L'ÉTABLISSEMENT D'UNE ZONE FRANCHE A ALGER
Les partisans d'Alger zone franche se sont souvent plu à comparer la situation de ce port avec celle de Copenhague. Et ils ont avec vérité établi un rapprochement entre les positions géographiques et économiques de ces deux villes. « Le Danemark « est un petit pays plus agricole qu’industriel et dont « la production ne dépasse guère les besoins de la « population. Comment se fait-il que le port de Co- « penhague ait subitement prospéré dans des condi- «tions merveilleuses? Parce que son port franc « bénéficiant d’une situation géographique privilé- « giée, comme celle d'Alger, le long des grandes « lignes maritimes, clé de deux bassins, celui de la < mer du Nord et celui de la Baltique. est devenu le
« rendez-vous de la marine marchande du Nord de « l’Europe. »
4° Il faut retenir de ceci, en dehors d’un exemple qui justifie les plus belles espérances, que le premier avantage dont profiterait la zone franche algéroise serait la situation géographique exceptionnelle de notre port. Pour qui veut se rendre compte de cette situation exceptionnelle il suffit de jeter les yeux sur une carte. Alger, placé à égale distance des ports du Nord de l’Europe et du canal de Suez, offre aux navires qui viennent y faire escale, non l’attrait du fret à recueillir, mais de l’économie à réaliser par la suppression d’une escale que la situation de notre ville leur permet (Castan fils. Rapport de M. Aubert au Syndicat Commercial, avril 1902).
La chambre de commerce signale aux navires relâcheurs cet avantage précieux par le tableau ciaprès indiquant les distances respectives de notre port à ces points extrêmes:
Distances en milles, de: à Constantinople Port-Saïid Alger
PANVERS ee ie Helene 3.169 3.285 forts
COPENHAGUE, . . . . 2709 3.825 231 DENDÉ Er selle ee 3.425 3.545 2.035 ÉDAMBOURG 2 ROUE 3.430 3.590 2.040 15 DÉPOT TANT ARRETE 2.965 3.085 1975 LIVERPOOL MAT den decide 3.080 3.200 1.690
Ces chiffres en disent plus que tous les raisonnements. Alger, placé entre le détroit de Gibraltar et
l'isthme de Suez, sur la route obligatoire des grands vapeurs qui relient l’Europe à l’'Extrème-Orient, escale nécessaire pour toutes les lignes de navigation qui sillonnent le bassin méditerranéen, n'est-il pas le port idéal où afflueraient fatalement tous ces produits exotiques que nos droits de douane rejettent maintenant vers les zones franches de Hambourg, Brême ou Copenhague? Alger, zone franche à son tour, ne serait-elle pas admirablement placée pour assurer la répartition dans toute l'Europe de ces mêmes produits? Brême, Hambourg, Copenhague conserveraient peut-être la maîtrise de ce commerce pour les régions du Nord mais elles ne pourraient lutter contre Alger recevant les marchandises à meilleur compte vu le transport réduit et les réexportant aux moindres frais dans tous les ports de la Méditerrannée, de l'Ouest Africain et de l'Amérique du Sud. Il y a là un fait évident : les produits éviteraient tant à l'importation qu'à l'exportation un transport supplémentaire assez onéreux pour que sa suppression constitue par elle seule un sérieux élément de succès. Donc Alger par sa situation offre ce double avantage à la création d’une zone franche que son port, point d’escale très fréquenté déjà, lui assurerait à la fois un fret abondant et des marchandises variées transportées à bon compte, facilement réexpédiables sur des marchés nouveaux et proches. Notre port, déjà le second des ports français par le nom-
bre des tonnes de jauge de navires entrés et sortis, se classait en 1907 à ce point de vue, entre Marseille et Gênes avec 14.307.549 tonnes, et M. Cochery pouvait en dire : « Par sa situation géographique, par son important mouvement de navigation, par les services qu'il rend comme dépôt de charbon, le port d’Alger figure parmi les grands ports du monde jouant un rôle marqué dans les relations maritimes internatio-
nales » (Cochery, op. cit.).
IL est hors de doute qu’une pareille activité maritime, doublée des avantages d’une zone franche ferait d'Alger une puissance économique très importante l’une procurant le frêt aux navires amenés par autre.
Il est permis de croire aux heureux effets de cette double réaction.
2% A l’avantage de la position géographique il faut ajouter en faveur de la zone franche d’Alger les facilités très grandes que rencontrerait dans notre port son installation. On peut supposer les difficultés qui entraveront, dans la grande majorité des villes favorisées le groupement commercial autorisé à créer une zone franche. Celle-ci ne peut être indéfiniment réduite dans ses dimensions: il faut pour que l'institution soit viable et prospère une étendue de terrain suffisante pour loger convenablement et pratiquement les industriels désireux de
s’y installer. Sans prétendre atteindre aux superficies énormes réservées par Hambourg et Copenhague à leurs territoires francs, on doit cependant estimer à 5 ou6 hectares au minimum l'étendue de terrepleins nécessaires. Or comment trouver un pareil terrain dans un port déjà encombré par les magasins, les habitations? 1] faut exproprier et l’on conçoit sans peine les dépenses à engager. D'ailleurs Le fait est connu; on sait qu’une grande partie de l’allocation de 40 millions de marks, donnée à Hambourg par l’Empire allemand comme compensation à la restriction apportée à ses anciennes franchises, fut employée à l’expropriation d’un quartier qui devait agrandir la zone franche. Et c’est parce qu’Alger peut, sans tous ces frais, organiser son territoire franc que ses partisans considèrent à juste titre comme résolue une des plus grosses difficultés. La Chambre de Commerce a, en effet, formellement engagé pour l'établissement de notre zone un espace de terrain suffisant, à prendre sur les terres-pleins conquis sur la mer dans l’arrière-port de l’Agha. Cet arrière-port dont la construction se poursuit depuis une quinzaine d'années et dont une grande partie, déjà livrée au commerce, rend à celui-ci des services signalés, doit, lorsqu'il sera terminé, augmenter de 17 hectares l’étendue en terre ferme et de 100 hectares la surface liquide de notre port. Le Gouvernement
général a accepté l'offre spontanée de nos commer-
çants et dans une notice(1902) notre administration supérieure s’exprimait ainsi:
< Les nouveaux bassins de la baie de l’Agha et les « terre-pleins environnants gagnés sur la mer sont «< en effet assez vastes pour qu’une partie puisse en
être affectée à cette destination. On y trouverait
dans des conditions d'isolement faciles à réaliser
l’espace suffisant pour les concessions nécessaires « à la construction des magasins, usines, fabriques « indispensables. Les seules dépenses complémen- « taires aux travaux déjà entrepris se réduiraient dès « lors à des dépenses de clôture et d'aménagements « intérieurs. »
Ces dépenses sont peu importantes en ce qui concerne la clôture, une double grille de 2 mètres ou 3 mètres de haut n’exige pas une mise de fonds très forte. Resterait l’outillage de la zone franche. Évidemment ici la somme engagée serait plus importante ; mais ne serait-on pas obligé de faire cette dépense même sans création de zone franche ? Chacun sait que l’avenir est aux ports offrant les meilleures garanties pour un débarquement et un chargement rapides ; affranchis on non ces quais devraient être munis d'appareils de levage, de voies ferrées ; il faudrait les éclairer, y établir toutes les commodités sans lesquelles un port reste abandonné des navires et des marchandises. Notre zone franche serait
donc établie sans ces frais considérables qui peuvent
à juste titre, effrayer même les plus chauds partisans, de la franchise partielle. Alger favorisée par les circonstances, rapidement établie dans sa nouvelle situation n'aurait plus à songer qu’à l’utilisation rapide
au mieux de ses intérêts des facilités accordées.