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Prologue

Va, cours, douce et folle imagination, le charme de ma vie, la source de tous mes plaisirs ! Vole, papillonne, cours, récompense-toi d'un moment de captivité ! Va, ma fille, je ne te retiens plus ; badine, voltige, à gauche, à droite, au centre, par monts et par vaux, deci, delà, aval, amont, à l'orient, au nord, dans les cieux, chez les morts, ici-bas ! partout !... Oui, tout est ton domaine depuis le passé jusqu'au présent; tu peux même embrasser le néant et dessiner les tableaux fugitifs sur le voile qui cache l'avenir ! O ma tendre amie, la seule fidèle malgré son inconstance, ne te garde que d'une seule chose, d'un seul écueil : le bon sens.

Hélas ! n'y brise pas notre légère nacelle, si chargée de mousse, de vent et de fictions riantes. D'aussi loin que tu verras cette île de la raison et de la vérité, ce rocher si désert, habité par cinq ou six hommes de

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génie, fuis... Fuis d'une aile rapide comme la pensée ; enfin fuis avec la vitesse du vulgaire et des grands, mais sois plus charmante et plus originale en ta fuite; tournoie dans les airs comme le fils de Déuale... Hélas ! ne péris pas en tombant; j'ai besoin de ton délire; ne soullVe pas que les feux de la vérité l'enlèvent jamais tes ailes diaprées... De même que ie monde, je préfère une brillante illusion à de tristes réalités... Charme donc mes soucis; couvre d'un voile menteur le passé, l'avenir; tresse une couronne de fleurs pour embellir la minute présente... Que tout me sourie, je le veux! Enivre-moi, j'aime l'ivresse de l'àme et le trop de plaisir... Lecteurs, tout à moi !

De raimable Momas je saisis les grelots,

Beau juif, sors de la presse, et loin de nous les sots !

O mon petit livre, livret mon ami, qui m'as fait passer tant d'heures cruelles, puisses-tu procurer une heure de plaisir à qui te lira !... Je serai content î

Clotîlde de Liisignan est une œuvre assez indigeste, mais ce prologue n'est-il pas une page pleine de jeunesse et de fraîcheur pour cette époque de perruques vieillottes comme MM. d'Arlincourt, Ancelot ou Baour-Lormian? C'est Balzac qui se jette en avant, qui se délasse de ses travaux forcés à la porte même du bagne. A ce titre, cette pièce méritait d'être conservée.

Dans la même année 1822, nous trouvons dans le Vicaire des Ar demies, publiées par Horace de Saint-Aubin, bachelier es lettres, auteur du Ceu-

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tenaire (romans qui furent vendus à Pollet deuxmille francs environ), une préface pleine de bonhomie^ dont les quelques passages qui suivent doivent être conside'rés comme un pre'cieux document littéraire :

Comme on pourra critiquer et que l'on critiquera assurément cet ouvrage, je déclare que je suis jeune, sans expérience et sans aucune connaissance de la langue française, quoique je sois bachelier es lettres... Alors mes censeurs ne se tromperont pas en disant que cette production annonce du mérite à travers les aberrations d'une imagination de vingt ans, et malgré les fautes de style qu'ils y trouveront... Mais je leur réserve un coup auquel ils ne s'attendent pas. C'est que cette production n'est pas de moi ; — en effet, si j'étais l'auteur de cet ouvrage, je me serais bien gardé d'y clouer une préface. J'ai trop d'amour-propre pour écrire un seul mot avec la certitude qu'il ne serait pas lu.

Les zoïles écartés par ma franche confession, je m'adresse à la partie saine du public, c'est-à-dire à ceux qui auront le bon sens de me lire, à ceux que le délire de la politique n'a pas saisis, et qui, dévorant avec joie les bons romans, ne sortent de la vie, ne s'élancent dans le monde idéal que crée un auteur habile, charment ainsi leurs chagrins et ne vivent plus qu'avec des êtres imaginaires qui leur plaisent ou quelquefois les ennuient, car nul n'est parfait, même dans le monde romantique.

C'est à cette classe (remarquez bien ce mot) que je m'adresse, c'est à elle que j'ai réservé l'explication de l'espèce d'énigme que renferment les premières pages de cette préface. Je serai sincère, j'aurai le cou-

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rage de confesser tous mes torts et de paraître au tribunal de police correctionnelle de l'opinion des lecteurs de romans en leur demandant pardon de parler de moi... Mais comme nous avons longtemps à nous voir, puisque j'ai trente ouvrages à faire paraître, je crois que nous pouvons sans danger nous dire nos ve'rités.

Ici, le jeune e'crivain se prend à raconter par quelle singulière aventure, se promenant au cimetière du Père-Lachaise, il vit un jeune homme mourant de faim sur la tombe de sa maîtresse, et comment un manuscrit étant tombé de la poche de cet infortuné, il s'en empara et y trouva le canevas du Vicaire des Ardennes.

Ce récit ferait hors-d'œuvre; nous l'écourtons et arrivons à la fin de cette préface :

Vous remarquerez combien il a fallu de travaux pour pouvoir deviner par la seule force de l'imagination tout ce que le manuscrit du jeune homme ne disait pas, et pour disposer son histoire de manière à former un ouvrage dramatique dans le plan, les caractères, etc.

Il est vrai que le hasard voulut que j'eusse encore à cette époque quelque argent, car les poches des bacheliers es lettres sont souvent vides, et j'employai mon petit pécule à aller à Aulnay-le-Vicomte, lieu où se passe l'intrigue du roman.

Attendu que le libraire ne m'a pas remboursé mes frais de voyage, de ce voyage entrepris dans l'intérêt de tous, je supplie ceux qui auront la bonté de me lire de faire aller cet ouvrage vers la route flat-

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teuse d'une seconde édition. C'est le seul moyen d'empêcher la ruine totale d'un pauvre bachelier qui commence ses premières opérations de littérature marchande.

En terminant cette entrevue amicale avec mes juges, je les supplie de me pardonner de les avoir initiés dans mes petites affaires, et je leur recommande une dernière fois d'avoir du courage, de la patience, et, avant tout, de m'accorder leur amitié. Quant à la mienne, ils sont sûrs de l'obtenir à la seconde édition, et s'ils veulent savoir par quel moyen je leur témoignerai cette affection littéraire, ils n'ont qu'à essayer, et sur-le-champ j'imprimerai : le Traversin ou Mémoires secrets cVun ménage; le Fiancé de la mort; Mon cousin Vieux-Ponts ; le Bâtard; les Conspirateurs et les Gondoliers de Venise,

Horace de Saint-Aubin.

A l'île Saint-Louis, ce 30 septembre 1822.

Telle est cette curieuse préface du Vicaire des Ardennes, si naïve et si ironique à la fois, qui contient à elle seule un fragment de VHistoii-e d'un esprit d'écrivain au XIX* siècle; on remarquera les titres d'ouvrages que le jeune bachelier jette à la foule vers la fin de ce boniment; ces titres sont curieux, mais nous n'avons pas cru devoir les consigner dans notre étude sur les projets littéraires de Balzac qui vont suivre, car ils nous paraissent lancés sans ordre et ne devaient point couvrir à coup sûr des projets bien mûris.

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Ce qui est resté ignoré de toute notre génération et de la plupart des bibliographes, — Balzac ne s'en étant jamais vanté par la suite, — c'est la mise à l'index, la saisie et la destruction du Vicaire des Ardennes, considéré par mesure de police comme immoral et irrégiilier; l'infortuné romancier fut sans doute très affecté de cette rigueur judiciaire, car dans la préface, non moins inconnue et non moins intéressante ô! Annette et le criminel ou suite du Vicaire des Ardennes, publié chez Emile Buissot en 1824, il s'exprime en ces termes :

Mes chers lecteurs, dans la préface du Vicaire des Ardennes, je vous avais priés de protéger mes petites opérations de littérature marchande; mais, hélas! malgré votre bienveillance, une rafale, un coup de mistral a renversé un édifice que le pauvre bachelier croyait avoir bien construit. Après avoir travaillé nuit et jour comme un forçat, pour exciter vos larmes en faveur du vicaire des Ardennes, la justice est venue le saisir au moment où il obtenait quelque petit succès qui le mettait à l'aise. Mon pauvre libraire a crié, et peu s'en est fallu que je ne me crusse obligé de lui donner de quoi se rafraîchir le gosier, si je ne m'étais souvenu que la pauvre gent des auteurs ressemble à Cassandre que l'on trompe toujours. Hélas ! la moitié, la plus belle moitié de l'édition du Vicaire,a.t\.é anéantie sous le pilon qui a broyé VHistoire philosophique des deux Indes et VEmile. Cette pensée m'a consolé, car, puisque mon ouvrage était criminel, il n'y a rien à regretter, et je n'ai plus qu'à me féliciter de cette ressemblance d'un

pauvre petit opuscule avec ces grands monuments, d'autant plus qu'en conscience, je dois rendre hommage au bon cœur de mes juges, qui ont eu pitié du pauvre bachelier; ils ont rogné les ongles de la déesse, quand elle a fait tomber sa main sur moi, si bien que je ne l'ai presque pas sentie, et je leur dois grande reconnaissance. — N'allez pas, mes chers lecteurs, me croire devenu ministériel, d'après ce sincère éloge de la magistrature; d'abord mon éloge ne vaudrait rien pour ces messieurs, car, de commande, il y en a tant qu'on veut, au lieu qu'être remercié de cœur par un auteur saisi, c'est une chose rare ; on ne se quitte presque jamais sans rancune avec dame Justice.

... D'abord, après avoir lu cet éloge des magistrats, quelques méchantes gens, mes ennemis sans doute (car un ciron en a), pourraient prétendre que j'ai changé d'opinion et que la saisie a opéré une salutaire réforme dans ma tête, et ils s'en iront disant : « Ah ! n'ayez pas peur qu'il ne fronde quelque « chose! il ne raillera plus rien; il a reçu sur les « doigts ; il n'y aura plus rien d'intéressant dans ce a qu'il écrira ; adieu ce qu'il nous a promis. » — Oh ! messieurs, je vous prie de ne pas les écouter, car je vous promets, bien que je sois dans mon année climatérique, dans l'année qui arrive tous les sept ans, et pendant laquelle tout change chez nous, année qui a bien souvent servi de prétexte aux ministériels de toutes les époques qui, à chaque quart de conversion qu'ils faisaient, se prétendaient dans leur année climatérique, je vous jure que je n'en continuerai pas moins encore comme par le passé.

Moi, quelle est ma tâche ? C'est d'aller à la messe le dimanche à Saint-Louis, et d'y payer mes deux chaises sans rien dire à la jeune personne qui reçoit

mes deux sous, quoiqu'elle soit bien jolie; de monter ma garde à ma mairie, de payer mes 8 fr. 76 cent, d'imposition et de faire mes romans les plus intéressants possible, afin d'arriver à la célébrité et de pouvoir payer le prix d'un diplôme de licencié en droit. Du reste, je n'ai nulle envie de trouver mauvais qu'on soit gouverné aristocratiquement, et de. m'insurgcr surtout avec ma pauvre canne de bambou et mes deux poings. Non, non, Horace Saint-Aubin est trop sage pour se fourrer dans de telles bagarres! D'autant plus qu'on n'ira jamais le chercher pour le faire conseiller d'Etat, ce qui lui irait comme un gant, car à qui cela ne va-t-il pas ?

Ah! si j'étais une fois conseiller d'Etat, comme je dirais au roi, et en face : « Sire, faites une bonne « ordonnance qui enjoigne à tout le monde de lire des « romans !... » En effet, c'est un conseil machiavélique, car c'est comme la queue du chien d'Alcibiade; pendant qu'on lirait des romans, on ne s'occuperait pas de politique...

... Je n'ai plus qu'à finir en sollicitant la plus grande indulgence pour un homme qui s'est toujours annoncé pour savoir faiblement sa langue ; et, en effet, quand on a bu au vase des sciences dans le collège de Beaumont-sur-Oise, et que l'on a fait sa rhétorique sous feu le père Martigodet, on ne doit pas espérer de brillants succès. Mais le hasard est une si belle chose que l'on peut bien un matin jeter son bonnet en l'air, faire craquer ses doigts et se croire du talent tout comme un autre; on en est quitte pour faire comme le bonnet, c'est-à-dire retomber.

Là-dessus, je souhaite à ceux qui ont des vignes de faire de bonnes vendanges; à ceux qui ont des métairies, de bonnes moissons; aux notaires, des successions; aux avoués, des ventes; aux vicaires.

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des cures; aux curés, des évêchés ; aux évêques, des chapeaux; aux cardinaux, le ciel; à chacun, ce qu'il désire ; aux boiteux, de belles béquilles ; aux sourds, des cornets ; aux aveugles, d'y voir clair, etc., etc. Ne voulant ainsi que du bien à tout le monde, j'espère que personne ne me voudra du mal et que mon roman aura du succès, sinon... hé bien !... j'en ferai un autre. Qu'est-ce que je risque? Ce n'est jamais que quelques sous d'encre, de plumes, de papier et de cervelle qu'il m'en coûte ; et encore si mon roman ne se vend pas comme chose gentille, il se débitera comme opium ; ainsi j'y vois bien des chances de succès, surtout après avoir imploré tout le monde ; mais si quelqu'un trouvait qu'il y a peu de dignité à cela, prenez que je n'ai rien dit et ce sera tout un. Gela étant, j'ai l'honneur d'être, monsieur, madame ou mademoiselle, votre très humble serviteur, présentant mon salut au monsieur, mes hommages à la dame et quelques gracieusetés à la demoiselle, pourvu qu'elle ait trente ans au moins; quarante passe encore; mais davantage, oh! cette gracieuseté se tournerait en un profond respect.

Qu'on juge du progrès de Balzac ! Comme le petit plaidoyer />ro doîitô sua que nous venons de donner indique chez son auteur plus de hardiesse d'imagination et plus de légèreté de style que dans la précédente préface! — On sent que le travail a assoupli et amenuisé cet esprit, un peu gauche à ses débuts, et que bientôt il va jeter là sa pauvre défroque d'Horace Saint-Aubin pour apparaître lumineusement : Balzac.

Nous eussions dû ranger, ou plutôt analyser ici,

parmi les (E livres de jeunesse : le Code des gens honnêtes, les Notices sur La Fontaine et Molière, alors que Balzac était imprimeur, le Petit Dictionnaire des Enseignes de Paris, l'Épicier et autres productions assez peu connues; mais si les chercheurs doivent à la curiosité tout ce qui les rend estimables, comme disait Patin le médailliste, il convient d'ajouter qu'ils se doivent également à eux-mêmes de savoir se borner, pour ne pas fatiguer l'attention de ceux qu'ils admettent dans leurs arcanes.

Nous pensons devoir tracer quelques lignes sur la famille de Balzac, dont on s'est peut-être insuffisamment occupé et dont le public ignore assurément les parentés les plus proches. En voici l'exposé sous la formule la plus simple :

Honoré était l'aîné de deux sœurs et d'un frère.

Celui-ci, Henri de Balzac, qu'on ne fait qu'entrevoir dans la correspondance de 18 19 à 1826 environ, était un esprit pratique tourné vers les grandes entreprises commerciales; il partit de bonne heure pour les colonies où il se maria et sans doute y mourut.

La sœur cadette, nommée Laurence, fut mariée en 1822 à M. de Montraigne, et mourut en 1827 après cinq ans de mariage, au moment même où

notre romancier cédait, après des pertes et des tracas considérables, l'imprimerie qu'il avait fondée rue des Marais-Saint-Germain (aujourd'huf rue Visconti).

Quant à la sœur aînée Laure, — Laura soror, — comme la nommait son frère Honoré, l'amie, la confidente dévouée, la consolatrice du grand homme, l'auteur des précieux Souvenirs qui seront toujours consultés avec fruit tant qu'on s'occupera de Balzac, elle épousa en 1820 M. Surville, ingénieur des ponts et chaussées, le canalisateur d'Essonnes, et eut de ce mariage deux filles, dont l'une devint la femme de M. Duhamel, l'ancien chef de cabinet de M. Grévy.

On s'était jusqu'à ce jour assez peu préoccupé de la question d'hérédité de l'auteur des Scènes de la vie de campagne. En 1 866, un curieux avait déjà adressé à la Petite Revue cet intéressant recueil rempli de documents littéraires peu connus, — une lettre qui prétendait retirer Balzac à la Touraine pour le donner au Languedoc. C'est, en effet, au hameau de la Nougarié, près de Montirat, village du département du Tarn, que vint au monde, en 1 746, le père du plus grand romancier de ce siècle.

C'était, paraît-il, un homme d'une trempe vigoureuse, quelque peu infatué de sa force physique et possédant les mêmes idées optimistes que

M. Flourens en matière de longévité. Ayant quitté son pays à l'agc de quatorze ans, il en parlait encore l'idiome vernaculaire à soixante-dix ans, et, s'il n'atteignit pas la centaine, ce fut par suite d'un accident qui l'enleva subitement aux siens plus qu'octogénaire.

M. Champfleury a publié, il y a quelques années, dans un article de revue (sous ce titre : le Père de Balzac), une très intéressante étude qui ne sera pas le moins curieux des documents inédits qu'il rassemble pour servir à l'histoire de la vie et de l'œuvre de Balzac. Nous lui empruntons les lignes suivantes :

Peut-âtre cette origine méridionale de Balzac enlévera-t-elle quelque nuance au renom de Tourangeau, un des qualificatifs habituels du romancier. Honoré de Balzac naquit à Tours, il est vrai; mais. la nature du Tarn, l'exubérance particulière aux esprits de cette province, le désir de primer et de paraître qui poussa le romancier à ajouter une particule nobiliaire au nom en ac de son père, tout cela appartient plus à la Gascogne qu'à la Touraine, et il est bon de tenir compte de ces questions de sol et de race.

Le père de Balzac, ancien avocat aux conseils du roi, lié avec des notabilités que la Révolution fit surgir tout à coup, avait été envoyé en 1792 dans le nord de la France pour organiser le service des vivres de l'armée. Il se tira de ces fonctions avec assez

d'habileté pour être envoyé en 1799 à Tours, en qualité de directeur de la régie, chargé en même temps de l'administration du grand hôpital de la ville. Sur ces points, on manquerait de détails précis, si la réputation bruyante du fils n'avait plus tard attiré l'attention des provinciaux, attention non pas tout à fait sympathique ; mais c'est la marque des hommes ardents que de se créer des inimitiés partout où ils posent le pied.

M. de Balzac était un réformateur de la classe de ceux qui, dans les époques suivantes, furent appelés économistes ou socialistes, en prenant ce dernier mot dans son meilleur sens. Entre 1807 et 1809, le fonctionnaire publia deux brochures, qui indiquent un citoyen préoccupé de rendre ses semblables meilleurs.

L'une a pour titre "î Mémoire sur le scandaleux désordre causé par les jeunes filles trompées et abandonnées dans un absolu dénuement, et sur les moyens d'utiliser une portion de population perdue pour VEtat et très funeste à l'ordre social.

L'autre est intitulée : Mémoire sur les moyens de prévenir les vols et les assassinats, et de ramener les hommes qui les commettent aux travaux de la société, et sur les moyens de simplifier l'ordre judiciaire.

Que de problèmes soulevés en quelques pages par l'administrateur d'un hôpital, c'est-à-dire par un homme bien placé pour étudier les plaies sociales ! Misères des filles-mères, orphelins et bâtards, voleurs et assassins, leur rentrée dans la société, simplification de l'ordre judiciaire, font pressentir un utopiste voulant guérir trop de maux à la fois, un songeur qui ne peut étreindre son sujet trop développé, un écrivain peu concis à en juger par le titre de ses brochures.

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Le père de Balzac fit encore imprimer chez Marne, en 1809, un Memoif-e sur deux faraudes obligations à remplir- par les Français, et, à en croire une note de M. Montmerqué, l'idée première de l'érection de l'Arc de Triomphe serait due à M. de Balzac père. Quand nous aurons mentionné une Histoij-e de la rage et moyens d'en préserver comme autrefois les hommes, et de les délivrer de plusieurs autres malheurs qui attaquent leur existence, édition faite pour le gouvernement seul, nous aurons à peu près catalogué la série de brochures de cet homme bizarre.

Cependant, ce que M. Champfleury ne dit pas, c'est que le créateur à* Eugénie Grandet se considérait à peu près comme Languedocien, et, dans une lettre à sa sœur Laure, il écrit : « Si vous me donniez rendez-vous sur les bords du canal de rOurcq, il ne me faudrait que trois heures de marche pour revenir à ma mansarde, et V Albigeois aurait tout vu ce qu'il a de plus cher au monde. »

On pourrait donc regarder logiquement Balzac comme un Méridional. La ville de Tours, qui fut si ingrate de son vivant pour son illustre enfant, va protester assurément; mais il paraîtrait qu'en Languedoc il reste encore des Balzac, et en nombre respectable, qui réclament l'honneur de compter Honoré de Balzac comme l'un de leurs plus nobles parents et concitoyens.

Il serait curieux de faire naître des contestations et de rendre le débat public.

Ces contestations seraient d'autant plus intéressantes qu'elles laisseraient bien peu de prise à la genèse de Balzac Tourangeau,

Si Balzac en effet est Languedocien par son père, il demeure Parisien par sa mère, Laure Sallambier, née à Paris d'un Parisien d'origine.

Laure Sallambier, âgée de dix-huit ans, épousa en janvier 1797, François-Bernard Balzac, quinquagénaire; elle avait trente- deux ans de moins que son mari. C'était, éminemment, une nerveuse, lui un sanguin. Or le tempérament d'Honoré fut incontestablement nervoso-sanguin.

M. Sallambier, le père de M™'= Balzac, était directeur des hôpitaux de Paris. Il y a, à l'Hôtel- Dieu, une salle Sallambier à lui consacrée. Honoré fut conçu à Paris, puisqu'il est né le 20 mai 1799 et que son père ne fut envoyé à Tours qu'aux premiers mois de cette même année .

Le hasard seul le fit donc naître à Tours, où il ne passa que huit ans, de sa naissance à son entrée au collège de Vendôme, le 22 juin 1 807. — Il sortit de ce collège le 22 avril 181 3, fut ensuite, pendant une année, externe au lycée de Tours; puis sur la fin de 18 14, il vint avec sa famille à Paris, où il termina ses études, d'où il ne sortit que pour voyager et où il mourut. — En 1804, un voyage

h Paris fut le plus i^rand cvcnemcnt de son enfance 1, si l'on en croit ses cpîtres postérieures. Au demeurant, Honoré de Balzac est Parisien- Languedocien, mais non pas Tourangeau. La ville de Tours a, quoi qu'elle puisse dire, moins de droits que Paris de faire sien ce grand génie d'essence et d'origine indiscutablement parisiennes.

Nous aborderons ici le chapitre des projets littéraires d'Honoré de Balzac.

Lorsqu'un écrivain aussi puissant que Balzac vient à tomber, vaincu par un travail opiniâtre et les terribles secousses d'un cœur battant sans cesse d'une épaule à l'autre, toute une génération littéraire s'approche, timidement d'abord, effarée et curieuse, munie de la lorgnette, du scalpel et

I. Tous ces détails ont été fournis, pour la première fois, par M. Jules Christophe, dans les numéros $ et 6 du tome l*''' de la Revue indépendante (septembre et octobre 188+).

M. Christophe a également publié l'acte de naissance d'Honoré Balzac en démontrant que la particule n'existait pas chez les Balzac et que le frùre et la sœur d'Honoré signaient Balzac tout court.

M. Duhamel détient de nombreux et précieux renseignements sar le plus grand romancier français, mais il les conserve jalousement et les chercheurs ne peuvent, dit-on, rien obtenir de lui. — L'étude de Balzac est donc loin d'être déjà close.

du microscope. — La poule aux œufs d'or est morte, chacun regarde son plumage étincelant, se remémore les prodiges pondus, et c'est à qui fera l'autopsie de ce géant qui, en disparaissant, a fait un vide immense dans la république des lettres. Les biographes, ces agioteurs des souvenirs, arrivent à la rescousse : Thomme n'est plus, que déjà le héros survit et prête à la légende. Aux notices hâtives sur Honoré de Balzac ont succédé bientôt les portraits intimes et les anecdotes sans façon, les historiettes à bâtons rompus, les ana plus ou moins curieux sur le romancier en pantoufles. Il n'est peut-être point de littérateur contemporain dont on ait mieux et plus différemment commenté l'œuvre et la vie. Après Madame Surville^ la Sœur dévouée, VAlma Soror, apportant un pieux hommage à la mémoire et au génie de son frère, deux amis du grand metteur en scène de la Comédie humaine, deux familiers du home, deux convives des heureux jours, Théophile Gautier et Léon Gozlan, se mirent à tisonner la braise encore chaude des Jardies. — Lamartine, lyrique contemplateur, étudia en poète Vhomme et ses œuvres. Champfleury, plus réaliste, explora les côtés matériels de sa vie, et, dans le sillon largement ouvert de cette biographie documentaire, Armand Baschet, alors à ses débuts, trouva encore à glaner mille particularités curieuses. Il n'y eut pas entin jusqu'à Edmond Wer-

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det, l'ex-libraire éditeur, qui ne prétendît, dans un style d'une exquise bonhomie et sous une forme primesautière, juger d'après ses souvenirs de boutique la vie, l'humeur et le caractère de son génial auteur.

Tant de biographies toisent Balzac du haut en bas, le tournent et le retournent, inventorient son passé, portraicturent sa grande figure largement et minutieusement à la fois, le présentent dans les côtés apparents de la vie publique et les petits côtés de l'intimité, et réservent en fin de compte peu de place à de nouvelles investigations. La Correspondance qui fut publiée en dernier lieu livre entièrement le Tourangeau à la curiosité de ses admirateurs et couronne la série biographique en laissant apercevoir Balzac presque nu, dans le déboutonné de son talent, à la bonne franquette de sa gaieté rabelaisienne, de ses projets, de ses aspirations, de ses efforts, de sa tristesse et de ses larmes.

Il nous restait cependant un coin inexploré, et il nous a paru intéressant de grouper dans une étude courte et sobre d'observations, en manière de catalographe curieux plutôt que d'érudit, les projets littéraires éclos dans le cerveau du plus grand remueur d'idées de notre époque, et que les tracas d'une vie fiévreuse ne lui ont pas permis de réaliser.

L'auteur de la Recherche de l'absolu seul eût

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pu décrire les innombrables et étranges idées qui se sont produites, développées et fixées pendant un instant comme des hantises magiques, sous son crâne effervescent et toujours sous pression. Notre rôle se bornera à noter les conceptions qu'il arrêtait et résumait sous un titre quelconque dans un but de bibliopée. Suivons-le donc dans la marche ascendante de son œuvre.

A peine installé dans sa mansarde de la rue Lesdiguières, avec la Gloire pour maîtresse, ainsi qu'il le dit et le nomme lui-même pour domestique, le jeune Honoré se rompt les poignets dans des compositions qui n'ont jamais vu le jour. — Déjà, au collège de Vendôme, il s'était essayé sur une Théoj'ie de la volonté'. C'est maintenant Coquecigrtie, un roman, dont les péripéties lui germent en tête pendant de longues semaines, et qu'il abandonne pour le mieux mûrir et ruminer; puis c'est un opéra-comique, sans titre (?), auquel il renonce faute de compositeur, mais aussi pour ne pas sacrifier au goût du jour et pouvoir se consacrer au genre noble, à la grande tradition dramatique, à son fameux Cromwell ^ dont il résume le plan détaillé dans une lettre à sa sœur Laure (1820). — Pour se distraire des fatigues que lui procure cette tragédie ardue, le débutant croquignole, selon son mot, un petit roman dans le genre antique (sans doute Sténie ou les Erreurs philosophiques), fait mot par mot, pensée à pen-

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sée, avec toute la gravite qu'une telle chose comporte.

A la même époque, il projette et rime deux poèmes laissés inachevés : Saint Louis et le Livre de Job, et il ébauche un conte satirique : les Deux amiSy ainsi qu'un gros roman très noir : l'Enfant maudit, qu'il ne publiera que longtemps après.

Ces quelques projets occupent toute la première étape littéraire de Balzac. Plus tard, en i83o, il parle lui-même avec enthousiame d'une vaste entreprise; il s'agit des Trois Cardinaux (1839), œuvre magistrale dans laquelle il eût voulu mettre en scène le père Joseph, dit l'Eminence grise, Mazarin et Richelieu. Entre temps, il rêvait de romans et d'articles de revue qui ne reçurent sans doute point d'exécution. En voici les titres : Un article sur le serment; — les Causeries du soir (volume de nouvelles); le Maudit (article ébauché pour la Revue de Buloz) ; — les Amours d'une laide; — Histoire de la succession du marquis de Carabas dans le fief de Coquatrix; — Jacques de Met:(; — les Héritiers Boirouge; — et enfin \2i Bataille d'Austerlit:j[j dont Balzac parlait fréquemment comme devant faire partie des Scènes de la vie militaire.

De i833 à i85o, l'insatiable travailleur exécute plus de besogne qu'il ne conçoit de projets. Nous

devons néanmoins citer comme tels : Vingt pages sur le SaloJî de i833; — le Privilège, roman qui devait suivre le Curé de campagne ; — les Deux sculpteurs; — Distraction ; — Une douloureuse histoire, romans divers ; — le Roi des Becs Jaunes; — l'Histoire d'une idée heureuse, dont le prologue seul a été fait, et aussi un projet de pièce-vaudeville : Richard Cœur d'Épongé, que Théophile Gautier devait arranger pour la scène et faire représenter au théâtre des Variétés.

Nous nous arrêterons plus particulièrement sur un projet que Balzac paraît avoir beaucoup caressé et qu'il affirme, même dans sa Correspondance, avoir exécuté en entier, bien qu'il n'ait jamais été mis en lumière; en i836, il écrit de la Boulonnière, près de Nemours, à maître Werdet, son éditeur : « J'ai terminé le manuscrit de Sœur Marie des Anges. Je ne veux pas le confier à la diligence. »

Sœur Marie des Anges, cela est patent, n'a jamais existé que dans l'imagination irradiée du romancier, qui voulait peindre, sous ce titre, une âme de jeune fille avant l'invasion d'un amour qui conduira au couvent : « Je lui ferai abhorrer les Carmélites dans sa jeunesse, où elle ne rêve que le monde et les fêtes, dit-il à ce sujet [Lettre à M™^ Ha7îska, i838), et le malheur la ramènera au couvent, qui sera pour elle un asile et un refuge. — Après avoir passé huit années au cou-

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vent, elle arrive à Paris aussi étrangère que le Persan de Montesquieu, et je lui ferai juger et dépeindre le Paris moderne par la puissance de l'idée, au lieu de me servir de la méthode dramatique de nos romans. C'est une donnée nouvelle^ et, si je réussis à l'exécuter comme je l'entends, je vous réponds que vous serez contente de moi. »

Hélas! de Sœur Marie des Anges, de ce livre d'amour, comme se plaisait à le désigner l'écrivain, il ne reste que quelques lignes fugitives que pourront méditer les romanciers naturalistes d'aujourd'hui.

Mais ce n'est plus le Balzac aux projets vagabonds qui va nous occuper maintenant; c'est l'auteur de la Grrrande Comédie humaine et des ouvrages divers que cette œuvre devait comprendre dans son ensemble et qui sont restés à l'état de projets. Nous n'indiquerons pas seulement ici les titres des ouvrages qui se trouvent mentionnés sur un catalogue de la Comédie humaine dressé par Balzac et retrouvé dans ses papiers, mais aussi quelques ébauches de volumes que nos recherches nous ont permis de découvrir et de rassembler, et qui devaient rentrer, à n'en pas douter, dans l'œuvre complète de l'écrivain.

Dans les Scènes de la vie privée, Balzac avait projeté les romans suivants, dont les seuls titres

nous inspirent d'amers regrets : — les Enfants, — Un Pensionnat de demoiselles, — Intérieur de collège y puis (ici, il faut l'avouer, nos regrets s'accentuent) comme un post-face à la Physiologie du mariage : Gendres et belles-mères !

Dans ces mêmes études de mœurs, nous croyons devoir ranger ces analyses sociales projetées sous ces titres : le Mitouflet, — la Frétore{}), — Onda Mulier, — l'Original.

Les Scènes de la vie parisienne, qui contiennent les Parisiens en province, devaient être augmentées de : Une vue du palais, — les Frères de la consolation, — Une actrice en voyage, — les Grands, l'hôpital et le peuple et les Gens ridés.

Dans les Scènes de la vie politique auraient pris place les œuvres suivantes : l'Histoire et le Roman, — les Deux ambitieux, — le Diplomate, — V Attaché d'ambassade, et... Comment on fait un ministère.

Avant d'entreprendre les Scènes de la vie militaire, Balzac en avait jeté et paraphrasé l'idée première; nous relevons ces nombreuses lacunes : les Soldats de la République (trois épisodes], — l'Entrée en campagne, — Une bataille vue de l'Empire (1809), — les Vendéens, tableaux de guerre civile au xix^ siècle. Pour les Français en

Égjyte, les deuxième et troisième épisodes font défaut. Ce sont le Prophète et le Pacha. Pour le reste, voici les titres des œuvres militaires qui devaient paraître successivement : V Armée roulante, — la Garde consulaire, — Un combat, — l'Armée assiégée, — Sous Vienne, — A marche forcée, — la Plaine de Wagram, — l'Aubergiste,

— les Anglais en Espagne, — Moscou, — la Bataille de Dresde, — les Traînards, ou encore Après Dresde, — les Partisans, — Une croisière^

— les Pontons, — la Campagne de France, — le Dernier champ de bataille, — l'Émir, — la Pénissière et le Corsaire algérien.

Il manque deux romans aux Scènes de la vie DE CAMPAGNE : le Jugc dc paix , — les Environs de Paris. — Aux Études philosophiques, il en manque six : le Phédon d'aujourd'hui, — le Président Frilot., — le Philanthrope., — le Chrétien,

— le Nouvel Abeilard, — la Vie et les Aventures d'une Idée; — enfin, pour terminer avec la Comédie humaine, Balzac rêvait de compléter ses Études analytiques par : VAnatomie des corps enseignants, — Une monographie de la Vertu et un grand Dialogue philosophique et politique sur la perfection au xix^ siècle, qui eût été le couronnement de son œuvre entière.

Si, de Balzac romancier, nous passons au Balzac auteur dramatique, nous trouvons ses cartons remplis de grands et petits ours qui n'ont jamais vu la lumière de la rampe et qui forment un nombre respectable d'actes de drames, de comédies ou de vaudevilles. Quelques-unes de ses pièces devaient être tirées de ses romans, les autres procédaient d'une conception toute particulière et devaient parfois former un ensemble satirique, si nous en croyons ces trois titres de comédies modernes projetées : — la Conspiration Prudhomme, — le Mariage Prudhomme, — Sophie Priidhomme. Nous avons parlé plus haut d'une bouffonnerie en collaboration avec Gautier, i^îc/zar^ Cœur d'Épongé; voici, sans commentaires, les titres des pièces que la mort n'a point permis à l'auteur de Vautrin d'entreprendre ou de finir : l'Armée roulante, — Annunciata, — la Comédie de l'amour, — les Courtisans, — l'Éducation d'un prince, — la Fille et la Femme, — la Folle épreuve, — Gobseck, — Monsieur le Ministre (Eh! eh! monsieur Claretie!), — Orgon, — le Père prodigue, — les Petits Bourgeois, — Pierre et Catherine,' àr^Lvae, — la Succession Pons, — le Roi des mendiants, — la Veille et le lendemain.

Balzac ressentait un entraînement irrésistible, on le voit, pour le théâtre. 11 rêvait, comme dit Gozlan, la monarchie littéraire universelle. —

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Mais rien ne parvenait à ralentir ce cerveau extraordinaire, et il y aurait encore, en dehors des projets littéraires que nous venons d'analyser, un autre côte' du grand homme à étudier; ce serait l'histoire de ses Idées commerciales, paradoxes ou entreprises sérieuses qu'il se déclarait si souvent prêt à entreprendre, spéculations surprenantes telles que les cent mille pieds d'ananas, plantés aux Jardies, exploitation de mines argentifères, ou ouverture d'une boutique de denrées coloniales en plein boulevard sur l'enseigne de laquelle on eût lu : Balzac épicier^ et où luimême, vêtu d'un sarrau de toile, eût servi ses clients et admirateurs, et réalisé, prétendait-il, une fortune hâtive et colossale.

D'un tel excédent intellectuel, il y aurait matière à un ouvrage spécial; il se trouvera bien quelqu'un d'assez courageux pour l'entreprendre un jour, en vertu de cet aphorisme de Balzac : Gens de lettres, gens de peine, deux mêmes genres de gens.

La femme tient une place énorme dans l'œuvre de Balzac; ses héroïnes ont toutes un type si accentué, elles saillent de son imagination dans une incarnation si complète, avec leur grâce, leur rouerie, leur dévouement, la sublimité de leur

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vertu ou la crânerie de leurs vices qu'on ne saurait aborder dans une étude passagère la revue de ces grandes actrices de la Comédie humaine. On a pu réunir les Femmes de Bal^^ac en un keepsake littéraire illustré, comme on a réuni les Femmes de Shakespeare. Elles forment, en effet, plus de cent types féminins pris dans les milieux les plus différents de la société : Eugénie Grandet^ Madame Graslin, la Fosseuse, Mademoiselle de Vatteville, Mademoiselle Mortsauf^ la Duchesse ■de Maufrigneuse, Madame Marneffe, Madame de la Chanterie, Madame Diard, Mesdames Jules, Delphine et Ana^asie Goj'iot, Béatrice , Camille Maupin, Madame Rabourdin, lady Brandon, Madame de Beauséant, Pierrette, Madame Firmiani, la Cousine Bette, Ida Gruget, Madame de Carigliano, la Duchesse de Langeais, et tant •d'autres de premier ou de second plan dans cette étonnante galerie de la grande comédie.

Balzac, dont on a voulu faire un naïf dans les questions de l'amour et des femmes, est l'un des écrivains de ce siècle qui ont le plus habilement et le plus minutieusement décrit le cœur féminin. A côté de sa volonté d'homme et de son énergie formidable, il possédait des côtés d'une délicatesse extrême, et il percevait les moindres sentiments avec un tact exquis.

« Sachez, écrivait-il à Louise, à cette maîtresse inconnue aux yeux de laquelle il se livrait tout

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entier dans des lettres admirables, — sachez que tout ce que vous présumez de bon chez moi est meilleur encore: que la poésie exprimée est au-dessous de la poésie pensée; que mon dévouement est sans bornes; que je n'ai de l'homme que l'énergie, mais que ma sensibilité est très féminine. Ce que je puis avoir de bon est étouffé par les apparences de l'homme toujours en travail; mes exigences ne sont pas de moi, pas plus que les formes dures auxquelles me contraint la nécessité. Tout est contraste en moi, parce que tout est contrarié. »

Balzac entrait entièrement dans la nature de ses créatures; il y jetait toute son âme, et, par une sorte d'avatar étrange, ce visionnaire sublime arrivait à concevoir et à décrire les sentiments les plus voilés, les plus impénétrables, ceux-là mêmes que les femmes réfugient bien au fond de leur cœur et qu'elles croient le mieux en sûreté, loin du regard le plus effronté des psychologues. Aussi le succès de Balzac fut-il grand chez toutes ses contemporaines, qui se sentaient dévisagées et voyaient leur âme démurée par l'œil du philosophe. Sainte-Beuve, en constatant cette heureuse réputation du portraitiste féminin, écrivait un jour : « En province surtout, où les existences de quelques femmes sont plus souffrantes, plus étouffées et étiolées que dans le monde parisien, où le désaccord au sein du mariage est plus com-

primant et moins aisé à éluder, M. de Balzac a trouvé de vifs et tendres enthousiasmes. Le nombre est grand des femmes de vingt-huit à trente-cinq ans à qui il dit leur secret, qui font profession d'aimer Balzac, qui dissertent de songénie et s'essayent, la plume à la main, à broder et à varier à leur tour le thème inépuisable de ces charmantes nouvelles. La Femme de trente ans, la Femme malheureuse, la Femme abandonnée, c'est là un public à lui. Délicieux public, malgré ses légers ridicules, et que tout le monde lui envierait assurément. Crébillon hls, en son temps, eut aussi une telle prise sur l'imagination de certaines femmes qu'une jeune dame anglaise s'affolant de lui, après une lecture de je ne sais quel roman, accourut tout exprès pour l'épouser... » Sainte-Beuve disait vrai (sauf l'historiette controuvée de Crébillon le fils, empruntée à Janin, qui donna tant d'entorses à l'histoire littéraire). Balzac s'était montré l'analyste si pénétrant de la femme qu'il fut considéré par celles-ci à l'égal d'un dieu, et no'us ne rappellerons que pour mémoire cette anecdote connue d'une grande dame qui, apprenant subitement la présence de M. de Balzac dans son salon, laissa tomber la tasse de thé qu'elle tenait à la main, tant fut vive la commotion qu'elle ressentit à la nouvelle de cette bonne fortune. Le succès de la Femme de trente ans^ où Balzac avait mis toute la vie d'une

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femme, fut immense. « Il y eut un moment, constate M. Armand Baschct dans son Essai su?' Balzac, où ce fut la mode d'être femme de trente ans. Les très jeunes femmes se plaignirent, se trouvèrent dolentes et incomprises ; elles aspirèrent à perdre la suave fraîcheur de leur âge pour gagner en pâleur et en mélancolie. On s'habilla, on se coiffa à la femme de trente ans. »

Mais, puisque nous faisons la chasse aux pièces curieuses, donnons comme document presque entièrement inconnu certain tableau dressé par l'auteur vers i835, dans l'une des premières éditions du Pèt-e Go?-iot, spirituelle réponse, pleine d'ironie, aux provocations de certaines critiques quotidiennes qui ne donnaient pas alors deux années de succès à l'auteur. Cette pièce est essentiellement relative aux femmes, et sa place est ici :

L'auteur — dit Balzac — ne terminera pas sans publier ici le résultat de l'examen de conscience que ses critiques l'ont forcé de faire relativement au nombre de femmes vertueuses et de femmes criminelles qu'il a émises sur la place littéraire. Dès que son effroi lui a laissé le temps de réfléchir, son premier soin fut de rassembler des corps d'armée, afin de voir si le rapport qui devait se trouver entre ces deux éléments de son monde écrit était exact relativement à la mesure du vice qui entre dans la composition des mœurs actuelles. Il s'est trouvé riche de plus de trente-six femmes vertueuses et pauvre de vingt femmes criminelles tout au plus, qu'il prend la

liberté de ranger en bataille de la manière suivante, afin qu'on ne lui conteste pas les re'sultats immenses que donnent déjà ses peintures commencées. Puis, afin qu'on ne le chicane en aucune manière, il a négligé de compter beaucoup de femmes vertueuses qu'il a mises dans l'ombre, comme elles y sont quelquefois en réalité.

Et voici le tableau dressé par Balzac .

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