HONORE DE BALZAC
Les hommages rendus à Balzac. — Honoré de Bal'^ac et la postérité. — Les derniers jours de Baliac, sa mort, ses obsèques. — Son oraison funèbre par Victor Hugo. — Les années d^apprentissage d'un romancier ; les premières œuvres. — La famille de Honoré de Bal\ac ; M. de Balzac père. — Les projets littéraires de l'auteur de la Comédie humaine. — Balzac, auteur dramatique. — La femme dans les écrits de Balzac. — Les essais poétiques d'un grand prosateur. — Balzac jugé par Baudelaire. — Les papiers de Balzac. — Les dernières publications relatives à Baliac.
BALZAC est à Tordre du jour : la ville de Tours lui élève une statue, de jeunes chercheurs dressent le Répej'toire de la Comédie humaine; M. de Lovenjoul réédite sa colossale Histoire des Œuvi-es de Balzac et la Société des
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gens de lettres manifeste de temps à autre, au nom d'un comité spécial, le projet de lui ériger un bronze dans ce Paris qu'il a si bien dépeint. Le moment semble donc choisi pour flâner à travers l'œuvre du grand romancier, en un mois qui compte l'anniversaire de son décès. — De là la raison de l'étude variée qui va suivre.
Ainsi que l'écrivait Théophile Gautier, la postérité a commencé pour Balzac. Chaque jour, il semble plus grand. Lorsqu'il était mêlé à ses contemporains, on l'appréciait mal, on ne le voyait que par fragments; maintenant l'édifice qu'il a bâti s'élève à mesure qu'on s'éloigne, comme la cathédrale d'une ville que masquaient les maisons voisines, et qui à l'horizon se dessine im.mense au-dessus des toits aplatis. Le monument n'est pas achevé ; mais, tel qu'il est, il effraye par son énormité, et les générations surprises se demanderont quel est le géant qui a soulevé seul ces blocs formidables et monté si haut cette Babel où bourdonne toute une société.
Il y aura bientôt trente-sept ans que l'auteur de la Comédie humaine est mort, foudroyé comme un colosse dans l'accomplissement de son œuvre géniale. Balzac est plus que jamais à l'ordre du jour; demain, il aura sur une place de Paris une statue qu'on semble trop lui marchander encore aujourd'hui et que la France tout entière accla-
mera non moins que celle de Victor lluyo. 11 nous convenait de ne pas laisser passer cet anniversaire sans donner un souvenir au plus illustre romancier de ce siècle et nous ne croyons pas faire trop en consacrant à sa mémoire une partie de nos loisirs de l'heure présente, convaincu que tout le monde lettré nous suivra avec intérêt et sympathie dans le pieux pèlerinage littéraire que nous allons entreprendre.
Qui le croirait ? — Le mardi 20 août i85o, au lendemain même de la mort de Balzac, on ne lit dans la presse parisienne du jour que ce même modeste entrefilet noyé en seconde page dans les débats d'une politique éphémère :
Un des écrivains les plus féconds et les plus célèbres de nos jours, M. de Balzac, vient de mourir. Ses obsèques auront lieu le mercredi 21 août, à onze heures, en l'église Saint-Philippe-du-Roule.
On se réunira à la chapelle du quartier Beaujon. rue Saint-Honoré, igS.
Rien autre. Les voyages du Prince-Président, en Alsace, semblaient devoir captiver toute l'attention du publié. Chateaubriand avait eu raison d'écrire ces paroles d'un scepticisme mélancolique : « Le génie pèse, l'homme est fragile. »
Balzac venait d'épouser, en mars i85o, à Berditcheff, la comtesse de Hanska, née Rzewuska.
Lorsqu'au mois de juin de la même année, il revenait à Paris, dans sa maison de la rue Fortune'e, aujourd'hui rue de Balzac, le rêve de sa vie était accompli. Ses dettes étaient enfin payées, ces fameuses dettes qui l'avaient fait comparer à Hercule filant des feuilletons aux pieds de ses créanciers ; le génie du romancier brillait éclatant et désormais sans nuages; déjà il se préparait à goûter au bonheur dans le nid ouaté de bienêtre, où il avait donné rendez-vous à ses espérances et à son amour; mais le proverbe oriental, qui dit : « Quand la maison est finie, la mort entre » allait avoir raison : l'infatigable travailleur ne devait point trouver le repos ici-bas.
L'auteur du Père Goriot revenait à Paris, mortellement atteint d'une hypertrophie du cœur qui paralysait ses facultés. Le 20 juin, il écrivait à son ami Théo un dernier billet attristé : « Je dois toujours rester à l'état de momie, privé de la parole et du mouvement... Je ne puis lire ni écrire, w Les quatre médecins, parmi lesquels le docteur Louis, appelés en consultation, ne purent que borner leurs efforts à maintenir l'infiltration de l'hydropisie dans les régions inférieures. Bientôt la décomposition du sang commença, des abcès se manifestèrent aux jambes, la gangrène apparut, les plus illustres chirurgiens de Paris accoururent; mais la science dut se déclarer impuissante à sauver le génie.
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Le docteur Nacquart, dans une curieuse note relative aux derniers moments de Balzac, s'exprime ainsi
Une ancienne affection du cœur, souvent exaspérée par le travail des nuits, et par l'usage ou plutôt par l'abus du café, auquel il avait dû recourir pour combattre la propension de l'homme au sommeil, venait de prendre un nouveau et fatal développement, et, comme autant de conséquences de cette lésion, une respiration courte, haletante, lui interdisait tout mouvement; sa parole, autrefois si soudaine et si vive, était entrecoupée et saccadée ; sa vue, jadis si nette et si étendue au physique comme au figuré, semblait s'être couverte d'un voile et lui faisait craindre de ne pouvoir, à l'avenir, transcrire lui-même sa pensée.
En présence de si redoutables accidents, et maigre une confiance qui voulait rester excessive, nous voulûmes appeler au secours de cette grande intelligence en péril nos collègues Fouquier, Roux, Louis et Rayer.,.; mais la science, qui avait diagnostiqué tout d'abord la complication d'une profonde albuminurie, ne pouvait plus voir là que des trêves. — Ses bons instants, ou plutôt ses moins mauvais moments, rendaient à l'âme de M. de Balzac toute sa force, à son esprit toute son étendue : aussi. Dieu seul sait-il combien on a perdu à n'avoir point recueilli les conceptions nouvelles, les caractères créés, les plans imaginés dont s'imprégnait sa parole, et que, pour la première fois, sa plume ne pouvait plus buriner.
Le mal fit bientôt des progrès tels, que les inspirations d'une âme aussi ardente par atiéction, non plus que les soins les plus incessants de l'art, agrandis
encore par le dévouement, ne pouvaient plus retenir une vie qui s'échappait.
Honoré de Balzac mourut dans la nuit du i8 au 19 août, après vingt-quatre heures d'agonie. M. le curé de Saint-Philippe-du-Roule, mandé par M"'^ de Balzac, était venu la veille lui administrer Textreme-onction, et par un regard déjà voilé le grand écrivain avait fait signe qu'il comprenait et remerciait le ministre de Dieu de lui apporter le viatique de l'éternité.
Voici, d'après le Journal des Débats du 22 août i85o, le récit des obsèques d'Honoré de Balzac, dont on remarquera la simplicité. Faisons observer à ce sujet qu'aucun grand artiste ne prêta son concours à cette cérémonie funèbre :
Aujourd'hui, — mercredi 21 août i85o, — dès onze heures, la foule se pressait aux alentours de l'église Saint-Philippe-du-Roule et de la chapelle du Roule, contiguë au domicile mortuaire. C'est dans cette chapelle que le corps d'Honoré de Balzac reposait, en attendant l'heure des funérailles. Quelques cierges sur l'autel et autour du cercueil, recouvert du drap mortuaire, formaient toute la décoration intérieure. La porte de la chapelle était drapée d'une tenture noire, ornée des lettres initiales H. B.
Après quelques prières dites dans la chapelle, le cercueil a été placé sur un modeste corbillard, traîné
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par deux chevaux, et le cortège est parti pour l'église Saint-Philippe-du-Roule.
Les cordons du char funèbre étaient tenus par M. Baroche, ministre de l'intérieur, et par MM. Victor Hugo, Alexandre Dumas et Sainte-Beuve.
Un cortège immense a suivi le corbillard entre deux haies d'une foule silencieuse et respectueuse.
L'Institut, l'Académie étaient représentés par MM. Ti&sot, Villemain et de Salvandy; l'Université, les Facultés, les Sociétés savantes, la Société des gens de lettres, la Société des auteurs dramatiques, les Ecoles normales, de Droit et de Médecine, la presse, les Beaux-Arts étaient représentés dans ce cortège par une foule d'illustrations.
On remarquait particulièrement, parmi les nombreux assistants, le chargé d'affaires de Russie, MM. le baron James de Rothschild, de Niewerkei^e, le directeur des musées; baron Taylor, Berlioz, Emile Deschamps, Francis Wey, Méry, Arsène Houssaye, Paul Féval, Henri Monnier, Couture, Chassériau, Gudin, Ambroise Thomas, Merruau ; Gavé et Charles Blanc, anciens directeurs des Beaux-Arts; Frédérick-Lemaître, plusieurs membres de l'Assemblée législative, des peintres, des sculpteurs et un certain nombre d'étrangers : Anglais, Russes, Allemands, Américains, etc., etc.
L'église était très simplement décorée.
Le service, célébré par M. le curé, a été chanté en faux bourdon.
Après les prières de l'église, le cortège s'est mis en marche pour se rendre au cimetière du Père-Lachaise, en descendant le faubourg et en suivant les boulevards intérieurs, au milieu d'une foule nombreuse venue pour rendre un dernier hommage au romancier qui, j^endant vingt ans, avait contribué par
ses œuvres à la popularité de cette œuvre nationale.
Deux voitures de deuil suivaient le char funèbre. Arrivé au cimetière, le corps a e'té descendu dans la fosse au milieu de l'émotion générale, et M. Victor Hugo a prononcé le discours suivant qui est bien le plus éloquent plaidoyer qui ait jamais été fait en faveur de l'immortalité de l'âme, et que les vrais amis du poète reliront avec intérêt :
Oraison fmièbre par Victor Hugo.
Messieurs,
L'homme qui vient de descendre dans cette tombe était de ceux auxquels la douleur publique fait cortège.
Dans \ts temps où nous sommes, toutes les fictions sont évanouies. Les regards se fixent désormais non sur les têtes qui régnent, mais sur les têtes qui pensent, et le pays tout entier tressaille lorsqu'une de ces têtes disparaît. Aujourd'hui, le deuil populaire, c'est la mort de l'homme de talent; le deuil national, c'est la mort de Thomme de génie.
Messieurs, le nom de Balzac se mêlera à la trace lumineuse que notre époque laissera dans l'avenir.
M. de Balzac faisait partie de cette puissante génération des écrivains du xix^ siècle qui est venue après Napoléon, de même que l'illustre pléiade du XVII* siècle est venue après Richelieu, comme si, dans le développement de la civilisation, il y avait
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une loi qui fît succéder aux dominateurs par le glaive les dominateurs par l'esprit.
M. de Balzac était un des premiers parmi les grands, un des plus hauts parmi les meilleurs... Tous ses livres ne forment qu'un livre, livre vivant, lumineux, profond, où l'on voit aller et venir, et marcher, et se mouvoir, avec je ne sais quoi d'effaré et de terrible, mêlé au réel, toute notre civilisation contemporaine ; livre merveilleux que le poète a intitulé Comédie, et qu'il aurait pu intituler Histoire, qui prend toutes les formes et tous les styles, qui dépasse Tacite et qui va jusqu'à Suétone, qui traverse Beaumarchais et qui va jusqu'à Rabelais ; livre qui est l'observation et qui est l'imagination ; qui prodigue le vrai, l'intime, le bourgeois, le trivial, le matériel et qui, par moments, à travers toutes les réalités brusquement et largement déchirées, laisse tout à coup entrevoir le plus sombre et le plus tragique idéal. A son insu, qu'il veuille ou non, qu'il y consente ou non, l'auteur de cette œuvre immense et étrange est de la forte race' des écrivains révolutionnaires. Balzac va droit au but. Il saisit corps à corps la société moderne ; il arrache à tous quelque chose, aux uns l'illusion, aux autres l'espérance, à ceux-ci un cri k la passion. Il creuse et sonde l'homme, l'âme, le cœur, les entrailles, le cerveau, l'abîme que chacun a en soi. Et par un droit de sa libre et vigoureuse nature, par un privilège des intelligences de notre temps qui., ayant vu de près les révolutions, aperçoivent mieux la fin de l'humanité et comprennent mieux la Providence, Balzac se dégage souriant et serein de ces redoutables études qui produisaient la mélancolie chez Molière et la misanthropie chez Rousseau.
Voilà ce qu'il a fait parmi nous. Voilà l'œuvre
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qu'il nous laisse, œuvre haute et solide, robuste entassement d'assises de granit, monument, œuvre du haut de laquelle resplendira désormais sa renommée. Les grands hommes font leur piédestal, l'avenir se charge de la statue.
Sa mort a frappé Paris de stupeur. Depuis quelques mois, il était rentré en France. Se sentant mourir, il avait voulu revoir la patrie, comme la veille d'un grand voyage on vient embrasser sa mère.
Sa vie a été courte, mais pleine : plus remplie d'œuvres que de jours !
Hélas ! ce travailleur puissant et jamais fatigué, ce philosophe, ce penseur, ce poète, ce génie a vécu parmi nous de cette vie d'orages, de luttes, de querelles, de combats, communs dans tous les temps à tous les grands hommes. Aujourd'hui, le voici en paix. Il son des contestations et des haines ; il entre le même jour dans la gloire et dans le tombeau. Il va briller désormais au-dessus de toutes ces nuées qui sont sur nos têtes, parmi les étoiles de la patrie!
Vous tous qui êtes ici, est-ce que vous n'êtes pas tentés de l'envier ?
Messieurs, quelle que soit notre douleur en présence d'une telle perte, resignons-nous à ces catastrophes. Acceptons-les dans ce qu'elles ont de poignant, de sévère. Il est bon peut-être, il est nécessaire peut-être, dans une époque comme la nôtre, que de temps en temps une grande mort communique aux esprits dévorés de doute et de scepticisme un ébranlement religieux. La Providence sait ce qu'elle fait lorsqu'elle met ainsi le peuple face à face avec le mystère suprême, et quand elle lui donne à méditer la mort, qui est la grande égalité et qui est aussi la grande liberté.
La Providence sait ce qu'elle fait, car c'est là le
plus haut de lous les enseignements. Il ne peut y avoir que d'austères et sérieuses pensées dans tous les cœurs quand un sublime esprit fait majestueusement son entrée dans l'autre vie ; quand un de ces êtres qui ont plané longtemps au-dessus de la foule avec les ailes visibles du génie, déployant tout à coup les autres ailes qu'on ne voit pas, s'enfonce brusquement dans l'inconnu.
Non, ce n'est pas l'inconnu 1 Non, je l'ai déjà dit dans une autre occasion douloureuse, et je ne me lasserai pas de le répéter; non, ce n'est pas la nuit, c'est la lumière ! Ce n'est pas la tin, c'est le commencement ! Ce n'est pas le néant, c'est l'éternité î N'estil pas vrai, vous tous qui m'écoutez ? De pareils cercueils démontrent l'immortalité : en présence de certains morts illustres, on sent plus distinctement les destinées divines de cette intelligence qui traverse la terre pour souffrir et pour se purifier et qu'on appelle l'homme ; et on se dit qu'il est impossible que ceux qui ont été des génies pendant leur vie ne soient pas des âmes après leur mort!
Après cette superbe oraison funèbre, qui peut être considérée comme le plus beau morceau d'éloquence de Victor Hugo, et qui restera certainement comme la plus énergique profession de foi spiritualiste du grand poète, Louis Desnoyers, alors président de la Société des gens de lettres, osa prononcer un long discours aussi glacial que diffus, où il est traité de la loi sur le Timbre et peu parlé de Balzac ; puis la foule qui venait d'assister aux obsèques du grand romancier se retira dans le plus profond recueillement.
Honore de Balzac appartenait dès lors à la postérité.
Balzac ne craignait pas d'avouer à l'apogée de sa réputaîioil les tristesses de ses débuts. « Ce n'est, disait-il, qu'au sortir de mes mauvais romans de jeunesse que j'ai commencé à me douter de la langue française « si peu connue en France ». J'ai écrit ces romans comme simple étude; un pour apprendre le dialogue, un pour apprendre la description, un pour grouper mes personnages, un pour la composition, etc. — J'ai fait cela en collaboration; la plupart sont cependant tout entiers de moi; je ne sais plus lesquels, je ne les connais pas et voudrais les anéantir. »
Ces premières œuvres de Balzac, dites Œuvres de jeunesse et qui furent signées de Vieillerglé, lord R'Hoone ou Horace de Saint-Aubin, ont été réimprimées en partie en seize volumes in-S», sous ce titre : Œuvres complètes d'Horace de Saint-Aubin, Paris, Hippolyte Souverain, i836- 1840; — elles comprennent : la Dernière fée, le Sorcier ou le Centenaire, le Vicaire des Ardennes, Argow le Pirate, précédemment intitulé Annette; le Criminel, Jeanne la pâle, publié d'abord sous le titre de Whann-Chlore, l'Israélite ou Clotilde de Lusignan, Don Gigadas et l'Excommunié (attribué au marquis de Belloy).
Ces premiers romans ne représentent le futur auteur des Etudes de mœurs qu'autant que la chrysalide représente le brillant papillon. — C'était l'époque où le jeune Honoré travaillait à sa personnalité, luttant corps à corps avec les difficultés de la lani^ue et les inconstances de son imagination mal disciplinée, dans sa pauvre mansarde de la rue Lesdiguières; l'époque où il écrivait ses premières lettres charmantes à sa sœur Laurette, signant parfois ces épîtres familières: Honoré, écrivain et poète français à deux francs la page. Il fuyait alors le spectre du notariat et pour s'indépendantiser, selon son néologisme, il lui fallait, bon gré mal gré, mettre du noir sur du blanc, et livrer à d'impatients petits éditeurs une copie désordonnée cousue de grossières intrigues et écrite en aveugle qui ne veut pas voir, ne pouvant consciencieusement mal faire.
Déjà il nourrissait ses grands projets de psychologie humaine; mais il fallait vivre, savoir attendre et montrer une patience de Sixte-Quint, en engraissant les pourceaux des métairies littéraires. Il fallut surtout fournir des gages à un père épeuré par l'avenir que réservait à son fils une vocation souvent si trompeuse, et le jeune de Balzac peinait, haletait à la besogne, remettant au lendemain le soin de rassasier sa fringale littéraire, à l'exemple de ce paysan champenois qui, jetant le morceau de pain de son déjeuner, tout
au loin au bout d'un sillon, se condamnait à piocher jusqu'à lui et le rejetait de nouveau pour s'inciter au travail et gagner sa pitance.
Ces premiers romans furent vendus à des libraires tels que Hubert, PoUet-, Barba et Urbain Canel pour des prix relativement minimes, variant de 800 francs à 2,000 francs, payables par billets à longues échéances que l'auteur escomptait avec peine, tremblant de les lui voir revenir protestés.
Quoi qu'il en soit, l'opposition paternelle cédait peu à peu devant ses premiers gains, et, dans une lettre du 10 mars 1822, adressée à son neveu, M. de Balzac père écrivait : « Mon fils aîné montre, depuis environ un an, les plus grands moyens en littérature : il a fait imprimer et vendre des ouvrages pour près de dix mille francs. Si sa santé répond à ses moyens, il fera parler de lui avantageusement. »
Ces dix mille francs d'ouvrages, qui comblaient d'illusion cet excellent père, ces dix mille francs qui paraissaient une fortune pour un jeune débutant en l'an de grâce 1822, n'étaient signés en réalité que sur la promesse d'un nombre respectable de petites productions; mais le père de Balzac avait été frappé par cette bonne fortune de son fils, et, dans une autre lettre de 1823, il s'écriait avec orgueil cette fois : « Mon fils aîné est dans la littérature jusqu'au cou, et la France lit
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trois ou quatre ouvrages sortis de sa féconde imagination... Il s'occupe d'autres productions. »
Il n'entre pas dans nos intentions de nous étendre ici sur cette période de la vie du fécond romancier [selon le cliché h la mode de i835à i85o). Ces premières années de la jeunesse de Balzac, qu'on pourrait appeler années d'apprentissage, comme dans Wilhem Meister, ont défrayé la critique à bien des points de vue, et la meilleure étude qu'on en puisse lire se trouve encore, en manière d'autobiographie, dans les lettres touchantes et exquises d'Honoré à sa sœur Laure Surville, au milieu de l'excellente Correspondance qui a été publiée. Gomme nous nous piquons de curieux et presque d'inédit, nous songerons à rechercher les tendances et les manifestations de l'écrivain d'alors, et nous puiserons dans sa Littérature marchande {ainsi qu'il se plaisait lui-même à désigner ses œuvres insignées) des pages de premier jet, sortes de professions de foi où l'homme se retrouve en entier, et que la sottise des éditeurs qui ont réimprimé les œuvres d'Horace de Saint- Aubin a abandonnées comme indignes. — Ce sont donc des pièces d'éditions originales inconnues ou à peu près, car elles n'ont pas été exhumées de leurs œuvres oubliées :
Voici, par exemple, le prologue de Clotilde de Liisignan ou le beau juif, manuscrit trouvé (dit le
titre) dans les archives de Provence et publié par lord R'Hoone, Paris, 1882. — Balzac avait, paraît-il, vendu ce livre 2,000 francs. — Il semble alors tout à la joie, car après avoir passé sous les fourches caudines de Pointevin Saint-Alme, composant seul et ne touchant que la moitié des émoluments de collaboration, il venait de secouer le joug, s'était acquis le libraire Hubert, et déjà espérait traiter pour Wann-Chlore^ avec l'éditeur à la mode Urbain Canel. — La dédicace est singulière ; elle porte :
A vous... votre très humble,
R'HoONE.