‹ LesageChapitre 10 sur 28 · CRISPIN RIVAL DE 'SON MAÎTRE · texte numérisé non relu

CRISPIN RIVAL DE 'SON MAÎTRE

retrouver Grispin sous les chamarrures de Turcaret. Ainsi Lesage s'était élevé du coup à la grande satire de mœurs, en s'affranchissant, au théâtre, de ses modèles étrangers : pour oser Turcaret^ il n'en aura plus d'autres que Molière et la vie. N'oublions pas cependant sa docilité à prendre conseil du parterre. Ce dernier, avant d'applaudir « le grand comique, critique et plein de finesse » de Crispin rival, avait fait deux fois échec aux autres adaptations espagnoles de son auteur, qu'il trouvait trop embrouillées et surtout trop éloignées de nos mœurs. Lesage se le tiendra pour dit, et son Turcaret échappera si bien à ce double reproche qu'il en essuiera de tout contraires, et beaucoup moins fondés d'ailleurs. Outre cette heureuse docilité aux leçons du parterre, nous relevons à cette époque, c'est-à-dire à la veille même de sa plus grande audace littéraire , une preuve notable de sa prudence dans la conduite de son esprit. Ses pièces en cinq actes avaient échoué, et seul son acte de Crispin ris^al avait réussi : aussitôt, comme s'il se fût défié des longs ouvrages dramatiques, il présente coup sur coup deux comédies en un acte. La première, qu'il baptise les Étrennes^ voulant la faire jouer le l®"" janvier 1708, est refusée parles comédiens. Heureux refus ! puisque, ayant repris son acte, et considérant la fécondité de sa donnée, il en tirera Turcaret^ en quelques mois. Dans cet intervalle, il fait recevoir une nouvelle comédie en un acte, la Tontine^ car nous lisons sur les registres de la Comédie-Française, à la date du 27 février 1708 : « On

42 liESAGE.

a reçu une petite pièce de M. Lesage pour être jouée après Pâques ». Elle ne devait l'être que vingt-quatre ans plus tard, a pour des raisons que le public se passera bien de savoir », nous dit l'auteur, pour « des raisons d'Etat », ajoute le chevalier de Mouhy qui, contre son ordinaire, paraît ici mériter notre confiance. L'institution de la tontine était devenue d'État, bon gré mal gré; or Lesage la présentait comme une manière de jeu de hasard où les médecins voient le dessous du jeu. Et puis il y avait des traits de satire singulièrement osés, cette riposte de Grispin, par exemple, à un soldat qui a déserté pour avoir reçu la bastonnade : « Pour te venger de ton capitaine, que n'attendais-tu un jour de bataille ? » Quoi qu'il en soit, Lesage, pour prendre patience, rimera sa Tontine et en fera, pour son théâtre forain, un Arlequin colonel qui a ainsi un double titre à notre curiosité. Mais quelle activité de production et comme elle montre sa volonté d'exploiter dès lors la veine d'actualité dont le Diable boiteux^ après Crispin rival^ venait de lui révéler toute la fécondité !

C'est en effet l'année même où il se risquait à marcher presque seul sur la scène française qu'il . cherchait à conquérir son originalité dans le roman. Il réussit dans sa double tentative, mais en se mo-

Page 1