‹ Les zigzags d'un curieuxChapitre 22 sur 36 · LES A M AT LU US D ' A U TO G K A P H K S · texte numérisé non relu

LES A M AT LU US D ' A U TO G K A P H K S

courant, la beauté du caractère sur ce superbe vergé in-4", la pureté de tirage des zincs, cachets et clichés isographiques, tout a concouru, dans la mise en œuvre de cet ouvrage, à créer un véritable chef-d'œuvre de conception, d'ingéniosité et de typographie, et je ne crois point m'avancer en disant qu'il demeurera longtemps comme le vrai prototype des isographies futures. — Se trouverat-il jamais cependant un autre Bovet qui consente à dépenser le capital de cinq mille livres de rente, pour établir un monument analogue si utile à l'intérêt des lettres et de l'histoire? Je ne pense point.

Je voudrais pouvoir analyser ce livre géant page à page, mais la plus sommaire étude m'entraînerait très loin, très loin vers les confins de la grosse brochure. Il ne m'est permis que de juger l'ensemble sous peine de sombrer dans l'opuscule. M. Philippe Godet, un érudit et un délicat poète neufchatellois, s'est essayé à mesurer les seules proportions du colosse et aussitôt il a vu naître un petit livre qui s'est enflé graduellement dans des épaisseurs très justifiées^.

Cependant M. Philippe Godet ne s'est pas amusé aux bagatelles de l'autographe, il n'a passé

I. Scripta manent. — Causeries à propos de la collection d'autographes de M. Alfred Bovet, par Philippe Godet. Neufchâtel, Attinger frères, imprimeurs, 1887. In-S» carré de 120 pages, lire à 100 exemplaires non mis dans le commerce.

qu'une revue hâtive de la collection Bovet, et il s'est montré aussi sobre et concis que possible, ayant à regarder cinq siècles d'histoire à vol d'oiseau. Je renvoie les curieux, sinon au catalogue Bovet, du moins, si les proportions de ce formidable monument et le prix d'entrée les intimident, au petit livre-guide de M. Godet, le Joanne de ce royaume de l'autographe. — Avec ce vade-meciim, ils pourront se former une idée des richesses de ce domaine où les hommes célèbres se survivrontglorieusement à eux-mêmes^ grâce aux moindres lignes tracées de leur main aux heures d'affection, d'inquiétude ou déplaisir, selon l'expression fugitive du moment.

Je le disais bien et je le répète, la collection Bovet est le Panthéon le plus peuplé, le plus sonore et le plus ingénieusement construit que l'on ait encore élevé, par la Bibliopée, aux immortels de l'univers.

Les amateurs d'autographes sont légion aujourd'hui en France et à l'étranger, et tous ceux que cette passion a envoûtés peuvent être considérés comme incurables. L'autographe ne lâche pas ses heureuses victimes, car il se dégage de tous ces papiers remués par les fervents amoureux du document historique comme un vague spiritisme qui met en communion de pensée les vivants et

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les morts. ~ M. Bovet, dont je parlais à l'instant, après avoir créé cette immense collection encyclopédique sur la splendeur de laquelle on verra longtemps briller son nom, pouvait penser à se reposer en cultivant ses roses ou ses dahlias ; mais il était écrit qu'il mourrait dans la peau d'un actif autographomane. Sa collection à peine vendue, il s'est remis à constituer une histoire de la musique par les musiciens, et, depuis quatre ou cinq années déjà, il est reparti en voyage au pays des orchestrants avec une ardeur 'diatonique, chromatique et enharmonique, grâce à laquelle nous verrons un jour paraître un nouveau catalogue enchanteur de tous les disciples de la muse Euterpe. — Un supplément à Fétis.

Les autographophiles sont d'autant plus fidèles à leur passion qu'elle ne les a pas frappés par coup de foudre, mais qu'elle s'est insinuée lentement en eux par une infiltration constante et longtemps inaperçue. La plupart d'entre eux vous diront qu'ils ne songeaient point à établir une collection sérieuse dès le début; ils réunissaient des lettres d'auteurs connus comme les collégiens font des timbres-poste, par curiosité et plaisir intellectuel; des amis leur fournissaient des doubles, ils achetaient deci delà une piècechez Eugène ou Etienne Charavay, ou bien un dossier chez A. Voisin, avec lequel les relations sont si aimables; mais ils n'avaient point de préten-

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tions dans leurs recherches. Un jour, en classant leur butin, ils se sont découverts plus riches qu'ils ne l'auraient pensé et la tarentule leur est venue.

C'est alors que, résolus au grand œuvre comme les alchimistes d'antan, ils se sont plu à dévorer les catalogues de vente, ces catalogues si étranges dans lesquels on sent la difficulté qu'éprouvent les rédacteurs à caractériser la célébrité. Ils ont parcouru ces longues listes où \q grand musicien, l'auteur distingué, la fameuse danseuse, le romancier en renom, le savant jurisconsulte, Véminent agronome, le poète délicat, Vérudit bibliophile, le médecin éclairé, la femme de lettres célèbre, le publiciste autorisé se coudoient et défilent, étiquetés comme dans un musée Tussaud des gloijes défuntes et contemporaines.

Ils ont acheté, acheté, acheté, en spécialisant leurs recherches sur tels ou tels personnages, et, le temps aidant, ils ont constitué une collection unique dont ils vivent, car elle a apporté dans leur existence, naguère monotone, toutes les agitations des saines convoitises, tous les petits bonheurs de la classification, tputes les joies réelles du document inédit, exprimant des sentiments mis au jour pour d'autres qu'eux-mêmes, mais qu'ils sont charmés de partager et dont ils finissent par se croire les plus sûrs confidents, à force d'intimité factice avec ces glorieux disparus.

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Il est à remarquer que ce sont les amateurs formant des collections spéciales qui contribuent le plus à l'augmentation du prix des autographes, parce que, lorsqu'ils en trouvent qui entrent dans leur spécialité, ils enchérissent souvent pour se compléter au delà du prix jusque-là établi. Et ces prix se maintiennent ensuite, parce qu'on en tient note et qu'on les cite aux ventes postérieures.

Le baron de Trémont, qui a fait cette dernière observation, remarque également que c'est un grand avantage d'être jeune lorsqu'on commence une collection d'autographes : on a le temps d'attendre les bonnes occasions, dit-il avec justesse, et l'on peut différer ses achats. Plus tard, on est pressé de jouir, car les années sont limitées, et si l'on tient à avoir certaines pièces qui ne se présentent souvent qu'à de longs intervalles, il ne faut pas les laisser échapper. Un de nos principaux collectionneurs se rendit adjudicataire d'une lettre autographe du général vendéen Charette, fort rare, en disant : « Il y a vingt-cinq ans que je l'attends. »

Les prix assignés aux autographes nous donnent une suprême consolation en nous permettant de constater que l'élévation des enchères est toujours proportionnelle à la valeur réelle du personnage et non à sa réputation. — Le succès public n'influe guère sur les transactions conrimerciales des pièces manuscrites, etce m'estune joie véritable desuivre

les dernières ventesetd'y observerque tous les tripoteurs politiques, tous lesperturbateursdelatranquillité de la rue, les orateurs, les romanciers vantés, bien que sans fonds, les décadents de tous les âges, les déliquescents de toutes les époques ne trouvent pas acquéreurs, même au-dessous du franc. — L'amateur d'autographes rend des verdicts plus purs que ceux des conseillers à la Cour de Paris ettje pense que les pioupious d'Auvergne ne trouveraient pas de quoi alimenter leur marmite s'il leur fallait vendre dans ce but les épîtres fades du « brav' général » livrées à la détrempe populaire.

Une lettre de Hugo se vendra toujours aussi chère qu'une épître de Bonaparte et plus qu'un décret autographe de Louis-Philippe, — et c'est justice.

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