D'AUTOGRAPHES
Le Livre et l'Autographe. — M. Feuillet de Couches et ses Causeries d'un Curieux. — Parallèle du Bibliophile et de l'Amateur d'Autographes. — Les chercheurs d'Autographes dans l'ancienne Rome. — Histoire des Autographophiles français. — Les livres illustrés de Lettres autographes. — La Graphologie et les graphologues. — Bibliographie de l'Amateur d'Autographes. — La Chanson du marchand de manuscrits. — La collection et le catalogue Alfred Bovet. — Les à propos de M. Philippe Godet sur le Catalogue Bovet. — Considérations générales sur les autographes.
QUEL est le bibliophile qui n'ait e'té mordu plus ou moins profondément par la passion des autographes! — S'il en existait un seul, je le renierais, car il témoignerait d'une incuriosité littéraire et physiologique tellement méprisable, que l'amour des livres ne serait plus chez lui qu'un pauvre paradoxe de
vanité baguenaudière et sotte, une superficielle manie d'être neutre, une métriopathie indigne de l'analyse des psychologues. — L'autographe 1 mais c'est le complément du livre, c'est parfois sa paraphrase et presque toujours la pierre de touche de l'esprit et du caractère de l'écrivain; c'est le contrôle du passé, c'est la lumière de l'histoire, c'est l'expression la plus spirituellement vivante qui reste des choses mortes.
L'ouvrage imprimé expose l'auteur en représentation; il le pare, il le drape, il le farde, il le grandit derrière les feux de la rampe; il nous montre l'homme paradant avec l'orgueil et les hypocrisies sociales; il ne nous livre de lui que ce qu'il veut bien volontiers montrer de ses coquetteries morales et de ses sensations maniérées; mais le document autographe est plus révélateur : il apporte avec soi l'éclat et la crudité du jour réel; il divulgue les sentiments jaillissant de l'émotion subite, les abandons intimes, les pathologies intellectuelles; il se présente palpitant encore dans les soubresauts de la plume, dans la forme des lettres, dans la construction et la ponctuation de la phrase, qui trahissent parfois l'enthousiasme, le trouble, la nervosité ou la passion de l'épistolier.
« Les seuls documents vraiment irrécusables, — écrivait l'auteur des Causeries d'un Curieux, — ce sont les monuments de première main, les révélations des pièces originales, les lettres intimes.
Ce sont proprement les pièces justificatives Jes annales des peuples. Les lettres autographes appartiennent à cette partie toute morale de l'histoire, entièrement distincte du simple récit des faits, mais qui doit y rester inséparablement attachée. C'est la vérité, sinon constamment la plus sûre, du moins la plus probable; j'entends ces lettres écrites au courant de la plume, lettres tamilières où l'homme s'échappe en confidences intimes, soit au milieu des affaires publiques, dans la chaleur même de l'action, soit à ces heures d'abandon disputées aux devoirs publics et aux distractions du monde, et non ces épîtres étudiées après coup, ces documents rédigés à loisir pour les besoins de causes à gagner ou à venger. ^Ainsi, tels personnages, que le prestige de la naissance, de la célébrité ou de traditions acceptées sans critique ne laissait apercevoir ailleurs que sous l'apparence du grand costume et sous le mensonge d'un visage d'emprunt, se dépouillent devant vous dans leurs lettres; vous les voyez peints à nu et par eux-mêmes, et vous causez avec eux de plain-pied comme avec vos pairs. — Dans l'histoire, on dédaigne trop l'étude de l'homme intime; c'est cependant par l'homme que se fait l'histoire. On dédaigne les petites passions; d'elles cependant viennent de grands résultats; on fera fi des lettres, quand parfois un simple billet en dira plus qu'un gros livre. Les
correspondances, même d'un individu obscur et ignoré, pourvu qu'elles soient authentiques, jet- ~ tent du jour sur un fait d'histoire ou fournissent des détails précieux de mœurs : tant a de prix un peu de vérité. »
M. Feuillet de Conches, qui fut certes un bibliophile de premier ordre et d'une rare originalité, n'aurait point laissé ces Catise?'ies d'un Curieux^ ouvrage impérissable aux yeux des érudits, si la douce manie de l'autographe ne lui était venue d'assez bonne heure pour lui permettre de réunir l'admirable série de pièces historiques, qui, son bon sens critique aidant, lui ont fait édifier les quatre volumes que nous aimons tous à lire et à consulter à tout propos.
La passion des livres peut sommeiller et s'éteindre par lassitude ou encombrement du logis, le goût de l'autographe est indestructible. Le bibliophile peut montrer de la froideur et de la passivité même devant les rayons de ses livres alignés dans un ordre qui, à ses yeux, doit demeurer immuable; Tautographomane, lui, reste sans trêve sur le qui-vive, dans une activité fébrile, éperonnant ses désirs en épinglant ses desiderata toujours inassouvis. — Celui-là, vis-à-vis d'une armoire bondée d'auteurs maroquinés et armoriés, peut à la rigueur mettre la clef sous la porte et dire : « Mon siège est fait, mes classiques ou mes romantiques originaux sont au complet »; celui-ci.
au contraire, vivra toujours en amorce dans le provisoire, dans l'cternelle perspective du nouveau à trouver. De même que l'existence de l'iconophile, sa vie devient furieusement affairée; il classe, il classe, il classe sans cesse; il coordonne ses pièces, les relit, les annote, les enchemisc. les catalogue; ici les littérateurs, là les poètes, puis les généraux et chefs d'armée, les orateurs, les gens de robe, les politiciens, les rois, les princes, les grandes amoureuses, tout un monde vivant dans ces dossiers!
Mieux que le biblfophile érudit, qui, quoique fier de ses connaissances, doit songer que d'autres sont aussi bien nourris que lui du suc des bons auteurs, le collectionneur d'autographes se sent au fait des choses originales, des confidences, des notes intimes des plus grands esprits, et il se grise in petto de connaître seul ce que tout le monde ignore, et d'avoir les mains pleines de vérités, qu'il lui est permis de rendre publiques. à l'heure où sa fantaisie lui donnera le désir de la notoriété.
Il est rare que l'amateur d'autographes ne soit pas doublé d'un bibliophile, car le livre imprimé interprète aussi souvent la pièce manuscrite que l'autographe éclaire le livre d'une révélation nouvelle et de faits qui en corroborent ou en dénaturent la vérité admise. Il est plus fréquent — il faut bien le dire — de voir le bibliophile dédaigner
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l'autographe; j'entends parler du bibliophile traditionnaire et spéculateur, de l'ami des livres en belle condition^ seuls reliure aux armes, avec grandes marges et témoins. Car le bibliophile actif et moderne, qui se fait une bibliothèque plutôt qu'il ne se la forme par échange de banknotes, celui-ci aimera sûrement l'autographe, le recherchera, en ornera ses livres -en tête et en queue, leur donnant ainsi une véritable valeuroriginale qui restera toujours à l'honneur de son goût de lettré, de son intelligence de chercheur et de délicat.
Bien que Peignot, dans ses Recherches sur les Autographes, ne fasse remonter le goût des pièces manuscrites qu'au xviii^ siècle, il demeure assuré que cette passion pour les écrits personnels des littérateurs a existé de toute antiquité.
Martial, dans une de ses épigrammes, montre quel prix les bibliophiles de l'ancienne Rome attachaient aux corrections et addenda d'auteur.
« Vous voulez, dit-il à son ami Pudens, que je corrige pour vous mes livres de ma propre main; c'est m'estimer et m'aimer trop, en vérité, que de vouloir ainsi posséder l'original de mes sottises. »
Suétone (ch. lxxxvh) écrit d'autre part : « Les
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autographœ d'Auguste montrent que dans les discours familiers il se servait de plusieurs locutions singulières... J'ai aussi remarqué que dans ses manuscrits il ne divisait pas les mots, et qu'au lieu de rejeter à la ligne suivante les lettres excédantes d'un vers, il les mettait sous les dernières de cette ligne, en les entourant d'un trait. »
C'est encore Suétone qui nous dira, parlant de Néron : « J'ai eu entre les mains des tablettes où se trouvaient des vers de lui, fort connus et entièrement de son écriture; on voyait bien qu'ils n'étaient ni copiés ni écrits sous la dictée d'un autre, mais qu'ils étaient le fruit de sa pensée, tant il y avait de corrections et de ratures. » — Ces deux citations suffiront à nous prouver que les Romains tenaient en haute estime les écrits originaux de leurs grands hommes et qu'ils étaient non moins chercheurs, annotateurs, amis des textes et des variantes que nous le sommes aujourd'hui.
Parmi les collectionneurs de l'ancienne Rome, les autographologues citent les noms du poète Pomponius-Secundus, mentionné par Pline l'Ancien; celui du consul Mucianus et du sophiste Libanius — trois Romains qui, grâce à leurs tablettes précieuses, voient leurs noms gravés sur le livre d'or des amateurs d'autographes.
M. Etienne Charavay, dans la très intéressante et érudite notice qu'il a écrite pour le catalogue .de M. Alfred Bovet, dont je parlerai plus loin,
résume mieux que personne l'histoire des collections d'autographes depuis le moyen âge jusqu'à nos jours. Après avoir passé légèrement en revue le goût dominant des manuscrits au xiv* siècle et celui de VAlbum amicorum, deux siècles plus tard, en Allemagne et dans les Pays-Bas, le savant et disert paléographe nous donne un aperçu curieux de l'histoire qui serait à faire de toutes les collections d'autographes depuis la Renaissance jusqu'à l'heure présente.
« C'est à Philippe de Béthune, frère de Sully, .et à son fils Hippolyte, écrit-il, que revient l'honneur d'avoir constitué la première collection d'autographes proprement dite. A l'aide de leurs archives de famille et de celles des maisons de Nevers et de Montmorency, ils formèrent, au commencement du xvn^ siècle, une collection de lettres originales de personnages illustres, classés par règnes, qui comprend sept cent cinquante volumes, et qui est un des ornements de notre Bibliothèque nationale.
« Après eux, Antoine Loménie de Brienne, les Du Puy, Fabri de Peiresc, les Godefroy, Baluze, André Du Chesne, joignirent l'autographe aux livres et aux curiosités de leurs cabinets ; mais leur maître à tous fut Roger de Gaignières. Ce gentilhomme, né en 1644, consacra son temps et sa fortune à réunir toutes sortes de curiosités, avec l'aide de son valet de chambre, Barthélémy
Rémi, qui devint son bibliothécaire. Il rechercha avec ardeur les autographes et eut la bonne fortune de sauver de la destruction les papiers de Jean Bourré, le secrétaire de Louis XI, les correspondances de Roger de Bellegardc, et nombre de parchemins dont la Chambre des comptes s'était débarrassée inconsidérément. Il réunit ainsi plus de vingt-cinq mille pièces, tant en originaux qu'en copies. Il eut l'heureuse inspiration de faire don de son cabinet à Louis XIV, le 29 février 171 1. Grâce à cette générosité, le fonds Gaigniéres est actuellement un des plus importants de notre Bibliothèque nationale et une des sources les plus précieuses pour les historiens. — Gaigniéres mourut le 27 mars 1715, et son nom, qui est justement cher aux érudits,nc doit pas l'être moins aux amateurs d'autographes. — Au xviii*' siècle, poursuit M. Etienne Charavay, le président Bouhier, les d'Hozier, les Clairambault furent des chercheurs d'autographes; la bibliophilie devint à la mode. En France, à la fin du xviii" siècle et au commencement du xix% nous trouvons, parmi les amateurs d'autographes, l'oratorien Adry, Térudit écrivain Charles Pougens, le marquis Germain Garnier, Dom Brial Auguis, le bibliographe Barbier, l'académicien Auger, les libraires Crapelet et de Bure, le numismate Mionnet; le plus hardi chercheur de cette époque fut Villenave, auquel on doit la découverte et la
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conservation de milliers de documents. Parmi ses e'mules et ses successeurs, il faut citer le dramaturge Guilbert de Pixérécourt, les bibliographes Renouard et Brunet, Joseph Tastu, Bérard, le rédacteur de la charte de i83o, Gallois, Soleinne, le marquis de Chalabre, Labouisse- Rochefort,la marquise de Dolomieu, la comtesse de Castellane, Lalande, Montmerqué, de l'Académie des inscriptions, le baron Feuillet de Conches, le célèbre compositeur Cherubini, le comte d'Auterive, l'abbé Lacoste, le marquis de Fiers, le philosophe Victor Cousin, le célèbre critique Sainte-Beuve, le libraire Dentu, etc., etc. »
M. Etienne Gharavay, en citant ces très importants collectionneurs, ne remarque pas que les amateurs d'autographes ont décuplé depuis la Révolution et que le nombre des ventes de pièces originales manuscrites a si prodigieusement augmenté, que l'on peut compter aujourd'hui autant de ventes en un mois qu'il y en avait en une seule année vers 1840 ou i85o.
Les amateurs d'autographes se sont multipliés avec surabondance depuis cinquante ans, chacun suivant sa voie, taquinant sa marotte ou enfourchant son dada; le signe distinctif du siècle étant la spécialisation de tout collectionneur, les curieux d'épîtres ou de pièces littéraires se sont tous cantonnés dans un genre dont ils ne sortent point. Tel amateur recherchera les musiciens, tel autre
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les acteurs et actrices, celui-ci donnera ses soins aux poètes de la Renaissance, celui-là ne verra, ne comprendra que les académiciens; les plus avisés accumuleront les auteurs modernes, hypothéquant l'avenir et antidatant la postérité; les puristes resteront en arrêt sur Bossuet, Pascal, La Bruyère ou Corneille; les moliéristes aux aguets tâcheront de surprendre ce fameux autographe indéniable et impeccable du maître, qui, jusqu'ici, échappe à leurs investigations; les modérés enfin, partagés entre leur goût pour le livre et le document direct, s'efforceront de munir chaque ouvrage estimable de leur bibliothèque d'une belle page manuscrite de l'auteur, se rapportant autant que possible au sujet traité.
Il est curieux de constater que c'est au bibliophile Guilbert de Pixérécourt que l'on doit l'introduction en France de cette ingénieuse illustration des livres par lettres d'auteur.
« Les autographes, dit ce célèbre dramaturge, dans la préface de son Catalogue (1841), n'étaient pas réunis en collection il y a quarahte ans; on rencontrait quelquefois, dans les ventes de livres, un ou deux volumes dans lesquels le propriétaire avait rassemblé pêle-mêle une centaine de lettres plus ou moins curieuses et fort étonnées, le plus souvent, de se trouver ensemble; c'est à la vente de l'abbé de Tersan (i8o5) que j'ai vu pour la première fois un casier assez étendu rempli de
cartons qui contenaient des lettres autographes... C'est aussi dès cette e'poque, ajoute l'auteur de Cœlina ou VEnfant du mystère, que j'ai conçu la pensée d'ajouter des lettres autographes à mes livres. »
Le bon Pixérécourt a fait école, et j'ose bien espérer que cette biblio-aiitographomanie se développera chez nous chaque jour davantage. — L'avouerai-je? un beau livre bardé d'autographes, interfolié de lettres, muni d'annotations d'auteur ou d'éditeur littéraire, m'est plus sensible, sous une enveloppe ordinaire, que les plus tapageuses éditions vêtues par Trautz et enrichies à l'intérieur de cent états de gravures et vignettes avant toute lettre, en première morsure et le reste... — Le but d'un bibliophile de goût affiné est de distinguer ses propres volumes, de leur créer une physionomie originale, d'y faire revivre l'auteur et l'esprit de l'auteur autant que possible, et, à cet effet, de se mettre en quête de toutes les pièces qui peuvent contribuer à faire de tel ou tel ouvrage un véritable reliquaire. — Je troquerais volontiers, pour ma part, contre une action de la Banque de France, au cours de 1 880, un exemplaire de la Légende des siècles^ édition d'origine, avec nombreuses pièces manuscrites de Victor Hugo ajoutées, dessins à la plume du maître en guise de gardes, critiques autographes de Sainte-Beuve ajoutées, lettres de Gautier et de Balzac y rela-
tives; le tout habillé d'une façon spéciale avec un fragment de l'habit d'académicien que porta Hugo à sa réception, et dont les palmes vertes me seraient plus précieuses que les entrelacs d'or du plus fameux relieur. — Qu'on ne me dise pas qu'un tel exemplaire ail été impossible à établir il y a quelque dix ans; il était, au contraire, réalisable et au delà, aussi réalisable que le serait pour nous aujourd'hui de vêtir la Terre^ de M. Zola, en peau de truie de Médan, ce maroquin symboliquement naturaliste.
Le bibliophile qui saurait à propos autographier tous ses livres formerait la bibliothèque la plus originale et la plus utile; j'en sais trop peu qui se livrent à cette intelligente recherche et je ne me souviens pas depuis dix ans avoir vu plus de deux ou trois ventes dont tous les ouvrages fuss ent munis de lettres d'auteur. — On y viendra en masse, et, croyez-moi, la lettre est préférable aux fumés, aux cartons et aux états de gravures. Elle est sensible aux yeux, à la mémoire, à l'imagination; elle parle au cœur et à l'entendement, car, comme le pensait si judicieusement le baron de Trémont, elle est à la fois une émanation de l'esprit par la pensée et du corps par la main qui en a tracé l'expression. Elle agit surtout sur notre imagination en faisant revivre à nos yeux son auteur dans les plus intimes détails de sa vie intellectuelle.
L'autographe revient de droit au livre comme
l'esquisse au tableau, comme l'exilé à sa patrie, comme l'oiseau à son nid; le devoir du bibliophile est d'établir autant que possible le parallèle direct entre l'œuvre définitive, sous l'aspect matriciel de la lettre imprimée, et l'œuvre de première sensation et de premier jet qui surprend Fauteur à nu avant qu'il ait eu le temps de vêtir et de peigner ses phrases.
Puis, ne l'oublions pas, la graphologie est là, science encore dans son berceau, mais qui voit venir à elle de tous les points du globe les mages de la déduction logique, adeptes innombrables qui accumulent les preuves par une argumentation serrée et par une vérité subtile qui, chaque jour, se fait plus éclatante. La graphologie qui, au siècle prochain, comptera autant de fervents que de citoyens éclairés, car, quoi qu'on en puisse dire, elle révélera l'absolue psychologie qui apparaît tout enclose dans l'écriture humaine.
La Bibliographie des ouvrages indispensables à la bibliothèque d'un amateur d'autographes peut se résumer ainsi que suit, tant pour la partie critique que pour la partie analytique; je ne parle que des principaux ouvrages français:
1° Recherches histoî'iques et bibliographiques
LES AMATEURS DMUTOGRAPHES. i(,<}
sur les autographes et Vautographie, par Gabriel Peignot. Dijon, iS36; in-8*', 90 pages.
2** Manuel de l'Amateur d'autof^raphes, par P. Jules Fontaine. Paris, 188G; in-S^, 302 pages. Ce recueil avait e'te' précédé, en 1834, d'un petit opuscule tiré à 100 exemplaires intitulé: Des collections d'autographes et de l'utilité qu'on en peut retirer (28 p.).
3** Bulletin de V autographophile^ par Jules Fontaine, in-80, 5 numéros de i836 à i838.
40 Dictionnaire des pièces autographes volées aux bibliothèques publiques de la France, précédé d'observations sur le commerce des autographes, par Ludovic Lalanne et Henri Bordier. Paris, Panckoucke, i855;in-8o de 3i5 pages.
50 Les Autographes en France et à l'étranger, portraits^ caractères, anecdotes, curiosités, par M. de Lescure. Paris, Jules Gay, i865 ; in-8<* de xii-344 pages.
A cette nomenclature sans commentaires, il convient d'ajouter les périodiques tels que l'Amateur d'autographes depuis sa fondation ; le Cabinet de l'amateur d'Eugène Piot ; les Isographies diverses faites à l'exemple de la publication de Bérard en 1828; les nombreux recueils grapholo-
giques, fixant l'art de juger les hommes d'après leur e'criture ; l'Autographe de Villemessant publié en 1864 avec un si grand succès, enfin les catalogues Donnadieu, Dawson-Turner, Boilly, A. Sensier, Benjamin Fillon, Alfred Morrison, de Londres, et Alfred Bovet, qui renferment d'innombrables fac-similés et constituent de véritables isographies qui sont de première utilité pour la vérification de l'authenticité des écritures.
Ce ne sont donc pas les documents qui manquent aux amateurs d'autographes en herbe et en gerbe; ils peuvent aller aux sources, elles sont abondantes et claires. On ne saurait croire l'intérêt qu'il y a, même pour un bibliophile modéré, à se plonger dans Vautographiana; on y rencontre partout des surprises charmantes, des souvenirs chers à l'esprit, des notes singulières, des curiosités qui s'étendent sur toutes les branches de l'histoire et de l'art.
L'ouvrage de M. de Lescure, qui affecte l'allure physiologique et anecdotique, m'a tout particulièrement charmé ; ce voyage au pays des autographes est fait par un curieux alerte et bon compagnon de route ; il cause, il rit, il chante même, et j'ai plaisir à reproduire en partie la chanson du Marchand d'autographes, qui est une circulaire aux amateurs, sur le vieil air : Vive la lithographie!
LES AMATEURS D'AUTOGRAPHES. j-ji
Voici cette malicieuse c/mnson du Marchand :
Messieurs, j'ai des autographes De tous temps, de tous pays; Signatures et paraphes Que je vends non garantis.
Savant prince ou saltimbanque, Courtisanes ou valets.
J'ai, hors des billets de banque, Toutes sortes de billets.
Vous verrez dans mes cartons Des Molière, des Newton ; Vous verrez le Balafré, Bobèche et Galimafré.
Car rautographomanie Sur tous jetant son grappin.
Place l'homme de génie Près du sot ou du coquin.
Je vous olTre en attendant, Messieurs, ce Pierre le Grand; Il peut braver l'examen, Bien qu'il soit sur du Weinen.
Reconnaissez l'àme ardente Du vainqueur de Marengo Dans cette page éloquente; On n'en peut pas lire un mot.
Cet ordre est de Charles neuf, Malgré son air un peu neuf; Mais de ce qui fait son prix Combien vous serez surpris,
C'est que depuis une année (Ici la date en fait foi), Une fièvre cutanée
Avait emporté ce Roi.
A cent francs le Frédéric, A deux cents francs le Garrick, A cinq cents francs Cotillon, A mille écus Trestaillon.
Dans l'ardeur qui vous transporte, Dépensez comme des fous; Mais au pauvre à votre porte Ne refusez pas deux sous.
Achetez aveuglément Et profitez du moment ; Cette noble passion Se nourrit d'illusions.
Si le dégoût allait suivre
Et ralentir son essor.
On vendrait au poids du cuivre
Ce qu'on paye au poids de l'or.
Messieurs, j'ai des autographes De tous temps, de tous pays, Signatures et paraphes Que je vends non garantis.
L'auteur de cette complainte burlesque est, paraît-il, inconnu ; je crois que si Ton avait cure. .. de gratter M. de Lescure, on arriverait, je vous assure, à le confesser de cette forfaiture. — Voilà où mène l'isographie de la rime !
J'ai là sur ma table depuis prés de dix mois, sinon davantage, un volumineux in-40, de liv- '880 pages qui forme bien le plus superbe ouvrage qui ait jamais été imprimé tant en France qu'à l'étranger sur le sujet qui nous occupe. Ce monument, car c'en est un, et du plus triomphal aspect, porte pour titre à son fronton : Lettres autogi-aphes composant la Collection de M. Alfred Bovet, décrites par Etienne Charavay, ouvrage imprimé sous la direction de Fernand Calmettes ^
Ce livre sera fréquenté comme une cathédrale par tous les dévots d'autographes, car, en dehors de ses quarante héliogravures en relief et de ses deux mille reproductions en fac-similé dans le texte, les' directeurs de cette formidable publication y ont fait jouer toutes les grandes orgues des
I. Ce livre a été tiré à 500 exemplaires, dont 320 mis dans le commerce à la librairie Charavay à 150 francs; 240 sur vergé teinté, 60 sur vélin blanc et 20 sur papier impérial du Japon. Il est imprimé sur papier de luxe avec encadrement rouge à chaque page.
Te Deum glorieux en l'honneur des personnages célèbres qui semblent s'y être donné rendez-vous. Ce Panthéon, divisé en dix chapitres, renferme par classes successives : i^ Les chefs de gouvernement; — 2" Les hommes d'Etat et personnages politiques ; — 3° Les demi-dieux de la Révolution française; — 4" Les guerriers; — S° Les savants et explorateurs ; — 6° Les écrivains; — 7** Les artistes dramatiques ; — 8° Les peintres, sculpteurs et architectes; — 9*^ Les Huguenots; — lo» enfin, Les femmes. — Pas galant, le catalogueur; moi, j'aur.jis donné le pas aux princesses 1
Du chevalier français tel est le caractère.
Chacune de ces séries contient le fin du fin, le gratin de l'histoire politique, artistique et littéraire; c'est une collection générale de grand curieux qui assurera une immortalité digne d'envie à l'amateur d'élite qui l'a formée avec un goût si pur, si délicat, si sévère, et avec une intelligence mise au service d'une prodigieuse activité, car ce trésor a été réuni à travers toute l'Europe en moins de dix-huit ans de recherches.
M. Alfred Bovet est encore aujourd'hui un bibliophile jeune et militant, car il n'a point jusqu'ici défrisé la cinquantaine. Riche industriel, lettré très fringant, ami de l'art dans toutes ses expressions, ce collectionneur ardent a commencé
LES A M A T r. U H S D ' A U T t) .; ù A I' H ES.
sa merveilleuse collection d'autographes (vendue plus de cent mille francs il y a deux ans) h cet âge où l'étudiant se soucie de l'Isographie généralement aussi peu que de son Gradiis ad Parnassum . — Neufchatellois d'origine et PVançais de cœur, Alfred Bovet dépensa à la chasse des documents manuscrits toute la véhémence de sa jeunesse, et ce n'est pas seulement à prix d'argent, mais surtout à force de persévérance, de volonté, de tinesse et de flair qu'il est parvenu à collectionner cette réunion de pièces de premier ordre, dont l'impression, en tant que simple analyse, compose une si magistrale publication.
et Parmi les catalogues d'autographes, écrit M.Etienne Charavay,en tête de cette publication, le catalogue de la collection Alfred Bovet est exceptionnel. Il est la résultante d'etforts nombreux, et il a bénéficié de toutes les tentatives précédentes. »
L'analyse des pièces a été la plus grande préoccupation de M. Charavay. Résumer le texte avec concision et clarté, reproduire in extenso les lettres les plus importantes, choisir le passage typique, éclairer par des notes ce qui était obscur, tel a été son but constant ; — aussi a-t-il réussi dans la perfection à nous donner une œuvre supérieurement aménagée où l'esprit du flâneur erre sans fatigue, où l'œil butine à loisir, où l'érudit trouve aussitôt ce qu'il cherche. — C'est
un répertoire admirable, égayé par ses illustrations en fac-similé, par ses planches gravées en creux et par la surprenante diversité des documents présentés.
« Lorsque, pour des motifs particuliers, M. Alfred Bovet décida la vente de sa collection, il voulut suivre l'exemple de Benjamin FiUon et d'Alfred Sensier. Il me proposa de rédiger un catalogue rationnel et d'unir nos efforts pour créer un type plus pariait que les précédents ; j'acceptai avec plaisir, et je me suis dévoué à cette œuvre capitale à laquelle j'ai consacré trois années de ma vie. »
Ainsi que le remarque son catalographe, M. Alfred Bovet appartient à l'école de ceux qui considèrent un livre comme une œuvre d'architecture dont tous les éléments doivent se combiner de manière à prés^ter à l'œil l'apparence de la grandeur et de l'harmonie. Pour réaliser ce rêve, l'éminent autographophile a confié la direction typographique et artistique de son catalogue à un de ses amis, le peintre Fernand Caimettes, ancien élève de l'Ecole des chartes, qui se trouvait préparé par de patientes études à la conduite d'un travail aussi méticuleux. Comme imprimeur, il a adopté Motteroz,qui, répondant à sa confiance, a imprimé le plus bel ouvrage qui soit sorti et qui sortira peut-être jamais de ses presses. Les filets rouges qui encadrent le texte et le titre