I. Le Temps du ii mai
LLS PUBLICATIONS POSTHUMES. 89
Lady Lytton, née Rosina Whecicr, veuve du romancier sir Edward Bulwer Lytton et mère du diplomate anglais lord Lytton, avait laissé à sa mort, en 1882, tous ses papiers à miss Devey, son amie, avec mandat de les publier et surtout de « ne les laisser, sous aucun prétexte, tomber aux mains de la famille Lytton ». On se rappelle que miss Devey tenta, il y a deux ou trois ans, d'exécuter ce testament et fit imprimer les lettres d'Edward Bulwer Lytton à sa femme. L'ensemble de ces pièces constituait le plus écrasant des réquisitoires contre le célèbre romancier. Un jugement rendu à la requête de son fils, lord Lytton, ordonna la suppression du livre.
Miss Devey ne s'est pas tenue pour battue. Aux lettres qu'il lui est interdit de publier, elle substitue aujourd'hui un récit direct, basé sur les autres papiers restés en sa possession, et qui est le plus poignantdcs dramesconjugaux *. — Rosina Wheeler raconte elle-même comment elle fit, en 1825, la connaissance de son futur mari. C'était chez des amis communs. « Il arrivait de Paris, « tout resplendissant de vernis français; des dia- « mants brillaient sur le plastron de sa chemise « de batiste, surchargé de broderies et de den- « telles; sa chevelure, d'un blond doré, tombait
I. Life of Rosina, lady Lytton, by Louisa Devey. A Londres, chez Swan Sonnenschein.
po ZIGZAGS D'UN CURIEUX.
« en longues boucles sur ses épaules. Sa ressem- « blance avec sa mère était frappante; mais, au « rebours de ce qui arrive d'ordinaire, ses traits « étaient en quelque sorte la reproduction adou- « cie du modèle; ses manières étaient celles d'un « gentleman, — un peu trop hautaines pourtant, « au dire de son entourage. »
Rosina Wheeler paraît avoir été assez défavorablement impressionnée d'abord de l'intolérable vanité du jeune écrivain ; elle finit pourtant par s'y habituer et bientôt consentit à devenir sa femme. Cette union devait être aussi malheureuse que possible. Edward Bulwer se montra le plus dur, le plus féroce, le plus brutal des maris.
Dès le printemps de 1828, au cours de la première grossesse de sa femme, il commence de la battre « à coups de pied ». Peu à peu, il en vient à ne plus se contraindre, même en présence des domestiques. Le témoignage d'une femme de chambre constate qu'en i833 il a jeté lady Lytton à terre et l'a foulée aux pieds sur le parquet de marbre d'un hôtel italien. En i835, il la déporte avec ses deux enfants dans une maison de campagne isolée. S'il va la voir de loin en loin dans cet exil, c'est avec des camarades de plaisir, s'entretenant librement devant elle des fredaines qu'il se permet et passant des semaines entières sans s'informer de sa santé, quoiqu'elle soit alitée et crache le sang.
Un soir, il était attendu chez elle pour un dîner prié. Il ne vient pas et écrit de Londres qu'il est malade. Lady Lytton accourt, sonne à la porte de l'appartement de garçon qu'il occupe à VAlbany. C'est son mari qui vient lui ouvrir, en chemise, tandis qu'une jeune femme, sans aucun des attributs d'une garde-malade, bat précipitamment en retraite vers le fond de la chambre.
La crise aboutit à une séparation amiable. Edward Buhver, qui a cent mille francs de revenu, ne fait à sa femme qu'une misérable pension ; il lui enlève ses enfants, il la soumet à un système continu d'espionnage, dans l'espoir non dissimulé de la prendre en défaut et d'obtenir contre elle un jugement de divorce. L'espionnage ne donnant pas de résultats, on a recours h de véritables complots, à des envois de lettres anonymes, à tout ce que l'imagination des plus infâmes agents de police privée est capable d'inventer.
Cependant, la malheureuse femme, poussée à bout par ces machinations, finit par porter ses griefs devant le public. A l'occasion d'une candidature législative d'Edward Bulwer créé baronnet et devenu sir Edward Bulwer Lytton, elle vient conter ses misères, sur les hustings, aux électeurs dont il sollicite les suffrages. Aussitôt, elle est arrêtée comme folle, incarcérée dans un asile d'aliénés. Elle n'en sort qu'au bout d'un mois, pour reprendre sa vie de misère, privée de
f,2 ZIGZAGS D'UN CURIEUX.
ses enfants, abreuvée d'humiliation et d'outrages, mourant de faim ou peu s'en faut... Quel roman plus émouvant que tous ceux d'Edward Bulwer et de sa femme, — car elle en a écrit, elle aussi, qui ne sont pas sans mérite!...
Le livre de miss Devey est bien amusant à lire ; cette vertueuse Anglaise, qui n'hésite pas à entrer dans les détails les plus scabreux de la vie de son héroïne, affecte dans les détails des pudibonderies inexprimables ; c'est ainsi que, parlant d'une livrée de domestique de lord Bulvver-Lytton, elle appelle leurs culottes, des Continuations. Les précieuses n'auraient certes pas mieux trouvé.
L'Angleterre, on le voit, n'a rien à nous envier comme lessive de linge sale en public. — Après lord Byron, lord Lytton, et ce qu'il est alarmant de constater, c'est que le plus souvent il appartient aux femmes d'étaler complaisamment en pleine lumière toutes ces hontes et ces tristesses, qui restent sans contrôle, le principal intéressé ayant quitté la partie.
C'est ainsi que récemment M'"*^ Caroline Commanville, nièce de Gustave Flaubert, a publié la première série de la Correspondance^ de l'auteur
I. Correspondance de Gustave Flaubert, première série, 1830-1810. Charpentier et C'% i vol. in-i8.
LES PUBLICATIONS POSTHUMES. çj
de Madame Bovary, véritable pavé de l'ours lancé pieusement sur la mémoire du maître styliste avec une inconscience adorable. L'héritière de Flaubert a fait précéder ce recueil épistolier de souvenirs intimes très puérils et d'une insignifiance douloureuse ; on sent, à cette simple lecture, que la petite-nièce de l'écrivain de Salammbô a vécu comme une gentille souris aveugle et espiègle dans la cage du lion, dans une familiarité de cœur peut-être fort touchante, mais aussi dans l'incompréhension totale de ce génie inquiet toujours en mal de phrases. Elle nous montre une Flaubert familial dans sa popote biographique, avec plus de candeur que d'observation, et cette sorte de journal conçu dans la forme d'une petite pensionnaire ne nous révèle aucun point vraiment intéressant, soit pour l'étude psychologique, soit pour l'histoire biologique du maître.
Ah ! que nous voici loin de la magistrale préface de Maupassant, écrite, il y a deux ans, en tête des Lettres à George Sand! Maupassant percevait Flaubert autrement qu'en petit-neveu; il nous le présentait dans sa formidable inquisition du beau parfait, dans son expression d'artiste éternellement tenaillé par la structure de sa phrase; il avait vu, lui, viril observateur, son maître dans l'ampleur de son sacerdoce littéraire, ennemi du bas et du vulgaire, dans cet olympe d'élection où resplendissent tous ceux que l'obsession de leur œu-
vre a torturés et anoblis. Il ne citait de Flaubert que des pense'es lapidaires et élevées, des mots à la Chamfort, d'un incommensurable mépris pour la sottise moutonnière des bourgeois; il drapait son idole dans des plis majestueux et superbes, mais la douce M™^ de Commanville n'a fait que la risette à son bon oncle au milieu de ces petits souvenirs écrits dans cette manière benoîtement pot-au-féu que l'écrivain des Trois Contes haïssait avec une furie si pittoresque.
Sans y apporter le moindre parti pris, j'ai toujours eu à remarquer que les femmes qui consacrent leurs loisirs à s'illustrer dans la mémoire des parentages illustres n'ont jamais réussi qu'à amoindrir ceux qu'elles pensaient grandir par la piété de leurs souvenirs écrits. Prenons Diderot biographie par M"° de Vandeuil, sa fille, Balzac gentiment attifé par M""^ de Surville, sa sœur, ou Nodier raconté par la bonne M""® Menessier Nordier; il se dégage de ces lectures quelque chose d'attristant comme des minutes dressées par des notaires en jupon; on y sent ce jugement étroit des existences trop longtemps cuisinées de concert, qui donne aux petites choses une énorme importance alors que les faits intéressants disparaissent. Tel se présente Bonaparte jugé par son valet de chambre Constant — il manque Téloignement, la divination, l'enthousiasme qui s'est usé dans le train-train journalier, et puis, il
faut bien le dire, ce qui fait toujours principalement défaut, c'est l'incompréhension de la femme pour ce qu'on pourrait nommer le fakirisme intellectuel^ cette absorption d'un être dans une vocation qui le mène, dans un culte où il se cloître, dans la poursuite d'une chimère qui pousse son âme dans un continuel avatar. — L'atmosphère rétrécie de la famille étouffe un peu ce grand courant admiratif du public, et à force de contempler l'homme, on ne voit plus Tartiste; l'époux, le mari, l'oncle se montrent seuls sous leur apparence la moins curieuse.
La nièce de Flaubert a donc réuni la correspondance avunculaire avec beaucoup de soin, je veux bien le croire, mais sans grand jugement ni souci de délicatesse. Elle a livré toute nue l'existence de l'ermite du Croisset. Parmi les lettres qui composent ce premier volume, chronologiquement colligées de i83oà i85o, il en est à peine une vingtaine qui fussent réellement dignes d'être publiées et conservées aux appréciateurs du chef d'école. Les autres méritaient l'ombre et le mystère, et il faut compter parmi celles-ci les épîtres amoureuses à W^^ X..., un X trop connu et que plusieurs générations entières ont potassé et même potache^ car chacun s'est plu à désigner la célèbre dixième muse, Louise Colet, née Revoil, qui allaita dans son cœur tous les nourrissons de ses neuf sœurs.
bien vite e'garés dans les sentiers de sa double colline.
Ces cinquante à soixante lettres ne sentent point trop le roussi de la passion; elles nous révèlent un Flaubert na.ïf et Jobard que ses fervents adulateurs se seraient fort bien passés de connaître, bien qu'il demeure toujours et partout grand écrivain, trop écrivain même, car le cœur apparaît mal à travers ce cerveau si Ihtérairement congestionné. — Je citerai un fragment d'un de ces billets d'amour à celle qui sut se substituer à M"^^ de Longueville dans la tendresse stérilisée par l'âge de Victor Cousin :
« Tu crois que tu m'aimeras toujours, écrit Flaubert. Toujours, 'quelle présomption dans une bouche humaine ! — Tu as aimé déjà, n'estce pas ? comme moi, souviens-toi qu'autrefois aussi tu as dit toujours; — moi, je te rudoie, je te chagrine... n'importe, j'aime mieux inquiéter ton bonheur maintenant que de l'exagérer froidement, comme ils font tous, pour que sa perte ensuite te fasse souffrir davantage... Qui sait? tu me remercieras pjeut-etre plus tard d'avoir eu le courage de n'être pas plus tendre. — Ah ! si j'avais vécu à Paris, si tous les jours de ma vie avaient pu se passer près de toi, oui, je me laisserais aller à ce courant sans crier au secours. J'aurais
trouvé en toi pour mon cœur et ma tête un assouvissement quotidien qui ne m'eût jamais lassé. Mais séparés, destinés à nous voir rarement, c'est affreux *, quelle perspective ! et que faire pourtant Je ne conçois pas comment j'ai fait pour
te quitter — c'est bien moi cela! c'est bien dans ma pitoyable nature; tu ne m'aimerais pas. j'en mourrais; tu m'aimes et je suis à t'écrire de t'arrêter. — J'aurais voulu passer dans ta vie comme un frais ruisseau qui en eût rafraîchi les bords altérés et non comme un torrent qui la ravage ; mon souvenir aurait fait tressaillir ta chair et sourire ton cœur. — Ne me maudis jamais 1 va, je t'aurai bien aimée avant que je ne t'aime plus. Moi, je te bénirai toujours; ton image me restera tout imbibée de poésie et de tendresse comme l'était hier la nuit dans la vapeur laiteuse de son brouillard argenté. — Ce mois-ci, je t'irai voir; je te resterai un grand jour entier. Je te dois une explication franche de moi-même pour répondre à une page de ta lettre qui me fait voir les illusions que tu as sur mon compte. — Il serait lâche à moi (et la lâcheté est un vice qui me dégoûte sous quelque face qu'il se montre) de les faire durer plus longtemps.
« Le fond de ma nature est, quoi qu'on dise, le saltimbanque. J'ai eu dans mon enfance et ma jeunesse un amour effréné des planches ; j'aurais été peut-être un grand acteur, si le ciel m'avait
pS ZIGZAGS D'UN CURIEUX.
fait naître plus pauvre. Encore maintenant, ce que j'aime par-dessus tout, c'est la forme, pourvu qu'elle soit belle et rien au delà. Les femmes qui ont le cœur trop ardent et l'esprit trop exclusif ne comprennent pas cette religion de la beauté, abstraction faite du sentiment. Il leur faut toujours une cause, un but; moi, j'admire autant le clinquant que l'or. La poésie du clinquant est même supérieure, en ce qu'elle est triste. Il n'y a pour moi dans le monde que les beaux vers, les phrases bien tournées, harmonieuses, chantantes, les beaux couchers de soleil, les clairs de lune, les tableaux colorés, les marbres antiques et les têtes accentuées. Au delà, rien. J'aurais mieux aimé être Talma que Mirabeau, parce qu'il a vécu dans une sphère de beauté plus pure; — les oiseaux en cage me font autant de pitié que les peuples en esclavage. De toute la politique, il n'y a qu'une chose que je comprenne, c'est l'émeute. Fataliste comme un Turc, je crois que tout ce que nous pouvons faire pour le progrés de l'humanité ou rien, c'est absolument la même chose; — quant à ce progrès, j'ai l'entendement obtus pour les idées peu claires, tout ce qui appartient à ce langage m'assomme démesurément. Je déteste la tyrannie moderne parce qu'elle me paraît bête, faible et timide d'elle-même ; mais j'ai un culte profond pour la tyrannie antique, que je regarde comme la plus belle manifestation
LES PUBLICATIONS POSTHUMES. <,.y
de l'homme qui ait été. — Je suis avant tout l'homme de la fantaisie, du caprice, du décousu. — A quelque jour j'irai vivre loin d'ici et l'on n'entendra plus parler de moi. — Quant à ce qui d'ordinaire touche les hommes de plus près et ce qui pour moi est secondaire en fait d'amour physique, je l'ai toujours séparé de l'autre... tu es bien la seule femme que j'aie aimée ; tu es la seule à qui j'aie osé vouloir plaire et peut-être la seule à qui j'aie plus... Merci, merci. »
C'est une véritable profession de foi, on le voit, beaucoup plus autopsychologique qu'amoureuse; dans ces nombreuses lettres à l'auteur des Chants des vaincuSy Flaubert apporte plus de rhétorique que de tendresse et d'émotion; il règne une grande sécheresse dans ce bouquet d'épîtres plus superbement écrites qu'ingénieusement sincères. M"»" Colet avait alors trente-six ans, lorsque le maître de VÉducation sentimentale remarqua l'azur de son bas; lui ne comptait que vingt-cinq printemps, l'âge où l'on se permet le plus aisément les femmes mûres. Elle, incendiée et inassouvie, ayant déjà desséché, presque carbonisé toute une académie de poètes romantiques; lui grisé moralement, étourdi par cette passion, caressé dans sa vanité littéraire (que cette nymphe sur le retour éventait avec les barbes de sa plume), se gargarisait l'esprit de métaphores amoureuses. Rien de plus. Tous deux étaient, au fond, dupes
BrailOTHECA
loo ZIGZAGS D'UN CURIEUX.
de leurs sensations et encabotinés dans la redondance des phrases, amusés par l'ampleur de leur jeu.
La lettre cite'e plus haut, la plus curieuse de la se'rie, donne le la de cette symphonie assez peu pastorale; les autres, entremêle'es de dissertations philosophiques et sociales, ne révèlent guère chez Flaubert qu'un fils respectueux et reconnaissant, craignant d'éveiller les moindres susceptibilités dans l'esprit ou le cœur de sa mère vénérée; et c'est là assurément la note dominante qui nous ferait excuser cette publication posthume, si, d'autre part, on ne nous avait servi les petites lettres enfantines de Flaubert à dater de sa neuvième année, en poussant le scrupule, par comble de fétichisme, jusqu'à conserver l'orthographe inhabile du bambin écolier es lettres.
Au résumé, ce recueil est une profanation faite à la mémoire hautaine du grand contempteur des bourgeois. Il livre ce méprisant à cette foule dont les interprétations et l'infinie sottise l'écœuraient si fort ; il étale crûment toutes ses pensées secrètes, ses fantaisies d'une heure, ses boutades ad hominem et non ad homines, il ne laisse rien de caché de cette vie en dedans où il ne permettait pas qu'on laissât infiltrer les curiosités du
LES PUBLICATIONS POSTHUMES. loi
dehors ; il est impie à mon sens, à ce point qu'il a profondément afflige' les amis de la dernière heure, dont quelques-uns, dans leurs Mémoires contemporains, s'étaient piqués, d'une honnêteté très délicate en ne dévoilant point les suggestions, les excentricités, les anomalies mêmes de l'existence du solitaire du Croisset.
Il y a quelques années, il n'y eut qu'une voix pour excommunier M. Maxime Du Camp qui, dans ses Souvenirs littéraires, se laissait aller sans raison à parler à tout instant de la maladie nerveuse chronique du pauvre Flaubert. Depuis lors, nous avons fait du chemin ; M"'<^ de Commanville, par son révélantisme inconcevable, a sonné la curée de son oncle; car, sur ce point où la petite-nièce n'a pas eu de pudeur légitime, qui donc sera susceptible d'en montrer désormais, avec le prurit actuel de commérages qui pousse chacun à ouvrir toutes grandes les fenêtres de son voisin, à la méthode russe, lorsqu'il y a un mort dans la maison?
Nous écrivons trop, c'est là l'éternelle antienne, et nous sommes à l'excès conservateurs de nos écrits et de ceux d'autrui. Avec nos mœurs de collections, de documents, d'isographie, nous rendons, il est vrai, parfois de grands services à l'histoire littéraire; mais bien souvent aussi nous nuisons terriblement à ceux que nous pensons servir. — Un homme disparaît-il, nous recueillons
la poussière de sa vie, même lorsque cette poussière se transforme en boue ; nous ramassons tout ce qu'il laisse pour en faire une pâtée destinée à l'avidité du public, et plus il y a matière à scandale, plus il semble que nous nous réjouissions des attroupements et du gros débit de la chose. — Nous fouillons nos morts et nos blessés sur ce champ de bataille de la gloire, et nous affichons la liste des objets trouvés : lettres d'amour, correspondance de famille, trousseaux de clefs des portes condamnées, choses féminines, journaux intimes, projetsetébauches,rêvesà demi formulés, tout cela au grand profit des receleurs-éditeurs et à l'ineffable démoralisation du lecteur.
Depuis vingt ans surtout, c'est un pillage organisé, toléré, approuvé, applaudi ; on le prépare même du vivant de ceux dont on convoite l'héritage paperassier; on se dit dansun certain monde : « ... Quand Un Tel sera mort, j'ai des notes de lui et sur lui, je ne vous dis que cela!... » Et chacun attend son petit cadavre pour voir ce qu'il y avait dedans et inquisitionner son passé. Mais que sert de protester? C'est le cas de dire avec Voltaire : « Les lettres humaines ne font que devenir chaque jour de plus en plus inhumaines, m
Les Œuvres posthumes et Correspondances iné-
dites de Baudelaire^, qui viennent d'être mises au jour, sont d'un intérêt bien autre que la Correspondance de Flaubert^ et ce gros ouvrage essentiellement littéraire et personnel, exclusivement composé de notes et pièces ayant trait aux ouvrages et à la vie intellectuelle du traducteur d'Edgar Poe, serait bien fait pour me rendre moins pessimiste sur l'agiotage des choses écrites de ce temps.
Ici Baudelaire apparaît seul, grandiose, admirable, tout enfiévré par sa religion de lettré et par le satanisme de ses visions; il passe d'un bout à l'autre de ce livre, grandi à nos yeux par ses souffrances, ses hantises et la sublimité de son idéal. Tout entier livré à la culture de son hystérie morale, l'auteur des Fleurs du mal, face à face avec soi-même, se sonde, s'analyse, se cherche, se confesse, s'excite ou s'humilie avec une ardeur et une foi de véritable apôtre crucifié.
Les principaux manuscrits de Baudelaire, qui forment ce volume, furent acquis par le publicateur, M. Eugène Crepet, en janvier 1878, à la vente après décès du libraire Poulet-Malassis, qui, en sa triple qualité d'ami, d'éditeur et de créancier du poète, s'était fait donner par lui ou, lui
I. Œtivres posthumes de Charles Baudelaire, avec une étude biographique d'Eugène Crepet. Un vol. in-S®, 1887, maison Quantin.
mort, par M"^° V^ Aupick, sa mère, la plupart de ses manuscrits littéraires.
J'ai publié moi-même, à différentes reprises, il y a cinq ou six ans, tant au Figaro que dans un recueil^, plusieurs fragments importants de ces pièces inédites, dont j'avais pu prendre copie chez Poulet-Malassis. — Ce n'était là qu'une école buissonnière de curieux à travers cette riche moisson d'œuvres posthumes que M. Crepet publie enfin, après de longues et très consciencieuses recherches chez tous les amis de Baudelaire et chez les collectionneurs les mieux documentés. — Cet ouvrage est donc définitif, et l'éditeur de ce recueil a si soigneusement donné son temps à la réunion et à l'annotation de toutes ces épaves précieuses, qu'il laissera peu de chose à glaner à ceux qui seraient tentés de baudelairiser après lui. •
Après une étude biographique très étendue et honnêtement conduite, M. Crepet nous donne plusieurs projets de préface pour la seconde édition des Fleurs du mal (déjà publiées dans le Livre en 1882); puis vient une étude sur Baudelaire dramaturge, avec les scénarios de deux pièces de théâtre qui devaient s'intituler : le Marquis du i^' hou^ards et la Fin de don Juan. Divers projets et plans de romans et de nouvelles sont reproduits in extenso, ainsi que les fragments d'un