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PERIODE DE PLEINE ORIGINALITÉ : « TURGARET

La Bruyère, tout en épuisant ses traits les plus amers contre les manieurs d^argent, ces âmes « sales, pétries de boue et d'ordure», écrivait avec découragement : « Un projet assez vain serait de vouloir tourner un homme fort sot et fort riche en ridicule : les rieurs sont de son côté ». Lesage osa espérer qu'ils seraient du sien, vingt ans après. On exalte d'ordinaire l'audace de son calcul, il vaudrait mieux en montrer l'adresse et prouver qu'en dépit de certaines apparences, le pouvoir et l'opinion étaient d'accord, vers 1709, pour soutenir et applaudir ^ Turcaret, et que la scène de Molière elle-même était préparée à recevoir cette satire sociale, quand son auteur l'y porta. La réputation de hardiesse de Lesage en souffrirait peut-être, mais l'intérêt histo-

rique de sa comédie s*en accroîtrait, et ne suffit-il pas que la vérité y gagne ?

Turcaret fut achevé dans les premiers mois de 1708, car nous relevons cette mention sur le a livre des feuilles d'assemblée » de la Comédie-Française : « Aujourd'huy mardy, quinzième may 1708, la compagnie s'est assemblée extraordinairement dans la salle de son hostel pour entendre la lecture d'une pièce en cinq actes de M. Le Sage ». Le moment pouvait paraître mal choisi pour faire applaudir une satire contre les traitants. N'étaient-ils pas au pinacle, et, quelques jours auparavant, le roi, qui était encore Louis XIV, ne s'était-il pas promené dans Marly entre Bergheyck, qui gouvernait en Flandre les finances d'Espagne, et Samuel Bernard lui-même, « en disant autant » au traitant qu'au ministre, au vu et au su de toute la cour? Ne semblait-il pas qu'un nouveau pouvoir s'installât dans l'Etat et avec quelle assurance! Contemplez, au Cabinet des Estampes, certaine gravure d'un portrait peint par Hyacinthe Rigaud. Le personnage, dans un accoutrement fastueux, trône, sous un péristyle, au haut d'un perron magnifique, accoudé sur une table où s'arrondit une grosse mappemonde, et, tournant majestueusement sa face vers un public invisible, il lui désigne d'un geste royal des vaisseaux dans un port, cependant qu'un vent de victoire fait flotter au-dessus de sa tête un dais de draperies. Est-ce Louis XIV disant ; L'État^ c'est moiy ou au moins Colbert montrant sa flotte? Non, c'est Samuel Bernard, « chevalier de

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Tordre de Saint-Michel, comte de Goubert, conseiller d*Etat », d'après le cartouche, maltôtier et banqueroutier avérés, d'après l'histoire, et dont Saint-Simon vous dira les infamies.

Mais pour n'être pas plus dupes de cette appa- ^'ente grandeur que ne le furent les contemporains, regardons-en les fondements. Les complaisances du pouvoir pour les traitants lui étaient commandées par une affreuse détresse dont il faut bien se rendre \y conapte. On en trouvera le bilan dans le mémoire officiel de Desmarets, neveu et élève de Golbert, que le roi venait d'appeler au contrôle des finances. Le total des dépenses prévues pour 1708 s'élevait à près de 700 millions, et pour y faire face il restait 20 millions de fonds libres. D'ailleurs les revenus avaient été consommés d'avance jusqu'en 1717 par des assignations anticipées. L'Etat ne pouvait même plus manger son blé en herbe et il avait si bien joué du hautbois ^ selon la recette et le calembour de Panurge, que les forêts du domaine étaient rasées. La guerre se faisait à crédit, la famine décimait / l'armée, et les soldats demandaient lamentablement à leurs généraux le pain quotidien. Pour vaincre, les alliés comptaient moins sur leurs troupes que sur notre détresse financière. Pour sauver la France, il ne fallait rien moins qu'un miracle : le mot est dans Desmarets comme dans Saint-Simon. Grâce à 30 millions d'or et d'argent que rapportèrent des mers du Sud et prêtèrent au roi les armateurs malouins, et à 40 millions qu'on tira encore deis traitants en 1709,

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grâce à l'héroïque boucherie de Malplaquet et à la pitié intéressée de la reine Anne; grâce surtout à Denain, a le miracle visible » attendu par Saint- Simon se fit, et Louis XIV put du moins commencer à descendre avec majesté, -selon l'expression risquée mais expressive de Michelet, le Niagara de la banqueroute, où allaient s'engouffrer ses successeurs.

Cependant les partisans trouvaient honneur et profit dans la honte et dans la détresse publiques, et ne savaient pas s'en taire. A Bourvalais qui se vantait d'avoir soutenu l'Etat, quelqu'un de la cour répliqua pour tous qu'il l'avait soutenu comme la corde soutient le pendu. Au fond, le pouvoir avait pour ces corsaires qui le rançonnaient effrontément les bonnes grâces grimaçantes d'un fils de famille aux prises avec un usurier. Aussi les laissera-t-il, avec une joie secrète, tomber en proie au mépris public dont les pamphlets et la scène allaient être les organes, en attendant qu'il satisfît sa sourde

colère par les t)rutalités de ses enquêtes et de ses

chambres de justice.

Même patelinage et même irritation chez les nobles à l'endroit des traitants. Au temps des Caractères, leurs voleries et leurs ridicules n'indignaient guère que des philosophes clairvoyants comme La Bruyère, ou envieux et chagrins comme le provincial dont se moque si agréablement Gourville dans ses Mémoires ; mais la noblesse s'accommodait aisément des financiers, moyennant finances. Un bon mot vengeait alors d'une mésalliance ou d'une impertinence. Il

faut bien fumer ses terres, dira Mme de Grignan, pour se consoler de marier son fils à la fille du financier Saint- Amand. « Les millions sont de bonne maison », ajoutait la spirituelle grand'mère; et puis ne fallait-il pas payer la cruelle chère de Grignan et se tirer des pattes de la Reinié, la marchande à la toilette qui apportait si bruyamment ses notes jusque chez M. le lieutenant-gouverneur de Provence? A quelqu'un qui la plaint de faire antichambre chez Berryer, un champignon de la finance, mêlée à la foule des laquais, Mme Gornuel confiera : « Hélas! j'y suis fort bien, je ne les crains point tant qu'ils sont laquais ». Mais voici qu'ils ont l'oreille du roi et le pas-devant sur les ducs et pairs. Quel frémissement de rage alors, dans les rangs des courtisans! ce J'admirais, dit Saint-Simon regardant Louis XIV faire les honneurs de Marly à Samuel Bernard, et je n'étais pas le seul, cette espèce de prostitution du roi. » Constatons aussi que Dangeau, dans son Journal, en relatant cette fameuse promenade de Marly, qui coûta onze millions à Samuel Bernard, ne nomme que Bergheyck et reste muet sur le second compagnon de Sa Majesté, et ce silence du fidèle Dangeau nous paraîtra encore plus significatif que le gros mot de Saint-Simon. Hélas! le roi n'était pas le seul à se prostituer, et Saint-Simon oublie ici que son propre beau-père, le maréchal de Lorges, « ce pauvre diable de qualité », nous dit Bussy, « n'avait eu de solide que le bien de la fille du laquais qu'il avait épousée », lequel était le financier Frémont.

Duclos remarquera que la finance 'et la cour portent souvent les mêmes deuils. Il est vrai : ils portaient en même temps, les uns le deuil de leur argent, les autres celui de leur honneur.

La bourgeoisie elle-même s'aigrissait contre les traitants. Longtemps elle n'avait vu dans le faste des financiers qu'une aristocratie d'argent qui rivalisait avec celle de la naissance, et il n'y avait pas là de quoi l'offusquer, bien au contraire. N'était-ce pas une aristocratie ouverte et dont les insolences la vengeaient de celles de l'autre? Et puis la foule bourgeoise des rentiers de la ville prenait fort aisément son parti du faste et des pires débauches des partisans, pourvu qu'ils maintinssent un semblant de stabilité dans les revenus de l'Etat, et lui évitassent, en prêtant au roi, ces odieuses réductions de rentes auxquelles Mazarin et Golbert avaient eu recours sans vergogne, comme leurs pires prédécesseurs. Mais ces calculs bourgeois venaient d'être singulièrement brouillés par la détresse financière qui avait suivi nos désastres. La création incessante de papiermonnaie sous différents noms, assignations^ billets de subsistance^ de monnaie, etc., avait mis en circulation une somme énorme de 413 millions d'effets à terme. Les ajournements de ces billets à l'échéance ou les cessations brusques de paiement, prolongées jusqu'à 18 mois (1708-1709), mettaient la foule des porteurs, des malheureux petits rentiers, à la merci des gros spéculateurs. Et ces derniers en profitaient avec une effronterie incroyable, faisant l'escompte à

un taux énorme et agiotant sur les billets même qu'ils avaient souscrits et dont ils étaient la caution. On pense si les bons bourgeois avaient cessé de voir dans les traitants les garants de leurs revenus et s'ils étaient prêts à faire chorus avec les nobles contre Turcaret! D'ailleurs à ces grandes friponneries, à ces « usures énormes qui feraient horreur si on les rapportait », dit un contemporain, il faut joindre toutes ces fourberies des prêteurs à la petite semaine, renouvelées d'Harpagon, que les rois même de la finance n'avaient jamais dédaigné de faire pratiquer par leurs hommes de paille, par leurs Rafles de tout acabit.

Quant au peuple, il reportait sur les partisans sa rancune séculaire contre la Brutalité et les coquineries de la perception des impôts qui s'opéraient, alors plus que jamais, par voie de doubles frais, àe force-' ments arbitraires, etc., et surtout contre l'assiette de quelques-uns d'entre eux, de la gabelle par exemple, si vexatoire qu'une famille n'ayant pas épuisé son lot de sel de table ne pouvait, sans une procédure nouvelle, employer le surplus à saler son lard. Dès lors l'impopularité des traitants se résumait dans l'expression formidable de « sangsues d'Etat,... sangsues du peuple », qui courait partout, que nous trouvons sous la plume de Vauban, comme dans le Beauchéne et le Théâtre de la Foire de Lesage, et qui, retentissant encore à la fin du siècle devant la Convention, dans la bouche de Bourdon de l'Oise, sera un arrêt de mort pour trente-deux fermiers;

généraux, parmi lesquels on a la douleur de compter Lavoisier.

Ainsi s'amassait contre les traitants, dès le début du siècle et dans toutes les classes de la société, un trésor de haine. Mais avant de faire explosion dans Turcaret, cette haine, croissant avec la détresse publique, avait grondé dans des pamphlets fort curieux. Interrogeons-les, car Lesage les avait certainement lus. Ils auraient même suffi à lui donner le ton et à lui offrir de vivants modèles pour son héros, à défaut de ses observations personnelles et de sa rancune légendaire contre les gens de finance.

Le plus curieux de tous ces libelles a pour titre : Nouvelle Ecole publique des finances ou l'Art de voler sans ailes ^ et date de 1708. Il est donc exactement contemporain de la conception de Turcaret et traduit les mêmes sentiments publics sur les financiers. On y dénonce pêle-mêle à l'indignation des Français cette « poignée de canailles qui cause le malheur de millions d'âmes » : les Ghoppin, les Thévenin, les Lacourt, les Rousselin, les Masson, les Farcy, les Desbuttes, les Taillefert de Soligny, etc. On en comptait quatre cents. Mais faisons l'honneur d'une mention spéciale à quelques-uns d'entre eux : à Deschiens, qui avait établi ce papier timbré si odieux

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qu'on s'en servit à Bordeaux pour brûler le directeur des commis, et à propos duquel courut ce quatrain :

On a toujours bien dit : Le papier souffre tout ; Et malgré la blancheur qui fait son innocence, Le roi lui fait donner la fleur de lys en France, Et le donne à Deschiens qui le barbouille tout ;

à Bourvalais encore que l'on désignera couramment comme l'un des originaux de Turcaret^ et qui, au sortir de la Bastille, sera hébergé «t choyé par d'Argenson, garde des sceaux et président des finances ; à La Noue enfin, cet autre modèle de Turcaret^ d'après les contemporains, auquel l'auteur de notre pamphlet prête, dans une orgie de traitants, une apologie des volerie^, des vices et des inénarrables débauches de ses pareils, dont le cynisme naïf rappelle par le ton,' sinon par Je style, la harangue du sieur de Rieux dans la Ménippée.

Notons surtout dans ces pamphlets, pour nous en souvenir en lisant Turcaret, que l'insolence des partisans qui insultaient à la misère publique était singulièrement aggravée, aux yeux des contemporains, par la bassesse originelle de la plupart d'entre eux. La Noue, par exemple, était fils d'un paysan des environs de Dreux. Mais ouvrons certain manuscrit ^ de la Bibliothèque nationale, contenant les « noms et origines de MM. les fermiers généraux des fermes unies de France »; nous en apprendrons de belles sur les pairs et compagnons, des Grimod de la Reynière, des Dupin, des Saint- Valéry, des Héron

de Villefosse, des Le Mercier, tous nés et bien nés eux, comme « les gentilshommes associés' » de M. Turcaret. Voici, par exemple, Bragouze, venu de Montpellier à Paris avec le bagage de Figaro, « sans autre équipage qu'une trousse garnie de rasoirs » ; de la Bouexière, Dangé, anciens laquais, Frontins pris sur le vif; Audry, fils d'un pauvre boulanger; de la Gombaude, fils d'une blanchisseuse de Rennes, etc. Turcaret devait paraître bien comique au parterre, en s'écriant : « Je vais à une de nos assemblées, pour m'opposer à la réception d'un pied-plat, d'un homme de rien, qu'on veut faire entrer dans notre compagnie ».

Bref, après avoir écume, comme il convient, les pamphlets précurseurs ou contemporains dç Turcaret^ auxquels l'Art de voler sans ailes a plus ou moins servi de modèle, et en tenant compte de tous les grossissements inhérents au genre, on voit clairement que l'opinion publique rendait les maltôtiers responsables, à tort ou à raison, des misères et des hontes qui avaient suivi Blenhein et Ramillies. Un de ces pamphlétaires déplore même, en 1709, que le projet récent d'une chambre de justice n'ait pas abouti. Il demande qu'on livre « cent de ces petits tyrans à la juste fureur des peuples, un petit jour de halle, et qu'on enferme toutes leurs maîtresses aux Madelonnettes, après leur avoir donné le fouet ».

J'admire encore, s*ccrie-t-il, la docilité du peuple qui les fournit, qui se laisse éclabousser par tous ces beoux carrosses qu'i7« ont payés malgré eux, et qu'/V* ne se déchaînent pas

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contre ceux qui les remplissent en les assommant lorsqu'il» passent sous leurs yeux. Quoi! des millions d'âmes dont Paris est rempli, ne peuvent détruire quatre cents misérables laquais revêtus, qui leur coupent journellement la bourse!

Voilà ce qui s'écrivait à Paris, sous la rubrique de Cologue, à la date même où l'on répétait Tur^ caret k la Comédie-Française. De là les efforts des partisans pour en prévenir d'abord la représentation, en achetant l'auteur, qui ne voulut se vendre à aucun prix, et ensuite pour faire tomber la pièce à grand renfort de « clefs de meute », comme dit la Critique dé Turcaret. De là aussi la connivence du pouvoir, tout heureux de détourner de lui sur les fermiers et sous-fermiers la colère et l'inquiétude publiques. Nous lisons en effet dans un pamphlet daté de l'année même où fut joué Turcaret, un passage qui indique clairement la tactique officielle. Qu'on pèse ces distinguo d'une délicatesse au moins, officieuse :

Ce qui attire aux partisans celte haine générale des hommes (dit l'auteur des Partisans démasqués) ne provient que de la manière orgueilleuse et sans miséricorde dont ils se servent pour lever les impôts que le roi est forcé d'exiger de ses sujets pour soutenir sa gloire et les intérêts de sa couronne^ contretant d'ennemis ligués et jaloux de sa Grandeur.... Elle fait mille fois plus de peine à tous les peuples que l'impôt même»

On comprend maintenant pourquoi la première représentation de Turcaret était reculée indéfiniment par les comédiens et les comédiennes, plus accessibles sans doute que l'auteur aux arguments et aux espèces de Messieurs les partisans, pourquoi ce

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dernier en appelait à l'opinion publique par des lectures réitérées dans les salons, pourquoi enfin la pièce fut jouée par ordre. L'ordre officiel n'existe plus aux archives de la Comédie, mais il y a été vu et copié par les frères Parfaict. Il porte la date du i3 octobre 1708, et les considérants en sont précieux; les voici : a Monseigneur étant informé que Messieurs les comédiens du Roi font difficulté de jouer une petite pièce intitulée : Turcaret ou le Financier^ ordonne auxdits comédiens de l'apprendre et de la jouer incessamment ». Cet ordre, sans réplique possible, put être donné ou par le grand Dauphin, qui s'était vu refuser d'argent par les traitants, ou par le duc de Bourgogne et son conseil, « le gouvernement des saints », alors tout-puissant, et qu'inspirait Fénelon. On sait en effet les sentiments de l'archevêque de Cambrai pour ces fastueux créanciers de l'Etat, et qu'il proposa de leur faire faillite, tout simplement, l'Eglise interdisant l'usure.

La comédie de Turcaret vint donc à son heure. Inspirée peut-être par des rancunes personnelles de l'auteur, mais à coup sûr écho fidèle de la haine publique contre les hommes d'argent, elle marque avec éclat une phase curieuse de la lutte des classes sous l'ancien régime, et une date mémorable de la longue histoire de la ploutocratie moderne, comme dira le marquis d'Auberive dans les Effrontés. Toutefois l'auteur devait se hâter s'il voulait faire rire le public à sa pièce, car, quelques années plus

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tard, l'étendue des ruines accumulées par le Système eût obligé tout le inonde d'y pleurer de rage.

On verra qu'il eut le mérite d'y réussir plus qu'on n'a dit, outre celui d'écrire un chef-d'œuvre. Mais il nous reste à montrer qu'il fut aidé, dans cette double tâche, non seulement par le pouvoir et l'opinion, par La Bruyère et par les pamphlets que / nous venons d'exhumer, mais aussi et plus directement encore, par une douzaine de pièces de théâtre antérieures à la sienne. Une revue rapide de ces antécédents littéraires de Turcaret achèvera de déterminer l'opportunité et la portée historique de cette comédie, tout en mesurant l'originalité de son auteur. ^

Une esquisse de Molière fut le premier modèle de Lesage. M. Harpin, receveur des tailles des 269 paroisses de l'élection d'Angoulême, taxée à 400000 livres, est un financier notable. Il a le verbe haut, et quand il vient troubler la fête, en déclarant qu' « il n'est point d'humeur à payer les violons pour faire danser les autres », il a déjà le ton et l'encolure de Turcaret. Poussez le rôle au premier plan; prêtez à M. Harpin les versets grotesques de Tibaudier; affinez la comtesse d'Escarbagnas et son vicomte, et vous avez là, à n'en pas douter, le germe d'où naquit Turcaret,

Voici d'ailleurs d'autres variétés du même type dont Lesage fera son profit et qui ont contribué à lui préparer un parterre capable de supporter et d'apprécier toutes les audaces de sa pièce. C'est d'abord le financier Persillet, introduit par le malin Noland de Fatouville sur cette scène italienne que Lesage connaît bien et à laquelle il empruntera même le nom de M. Rafle. Persillet, qui est, en outre, un usurier, comme tous ses pareils, a le faste et le mauvais goût de Turcaret dans son costume « tout chargé de rubans rouges » et aussi dans le langage de ses déclarations, témoin celle-ci : « Madame, si un peu de fortune broyée avec beaucoup d'amour pouvait rendre un homme comme moi supportable... ». Et quelle impertinence sur le chapitre des femmes ! « Il faut avouer, s'écrie le fat, que les femmes de qualité ont bien de la peine à se rendre ; il n'en échappe pourtant guère à nous autres financiers. » Il ne disait que trap vrai, comme le prouvent surabondamment les papiers secrets du surintendant Fouquet et tant de marchés honteux conclus, au rapport de Saint-Simon et de Mme de Sévigné, par des baronnes plus authentiques que celle de Turcaret. Ce coquin appelle sa corporation t( la pépinière de la noblesse », ce qui fait songer au mot de Montesquieu sur a le corps des laquais », qui est en France a un séminaire de grands seigneurs ». Il débite une cynique apologie de la banqueroute, et en exécute une avec la complicité de sa femme qui d'ailleurs, aidée de sa fille, le ruine par

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son luxe. Du moins celle de Mercadet sera honnête. Ce banqueroutier de Fatou ville, tout contemporain qu'il est des Caractères^ est déjà fort près, ce nous semble, de Turcaret, pour ses hardiesses.

Puis vient Dancourt avec ses croquis si alertes et si réalistes de financiers qui auront tant de traits communs avec le héros de Lesage : M» César- Alexandre Patin, dans VÉt4 des coquettes^ est décrassé par Mlle Angélique. Il lui donne à souper avec un musicien qui fait des paroles sur des vers de son cru, et il paie scrupuleusement à sa belle ses dettes de jeu, en ornant son billet dou:^ du style de la Lnance. M. Farfadel, dans la Foire Saint^Germain, [ont toutes les femmes, « grisettes et femmes de qualité », sont folles, à Ten croire, dit à l'une qu'il veut l'épouser, donne de l'emploi aux frères oii aux cousins de l'autre, et lorsqu'il a soupe trois ou quatre fois avec la demoiselle, « crac, il les révoque », ce qui est justement l'accident redouté par Flamand et qu'il prie la baronne de lui épargner. Mme Thibaut, l'héroïne de la Femme dUntrigii^s, la faiseuse, nous offrira dans la scène avec Gabrillon, son homme de paille, un défilé de dupes, saluées au passage de mots crus et durs, qui est tout à fait analogue à celui de la fameuse scène entre Rafle et Turcaret. Mais le Retour des officiers provoquera un rapprochement plus notable encore. M. Rapineau, sous-fermier, qui rêve d'épouser une femme de qualité, y voit ses projets rompus par son frère Maturin, lequel joue un rôle fort semblable à celui

de la sœur de Turcaret. Pour se venger d'avoir été dépouillé par Rapineau de la commission de « rat de cave de campagne », qui était le prix de son silence, ce Maturin vient crier leur parenté et celle d'une sœur, Nicole, « qui garde des vaches auprès de Corbie », ce qui fait un dénouement fort semblable à celui de Turcaret. Ce ne sont pas là des rencontres fortuites. Elles ne diminuent pas la gloire de Lesage, mais elles commandent qu'on y associe ceux qui eurent l'honneur de lui servir de modèle et qu'on oublie trop aisément.

Il faut compter enfin, au premier rang, parmi les pièces qui facilitèrent les audaces de Turcaret, V Esope à la cour de Boursault. M. Griffet, « homme important » qui veut « mourir au lit d'honneur, être fermier » , tout comme le Valette du Duc Job voudra être agent de change et « monter au parquet » , y donne une cynique explication du a tour de bâton » et de tous les revenants-bons du métier sur lesquels Turcaret sera trouvé trop discret. Cette pièce aura même l'honneur de venger la morale à l'époque du Système, en suppléant sur la scène de Molière Turcaret^ que les démêlés de l'auteur et des comédiens en tenaient exilé.

Quant aux autres ridicules des gens de finance que la comédie de Lesage résumera et incarnera devant la postérité, on pourrait les trouver épars dans le reste du théâtre de Dancourt, dans la Cri^ tique du Légataire et le Joueur de Regnard, dans la Coquette et la Fausse Prude de Baron, dans V Esprit de contradiction de Du Fresny. , .

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Mais il suffitMDn voit que la scène comme le pouvoir, la cour, la ville et, au besoin, le peuple étaient préparés à accueillir et à goûter Turcaretj Les documents foisonnaient autour de Fauteur sans qu'il eût à remonter jusqu'à Trimalchion , comme l'insinue ^ Voltaire ; les circonstances sollicitaient sa verve ; il n'avait plus qu'à s'inspirer de son honnêteté et de son génie.

A Gléofas qui lui demande pourquoi une traduction du Misanthrope a été très mal reçue à Madrid, Asmodée répond que les Espagnols, étant capables d'une extrême attention, aiment l'embarras agréable où les jettent les pièces d'intrigue, tandis que les Français, qui n'aiment pas qu'on les occupe et dont l'humeur est satirique, se bornent volontiers au plaisir de voir tourner leur prochain en ridicule ; que d'ailleurs les plus belles pièces espagnoles traduites en France n'y auraient aucun succès ,• et qu'un auteur de ce pays-là en a fait la triste expérience il n'y a pas longtemps. « Mais quelle sorte de comédie est la meilleure, réplique don Gléofas, d'une pièce d'intrigue ou de caractère? — .C'est une chose fort problématique », repartit le diable, etc. Ce dialogue avait lieu en 1707. Or justement à cette date Lesage, instruit par sa triste expérience , tranchait le problème à sa guise en écrivant Turcaret qui n'est ni

. une comédie d'intrigue, ni une comédie de caractère, \y mais une comédie de mœurs, et, à vrai dire, la première en date qui mérite ce titre.

Il comprit que dans la voie nouvelle qu'il s'ouvrait, il devait s'interdire ces intrigues savantes dont il avait d'ailleurs appris le secret à si bonne école. Outre l'inconvénient d'être peu goûtées du public français, ces sortes d'intrigues avaient à ses yeux celui d'exiger une attention qu'il voulait désormais tout entière pour sa peinture des mœurs. Néanmoins ne prenons pas trop à la lettre, dans la Critique de Turcaret^ la boutade d'un cavalier espagnol contre la sécheresse de l'intrigue. Il y a là un peu de malice de la part de l'auteur. Sans répéter non plus avec Geoffroy que l'intrigue de Turcaret est « un chefd'œuvre d'art et de conduite », et tout en obser-

• vaut que les entrées et les sorties des personnages sont traitées à la cavalière > qu'il y a beaucoup de scènes à tiroir comme celles de R^fle et de Flamand, [Tl faut convenir pourtant que l'exposition est fort nette, que les principaux personnages y sont vite et bien posés, que l'intérêt y est suffisamment noué par l'attente où l'on est de l'effet des menaces de Marine quand elle est allée découvrir le pot aux roses à Turcaret, et qu'en somme l'action est lancée avec une vitesse suffisante. Le « ricochet de fourberies » va ensuite son train, et fort joliment, laissant toujours la place libre aux situations qui peignent les mœurs et les caractères, amenant et préparant, avec assez de vraisemblance, les rencontres si plai-

santés du dénouement, un des plus comiques qui soient au théâtre.

Le naturel et l'agilité d'un dialogue exempt de tirades et de mots d'auteur, la vérité mordante d'un style tantôt naïf comme celui de Molière, tantôt / spirituel comme celui de Regnard, contribuent, avec la transparence de l'intrigue, à donner un plein relief à la peinture des personnages et du milieu où ils évoluent.

Il convient toutefois de ne pas surfaire l'originalité de ceux qui entourent Turcaret. Il n'en est pas un qui n'eût déjà son pendant et même son modèle dans le répertoire comique. Combinez les coquetteries et coquineries des « demoiselles de la moyenne vertu », mises en scène par Dancourt, y compris Mme Thibaut la faiseuse, avec l'élégant sans-gêne de la Dorimène du Bourgeois gentilhomme, et vous avez la baronne. Sur ce point même, Lesage semble aller spirituellement au-devant de la remarque, quand sa Mme Jacob se présente de la part de Mme Dorimène, laquelle est une amie de la maison évidemment, puisque la porte s'ouvre aussitôt. Et cette Mme Jacob elle-même n'est-elle pas une vieille connaissance? Gomme Frosine, elle n'a « d'autres rentes que l'intrigue et l'industrie » ; à l'exemple de l'entremetteuse de V Avare, elle fait des mariages légitimes et peut-être aussi les autres, quoi qu'elle en dise, tout comme ses aïeules, les vilotières du temps jadis, la Macette de Régnier et la Vieille Auberée de nos fableors. Le chevalier de Turcaret \

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est pris tout vif du Chevalier à la mode. On se souvient qu'à la fin de cette pièce, le héros sort pour aller retrouver sa vieille baronne « jusqu'à ce qu'il vienne quelque meilleure fortune ». Cette fortune est venue sous les traits de la jeune baronne de Porcandorf, née de la Dolinvillière, et le chevalier continue avec elle son même et équivoque manège. Le rôle du marquis libertin, délicieux d'ailleurs, est peint d'après Dancourt et surtout d'après Regnard, dans le Retour imprévu^ autant que d'après les mœurs du temps. La friponnerie sarcastique de Frontin et de Lisette est une suite naturelle et peut* être un peu encombrante des exploits du même couple dans Crlspln rival. Signalons pourtant le comique des scrupules de Marine, « cette espèce de mère » , et le plaisant des niaiseries ineffables de Flamand, comme autant de nuances de haut goût dans ces rôles de valets déjà si difficiles à renouveler. Reste Turcaret.

Il procède évidemment de tous les financiers de théâtre que nous venons d'énumérer, et notamment de M. Harpin dont il cumule les ridicules avec ceux de M. Jourdain, étant- usurier d'ailleurs comme Harpagon, mais il est surtout, suivant la recette de Molière, peint d'après nature.

Il personnifiej avec un relief admirablcj ces ridi-

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cules, ces travers et ces vices des traitants qui défrayaient les pamphlets du temps, comme nous l'avons montré, autant du moins que la bienséance nous le permettait. Sa condition d'abord est définie avec une précision suffisante pour que nul n'en ignore. Il est fils d'un maréchal de Domfront et époux volage de la fille de M. Briochais, pâtissier dans la ville de Falaise. Après avoir été laquais du grand-père du marquis de la Tribaudière, il est devenu traitant^ réalisant le rêve de Crispin. Il fait partie d'une compagnie où l'on se pique de ne pas laisser entrer un pied-plat et il a pour associés des gentilshommes. Il fait des commis et même des directeurs, et il les envoie jusqu'en Canada. Sa prose est signée et approuvée de quatre fermiers généraux. N'en doutons pas, il traite de pair à compagnon avec les Bourvalais, les La Noue, les Deschiens, les Soligny, et autres héros de nos libelles. Il a leur faste ou leur rapacité, selon l'occasion et la tentation : il envoie à sa maîtresse des billets au porteur de 10000 écus, mais il lésine sur la pension de sa femme, et il fait tenir un bureau d'usure par un homme de paille, gardant du reste à travers ses fureurs d'amant trahi qui brise tout, ce coup d'oeil de l'homme d'affaires qui lui permet d'évaluer au plus juste le prix de la casse. Il a aussi leur insolence et leur sottise, et celte insolence a un accent plébéien qu'on démêle aisément dans la grande scène de jalousie très curieuse à comparer, pour la différence si naturelle du ton, avec celle du Misant

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thrope; et cette sottise, immortelle d'ailleurs chez ses pareils, n'est-elle pas peinte au vif, sous le grossissement nécessaire à la scène, quand Turcaret assure de sa flamme sa Philis,

Gomme il est certain que trois et trois font six^

ou quand, pour prouver qu'il a le goût de la musique, il s'écrie qu'il est abonné à l'Opéra et qu'une belle voix soutenue de la trompette — déjà si chère à M. Jourdain — le jette dans une douce rêverie? Enfin il a au plus haut degré l'immoralité et la sécheresse V de cœur de ses odieux modèles. Il laisse gueuser les siens, justifiant cet autre mot de La Bruyère : « Il y a une dureté de complexion : il y en a une autre de condition et d'état. Un bon financier ne pleure ni ses amis, ni sa femme, ni ses enfants. » Enfin ne va-t-il pas jusqu'à faire horreur dans la magistrale Vscène avec M. Rafle, où il décèle cyniquement les infamies de ses usures et de ses pots-de-vin, avec ce mot féroce sur le pauvre diable de directeur qu'on a volé, qui crie pitié et qu'il va faire révoquer afin de .donner son emploi à un autre pour le même prix : a Trop bon ! Trop bon ! Eh ! pourquoi diable s'est-il donc mis dans les afi*aires!... Trop bon! Trop bon ! »

Mais ce sont là des traits sur lesquels Lesage s'est bien gardé de revenir. Il lui sufiisait de prouver dans cette scène et aussi dans celle de M. Furet que si « les affaires ont des mystères qui ne sont point

a TtRGARET. » 71

ici développés » , Tauteur connaissait néanmoins tous ces mystères, mais qu'il voulait se borner à montrer « l'usage que les partisans font de leurs j richesses ». Et certes aucune autorité ne le gênait ici. Pour des raisons analogues à celles qui lui avaient fait donner Tordre de jouer Turcaret^ le pouvoir n'eût pris aucun ombrage d'un tableau des secrets de l'agio. On en a la preuve, puisque Dancourt pourra l'esquisser en toute liberté, un an plus tard, dans sa comédie des Agioteurs. C'est une raison de goût qui a décidé Lesage à ne pas insister sur les dessous du rôle de Turcaret. Il voulait éviter l'odieux, et c'est pour permettre le rire, qCl'il grossit le côté plaisant des rôles du marquis, de Mme Jacob, de Turcaret lui-même, qui est si bonne dupe que la baronne s'écriera avec le parterre : « Il me paraît qu'il Test trop, Lisette. Saistu bien que je commence à la plaindre ? »

L'ensemble de la peinture n'y perd rien en vérité, elle y gagne en souplesse, et, à cette estime et à ce respect près pour certains financiers, que Lesage a relégués avec malice dans sa Critique^ la lecture de Turcaret nous jette dans le même tumulte de sentiments que les partisans de La Bruyère : ce Ils nous font sentir toutes les passions l'une après l'autre : l'on commence par le mépris à cause de leur obscurité; on les envie ensuite, on les hait, on les craint, on les estime quelquefois et on les respecte; l'on vit assez pour finir à leur égard par la compassion, » C'est en ^j effet avec de la compassion, ou quelque chose d'ap-

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prochant, que nous apprenons que Turcaret a été emporté vers une maison de sûreté, dans un fiacre, ce « corbillard du spéculateur », selon le mot de Mercadet.

Lesage a donc calculé ses silences comme ses audaces, et son calcul fut encore juste en cela, même aux yeux du parterre de son temps. C'est un dernier point qu'il importe d'établir, car les critiques qui marchandent encore leur admiration à Turcaret tirent volontiers un argument du prétendu insuccès de la pièce à son apparition.

Turcaret n'eut en effet que sept représentations, dans sa nouveauté^ comme on disait alors. La modestie de ce chiffre appelait les commentaires, et on les a prodigués, mais on s'est beaucoup plus étonné du fait qu'on n'en a cherché les vraies causes. Elles sont pourtant intéressantes à démêler et jettent un jour assez vif sur les habitudes et les goûts du parterre, à l'époque où parut Turcaret,

Les admirateurs de Lesage et tous ses biographes, notamment le consciencieux Audiffret, accusent l'hiver de 1709 d'avoir interrompu les représentations de Turcaret y à la septième, en « faisant fermer le théâtre ». C'est une erreur. Le théâtre ferma le 13 janvier, et du 14 au 23, mais il rouvrit le 24, pour ne plus fermer. Or la première de Turcaret

est du 14 février. L'hiver est donc innocent. Il l'est d'autant plus qu'à vrai dire l'échec de Turcaret fut très mitigé, si même il y eut échec. Qu'on en juge.

La pièce fit, à la septième et dfernière représentation, une recette de 653 livres 4 sols. Voilà le fait, mais pour l'interpréter, il faut consulter les mœurs théâtrales du temps.

Si l'on prend la moyenne des représentations et des recettes des comédies jouées au Théâtre-Français pendant une douzaine d'années avant 1709, on constate d'abord que sept représentations donnent un chiffre honnête pour l'époque. Passons sur les comédies sans lendemain, mort-nées^ comme dira Figaro, telles que V Aventurière de Visé, ou qui ne vont même pas jusqu'au bout de leurs cinq actes, et sont arrêtées net au troisième par les sifflets du parterre, comme la Malade sans maladie de Du Fresny. Mais voici V Esprit de contradiction et le Double Veuvage^ les deux chefs-d'œuvre du même Du Fresny, tenus pour deux succès par les frères Parfaict : ils ont l'un et l'autre dix représentations. Dix est encore le chiffre que ne dépasse pas Ésope à la cour. Le Joueur et le Légataire universel, dont le succès d'argent fut célèbre, atteignirent l'un dix-huit représentations, l'autre vingt. Nous ne voyons que Dancourt qui franchisse la vingtaine, trois ou quatre fois, voire même la trentaine, avec le Diable boiteux, en un acte, et qui atteigne une fois la quarantaine, avec le Chevalier à la mode; et encore sa Madame Artus, qui aura tant de reprises, s'était arrêtée à la cin-

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quième représentation en 1708, avec une recette de 211 livres 16 sols. Et puis Tacteur-auteur Dancourt était de la maison, et pouvait obtenir une survie pour ses pièces, même quand elles étaient tombées « dans les règles », c'est-à-dire quand la recette avait été inférieure à 500 livres en hiver, à 300 en été, selon le règlement en vigueur depuis 1697. Or on voudra bien remarquer précisément que Turcaret n'était pas tombé dans les règles^ quand on en suspendit les représentations. Et pour ne pas faire trop fi de ce chiffre de 653 livres 4 sols, on le comparera à celui de 454 livres 16 sols qui est le total de la recette de Madame Artus dès la seconde; à celui de 173 livres 4 sols où était tombée, le mois précédent, à la quatorzième et dernière, Electre^ soutenue du Florentin; enfin à a la chambrée » du Cid^ qui fut de 333 livres, le 2 mars, le lendemain de la septième et dernière de Turcaret.

Pourquoi donc la comédie de Lesage ne fournitelle pas une plus longue carrière? Nous n'hésitons pas à affirmer, avec les frères Parfaict, que ce fut pour des « causes étrangères au mérite de cette comédie ». Nous croyons que seule la cabale organisée par les traitants « en suspendit le plein succès » .

Impuissants à empêcher la première représentation de la pièce, qui avait eu lieu par ordre, ils intriguèrent dans le parterre et dans les coulisses pour la faire tomber. Le mot d'ordre fut donné au parterre avec une très grande habileté. Les mœurs peintes de

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trop près, Tinsuffisance de la peinture des mystères des affaires, la sécheresse de l'intrigue , tous les personnages haïssables, voilà les objections que les clefs de meute criaient auprès de l'orchestre. Leur portée dépasse fort l'esprit des Turcarets, et décèle la main des bons confrères, le « venin » des auteurs plus ou moins cinglés par le Diable boiteux, et que Lesage nous montre, dans sa Critique de TurcareT, formant « des pelotons dans le parterre » et faisant chorus avec les « commis ». Elle est singulièrement avisée cette Critique, qui, au témoignage des frères Parfaict, encadra « les premières représentations » ! Il fallait bien, pour aller si vite et si droit au-devant de toutes les censures, que Lesage les eût devinées ou qu'il les eût entendu formuler dans les salons où il avait cherché et trouvé des appuis, en faisant des lectures multipliées de sa- pièce avant la représentation. Il y constate d'ailleurs que « les ris sans cesse renaissants des personnes qui se sont livrées au spectacle » triomphaient des cabales.

Mais, tenus en respect par le parterre, les traitants l'emportaient depuis longtemps dans la coulisse, et nous n'en voulons pour preuves que les retards calculés qu'avait subis la pièce et dont fait foi la teneur même de l'ordre de Monseigneur. On pense si, obligés de jouer Turcaret par ordre, les comédiens se dédommagèrent sur l'auteur, avec leur impertinence ordinaire, au temps jadis, celle qu'il peindra au vif dans Gil Blasl C'est même dans cet épisode qu'il faut chercher, de toute évidence, la

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première cause de cette brouille de Lesage avec la Comédie-Française qui le fit aller droit chez les forains, ces ennemis jurés de messieurs les Comédiens du roi, des Romains, comme il les appelait plaisamment. D'ailleurs Tannée théâtrale finissait cette année-là le 16 mars, et les comédiens n'eurent garde de reprendre Turcaret à la réouverture, qui eut lieu le 9 avril.

Tels sont les faits d'après les documents; il est donc inexact de dire que le parterre fit échec à Turcaret. Nous pouvons d'ailleurs prouver que dès qu'il fut libre de manifester ses sentiments sur la pièce, ils furent aussi élogieux qu'on devait s'y attendre. Nous nous disions que Montmesnil étant entré à la Comédie-Française, avait réconcilié sans doute son père avec ses confrères, et qu'une reprise de Turcaret avait dû être le premier gage de cette réconciliation : en efiet, le précieux registre de la Comédie nous apprend que Turcaret eut neuf représentations, du 13 au 29 mai 1730, et dix-huit pour l'année théâtrale de 1730 à 1731, avec une triomphante recette de 1,037 livres le 24 mai. La question nous paraît tranchée.

Non, le parterre contemporain de Lesage, si ému qu'il ait pu être par les objections des clefs de meute contre Turcaret, n'en méconnut pas le mérite littéraire et il en goûta l'amertume vengeresse. Sans doute il ne sut ni saluer ni deviner dans son auteur le seul comique qui fût alors capable de relever la scène de Molière réduite au répertoire, ou retombant

en proie au pêle-mêle des pochades de Dancourt, aux Dancourades, comme on disait alors, ou à des farces telles que la Foire Saint-Laurent de Legrand, ou à des platitudes, comme le Jaloux désabusé de Gampistron, ou à de gauches décalques de Don Quichotte y comme le Curieux impertinent àeDe^XOMches^ car voilà les plus heureux et immédiats successeurs de Turcaret. Mais le public de 1707 lui-même accorda à Lesage, « en dépit des cabales », un succès d'estime qui avait son prix dans l'espèce, puisque le parterre de nos jours en refuse l'équivalent aux plus authentiques disciples de l'auteur de Turcaret^ à celui des Corbeaux^ par exemple.

Pour achever de mesurer la portée historique et la fééondité de ce chef-d'œuvre qui inaugure dans l'histoire du théâtre français la grande comédie de mœurs, à peine esquissée dans le Bourgeois gentil'homme et dans la Comtesse d'Escarbagnas^ il nous suffira de considérer bientôt sa postérité.

Mais enfin nous voici en face de l'œuvre maîtresse où le génie de notre peintre des mœurs, s'affranchissant à la fois de 1' « étroite bienséance » de la scène et de toute gêne politique, put se déployer à l'aise*

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