui ont vu le jour dernièrement, contiennent environ cent vingt noms, ou plutôt cent vingt biographies bibliothécogi\iphiqiies ; c'est là un formidable travail qui eût fait pâlir d'inquiétude le père Louis-Jacob lui-même, et qu'un simple amateur devait enlever avec une grâce toute mondaine et un savoir déconcertant. Le silence s'est fait toutefois sur cette publication qui eût fait pondre à Sainte-Beuve un de ses plus brillants Lundis, ou écrire à Janin un sémillant feuilleton; mais la critique est bannie aujourd'hui du rez-de-chaussée des journaux, elle est réfugiée pitoyablement dans les sous-sols de la réclame ou aux greniers des annonces; il faut à un auteur, soit monter sur les tréteaux, soit grimacer dans les frises. M. Quentin-Bauchart, trop bien élevé pour ces pirouettes, s'est ienu à l'écart et son livre de même a été mis à l'index du silence; nous lui tendrons donc, tant bien que mal, mais loyalement la main pour l'amener au petit jour de notre publicité. — C'est un cas de conscience pour un ouvrage aussi précieusement élaboré que celui que nous venons de lire et qui, intéressant à la fois

l'histoire des lettres et des arts, s'adresse aussi bien aux futurs historiens de la Reliure qu'aux bibliologues, bibliothécographes, curieux et érudits de tous ordres.

M. Quentin- Bauchart a logiquement adopté pour ses notices l'ordre chronologique. Son livre débute par Louise de Savoie, régente de France (1476-1531), et se continue par les portraits historiques et critiques de Marguerite d'Angoulême, Anne de Polignac, Diane de Poitiers, Catherine de Médicis, Marie Stuart, Marguerite de Valois, reine de Navarre ; Louise de Lorraine, Marie de Médicis, Anne d'Autriche, la marquise de Rambouillet et sa fille, la duchesse de Montausier, la duchesse de Montpensier, M'"^ de Maintenon, Marie-Thérèse, la marquise de Montespan, Anne de Bavière, Marie d'Apremont, duchesse de Lorraine ; la princesse Palatine, la duchesse de Lesdiguiéres, M'"« de Ghamillart, M"^ de Verrue, la duchesse du Maine et Marie-Adélaïde de Savoie, duchesse de Bourgogne.

Cy finist le premier volume dans lequel, on le voit, sont représentées les plus hautes physionomies des femmes de France.

Le tome second compte moins d'effigies sur pur métal d'or, mais aucune menue monnaie de la célébrité; tout le xviu^ siècle galant, si coquettement retroussé par Derôme et Padeloup, y est représenté.

LtS lEMMKS BIBLIOPHILES. 41

Passons en revue tous ces jolis minois à falbalas historiques.

Voici M"" de Blois, la duchesse de Berry, fille du régent ; Louise-Adélaïde d'Orléans, l'abbesse de Chelles, Louise-Elisabeth d'Orléans, dite M"* de Montpensier, puis la princesse de Conti et, à sa suite, la reine Marie Leczinska côté droit, et M°^«* de Pompadour et Du Barry côté gauche; Marie-Josèphe de Saxe, la duchesse de Grammont-Choiseul; Mesdames de France, filles de Louis XV, la princesse de Lamballe, Marie-Antoinette, Madame Elisabeth, la comtesse de Provence, la comtesse d'Artois, et enfin, en appendice, une série nombreuse d'illustres dames de bien moindre importance.

On peut se convaincre, à la lecture de ce répertoire nominal, que, parmi tant de femmes bibliophiles de la plus haute marque, il n'en est guère qui se soient élevées par le livre et chez lesquelles cette délicieuse toquade virile ait pu avoir prise sérieusement. Toutes avaient un cabinet, comme on disait ingénieusement, comme elles avaient une ruelle, un salon, un boudoir; c'était alors le complément indispensable de la vie princière; mais sauf M"" de Chamillart, que Saint-Simon peignait « comme la meilleure et la plus sotte femme du monde et la plus inutile h son mari », sauf encore M'"*' de Pompadour, une artiste véritable, et peut-être la petite Vaubernier, dite com-

tesse Du Barry, je ne crois aucunement au tempérament bibliophilesque de la majorité des fem.mes qui ont laissé à la postérité de si nombreux volumes superbement décorés où l'or, les mosaïques et leurs armoiries se relèvent en bosse sur l'éclat des plus merveilleux maroquins.

L'ouvrage de M. Quentin-Bauchart était utile à entreprendre, car l'historien des collectionneurs n'a que faire de se montrer psychologue et moraliste; peu doit lui importer le sentiment qui a conduit tel ou tel amateur à former son musée ou sa bibliothèque; il ne doit considérer que les choses acquises et reconstituer au point de vue de l'art les catalogues des divers cabinets avec les particularités qu'ils représententet les différences de marques, de monogrammes et d'armoiries qu'ils ont rencontrées sur les objets de provenance célèbre au cours de leurs recherches.

A ces titres, les deux volumes des Femmes bibliophiles sont, je puis le dire, irréprochables; chaque chapitre devient une véritable monographie illustrée. Ce sont d'abord les armes avec émaux gravés délicatement, ainsi que les monogrammes que nous donne le publicateur de cet ouvrage, puis les plus beaux spécimens de reliure estampillés à la marque la plus caractéristique de la propriétaire, de telle façon que cette histoire des dames bibliophiles françaises devient pour ainsi dire l'histoire de la Reliure elle-même et

celle des maîtres praticiens qui se sont fait un nom impérissable dans cet art si brillant du xvi° au xvni" siècle,

« Le titre dont nous nous sommes servi et que nous n'avons adopté que pour mieux indiquer notre but, en généralisant d'un mot notre pensée, n'est pas rigoureusement exact, écrit M. Quentin- Bauchart, avec franchise, en guise d'avertissement à son œuvre. Il y a, en effet, dit-il, deux catégories bien tranchées de collectionneurs de livres : ceux qui considèrent Je livre comme un objet de mode et de luxe, ou comme une sorte de valeur de Bourse dont ils suivent les fluctuations avec l'intérêt du joueur, et ceux qui le recherchent pour ce qu'il contient, pour sa rareté et sa belle condition matérielle de texte et de reliure. Ceux-là sont les purs, la phalange d'élite des bibliophiles.

«Autrefois, poursuit-il, le livre était peu recherché et ne pouvait pas devenir comme aujourd'hui un objet de spéculation, mais la distinction que nous venons d'établir n'existait pas moins; à côté des bibliophiles de race, il y avait quelques grands seigneurs qui possédaient des livres parce qu'il était de bon ton d'en avoir, mais ne les regardaient et ne les ouvraient jamais. Les premiers passaient le plus souvent pour des maniaques, et La Bruyère, en comparant leurs biblio-

4t ZIGZAGS D'UN CURIEUX.

thèques à des tanneries, a prouvé que, chez les plus grands moralistes, le goût peut n'être pas toujours à la hauteur de l'esprit.

« Cette différence existait à plus forte raison chez les femmes. Beaucoup de grandes dames ont eu des livres aux siècles passés, mais presque toutes en ignoraient le contenu, et le titre de bibliophile ne leur est guère applicable. Le livre acquis, relié et rangé avec plus ou moins de méthode dans une armoire luxueuse, l'effet était produit, et elles s'en tenaient là.

u Diane de Poitiers, Catherine de Médicis au XVI'' siècle, la grande Mademoiselle et la comtesse de Verrue au xvii*=, M™^ de Pompadour au xviii", sont les seules qui aient laissé de véritables bibliothèques; et si d'autres, telles que Marie de Médicis, Anne d'Autriche, la duchesse de Bourgogne, la marquise de Maintenon, etc., ont possédé des livres qui jouissent également d'une grande faveur auprès des amateurs, c'est moins à leur valeur intrinsèque que cette faveur est due qu'à la beauté de leur reliure et à leur origine. Le sentiment, remarque également M. Bauchart, entre aussi pour une grande part dans la recherche d'un livre, et c'est à cet ordre d'idées qu'il faut attribuer le prix que certains amateurs accordent à des volumes ordinairement mal reliés, mais qui ont appartenu à des personnes illustres par leur naissance ou intéressantes par leurs in-

LES FEMMES BIBLIOPHILES. +s

fortunes, comme Madame Elisabeth, la princesse de Lamballe et Marie-Antoinette. »

L'auteur ne se fait donc pas illusion sur le titre de son livre; il sent fort bien par lui-même toutes les objections faites plus haut sur les fausses apparences de la bibliophilie fe'minine; mais il pouvait malaisément choisir une autre de'signation pour sa galerie de portraits, et le plus grand charme de son étude a été de suivre pas h pas, avec un excellent esprit critique et un judicieux sentiment d'art, les progrès de la reliure française dans ses manifestations les plus diverses.

Il semblerait que la femme ait prêté de sa grâce, de sa séduction et de sa légèreté aux premiers livres confectionnés pour elle. Jusqu'à la fin du moyen âge, la reliure peut être en effet considérée comme un art presque exclusivement monastique; l'habit civil du livre ne s'intronisa et ne fut divulgué en France qu'aux débuts de l'invention de l'imprimerie ; on pourrait dire qu'il s'affina et s'aristocratisa tout en se démocratisant. Aux lourds dais de bois succédèrent peu à peu les plats de carton; les peaux de truie et de cerf firent place au maroquin et aux peaux amincies; les parchemins, jadis gaufrés ou estampés, se cou-

vrirent de légères dentelles d'or, et toute l'orfèvrerie massive, qui faisait ressembler un volume à une sainte châsse, disparut tout à coup, cédant le pas à une ornementation délicate et harmonieuse.

Marguerite d'Angouleme, cette perle fine des Valois, cette fleur suave de poésie, comme la nommait Clément Marot, fut une des premières à faire sentir son influence et son goût exceptionnel, et les rares manuscrits qui nous viennent de la Marguej'ite des Marguei'ites témoignent de l'excellence de son tact pour tout ce qui concernait la décoration intérieure et extérieure de ses livres.

« L'influence italienne qui s'est fait sentir dans toutes les branches de l'art au début de la Renaissance est alors toute-puissante, observe M. Quentin-Bauchart; les maîtres italiens sont nos initiateurs et deviennent nos modèles; mais, avec Diane de Poitiers, l'art de la reliure revêt une physionomie nouvelle, une personnalité propre, et nos ouvriers, par l'élégance de leurs œuvres, le sentiment exquis de la forme qu'ils apportent dans leurs compositions, conquirent une suprématie qui ne sera plus dépassée... Avec Marguerite de Valois, le goût change et devient en quelque sorte plus féminin : les filets croisés, les liteaux et les arabesques font place à des couronnes de feuillage symétriquement répétées qui couvrent les plats et le dos du volume; au centre

de ces couronnes se trouvent des Heurs diverses où domine la marguerite... La reliure des livres de Marie de Médicis est toujours élégante, mais devient déjà plus simple. La dorure se compose d'un semis où les chitfres de la reine et les fleurs de lis alternent en se reproduisant à des intervalles égaux. Souvent, moins compliquée encore, elle ne consiste plus que dans un simple milieu à branchages où sont poussées les armes.

« Le nom d'Anne d'Autriche marque h son tour une époque de transformation, écrit encore dans sa succincte et parfaite introduction l'élégant biographe des Fetmnes bibliophiles; c'est, en effet, dans la seconde partie du règne de Louis XIII que se révèle Le Gascon. Il imagine un genre absolument nouveau et substitue aux semis monotones et aux lourds encadrements fleurdelisés que ses prédécesseurs avaient mis à la mode de simples filets droits ou courbes aux coins pointillés, accompagnés de milieux copiés le plus souvent sur de riches dessins de broderies et de dentelles; mais ce sont là les premiers tâtonnements d'un artiste qui a conscience de sa valeur et qui cherche sa voie. Il est bientôt en pleine possession de son talent, et nous voyons apparaître, à la fin de la minorité de Louis XIV, ces magnifiques entrelacs dont les compartiments et les fonds, entièrement couverts de pointillés, ont mis le comble à sa réputation. »

^a ZIGZAGS D'UN CURIEUX.

L'aimable auteur de ce livre curieux poursuit ainsi le re'sumé sommaire de son œuvre. A chaque étape de ce rapide coup d'œil historique sur l'art delà reliure, il fait jaillir lumineusement un nom d'illustre reine ou d'aimable princesse; c'est que toutes les histoires en France peuvent s'écrire par les femmes; de partout elles surgissent... partout elles donnent le branle. Dans notre nation de galanterie, nous avons fait à la femme une place si incroyablement vaste qu'elle semble, en bien ou en mal, être la grande inspiratrice de toutes choses, et qu'à travers tous les règnes, elle apparaît charitable ou néfaste, portant le pays à la gloire ou l'abîmant dans la ruine. Il n'est si petite monographie historique où la femme ne joue son rôle prépondérant, et si les histoires en général ne sont, comme on l'a dit, que des mensonges immortalisés, c'est que la femme ici-bas n'a mis que trop souvent la vérité en mascarade.

Même dans les annales des livres, ce camp ennemi où elle s'est introduite pour marquer à ses fers comme autant d'esclaves les volumes qu'elle emprisonnait dans ses palais, voyons-la au xvii* ou au XVIII* siècle toujours suivant les modes et les relieurs de qualité. Voici cette diablesse faite ermite qui eut nom M™« de Maintenon; elle

LES l'EMMKS BIBLIOPHILES. 49

semble fuir l'éclat des ors et des dentelles; elle encapuchonné ses livres à la janséniste, les relevant à peine d'un double filet aux angles, suivie dans cette voie modeste par la petite M""* de Chamillart, femme du ministre des carambolages, et le jansénisme bibliopégique devient de bon ton, de suprême distinction ; il faut tout le talent des Du Seuil et des Boyet pour ramener l'ornementation un moment exilée et faire revivre les éclatantes dorures gaufrant le maroquin.

Au siècle suivant, la pruderie s'efface, la femme s'épanouit dans la licence ; il faut de la couleur aux belles anémiées ; la reine Marie Leczinska fait naître la dynastie des Padeloup ; les mosaïques éclatent, les dorures chantent dans des reliures à la fanfare, les maroquins rutilent et se doublent de tabis; le rouge, le citron, le grenat, le vert nature teignent les peaux d'Orient, les médaillons sont semés sur les plats, les grenades mosaïquées s'entr'ouvrent dans de larges feuillages d'une allure persane ; c'est la splendeur d'un règne de plaisir qui s'affiche sur l'extérieur des livres. Avec les courtisanes régnantes, le rococo survient, le rococo, art charmant inanalysable qui serpente partout comme une farandole aux sinuosités vertigineuses; le rococo de la Pompadour s'attache aux volumes du jour, et la tour de la favorite dresse sa silhouette crénelée sur tous les livres à ses armes.

So ZIGZAGS D'UN CURIEUX.

Mesdames de France, Madame Adélaïde, Madame Victoire et Madame Sophie forment chacune une bibliothèque spéciale, adoptant un ton maroquin différent que Derôme décore de son mieux. La comtesse Du Barry elle-même possède une bibliothèque dressée sur commande, et son audacieux Boute:^ en avant, devise superbement cynique, est frappé en plein cuir sur ses volumes les moins recommandables.

Marie-Antoinette trouva moyen, au milieu de sa vie chargée d'occupations futiles, de se composer une des plus considérables bibliothèques du temps ; ses livres, en grande partie reliés par Blaizot, étaient revêtus de maroquin rouge aux armes de France et d'Autriche accolées. Ses reliures semblent porter en elles le présage de la décadence ; elles se démocratisent et montrent un regrettable relâchement dans le corps d'ouvrage ; le cartonnage apparaît déjà, symbole du sans-culottisme de la bibliophilie; ce sont des petits livrets couverts de soie, chargés de miniatures ou ornés de paillettes d'or, d'argent ou de bronze rouge ou bleu qui rappellent les lampions des futures fêtes républicaines.

C'est qu'avec elle la dernière femme bibliophile va disparaître, la dernière grande Française dans toute la majesté et l'élégance affinée du mot. Après elle, Thistoire des livres semble restreinte par des lois somptuaires, et je serais curieux de

savoir comment M. Qucntin-Bauchart aurait pu continuer durant ce xix" siècle l'histoire des bibliothèques privées fe'minines. — Il me paraît que la chose serait totalement impraticable. — Qui donc me citerait un nom ?... Je sais bien qu'il existe à la Société dite des grands Bibliophiles une ou deux hautes et nobles dames qui fraternisent avecle maroquin écussonnc, et, d'autre part, aux Amis des livres, M"^« Juliette Lamber a pris place parm.i nous. C'est égal, je me défie des titres et soupçonne fort ces passions de façade.

Pour me résumer, l'ouvrage de M. Ernest Quentin-Bauchart est destiné à rester comme un recueil indispensable dans la bibliothèque de tous les amateurs et bibliographes; il peut prendre place à côté de l'Armoriai du Bibliophile, non loin du Brunet et assez près du guide Cohen, mais il demeure incomparablement supérieur à toutes ces publications par la splendeur de sa facture et par son illustration, tout en restant leur égal par la perfection de son texte et l'abondance de ses documents.

Si j'en avais le loisir, je voudrais toutefois y ajouter un appendice humoristique; ce serait une Physiologie de la fertime bibliophile, petit traité à la manière noire, où j'essayerais de montrer comment ces bas de cuir sont parfois dignes d'être assimilés aux bas bleus... à quelques coins d'or près. — Le sujet serait délicieusement affriolant;

je n'ai fait ici que l'effleurer d'une plume si légère qu'il ne vaut pas la peine d'en parler.

Pour avoir à diverses reprises traité en passant cette question de la femme bibliophile et avoir émis des doutes sur la sincérité de cette passion chez nos aimables contemporaines, il paraît que j'aurais suscité contre moi un terrible courroux chez les citoyennes de la libre Amérique. Il ne s'agirait rien moins que de me lyncher^ si j'en crois la Tribune de New-York et divers autres journaux ou magazines. Je suis traité de cynic Frenchman et houspillé de la belle manière pour mon manque de galanterie ou plutôt pour mon accès de franchise. — « Parlez pour les Françaises, me crie-t-on, mais mettez à part les belles bibliophiles d'Amérique ; celles-ci ont la foi, l'entraînement, l'amour et le respect du livre... » Je veux bien le croire, mais peut-être dois-je craindre que ces illustres book ladies, Dianes chasseresses du bouquin, n'aient perdu beaucoup des charmes, des grâces et de la légèreté exquise qui à mes yeux constituent le plus bel apanage féminin. Ces amies du old inorocco et des Etchings ont sans doute abdiqué en faveur du sweet book la psychologie du sweet heart^ et de cela je les plaindrais en toute contrition. Peut-

être aussi ont-elles trouvé dans les livres cette passion de retraite qui poudrederi:^e les rides d'une consolante philosophie... Mais s'il s'agit de la femme jeune, militante, active, de l'amazone chevauchant encore au pays du Tendre, de la femme vraiment femme, comme la rose est rose, et non gratte-cul... de lampe, alors je demeure sceptique, et j'offre ma tête à scalper.

Qu'il existe à New- York et dans tous les États- Unis du Nord des ladies Banknotes capables d'acquérir les plus beaux livres anciens et modernes et de les faire relier somptueusement par Matthews et autres fameux book-binders^ j'en suis assuré ; que ces épouses de business men se forment une sérieuse library par mode et vanité, je n'y contredis point; mais cela ne contribuera pas davantage à me donner la preuve d'une Américaine bibliophile qu'un sérail d'Oriental ne me révélera la présence d'un fin connaisseur en matière amoureuse. Les aimables Yankees ont une tradition trop peu lointaine pour être sensibles aux charmes du gothique et de l'incunable ; je leur accorde bien volontiers d'être moins ombrageuses, moins étriquées dans leurs vues vis-à-vis de leurs maris book huntei'S que la majorité des bourgeoises françaises; je ne les taxe d'aucune jalousie contre ces pauvres livres, étant données leur large conception de la dépense courante et l'habitude du home spacieux; mais je

resterai encore longtemps incertain du goût réel, profond, inné et éclairé de la femme pour le livre, à quelque nation qu'elle appartienne... Des liseuses et des collectionneuses, tant qu'il vous plaira ; mais des amoureuses de livres par connaissance, par tact, par étude, par bibliognosie et polymathie... Eh ! eh!... ceci reste à démontrer, et je m'offre comme examinateur à celles qui, dans ce but, voudront bien franchir l'Océan, munies du signet diapré de la jeunesse.

Après cela, je pourrai léguer ma peau dorsale pour relier le présent ouvrage à celle qui m'aura converti de mes erreurs et de mon indignité.

^fyRj'

Une encyclopédie des graveurs de ce temps. — Henri Bèraldi : portrait à la plume. — Le catalogue accordéon. — Le procédé Béraldi. — L'argot de la gravure. — La cuisine de l'eau-forte. — Les papiers d'épreuves. — Une physiologie à faire sur le graveur de ce temps. — L'estampe partout ou la vie à l'estampe. — Cliéret, le Véronèsc des murailles. — Les trois âges de la gravure. — Félix Buhot et Félicien Rops. — La lithographie enterrée. — Réhabilitons l'héliogravure. — Le portrait Béraldi.

ON a récemment publié de nombreux ouvrages sur la gravure, son histoire et ses divers procédés. Le vicomte Henri Delaborde, M. Alfred de Lostalot, Gustave Bourcard, le baron Roger Portails, et bien d'autres que j'oublie, ont écrit des ouvrages intéressants et très utiles à divers points de vue sur ce grand art d'interprétation et de vulgarisation. Il nous manquait encore néanmoins à nous autres collectionneurs, catalogueurs, névrosés ôHconofolie, une œuvre spéciale, conçue par l'un des nôtres et faite

à l'image de notre toquade; un livre documenté, sérieux, bien que relevé d'humour, une encyclopédie des graveurs de ce temps. — Henri Béraldi est venu satisfaire à ce desideratum, et le malin panégyriste de la Bibliothèque Paillet, le fin metteur en lumière de Mes estampes a entrepris, avec une grâce extrême, de mener à bonne fin cette publication colossale d'un véritable dictionnaire des graveurs du xix^ siècle, devant servir de guide aux amateurs d'estampes modernes ^

Un tel travail aurait fait frémir par sa hardiesse, en des temps moins productifs cependant, les Abraham Bosse, les Caylus, les Bazan, les Adam Bartsch, les Joubert, les Robert Duménil et les Prosper de Baudicourt; le vieux papa Ambroise-Firmin Didot, très compétent sur la question, aurait regardé avec un œil d'aliéniste le téméraire qui serait venu lui proposer l'édition de ce formidable catalogue ; mais Béraldi n'est point allé quêter l'appui d'aucun éditeur, il a voulu élever ce monument ex labore et siimptibus suis; très fier, très patient, très audacieux, il ne s'est pas aveuglé sur les difficultés de son œuvre; il a laissé de côtelés conseilleurs, les timorés, les indécis, et il est parti en guerre avec la belle

I. Les Graveurs du xix^ siècle, guide de l'amateur d'estampes modernes, par Henri Béraldi. In-S", 6 livraisons (A à G) parues. — Paris, L. Conquet, éditeur.

devise de Charics-Quint : Le temps et moi contre tous.

Ne vous ai-jc point présente' Henri Bcraldi ? Quel incroyable oubli!... Messieurs, permettezmoi...

Henri Béraldi, chevalier de la Légion d'honneur, services exceptionnels — ne pas confondre i\y ec V Indépendance belge^ — jeune... naviguant sur le vaisseau amiral, vers le cap de quarantaine, élégant, svelte : mine d'officier d'état-major, dessiné par Détaille (gravure de Bracquemont) ; moustache finement burinée, bouche ironiquement retroussée à la pointe sèche, œil froid s'animant au contact de la « belle épreuve », allure calme, très correcte, flegmatique, une véritable apparence d'inquisiteur d'Etats; peu bavard, quoique très disert, aimable sans affectation ; l'esprit à la cantonade et le regard toujours au guet, — sincère comme un acier de Keepsake, sans truquage ni caches ; mordant comme l'eau-forte à l'occasion, mais conciliant comme le brunissoir, s'il devine qu'il est allé trop loin. Au demeurant, le gentleman iconophile dans sa fleur et sa quintessence et le plus habile homme du monde dans la Timocratie de l'Estampe.

De plus, messieurs, \q pu7' des purs; n'admettant ni compromissions ni transactions. Si vous le mettez en communion avec un livre curieux ou une vignette de valeur, incapable de mur-

6o ZIGZAGS D'UN CURIEUX.

murer des éloges à la guimauve; très carré, déclarant sans ambages : c est parfait! on bien : c'est infect! déclarant en petit comité : Ce livre est un atroce graillon ! ou bien : Cette gravure est une horrible rinçure, et cela avec une conviction écrasante ; le tout dans une gamme de distinction rare, sans éclat bien qu'avec passion, car rien n'échappe à cet œil janséniste. — En Icono-bibliophilie, c'est le plus impitoyable intransigeant du beau. — Tel est Béraldi, et, ce qui nous déroute, c'est qu'en ses notes, ses sous-notes et ses miscellanées catalographiques il se montre plus lunatique que le Cousin Jacques, paradoxal comme un Gautier, malicieux comme le Monselet, du temps des Tréteaux, fantaisiste et épigrammatique non moins que feu Roqueplan, de boulevardiére mémoire.

C'est donc à ce singulier physiologiste-catalographe que nous devons les Graveurs du xix'^ siècle, et cette œuvre énorme, il semble la conduire sans fatigue avec brio comme une figure de cotillon. Six livraisons, six volumes en quelque sorte, ont déjà paru depuis dix-huit mois, six gros fascicules qui se lisent, qui se dévorent malgré la traditionnelle réputation de sécheresse de ces travaux d'inventaires.

C'est que Béraldi sait entrelarder toutes ces nomenclatures d'estampes de son humoristique personnalité ; il les truffe de bon et bel esprit, il les

CAUSONS G RAVUR E. 6i

épice des saillies de ses étonnantes annotations ; à propos d'un nom, d'un mot, il bat la campagne selon son caprice et nous entraîne à sa suite, bon gré mal gré, comme des écoliers en rupture de ban ; puis il nous ramène à l'étude et semble nous dire : « Maintenant, mes amis, reprenons la série des œuvres gravés de M. X ou Z », tandis que las de nous distraire, nous reprenons le collier... pour refiler ensuite plus loin, avec l'incohérent et diabolique professeur.

Le but que s'est proposé dans ce travail Henri Béraldi, c'est d'établir le recensement des graveurs du xiN.^ siècle et de nous donner un répertoire consciencieux de leurs divers travaux, sous forme de tableaux synoptiques, afin de faciliter la tâche des collectionneurs et des critiques à venir. Un catalogue, à vrai dire, avec appréciations très succinctes du mérite de l'artiste, biographies concises et listes d'estampes aussi complètes que possible. Cette compilation de notes semble un j-eu d'enfant au premier venu ; mais pour qui connaît la matière, c'est le plus horrible casse-téte chinois qui puisse être inventé. Il ne s'agit pas seulement en effet de dresser la liste considérable des graveurs de ce siècle, tant graveurs sur bois, que lithographes, burinistes,

pointe-séchistes, aquafortistes etéaufortiers, aquatintistes, hommes du cuivre et de l'acier. Encore faut-il ne pas accueillir que les gens du métier, faire place aux amateurs, aux essayistes, aux peintres qui se sont interprétés eux-mêmes, aux littérateurs-graveurs, tels que Hugo, les de Concourt et quelques autres, en un mot, faire la levée en masse de tous ceux qui, par fantaisie ou profession, ont laissé circuler des estampes dans notre société et ont manié plus ou moins habilement la pointe ou le burin.

L'intrépide Béraldi ne s'est pas dérobé un seul instant aux clauses ardues de ce cahier des charges. Il est parti bravement du pied droit, non en critique d'art, mais en amateur et en curieux; il a pris, il en convient lui-même, les artistes tels qu'ils sont, non comme on s'imagine qu'ils devraient être, ne leur demandant que ce qu'ils font et se tenant pour satisfait, s'ils le font bien ; il a acquis, chemin faisant, la certitude que le temps présent n'est en rien inférieur au temps d'autrefois, et son œuvre a le grand mérite d'en fournir la preuve, tant pour ce qui regarde le commerce des estampes que pour ce qui touche à l'illustration des principaux beaux livres du siècle.

Je puis dire en outre — et il s'en doute bien, le rusé! — que ce laborieux iconographe est l'inventeur d'un genre qu'il peut patenter, celui du Ca-

talogue compensateur ou du Catalogue accordéon; catalogue tout à fait spécial S. G. D. G., d'une souplesse et d'une flexibilité inouïe, en ce sens qu'on le développe et raccourcit à volonté, non pas suivant le nombre des pièces gravées, mais selon la valeur réelle de chaque artiste. Béraldi apporte ici ses qualités de sincérité tranchante, il juge et exécute du tic an tac. Un tel,... grand talent, bien que n'ayantgravéque vingt planches: dix pages à ce maître; tel autre, tempérament médiocre, bien qu'ayant gratté huit cents bois ou cuivres, deux pages seulement; c'est arbitraire, soit, et l'on peut commettre des injustices de détail; mais pour l'ensemble, cela nous donne une étonnante impression de vérité.

Cette manière de procéder est conforme à l'équité; aussi, ce qui distingue les Graveurs, c'est que le Catalogue raisonné s'y trouve heureusement remplacé par le Catalogue raisonnable. Le nom de chaque artiste est placé, sous forme de dictionnaire, en capitales grasses ; l'état civil suit aussitôt, puis vient la caractéristique du talent, une légère appréciation; enfin, un coup d'œil sur l'ensemble de la production, et en queue (texte petit œil), la nomenclature rigide de l'œuvre; cela est net, exact, marmoréen. Comme il faut dessoupapesfantaisistesà ce métier de dresseur de procès-verbauxartistiques, Béraldi s'estréservé les sous-sols de son livre... Une boutade lui vient-elle

au cours de son travail.. .Vlan, une note, une longue note qui part en fusée, qui s'étend en gerbe, qui pétarade joyeusement en caractères minuscules dans la cave de son grave monument ; ces délicieux bas-reliefs ne sont pas l'une des moindres originalités de ces catalectes de la gravure.

Les fulminates Béraldiques, ai-je dit, éclatent à la moindre pression et dès qu'ils se trouvent en contact avec une idée vivante dans le domaine des livres ou de l'estampe. Ils détonent à propos du biirinisme ou de Vaqua fortisme, ils fulgurent à l'approche de la belle épreuve gravée, ils grondent et font explosion à l'occasion « de la qualité du papier moderne », ils ratent un peu à mon avis, au sujet de V héliogravure ; mais ils sont vibrants, saccadés, pétillants aux appels des « vignettes romantiques », du jargon des bibliophiles, ou de « l'horreur du caractère elzévirien » ; ils se glissent partout au tournant du feuillet, semés au hasard, et ils partent à point; ce sont des chefs-d'œuvre de pyrotechnie qui réjouiront pendant longtemps bibliophiles et iconophiles, car de leurs explosions se dégagent le bon sens, l'esprit pratique, la verve et l'ironie la plus fine.

Dans ce Béraldiana, on nous débine tous les trucs de la gravure et de l'édition avec une ma-

lice si rare, que Paul Eudel ne pourrait crier à la contrefaçon ; on nous montre toutes les petites misères du métier, on nous révèle toutes les cocasseries iconographiques, on nous instruit, on nous amuse, on nous charme ; mais il est juste d'ajouter qu'il faut être un peu « du bâtiment », pour s'esbaudir comme il convient à ces délirantes bagatelles de la porte, et qu'en dehors d'une certaine zone d'amateurs et d'artistes, ces annotations, qui embaument pour nous le jargon d'une province à part, seraient totalement incomprises comme des nouvelles à la main de Honolulu.

Car il existe un argot de la gravure et de la taille-douce, comme il y a un argot des typographes ; mais ce langage pittoresque n'a pas encore trouvé son Boiitmy, et c'est regrettable ; un profane qui entendrait causer deux aquafortistes ou taille-doucicrs resterait bouche bée ; il ne saisirait rien à toutes ces terminologies qu'il croirait licencieuses : très blonde^ un peu engraissée, retroussée^ noire, vaporeuse, molle, grasse, soutenue, vigoureuse, cuisinée, sans compter les : ça fout le camp, il y a de la barbe, mal mordu, égratigné, léché, entaillé, il n'y a rien dessus; on penserait ouïr comme un vague écho sadique de la Philosophie dans le boudoir.

C'est que l'art du graveur et du taille-doucier exige toute une cuisine compliquée, toute une

alchimie incroyable ; chacun y apporte sa manière et sa manie, sa toquade et ses proce'dés, son dada et son secret; quelques chercheurs, comme Félicien Rops ou Félix Buhot, sont littéralement hantés par la recherche des vernis mous, des grains à la résine ou à l'alcool, par les roulettes granulatoires, par l'outillage des progressistes, ou par la contre- épreuve à la térébenthine. La question du papier n'est pas moins importante pour ces artistes inquiets et innovateurs; le japon et le vergé de Hollande, le whatman et le vélin moderne ne leur suffisent point; ils s'enquièrent de toutes parts, chez le bric-à-brac et le bouquiniste; ils lacèrent, les monstres! les gardes des vieux in-folio, les feuillets blancs des manuscrits incomplets du xvn*" ou xviii® siècle; ils grattent, ils polissent, ils analysent ces solides spécimens des belles papeteries d'autrefois, ces feuilles aux tons crème ou bleu verdâtre, sonores, résistantes, qui donnent des épreuves si fines, des témoins si accentués.

L'encollage des papiers contemporains les trouble à l'extrême; ils cherchent encore, ils chercheront toujours; ils combinent de savants mariages de gomme et d'alun qu'ils relèvent d'une foule de mixtures longuement élaborées ; aussi, lorsque des Philistins s'étonnent que de tels raffinés produisent peu, que leur répondre? ils ne sentiraient rien aux mystères du Grand Œuvre.

Nicolas Flamel n'entretenait pas autant de problèmes en sa tête que ces chercheurs d'inaltérable, qui ont la constance de ne pas vouloir que leur art périsse dans la grande débâcle des éphémères productions chimiques de l'industrie moderne. Papiers, encre €t cuivres sont voués, dit-on, à la déliquescence. — Ah! qu'il y aurait une curieuse physiologie à écrire sur le vrai graveur du xix« siècle et sa peur du lendemain!

Dans son dictionnaire-catalogue, Béraldi s'occupe des burinistes tels que Audouin, Bertinot, Bervic, Blanchard, Calamatta, Danguin, Didier et Gaillard, ce maître qui vient de mourir, laissant un œuvre aussi élevé qu'il est peu nombreux. Il dresse le répertoire des graveurs à l'eau-forte qui ont nom : Adeline, Allemand, de Bar, Benassis, Bléry, Boilvin, Bracquemont^ auquel tout un fascicule est réservé ; Buhot, Champollion, Chapelain, Chauvel, Corot, Courtry, Daubigny, Decamp, Delacroix, Delauney, Léopold Flameng, Fortuny, Foulquier, Gaujean, etc. Il réserve une place importante aux lithographes Victor Adam, Alophe, Aubry-Lecomte, Bâcler d'Albe, Edouard de Beaumont, Bellangé, Bida, Bonington et Devéria. Il n'a garde d'oublier des vignettistes et caricaturistes comme Bertall, Cham-

Draner, ou des graveurs sur bois comme Jean Best ou Brevière; on trouve enfin dans son livre des articles développés sur Charlet et Daumier et des notes peu connues sur Bouchardy graveur, sur Gustave Doré aquafortiste, sur Bresdin (Chiencaillou), qui est remis à la petite place d'où on n'aurait point dû le sortir. En véritable collectionneur, Henri Béraldi voit la gravure en tout et partout, même dans les affiches de la rue, surtout si elles sont signées par Jules Chéret ou Alfred Choubrac, ces Véronèses de l'art populaire. A ce sujet il a écrit une page non moins juste que curieusement observée :

« Le commun des mortels, dit-il, ne se représente l'estampe que sous sa forme solennelle, et la considère comme un objet dé luxe qui se place dans les cartons des amateurs et qu'on s'amuse à regarder de temps en temps : plaisir de désœuvré.

« Pour celui qui a l'habitude et l'amour de la gravure, l'estampe au contraire est partout. Il n'est commune si reculée où vous ne voyiez chez le châtelain le portrait du comte de Chambord, chez le curé celui du Pape ou quelque autre image de sainteté, à l'église un chemin de croix (généralement détestable); chez le maire, la chromolithographie des funérailles de Gambetta, à moins que ce ne soit le portrait de Napoléon. L'estampe est dans nos livres de travail ou de luxe. Elle est à la devanture des marchands de

CAUSONS GRAVUIlt. 69

gravures où elle forme un musée toujours renouvelé. Elle étale aux kiosques des boulevards les actualités, les portraits, les caricatures, les modes. Entrez-vous au café, on vous l'apporte aussitôt en vous offrant « les illustrés » ; la bouteille placée devant vous porte une étiquette enjolivée : estampe. Vous écrivez une lettre, vous l'affranchissez ; qu'est le timbre que vous portez à votre bouche, sinon une petite estampe? Vous payez avec une estampe de la Banque de France. Aux étalages des libraires, mille volumes s'escriment à vous tenter par des couvertures provocantes : estampes. Derrière les vitres des débitants, des placards vous convient aux spectacles en vogue ; chez les éditeurs de musique, d'autres placards retracent les scènes capitales de l'opérette du jour : estampes. Le modèle que vous présente le tailleur ou la couturière : estampe. La romance que chante votre fille est ornée d'une estampe ; l'enfant qui vous accompagne dans un magasin y reçoit en cadeau une petite estampe, et, s'il est sage à son école, il lui sera donné une estampe d'Épinal (choisie, s'il vous plaît, par une Commission officielle). Rue de Rivoli, un personnage louche vous offrira à l'oreille des estampes transparentes. Si vous dînez en ville, une petite estampe marquera votre place à table, une autre vous indiquera le menu ; le programme du concert qui suivra sera encore une estampe. Enfin et

surtout, si la surveillance de l'autorité faiblit un instant, vos yeux ne quitteront plus l'estampe, car tous les murs seront en un clind'œil envahis par l'affiche, cette maladie de peau des villes mal tenues. Ainsi entouré, poursuivi, traqué par l'estampe, conclut M. Béraldi, l'iconophile serait au supplice si, en toute occasion, il n'avait sous les yeux que des horreurs. »

C'est ici qu'intervient Chéret, auquel l'auteur des Graveurs accorde avec raison toutes ses sympathies et plus de trente pages de son catalogue. Chéret, le rénovateur de l'affiche, le grand enlumineur des murailles parisiennes, qui, avec un petit nombre de couleurs et d'impressions, produit un maximum d'effort, Chéret, avec sonbeau dessin franc, large, tout d'un jet, méritait assurément d'être classé parmi les maîtres lithographes de ce siècle.

On peut dire qu'on est fier d'être Français quand on compulse les colonnes serrées de ce catalogue, encore à son début, car ce xix* siècle, sur lequel nous blasphémons tous un peu trop tant que nous sommes, aura produit de rudes générations d'artistes, des travailleurs opiniâtres, des génies novateurs, des ouvriers iiicomparables, qui auront le mérite d'avoir lutté avec plus de violence et de désespoir que leurs aînés d'avant la Révolution

pour sortir de la mclée générale et se frayer un chemin vers la renommée.

N'est-il pas curieux de considérer à travers ce siècle l'histoire des modes dans la gravure et de voir tous les elTorts qui, selon les engouements du jour, ont été faits tour à tour dans l'estampe et la vignette, sur le bois, l'acier, le cuivre ou la pierre ?

La gravure aura eu ses différents âges. L'âge d'acier nous reporte aux temps byroniens, à l'heure des Keepsakes et des grands paysages froids et clairdelunesques, où la poésie chevaleresque gothicisait toutes les perspectives ; cette période a produit des talents simples, naïfs, anémiés; tempéraments propres, bien peignés sans ardeur et sans flamme, mais cependant langoureux et charmeurs comme les bardes qu'ils interprétaient.

L'âge de bois aura été glorieux, et l'aurore de la postérité se lève à peine sur cette admirable pléiade de graveurs, la plupart inconnus, qui, de iS35 à i855, firent successivement ces chefsd'œuvre de vignettes qui illustrèrent les publications de Gurmer, de Perrotin, de Bourdin, de Dubochet, d'Hetzel et C'^ Jamais on ne reverra bois plus brillants dans les noirs et les demiteintes, gravures plus vigoureuses et mieux comprises; la zincographie, après le procédé Lecomte, est venue mettre à néant Técole de tant d'artistes

supérieurs ; l'âge du zinc aura tué pour toujours l'âge du bois et du sous-bois.

Quant à l'âge de pierre, Daumier et Gavarni en sont les grands pontifes : c'est dans le journal illustré ou les feuilles hebdomadaires qu'on les retrouve, ces maîtres superbes, avec la splendeur incomparable de ce procédé direct de la pierre, si gras, si flexible, si transparent, si profond et si harmonieux. La lithographie est par excellence le procédé de l'artiste peintre et du dessinateur indépendant; Victor Adam, de Sudre, Aubry- Lecomte y ont trouvé leur réputation ; Devéria en usa largement et Bonington lithographia des choses exquises. L'âge de pierre est aujourd'hui fini en gravure; la lithographie est pn pleine léthargie. « C'était un art charmant et digne d'un meilleur sort, écrit M. de Lostalot dans ses Procédés de la gravure; il est mort dans les bras du commerce, délaissé de ceux qui l'avaient mis au monde et qui seuls pouvaient lui garder sa place au soleil. » — Le livre, il faut bien Favouer, n'admettait guère la lithographie, et un art de reproduction qui ne peut s'encadrer dans la pensée écrite est en quelque sorte frappé d'interdit. Chauvel se trouve un des derniers qui ait excellé en ce genre; son œuvre est étonnant. Il nous reste le zinc et le cuivre, le relief et le creux, la gravure et l'héliogravure, l'eau-forte, la pointe sèche et le burin. — L'eau-forte est en pleine flo-

CAUSONS GRAVURE. 7i

raison et jouit de la faveur publique, h ce point que les aquafortistes se sont multipliés et qu'ils se trouvent dix à guetter comme des loups un dessin à mordre et à reproduire. Le Livre plus que jamais est ouvert à l'eau-forte, et le vrai bibliophile en est friand comme il convient à un ami du beau ; mais je ferai bien des réserves sur l'eauforte moderne, en tant qu'illustration livresque.

Assurément l'eau-forte contemporaine compte de très nombreux et très habiles maîtres et petitsmaîtres, des talents tins, délicats, blonds et légers comme Boilvin, des Eisenistes comme Hédouin, des coloristes comme Lalauze, des sincères et consciencieux comme Gaujean, des éclatants comme Bracquemont, des affinés comme ChampoUion. des vibrants comme Manesse, des maniérés comme De Mare, des fignoleurs comme Toussaint, des gentlemen like comme Blanchard, le buriniste graveur du Derby; de délicieux roublards comme Bléry, un doyen qui trouve moyen d'être encore hanté par le paysage qu'il fait manger à l'acide; des pittoresques « vieux Rouen » comme Adeline, des gratteurs estimables comme X, Y, Z; tout cela est fort bien, et vivent les graveurs de France, indéniablement les premiers du monde! Mais en tant qu'illustrateurs de livres, il n'en est pas moins

vrai que l'eau-forte est trop monocorde, trop soumise à la même école, au même procédé, à la même taille. — On y fait trop d'escrime de pointe et de contre-pointe, on n'y cuisine pas suffisamment le cuivre. Ouvrons un livre de luxe, nous y trouvons sempiternellement l'eau-forte conventionnelle, plus ou moins mordue et traitée avec liberté ou de façon serrée ; cela est blond ou noir, violent ou tendre ; on y sent la pointe sèche, parfois le burin ; il y a la trilogie de la gravure sur métal, mais c'est tout. Il semblerait qu'il n'y ait rien autre à faire et que tous les descendants de Léopold Flameng soient voués à l'impuissance de créer des aspects nouveaux.

Or je voudrais que l'eau-forte bibliographique fût plus variée, et qu'elle s'inspirât des triturations anciennes pour donner des notes et des physionomies nouvelles à la gravure. Je voudrais que l'on revînt tantôt à l'aquatinte, tantôt au vernis mou, tantôt à la manière noire, tantôt à l'imprévu des grains; que l'on cherchât, par des cuisines habiles et des tripotages incessants du cuivre, à donner des valeurs neuves, des apparences inédites, des estampes primesautiéres d'allure et de rendu. Sur la fin du xvni^ siècle les manieurs d'eau-forte s'entendirent fort bien à ces fantaisies gravées; on fit un peu de tout et on produisit des planches extraordinaires qui étonnent encore les gens du métier.

CAUSONS ciRAVURE. 7%

L'aquatinte convient à ravir au livre , elle est légère, permet les perspectives et contraste heureusement avec la note noire et ferme de la typographie; l'eau-lbrjte à roulette a aussi son mérite; la manière noire, Jiabilement traitée, serait souvent idéale si l'on trouvait encore des artistes qui sachent graver au berceau; quant au vernis mol, on doit y revenir. Cette renaissance d'eau-forte serait saluée par tous les connaisseurs et les ennemis de la routine.

Je ne vois guère que trois ou quatre graveurs assez indépendants pour s'affranchir des règles imposées. Félix Buhot, Guérard, Rops etTissot; ceux-là au moins sont les cordons-bleus du cuivre et ne sentent pas l'école. Ils ne signent pas des eaux-fortes quelconques, mais des gravures qui révèlent quelqu'un; leur personnalité éclate et transparaît dans les plus minces détails de leurs empreintes.

Félix Buhot, par exemple, possède toutes les ficelles du métier, des ficelles personnelles qu'il a confectionnées brin à brin; c'est un moderne par excellence, un imaginatif, un original avant toute marque, un singulier et un fantasque. Ah ! certes, celui-ci ne fait pas de concessions au commerce éditorial; il sait que les fabricants de livres n'entendent quoi que ce soit à l'art de l'eauforte, aussi s'imprime-t-il et s'édite-t-il lui-même, et, en dehors des suites consacrées à Barbey

d'Aurevilly, il travaille peu pour le livre et se consacre au Paris du jour, au Paris qui vient, au Paris qui s'en va, à Londres qu'il entrevoit dans un gigantesque à la Turner, et. à la démonologie qui le tracasse prodigieusement comme un simple Goya. Buhot, qui signe parfois Tohub, a apporté dans l'eau-forte une note que je voudrais voir se vulgariser dans l'édition; il livre ses cuivres à toutes les mixtions, il use du mezzo-tinto, de la taille, du mâchonné, de la roulette, de l'estampage, du berceau, de l'échoppe et du racloir; ses planches sentent le griffonnis, le guillochis, Tégratignure et l'empâtement; elles s'enlèvent en vigueurs et se noient dans des aquatintes délicieuses; c'est mieux que de l'eau-forte, c'est du coloris.

Buhot a fait une série de planches sur Paris pittoresque qui dépassent de bien loin tout ce qui a été gravé dans cette note ; sa Place Pigalle, l'Ancien Hôtel-Dieu avec la station de fiacres, ses Souvenirs de l'hiver i8jg, l'Auberge du Bagne et vingt autres planches sont d'une hardiesse d'exécution incomparable.

Ses eaux-fortes anglaises, Westminster, la Tour de Londres et diverses autres resteront comme des pièces extraordinaires de facture et d'expression de vie et de mouvement. — Au siècle prochain, Buhot sera estimé à la taille d'un Méryon; on se disputera ses belles épreuves, car

elles seront rarissimes. Ce singulier dessinateurgraveur consacrant à ses tirages très limités un temps et des soins de maître de la Renaissance.

New-York verra prochainement une exposition des œuvres d'ensemble de Félix Buhot, et l'amateur américain laissera, j'en ai peur, bien peu de ces étonnants dessins, croquis et eaux-fortes revenir à leur pays d'origine. Il y a dans l'œuvre de ce fantaisiste éminent des vues de campagne normande et en particulier de Valognes qui sont des chefs-d'œuvre d'une intensité d'expression vivante, prodigieuse. J'aurais voulu que Buhot se produisît aussi dans une exposition parisienne; il y aurait certainement conquis aussitôt la célébrité à laquelle il adroit, mais ce diable d'homme semble craindre effroyablement la publicité; tout à son art, il appréhende de voir sa vie bousculée par le succès et l'assaut des marchands; — son heure viendra quoi qu'il fasse.

Guérard apporte aussi une originalité très intéressante dans tout ce qu'il grave; et, pour ce qui concerne Rops, l'artiste est si compliqué, que je ne saurais en quelques lignes donner aucune caractéristique de sa valeur; je le prendrai donc à part, quelque jour, pour lui taire rendre gorge surabondamment, h ce timoré de lumière et de succès qui rajeunit chaque jour davantage, àl'ombre de son talent.

J'invoque donc une néo-iconophilie pour l'illustration de nos amis les livres, et je suis assuré que je ne suis pas seul à être las de cette même eau-forte à taille et contre-taille, acade'miquement léchée par tousles poncifs de la pointe; c*estbien ce qui me met en opposition complète avec l'ami des livres Béraldi, lorsque je vois cet indépendant et ce progressiste partir furieusement en guerre contre l'héliogravure en creux. Ça, c'est de l'entêtement et de l'aveuglement, ô correct iconologue 1 — l'héliogravure ne déshonore pas une édition de bibliophile, si cette héliogravure est habilement faite et artistement retouchée; en somme, l'héliogravure, ce n'est que l'eau-forte interprétée directement sous les rayons solaires, et ce procédé est si puissant, si exact, si indispensable, que la plupart des estampes modernes, signées par les premiers graveurs du temps, ne sont que des héliographies dissimulées sous un petit travail final. Les héliograveurs ont mis au point les cinq sixièmes des eaux-fortes modernes, mais c'est un secret d'État qu'aucun coupable ne veut avouer. Allez donc parler du calque aux eaufortiers d'aujourd'hui; ils avoueront le p?'0cédé Lucas ou photographie sur vernis blanc; mais le calque 1... fini le calque, mort à jamais. Gaujean est le dernier à s'en servir, car cet artiste est un probe et un interprète de haute valeur.

L'héliogravure est supérieure à toutes les interprétations médiocres; elle est variée à l'infini et donne la sensation des croquis originaux au fusain, à la plume, au lavis, à la sépia ; c'est une sincère qui ne dissimule ni les défauts ni les qualités du peintre, et c'est là, à mon sentiment, son grand mérite. Lorsqu'on cessera de tirer niaisement les épreuves héliographiques sur du vilain papier pâte mangé par le chlore, et quand il sera avéré que les graveurs ne donnent au public que des héliogravures rafistolées, la lumière se fera dans le monde des bibliophiles et ailleurs, et l'on cessera de jeter des pierres dans le domaine d'une des plus remarquables découvertes de cette fin de siècle.

Pour ce qui me concerne, je ferai tous mes efforts pour prouver que l'héliogravure peut être un art élevé et non un procédé commercial, et, tout en donnant pâture à mes camarades del'eauforte et de la pointe sèche, je ne désespère pas d'arriver à convaincre tous les attardés dans la routine, et d'opérer de la cataracte le petit clan des résistants, à commencer par vous, irréconciliable et radical Béraldi.

Les œuvristes futurs feront le catalogue des

8o ZIGZAGS D'UN CURIEUX.

Héliograveurs célèbres du xx*" siècle; c'est là une conviction que je suis fier de ne partager avec aucun de mes collègues en bibliomanie ; il fait bon de se sentir seul aux avant-postes d'une idée qui doit se généraliser; en attendant, n'inquiétons pas le géant Béraldi en train d'élever pierre à pierre les pyramides des graveurs de ce siècle-ci ; bastions formidables qui exigent toute sa conviction et du haut desquels quarante siècles d'iconophiles le contempleront dans sa gloire. — Dans chacun de ses opuscules, le fin matois a réuni d'étranges et délicieux frontispices dus à la reconnaissance et au talent des meilleurs de ceux qu'il a momifiés dans son livre. De Bar, Adeline, Bracquemont. Brunet-Debaines, Buhot, Cheret, Giacomelli, Courtry, Delatre, Daumont, Guérard, Maurice Leloir lui ont fourni l'expression la plus vivante de leur manière. Les Graveurs du xix^ siècle parleront donc aux yeux non moins qu'à l'idée ; on les lira et on les feuilletera, utile dulci. A la porte du monument nos petitsfils aimeront à retrouver ces fleurs et ces fresques ; mais ce qu'ils aimeraient à ne pas chercher en vain, et ce que je somme l'auteur de vouloir bien nous donner sans délai, c'est l'icône aquafortisé du seul, du divin Henri Béraldi, Caliban I" de la catalographie, grand artificier de la Société des Amis des Livres.

Or ce portrait existe, superbement gravé par

CAUSONS GRAVURE. 8i

un élève de Gaillard ; mais Béraldi se de'robe, il coquette dans le mystère de ses cartons, il se tire avec une reserve extrême, il craint de se profaner en révélant son malicieux faciès au public.

Souscripteurs! Soyez inébranlables! ne vous laissez pas surprendre! demandez le portrait, exigez l'icône! Surtout gardez-vous de relier le fameux catalogue sans posséder les traits burinés du trop fugitif et trop modeste annotateur des estampes modernes !

LES

LES

La publication des lettres et écrits posthumes au début du XVII 1* siècle. — Les éditions de papiers inédits depuis cinquante ans. — Lord Lytton et sa femme; lettres publiées par miss Devey. — ^i'"" Caroline Commanville et la correspondance de Gustave Flaubert. — L'auteur de Salammbô et A/'"" Louise Colet. — La dépouille de nos morts sur le champ de bataille de la gloire. — Les œuvres posthumes et correspondances inédites de Baudelaire. — Les Fusées et suggestions et Mon cœur mis à nu. — Le procès des Fleurs du mal, projet d'éditions nouvelles et préfaces inédites. — Baudelaire mystificateur.

AU début du XVIII'' siècle, Joseph Addison, critique du Spectateu?', s'indignait déjà de voir livrés à la publicité des lettres et ouvrages intimes d'écrivains célèbres au lendemain de leur mort; il pensait qu'exposer les affaires privées des familles et que sacrifier les secrets des défunts à la curiosité des vivants devrait

être considéré comme une pratique licencieuse, digne de l'animadversion publique. — Pope, contemporain d'Addison, excitait également sa muse attristée contre les profanations et les mémoires littéraires de son temps : « Les chambres des malades, écrivait-il, et les cabinets des morts ont été mis à sac, afin de publier des lettres privées et de divulguer à toute la terre les plus intimes sentiments du cœur. »

Depuis tantôt deux siècles les scrupules à l'endroit des publications posthumes ne se sont point éveillés, bien au contraire ; aujourd'huiles croquemorts de lettres sont enrégimentés par légions, on les recrute principalement parmi les membres les plus proches de la famille ou parmi les amis du défunt; on se partage les papiers d'un mort en manière de succession, avec une impudeur et une indélicatesse incroyables, et l'on publie cela tout chaud, avec une préface biographique pimentée de tous les détails les moins avouables sur les sensations mystérieuses et la cryptogamie physique ou morale du maître qui n'est plus.

Les dames, qui ne dédaignent pas à cette heure de parcourir le trottoir de la réclame, se sont mises de la partie et on les voit se passer un bas bleu qu'elles fixent coquettement, en guise de jarretières, avec les mêmes faveurs qui enceinturaient leurs lettres d'amour.

Depuis cinquante ans, en avons-nous assez vu

de ces exhumations profanes qui ont mis en délire les feuilles de joie et les revues graves! — Avonsnous assez fait payer leur gloire à tous ces poètes et prosateurs célèbres trop insoucieux pour garantir leur cadavre contre les chacals littéraires qui rôdent de toute part ! — La bibliographie de ces exhumations malsaines prendrait force de dictionnaire si l'on se mettait à la dresser, car aucun de nos chefs d'école n'y a échappé; sur la tombe de chacun d'entre eux, on a versé des brouettées de documents où l'idéalité de leur mémoire demeure enfouie sous le limon de leur humanité. Il a fallu qu'on éclaboussât la blancheur de leur suaire et que l'on montrât en eux les pieds de l'âme enfouis jusqu'à la cheville dans la fange terrestre.

La revue serait longue de ces actes de vampirisme post mortem : Balzac, Lamartine, Alfred de Musset, Sainte-Beuve, Théophile Gautier, Benjamin Constant, Dickens, Henri Heine, Dumas père, George Sand, Gérard de Nerval, Mérimée, Murger, pour ne citer que les meilleurs, ont tous comparu tour à tour devant la curiosité publique, et il s'est trouvé pour chacun de ces retraités de la vie des déshabillcurs habiles, non seulement pour nous exhiber leur conformation spéciale, mais encore pour nous en expliquer le mécanisme dans tous leurs actes privés.

Hugo — le grand bonze du siècle — a été jusqu'ici un peu mieux protégé, non tant par la cou-

pôle panthéonesque que par la vigilance des exécuteurs de ses hautes œuvres. On paraît ne point gratter son sépulcre, mais soyez sûr que bien des fouisseurs et des rats de plume travaillent en secret dans les cryptes, et le souverain pontife de la grande période romantique sera traîné un jour à la voirie, à l'aurore du xx® siècle, avec sa correspondance la plus frivole et la liste de ses bonnes et mauvaises fortunes, traîtreusement tenue à jour par quelque Leporello plus ou moins authentique en quête d'une belle opération de librairie.

Il n'y a point à s'insurger contre cet état de choses, lorsque la triste besogne de calomniographe est .faite par quelque pauvre diable nécessiteux qui acquiert le mépris public moyennant un tant pour cent des éditions de son œuvre diffamatoire; mais il est permis de s'étonner et de s'alarmer à la fois, lorsqu'une publication posthume, maladroite et indiscrète est faite au nom de la famille du défunt. — Il arrive dans ces conditions, en Angleterre, un bien curieux événement littéraire qui n'est point créé pour faire tressaillir d'aise dans sa tombe le très illustre romancier sir Edward Bulwer Lytton. — Voici les faits tels que la chronique scandaleuse nous les livre *.

Page 1