LE DIABLE BOITEUX
Dans Los. Empe7ios del mentir, de Hurtado de Mendoza, un aventurier, abusant des confidences d'un cavalier qu'il a tiré des griffes de trois brigands, tente d'épouser la sœur de ce brave homme en se faisant passer pour le fiancé attendu. L'aventure est d'ailleurs conduite et dénouée à peu près de même que l'est dans G il Blas celle de Jérôme de Moyadas. Pour Crispin rival, comme pour Gil Blas, Lesage avait évidemment sous les yeux la pièce de Mendoza que nous venons de signaler. Mais dans sa comédie on ne retrouve que l'idée première de l'intrigue espagnole. Tout le reste, aventures, dialogue, caractères, est de son invention ou rappelle les Précieuses ridicules. Aussi n'avait-il pas cru devoir désigner ici
ce CRISPIN RIVAL DE SON MAITRE. )) 39
son modèle espagnol, comme il l'avait loyalement fait pour les pièces précédentes.
Mais c'est bien à l'école des Espagnols qu'il avait appris l'art de mêler ou de démêler une action avec celte prestesse et cette vraisemblance. Les entrées de Valère et celle d'Orgon, qui donnent à l'action des secousses si gaies, sont motivées avec un naturel parfait. La Branche renoue la trame demi-rompue de ses fourberies avec une dextérité supérieure à celle de Scapin. Lesage semble même prendre plaisir à mettre ici nœuds sur nœuds, comme pour faire admirer son adresse à les dénouer. Qu'il file le dialogue ou qu'il le heurte, tout est en scène ^ comme on dit au théâtre. Qu'on relise par exemple ce bout de dialogue :
Crispin..,, As-tu arrêté des chevaux pour cette nuit ? — La Branche {regardant dans l'éloignement). Oui. — Crispin, Bon!... Je suis d'avis que nous prenions le chemin de Flandre. — La Branche [regardant toujours au loin et auec distraction). Le chemin de Flandre?... Oui, c'est fort bien raisonné. J'opine aussi pour ]e chemin de Flandre. — Crispin, Que regardes-tu donc avec tant d'attention ? — La Branche (de même). Je regarde.... Oui.... Non..., Yentrebleu! seraitce lui? — Crispin. Qui, lui? — La Branche {de même). Hélas! vdîlà toute sa figure. — Crispin, La figure de qui? — La Branche {de même). Crispin, mon pauvre Grîspin! c'est M. Orgon. — Crispin. Le père de Damis ? — La Branche. Lui-même. — Crispin. Le maudit vieillard ! — La Branche. Je crois que tous les diables sont déchaînés contre la dot.
Nous ne connaissons rien dans les modèles espagnols de Lesage, dans Galderon lui-même, le roi de
rintrigue, qui fasse sentir plus vivement que l'acte unique de Crispin rival le plaisir spécial qu'on goûte au théâtre à voir une action dextrement emmêlée et démêlée. En France, pour trouver autant de hrlo, autant d' « industrie » , comme disait un autre admirateur du théâtre espagnol, qui est le grand Corneille , il faudra attendre l'avènement de ce fameux Figaro que Crispin annonce d'ailleurs par son esprit et par l'emploi qu'il en fait, en face des puissances. Quelle audace déjà dans ses sarcasmes à l'adresse de la justice qui « est une si belle chose qu'on ne saurait trop l'acheter », et qui blanchit et relâche les coquins à la prière d'une « bonne amie » I Et que de traits mordants contre cette société où se voient de petits scélérats qui « ne se font point un scrupule de la pluralité des dots » ; où le comble des duretés est ce « qu'un petit maître n'oserait dire à une femme de robe »; et où les coquins se gardent les uns aux autres « une fidélité plus exacte que les honnêtes gens » ! Quelle ambition déjà chez ce Grispin ! et quelle haute idée il a de ses moyens de l'assouvir! a Que je suis las d'être valet! » s'écrie-t-il dès le début, et aussitôt nous voilà loin des \ulgaires picaros de Mendoza. Ce qu'il veut escroquer, ce n'est rien moins qu'une position sociale avec la considération y relative : « Ah ! Crispin, c'est ta faute! Tu as toujours donné dans la bagatelle; tu devrais présentement briller dans la finance... Avec l'esprit que j'ai, morbleu! j'aurais déjà fait plus d'une banqueroute. » Mais patience! nous allons