CHAPITRE IV
Il y a encore une Question du Gil Blas, c'est-à-dire qu'avant de louer les mérites de son auteur, on est obligé de démontrer qu'ils sont originaux. Cette démonstration trop négligée par la critique française, depuis le mémoire plus ému que convaincant du comte de Neufchâteau, vient d'être prise au sérieux par elle, et ses derniers efforts l'ont fort avancée. Nous croyons pouvoir la terminer et ôter enfin aux lecteurs réfléchis du Gil Blas une inquiétude capable de troubler leur plaisir. Puissions-nous être le dernier critique de Lesage qui aura eu à agiter cet irritant mais encore inévitable problème.
Il a déjà une longue histoire, dont nous ferons grâce au lecteur, pour prendre la question où nos devanciers l'ont laissée. Rappelons seulement que
c( GIL BLÂS. » 79
depuis plus d'un siècle, Lesage est accusé d'avoir pillé un roman espagnol. Posée bruyamment par Voltaire, embrouillée par une mystification duP. Isla, envenimée par de graves dissertations d'un autre Espagnol , Llorente , reprise avec insistance par d'autres critiques espagnols, américains, allemands, cette question de plagiat a été élevée à la hauteur d'un débat international. Elle a eu du moins le mérite de provoquer une vaste enquête qui a mis sur la trace des véritables sources espagnoles du Gil Blas, Leur liste même incomplète a suffi à démon* trer qu'elles étaient très diverses. Ainsi croulait l'hypothèse d'un manuscrit espagnol acquis par M. de Lyonne, dans son ambassade d'Espagne, et communiqué par l'abbé de Lyonne à Lesage, son protégé, qui l'aurait détruit après l'avoir pillé à son aise.
Mais en une si obscure matière, pour mettre â néant des revendications où le patriotisme des uns et la malice des autres trouvent leur compte, il ne suflit pas d'en montrer l'invraisemblance : on nous le fit bien S^oir, dans la critique des Deux Mondes. Il faut les réduire à l'absurde et c'est ce que d'heureuses trouvailles vont nous permettre de faire.
Les mœurs et les intrigues de la cour de Madrid* sous Philippe III et Philippe IV, sont peintes et coh» tées par Lesage avec une si curieuse connaissance du détail des faits, et avec une si exacte fidélité de cou-^ leur locale, que tous ses critiques espagnols, depuis le P. Isla* ont vu là la preuve la plus forte du
plagiat dont ils l'accusaient. Pour les plus naodérés d'entre eux, les parties du Gil Blas qui mettent en scène les ducs de Lerme et d'Olivarès, avec leur politique, leur entourage, leurs affaires, leur famille et leurs plaisirs les plus intimes, c'est-à-dire les livres VIII, XI et XII, attestent évidemment que Lesage a suivi pas à pas un modèle espagnol ; et les plus intransigeants de ces censeurs, plus patriotes que judicieux, ne manquent pas de ressusciter à ce propos l'introuvable manuscrit si ardemment visé par Llorente. Là est aujourd'hui le nœud de la question, comme le constate M. Brunetière, le critique dont l'autorité a forcé récemment le public français à considérer toute l'importance et toute l'étendue de cette *querelle littéraire.
Mais si toutes les sources où a puisé Lesage pour ses livres VIII, XI et XII étaient françaises, que diraient les Espagnols et leurs auxiliaires? Ils n'auraient plus, ce nous semble , qu'à demander la preuve du fait. La voici.
Les sources historiques du Gil Blas sont au nombre de trois, et le plus piquant de la chose, c'est qu'elles sont imprimées. La première est une traduction française d'un pamphlet politique du satirique italien Ferrante Pallaçicino^ intitulé la Disgrazia del conte d'Oliparès, Ecrit en Espagne, sous la dictée des faits, pour un prince italien > ce pamphlet eut en France un tel succès qu'il en fut donné deux traductions, l'une en 1644, par Jean Guibaud, à Villefranche, l'autre à Parisj en 1660j par un anonyme, qui n'est
ce GIL BLAS. » 81
autre qu'André Félibien, et cette dernière est celle qu'a suivie Lesage.
La seconde source où il a puisé et à pleines mains, tant pour Lerme que pour Olivarès, est encore un opuscule traduit de l'italien et intitulé Anecdotes du comte-duc d^ Olivarès, tirées et traduites de V italien du Mercurio'Siry [sic], par M. de Valdory, Paris, 1722. Ce libelle dut avoir une grande vogue, d'après la préface, et justement — la remarque importe — dans le temps que Lesage composait cette partie du Gil Blas, qui parut en 1724 et où il mène son héros à la cour. Joignons-y une troisième source où il a pris un supplément d'informations, notamment la matière des deux mémoires politiques rédigés par Gil Blas pour le comte d'Olivarès. C'est une apologie du début du ministère d'Olivarès qui a pour titre courant : le Ministre parfait ou le Comte-Duc, et pour titre général : Histoire du Comte-Duc avec des réflexions politiques et curieuses, Cologne, 1683.
On n'a qu'à lire parallèlement le texte de ces brochures, surtout celui des deux premières, et le Gil Blas, au courant des livres VIII, XI et XII, pour voir que toute la matière historique de ces trois livres est prise de ces trois libelles, et pour relever à foison les traces matérielles des emprunts de Lesage. En effet leur évidence n'éclate pas seulement dans l'identité des faits, mais aussi et surtout dans celle des termes.
Donnons-en quelques échantillons caractéristiques, entre cent. Ils suffiront amplement à une démonstra-
LBSAGE.
tîon dont un futur éditeur du Gil Bios pourra maintenant multiplier les preuves à son gré.
On lit dans Gil Bios :
(1. XII, chap. ix).
Lorsque ce ministre fut informé que le roi écoutait ses ennemis , il s'aTisa de lui écrire un billet pour lui demander la permission de se démettre de son emploi j et de s'éloigner de la cour, puisqu'on lui faisait l'injustice de lui imputer tous les malheurs arrivés à la monarchie pendant le cours de son ministère.
On lit dans Valdory :
Il écrivit un billet à ce monarque par lequel il le suppliait de vouloir bien lui accorder la permission de se décharger du poids du gouvernement, de se démettre de ses charges,... attendu q[ue tous les désastres et les mauvais succès arrivés à la monarchie pendant son ministère lui étaient imputés.
Olivarès se décide à la retraite :
Gomme il craignait , dit Lesage, d'être insulté par la populace, en sortant du palais, il s'échappa de grand matin par la porte des cuisines, monta dans un méchant carrosse,elc.
Afin de s'assurer de ce côtélà, dit Félibien, il sorlj^ par les portes des cuisines et se mit dans un méchant carrosse, etc.
Quant à l'identité des faits dans Gil Blas et dans ces brochures, elle va jusqu'à celle des erreurs. Olivarès est mort dans sa seconde retraite de Toro, or pourquoi Lesage le fait-il mourir dans sa première retraite de Loeches ? C'est parce que le récit de Valdory est muet sur la retraite à Toro. Le comte de Neufchâteau reproche à Lesage de comparer Olivarès dans sa retraite à Denys de Syracuse, maître d'école, et non à Dioclétien, mais quel est le coupable, si coupable il y a? C'est encore le texte de Valdory.
Enfin une dernière remarque et qui est assez plaisante : Llorente, rencontrant dans Gil Blas le mot amirauté (amiral) accolé à celui de connétable , triomphe bruyamment et de la forme espagnole du mot et de ce fait qu'il n'y avait plus ni amiral ni connétable en Espagne en 1735, époque où Lesage écrivait sa troisième partie de Gil Blas, Philippe V ayant aboli ces deux grades. Il présente ce fait comme une preuve à peu près irréfutable de l'existence du fameux manuscrit de Solis. Admettons un moment que Lesage n'ait pu être renseigné que par ce manuscrit sur l'existence d'amiraux et de connétables en Espagne sous Philippe IV, et arrêtonsnous à ce formidable amirauté. Citons d'abord le passage de Gil Blas où il se lit :
De toutes les choses- chagrinantes que mon maître apprit, celle qui parut l'affliger davantage fut le changement qui se fit dans la yice-royauté de Naples, que la cour, pour le mortifier seulementy ôta au duc de Médina de las Torrès qu'il aimait pour la donner à I'Amirante de Gastille qu'il avait toujours haï.
Or voici justement le mot visé et sous sa forme espagnole dans le texte de Valdory :
Dans le même temps I'Amirante de Gastille, aussi ennemi du comte d'Olivarës, fut nommé à la vice-royauté de Naples, à la place du duc de Médina de las Torrès qui fut destitué seulement en vue de mortifier ce premier ministre qui avait pour lui une singulière affection.
Lesage n'est-il pas bien vengé ? En tout cas, n'en déplaise à M. F. de Navarette, la question n'était
rien moins qu'insoluble [Cuestion es esta que nunca se resohera), et la voilà résolue puisque les sources historiques des livres VIII, XI et Xïl du Gil Blas nous sont maintenant connues et qu'elles sont françaises. Le manuscrit fantôme d'Antonio de Solis, évoqué par Llorente, vu par M. de Bocous à TEscurial, où on ne l'a plus revu, s'évanouit. Espérons qu'il ne hantera même plus les cervelles des songecreux de la critique étrangère.
Reste la dette réelle de Lesage envers l'Espagne. On peut allonger encore la liste de ses emprunts aux nouvellistes et aux dramaturges espagnols, en ajoutant par exemple ses réminiscences évidentes du Lazarille de Tormes^ dans les apologies des métiers d'ermite et de gueux, ou encore dans les orgies •d'Ambroise et de ses béates, à la quinzaine d'épisodes imités de VObregon, du Soldado Pindaro, du Conde Lucanor, d'Estebanillo Gonzalez, de ces drames et comédies de Gordovas, de Rojas, de Mendoza, qui ont pour titre : Todo es enredos en amor, Casarse par vengarse, Los Empenos del Mentir, et on trouve, en mettant bout à bout toutes ces imitations et d'autres, que leur total va à peu près au cinquième de la matière du roman. Mais le GllBlas entier fût-il imité ainsi de l'espagnol, que l'originalité de son auteur serait encore du même ordre que celle de Corneille à l'égard de Guilhém de Castro. Sans parler ici de son style, dont les mérites suffiraient à l'affranchir de toute comparaison avec ses modèles, il garderait partout sur eux la supériorité d'un goût et d'une
verve inventive dont on aura la mesure, en se reportant par exemple à l'original des aventures du muletier incontinent; ou de celles du barbier Diego, dans VOhregon. Que l'on consulte à ce propos, à côté du texte, la traduction d'Audiguier, que Lesage avait certainement sous les yeux, et l'on sentira encore mieux tout ce qu'il dépensa d'originalité dans l'invention et l'agencement d'une foule de détails qui contribuent délicieusement à la vérité, au pittoresque et an dramatique de l'ensemble.
D'autre part, ne regardons plus à la quantité de ces emprunts, mais à leur nature et à la manière dont ils sont distribués dans l'œuvre. Nous constaterons d'abord que, picaresques ou romanesques, ils ont tous le caractère épisodique et n'ont influé en rien sur la conception première du Gll Blas, Nous serons frappés ensuite et surtout de leur accumulation dans les quatre premiers livres, et de leur rareté dans les autres. De là une conclusion essentielle pour l'histoire de l'esprit de notre auteur. Jusque dans son chefd'œuvre il a commencé par suivre la même marche que dans ses imitations précédentes, plus ou moins libres. La modestie naturelle de son esprit l'a toujours tenu très près de ses sources espagnoles au début de ses œuvres; mais il s'en est écarté ensuite d'une œuvre à l'autre avec une vitesse toujours croissante comme le progrès même de son talent. Cette imitation, qui était une sujétion avouée pendant la première moitié de son Don Quichotte^ et se réduisait aux proportions d'un simple cadre dans le Diable boiteux ^ n'est plus.
dans Tensemble du Gil Blas, que l'exercice hautain de ce droit du génie dont avaient usé avant lui et vis-à-vis des mêmes modèles les Corneille et les Molière, sans compter les Scarron et vingt autres qui prenaient leur bien où ils le trouvaient.
En examinant, pour la vider enfin, cette vieille querelle du Gil Blas, nous avons rencontré les sources où Lesage avait puisé pour nourrir et varier son chef-d'œuvre. Mais d'où lui en étaient venus l'idée première et le plan ? Quelle part y avaient eue ses lectures, ses observations et son imagination? Voilà la vraie question de Gil Blas,
Y sagace dissertation sur toute la littérature pica-
resque et sur ce roman qui y tient le premier lieu : a Si nos Français le voulaient entreprendre, je tiens qu'ils le lui enlèveraient, et peut-être y a-t-il quelqu'un en cette généreuse envie » . C'était prophétiser le Gil Blas, « Je ne me suis proposé que de représenter - .. la vie des hommes telle qu'elle est », dit Lesage dans une déclaration préliminaire. Tel avait été aussi le dessein supérieur de l'auteur espagnol du roman de Guzman, auquel il avait donné le titre à^ Atalaya de la vida, que Chapelain loue fort et traduit par
ce GIL BLAS. » 87
Image ou Miroir de la vie humaine, Aleman avait pria pour héros un friponnier qui, gueusant ou volant, lui. donnerait occasion de peindre au naturel « les petits vices de ce monde et aussi les vices plus grands et plus forts » : c'est incontestablement une grande partie du dessein de Lesage, et Guzman d'Alfarache est bien un des types qu'il dut se proposer pour modèle.
Mais bien avant lui, et non sans profit pour lui, d'autres Français avaient rivalisé avec les picares-» ques espagnols, étant dans cette généreuse envie dont parle Chapelain : « Ignorez-vous, s'écriait l'auteur du Francion^ que ces actions basses sont infiniment agréables, et que nous prenons même du contentement à ouïr celles des gueux et des faquins, comme de Guzman d'Alfarache et de Lazaril de Tormes ». Aussi quelle verve héritée de Rabelais et déjà rivale des plus grandes audaces des naturalistes à venir, dans certaines peintures des mœurs des gallefretiers de la ville, des badauds du Pont-Neuf ou « courtisans du cheval de bronze », et des pitauts du village ! L'auteur déclare en termes presque identiques à ceux d' Aleman et de Lesage : « Nous avons dessein de voir une image de la vie humaine, de sorte qu'il nous en faut montrer ici diverses pièces ». Et c'est en vertu de cette déclaration qu'il copie la réalité « au plus près du naturel », comme dit sa Joconde, et avec une intrépidité de pinceau qui ne sera égalée que par Restif de la Bretonne et certains de nos contemporains. Au reste Francion n'est pas un friponnier de *-*^
bas étage comme Guzman le gueux. Il est d'une bonne famille bretonne, où, son éducation terminée, on lui disait, tout comme au jeune René Lesage, « qu'on ne Tavait fait aller aux humanités qu'à dessein de l'envoyer après aux lois et tâcher d'avoir un office de conseiller au parlement ». Comme Gil Blas, il traversera toutes les couches de la société, au courant de ses aventures. Il formera même le dessein de se pousser à la cour, ayant d'ailleurs pour « coutumier exercice », chemin faisant, de châtier les sottises, de rabaisser les vanités, y compris celles des gens de lettres, et de redresser les torts et les travers. Enfin, après avoir épousé la femme de son choix, il vivra au milieu de ses anciennes connaissances, se laissant aller doucement au plaisir de conter a ses nonpareilles aventures », et estimant, à rencontre du pédant Hortensius, que « le plus beau livre que vous puissiez voir, c'est l'expérience du monde ». Et l'auteur s'applaudira de son œuvre, répétant, d'après un de ses maîtres, que « le ris n'est propre qu'à l'homme » , nous affirmant , dans les mêmes termes que l'auteur du Gil Bios, qu'il a a mêlé l'utile avec l'agréable », déclarant enfin qu'il est « le Démocrite du siècle ».
Il est en tout cas un précurseur direct de Lesage, et le Francioriy qui a eu l'honneur d'être lu de si près par l'auteur de l'Avare^ eut aussi celui de présenter à l'esprit de Lesage le dessein général de son Gil Blas, et même l'esquisse de son héros. Cela sera de toute évidence pour qui voudra bien lire un ou deux
a GIL BLAS. » 89
livres de ce copieux roman. Toutefois Gil Blas apparaîtra comme aussi original en regard de Francion que l'est Panurge par exemple, un autre de ses ancêtres, à côté du Cingar de Folengo.
Mais à quoi bon insister davantage sur ces prototypes littéraires de Gil Blas, et sur l'honneur obscur qu'ils ont eu de susciter ce personnage dans l'imagination de Lesage ? Sans doute, il a cru devoir les compiler, en artiste réfléchi et modeste, qui ne fait pas fi de ses devanciers, mais n'était-il pas sollicité plus directement encore par des modèles vivants? N'avait-il pas étudié pour son Turcaret dix variétés de ce type de laquais parvenu ? Ne voyait-il pas tout près du trône le capitaine de cette bande de Panurges, et le héros du pot-de-vin si cher à Gil Blas et à ses ministres, dans la haute personne du pensionné de lord Stanhope, de l'abbé Dubois ? N'avaitil pas aussi, comme tout le monde, les yeux fixés sur Alberoni, cet autre valet parvenu, dont l'infâme Gaudet de Restif citera cyniquement l'exemple à Edmond, ce descendant dégénéré mais direct de Gil Blas? Qu'il choisit, s'il l'osait, de Dubois ou d'Alberoni, ou qu'il imitât, comme le veut un de ses contemporains, Barjac, le valet de Fleury, Lesage avait, en tout cas, des modèles bien en vue et tout à fait capables d'avoir tenté les premiers sa verve si observatrice.
Enfin, avant d'interroger Vicente Espinel et ses obscurs mémoires de l'écuyer Obregon, n'avait-il pas vu circuler sous le manteau ceux d'un ancien laquais, qui avait eu la faveur d'un ministre tout-puissant,
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et qui, tirant son épingle du jeu après la chute de son protecteur, était redevenu le conseiller et le familier des puissances? N'avait-il pas pu lire, dès 1703, comme Mme de Coulanges qui les trouvait « charmants », les Mémoires du fameux Gourville? Mais Gourville, c'est Gil Blas, dans ses traits essentiels. Il a reçu une petite éducation quand il endosse la livrée de Tabbé de la Rochefoucauld. Il quitte la « casaque rouge » et prend son vol à la suite d'un rapport bien fait, de bouche, auprès de d'Emery pour le compte du -duc de la Rochefoucauld, comme Gil Blas est distingué après un rapport bien fait sur l'incendie d'une propriété du duc de Lerme. Condamné à mort par le parlement, il échappe à la Grève, comme Gil Blas à la tour de Ségovie. Gomme lui et « toujours très bien avec Messieurs les Ministres », il jouira d'une fortune faite avec les procédés qui avaient cours à Versailles de même qu'à l'Escurial, à savoir le tarif des consciences et ces paraguantes plus ou moins consenties, que l'impertinent acte d'accusation dressé contre lui qualifie de « malversations et vols ». Ce nonobstant, notre flétri obtiendra de Louis XIV lettres d'abolitions et missions officielles, rentrera en faveur comme Gil Blas, et, plus heureux encore que lui, il aura l'honneur de faire la partie du grand roi, au risque de mettre Saint-Simon en apoplexie. Il dictera alors ses Mémoires en 1702, en toute tranquillité de conscience, « s'y amusant fort », comme Gil Blas. Ce dernier se fût d'ailleurs reconnu de bonne grâce à plus d'un
c( GIL BLAS. » 91
trait de la philosophie et des mœurs de l'auteur de ces Mémoires qui ne se flatte pas trop et « savait marcher parfaitement, nous dit Mme de Motteville, par les chemins raboteux et tortueux comme par les droits ». Enfin il n*est pas jusqu'au style de Gourville, dont Mme de Coulanges loue le « naturel admirable », qui n'ait pu servir de modèle au père de Gil Blas. Mais nous ne pousserons pas plus loin cette critique conjecturale de la genèse du Gil Blas; le reste est le secret du génie. C'est maintenant à l'œuvre, non aux modèles, que se doivent mesurer l'effort de la création et le mérite de l'ouvrier.
Le Gil Blas est formé de trois parties dont les différences de ton suffiraient à nous avertir de celles des dates, tant les changements de l'humeur de leur auteur y sont sensibles. Les six premiers livres, parus en 1715, content les gueuseries du héros et de ses compagnons. Un air vif de jeunesse et de belle humeur souffle partout; et une indomptable gaieté dore toutes ces misères. Seules les deux histoires de dona Mencia et du Mariage de vengeance tournent au tragique. Mais la piquante aventure de la belle Aurore rentre dans la gaieté du reste, et c'est, tout compte fait, le ton picaresque qui domine presque partout dans cette première partie.
Il va changer dans la seconde, avec le fond des aventures, et Lesage a tenu à nous en avertir expressément par la bouche de son héros, qui s'écrie en partant pour Madrid et la cour : « La fortune m y conduisait, pour me faire jouer de plus grands rôles que ceux qu'elle m'avait déjà fait faire ». Après la comédie de mœurs et d'intrigue, c'est ici celle de caractère, depuis l'aventure de Gil Blas chez l'archevêque, jusqu'à sa retraite philosophique à Lirias, à travers les corruptions de la cour et les mortifications de la tour de Ségovie. Dans cette seconde partie, parue neuf ans après la première, l'accent est plus mâle et plus mûr, la gaieté est tempérée par des réflexions plus graves. On sent que l'expérience de la vie a augmenté chez l'auteur, qu'il en sait long sur les moyens d'acquérir et de payer les bonnes grâces des princes de l'Eglise, des maîtres du monde et des tyranneaux de théâtre. Ce sont des vérités qu'il a à cœur de dire et de peindre. Aussi apparaîtil comme tout occupé des aventures de son héros. 11 ne s'en laisse pas facilement distraire par des épisodes : c'est à peine si les quatre brèves histoires de Laure, de don Valerio de Luna, de don Roger de Rada et de don Gaston de Gogollos peuvent se glisser dans la trame serrée de son récit. Par la composition, comme par la peinture du principal personnage et des mœurs générales, cette seconde partie est sensiblement supérieure aux deux autres. Elle marque la maturité et l'apogée du talent de Lesage.
Il a vieilli visiblement dans la troisième partie, mais c'est une vieillesse dont on a trop méconnu le charme délicat et pénétrant. Sans doute il y a quelques redites ou semblants de redites et des lenteurs dans les récits. Mais cette suite, qui est une fin, ne fît-elle que conclure toutes les aventures restées en suspens, en appliquant à chacun selon ses œuvres les règles de la justice distributive, qu'elle serait nécessaire. Et quels traits de vérité ne vat-elle pas ajouter à la physionomie du héros ! Quelle attrayante nouveauté pour le lecteur que toute cette peinture du bonheur domestique dont jouit le seigneur de Lirias ! Cet épisode h'est-il pas tout imprégné d'une bonhomie enjouée et communicative à la fois qui ne se retrouvera au courant du siècle que dans quelques rares pages de Jean-Jacques ou de Diderot, dans les meilleures scènes de Sedaine et dans les toiles de Greuze ? Enfin n'est-il pas délicat et savant l'art avec lequel Lesage combine dans cette dernière partie tous les tons des deux autres, faisant de sa conclusion comme la strette finale de son ample composition? Nous revenons en effet au tour picaresque du début avec l'histoire deScipion, tandis que le retour de Gil Blas à la cour nous ramène à la gravité de la seconde partie, et que les deux calmes épisodes de sa vie aux champs encadrent le tout, en liant et fondant les tons.
Au lieu de noter l'étroite correspondance de ce triple aspect du Gil Blas avec lés changements de l'âge et de l'humeur de son auteur, qui a vraiment vécu
son livre, et d'y trouver ainsi un surcroît d'intérêt, au s'est attaché à examiner dans la grande rigueur l'unité de sa composition. On blâme les interruptions de l'histoire principale comme trop fréquentes ou trop prolongées, et on se plaint que les divers épisodes amènent des disparates de ton. Aujourd'hui la première de ces critiques nous paraît fondée, et Lesage semblait en convenir d'avance, non sans malice, quand il faisait dire par Gil Blas, à propos de l'histoire de don Raphaël : « Le récit me parut un peu long ». Mais don Alphonse, « par politesse, lui témoigna qu'elle l'avait fort diverti ». Or la politesse de don Alphonse ne faisait ici que traduire le sentiment des contemporains sur l'auteur : « Les historiettes qu'il amène à propos, disait le Mercure de France, à mesure que le sujet le demande, sont tout à fait intéressantes. Il conduit son héros de poste en poste », etc. C'est donc de propos délibéré que Lesage cédait en cela au goût du temps, tout en prenant ses précautions contre les dédains de celui de l'avenir.
Mais il n'eût pas si aisément passé condamnation
sur l'accusation de n'avoir pas amené et préparé les
changements de ton, et il eût renvoyé le reproche à
l'auteur du Roman comique, chez qui l'ambigu de
romanesque et de picaresque dans les épisodes est
vraiment choquant.
\ Lesage a mis d'abord beaucoup de soin et d'ingé-
; niosité à varier les circonstances qui entourent et
\ amènent ces récits intercalés, les contant à loisir ou
a GIL DLAS. » 95
les suspendant savamment, les ajournant avec malice, ou poussant même la coquetterie d'auteur jusqu'à annoncer des histoires qu'il ne donnera jamais, comme celles de Tordesillas et de Camille. 11 se montre surtout soucieux de les harmoniser avec la situation. Par exemple la sombre aventure de dona Mencia a son cadre naturel dans l'histoire des brigands ; le joli marivaudage de dona Aurore fait comme une transition délicate entre le ton picaresque du reste et l'accent passionné du Mariage de vengeance-, et après que la sémillante Laure nous a donné la comédie, don Roger de Rada vient nous émouvoir d'une pitié tragique. Les épisodes qui peuvent sembler parasites, comme celui de don Valerio de Luna, ont du moins le mérite d'être courts. Si celui de don Gaston de CogoUos est un peu long, on voudra bien faire réflexion que Gil Blas a tout loisir de l'écouter, puisqu'il est en prison, et que d'ailleurs Lesage l'a coupé en deux. Enfin l'alternance de ces histoires romanesques ou picaresques, et plus ou moins plaquées, aurait au besoin pour suprême excuse d'avoir été, elle aussi, une concession à un goût des contem-, porains qu'il importe de signaler.
On ne se prenait plus tout à fait, comme à de la glu, aux merveilleux coups d'épée et aux galanteries en dix tomes des héros de La Galprenède et de Mlle de Scudéry. La Princesse de Clèves avait donné le goût d'une réalité plus prochaine et de la sobriété en tous sens; mais, au fond, ce roman était-il si éloigné de la Cléliel N'était-il pas une transposition
96 LESA6E.
infiniment adroite, mais une simple transposition, dans le cadre de l'histoire réelle et moderne, des sentiments des marionnettes héroïques et plus ou moins romaines de Mlle de Scudéry ? N'y avait-il pas là une tentative discrète de fusion, en proportions très inégales, entre le goût réaliste des continuateurs du Francion et le goût romanesque des imitateurs de VAatrée et des Amadis ? D'ailleurs le merveilleux gardait une partie de son empire sur les esprits, témoin le succès prodigieux des contes de fées, à la fin du xvii* siècle, et celui de l'amalgame assez impertinent de féeries et de galanterie imaginé par Mlle de la Force, Mme de Murât et autres émules peu naïves de Perrault et de Mlle Lhéritier. Le Télémaque n'en verra-t-il pas diminuer sa vogue, comnie le constatent certains vers malins d'Hamilton ? Mais ce dernier réagissait lui-même contre le romanesque pur, avec la complicité de la majeure partie du public, en écrivant ces Mémoires du chevalier de Gramont où les amateurs du réalisme dans le roman, toujours plus nombreux, trouvaient déjà de piquantes satisfactions. Or c'est au milieu de ces oscillations du goût public, entre un romanesque quelque peu suranné et un réalisme chaque jour plus hardi, que Lesage conçut Gil Blas, Sans juger ici combien son talent personnel se trouvait en conformité avec la seconde de ces tendances divergentes du goût public au début du dernier siècle, on voit nettement le calcul qui lui fit alterner dans le Gil Blas^ comme dans le Diable boiteux, et jusque dans Beauchêne, les aven-
I tures picaresques et les romanesques, pour la plus i grande satisfaction de l'ensemble des lecteurs fran- I çais dont il flattait et conciliait ainsi les deux goûts \ tour à tour dominants. Ce n'est pas là sa moindre E habileté.
! Ces considérations, qui s'imposaient d'ailleurs, I nous semblent de nature à atténuer singulièrement I la portée des critiques que l'on multiplie comme à î plaisir, sur le trop grand nombre et les disparates i des épisodes du Gil Blas et sur le sans-gêne de : Lesage. Au reste une lecture attentive de ce roman I montre chez son auteur une diligence extrême à I donner de l'unité à l'ensemble par mille raccords de détail. Un récit intercalé traîne-t-il en longueur, ou son intérêt nous entraîne-t-il trop loin du sujet 1 principal, une interruption de Gil Blas vient secouer i notre attention et nous rappeler le lien de cette histoire ave^ la sienne. L'auteur introduit-il un personnage que nous avons perdu de vue depuis longtemps, vite une saillie, une circonlocution plaisante I ou quelque épithète de nature, dans le goût homérique, commandent un retour rapide et caractéris- I tique vers l'épisode où ce personnage joua un rôle, I et nous rafraîchissent la mémoire. Lerme par exemple chargeant Gil Blas, Mercure en second, d'acheter des pierreries pour la Catalina, ne manque pas d'ajouter, par une plaisante allusion à la manière dont l'aventurière Camille s'était fait ofirir jadis un diamant vrai, en échange d'un rubis dit des Philippines et qui était du Temple : « Il achètera lui-même
98 LBSAGB.
les pierreries, car il s*y connaît parfaitement et surtout en rubis. N*est-il pas vrai, Gil Blas? ajouta-t-il en me regardant d*un air malin. » Ces sortes de références et ces rappels de tons, comme disent les peintres, sont innombrables, et l'expression en est d'ailleurs variée avec une fécondité remarquable*
Mais sans insister davantage sur ces menues preuves du souci constant qu'a eu Lesage de donner de la cohésion à son œuvre, il suffit de considérer ici la peinture du héros central. Son individualité nous parait si caractérisée, et son unité morale si adroitetement obtenue et ménagée jusqu'à la dernière ligne du Gil Blas dont il soude les diverses parties, que toutes les objections contre l'unité de ce roman en déviennent négligeables. Or cette unité du caractère de Gil Blas est elle-même contestée, malgré le témoignage enthousiaste et assurément autorisé de Walter Scott, et c'est ici qu'on voit à plein la rigueur dont la critique ne veut pas encore se départir envers Lesage.
Arrêtons-nous donc à assembler les traits caractéristiques de la personne morale de Gil Blas, d'un bout à l'autre de l'œuvre qu'il anime, lie et explique, à nos yeux du moins. On verra par ce portrait s'il est dans aucun roman, dans aucune épopée, un héros qui soit plus logiquement construit et mieux développé d'après nature que celui de Lesage.
Ëcartons d'abord une critique spécieuse qu'on a faite de certaines ressemblances visibles entre Gil Blas et d'autres personnages qui l'entourent. On objecte qu'elles affaiblissent son individualité. On veut par exemple que Scipion soit une doublure inutile de Gil Blas, comme s'il n'y avait pas un intérêt piquant et soutenu à voir le valet présenter pour ainsi dire le miroir au maître assagi et quelque peu oublieux de sa première condition. On ne pénètre \ pas le dessein de l'auteur qui, pour mieux faire ressortir la personnalité de son héros, l'escorte de trois picaros , destinés à commenter par un savant contraste les évolutions de son caractère et de sa condition. Ne fût-il pas resté valet comme Scipion s'il s'était résigné à la servitude ? N'eût-il pas gueuse les pensions et échoué à l'hôpital comme Fabrice, s'il avait rimé malgré Minerve ? Enfin n'eût-il pas coiffé les carochas de l'Inquisition, comme Raphaël, s'il avait pris goût à faire contribuer les passants? Ces répliques du personnage principal servent donc à augmenter la consistance de sa personnalité morale, en lui donnant une ombre, pour ainsi dire : et, toutes distances gardées, dans cette mêlée épique, Gil Blas gagne autant à être doublé par Scipion qu'Achille à l'être par Patrocle, ou Roland par Olivier. Ces répétitions sont un droit du roman comme de l'épopée. Allons droit maintenant à Gil Blas.
Sa physionomie a certains traits qui restent à peu près fixes ou au moins reconnaissables à travers toute son histoire, et elle en a d'autres qui se modifient ou même qui naissent et s'accusent graduellement, sous l'influence des hommes et des choses, par l'effet de la réflexion et de la conscience. Or les uns par la vraisemblance de leurs modifications, comme les autres par l'évidence de leur fixité, contribuent également à l'identité et à la vie du personnage. Lesage l'a en effet composé de manière qu'il pût se transformer à plaisir sans cesser de porter en lui, dans l'essence même de son caractère, les causes profondes et les raisons suffisantes de ses transformations. Il l'a doué à la fois d'une humeur très malléable et d'une faculté d'observation très active. L'effet de ses observations sera d'éveiller ses réflexions d'abord, sa conscience ensuite, qui, réagissant sur sa conduite, amèneront dans tout son être moral des modifications profondes et combien instructives! Mais qu'il nous sufiise d'en montrer ici la logique et la vraisemblance.
Son humeur est aussi malléable qu'elle est gaie. La rencontre d'un camarade de collège décide de sa carrière et lui fait quitter la soutanelle de précepteur pour la livrée, en attendant qu'il arbore la golille, la cape et l'épée de cavalier. Contre les coups du sort ou les tentations du vice, et même contre les assauts des passions, il mollit d'abord, nous donnant pour unique excuse : « Je cédai à la nécessité,... je cédai au torrent » . Mais s'il est prompt à désespérer, il
C( GIL BLAS. » loi
Test encore plus à espérer : « La belle chose que l'espérance! » s*écrie-t-il, et comme elle entre vite avec Scipion, et comme elle rayonne dans le cachot de Ségovie! Est-il piqué de Taiguillon de la jalousie, une saillie de Laure le guérit et en fait le plus complaisant des amants. Il moule son caractère sur celui des autres, maîtres et domestiques, étudiant leurs inclinations et « réglant sa conduite là-dessus ». 11 se fait turlupin avec les laquais des petits-maîtres, débauché avec les comédiens, et tout contrit avec Olivarès disgracié.
Mais s'il se laisse mener par les hommes, il sait
qu'ils le mènent, ce qu'ils veulent et ce qu'ils valent.
Pour peindre le dehors et pénétrer le dedans des
gens, il est admirable. Suivez-le par exemple dans
l'antichambre de l'archevêque ou surtout à l'audience
de son collègue Galderone. Quelle attention à noter
les moindres nuances de l'habit et des manières, et
quelle adresse à lever tous les masques, à percer
jusqu'à l'âme, à travers tous les manèges des gestes
et de la langue I Par le tour comme par la portée des
traits, il vaut Asmodée déniaisant et stylant l'écolier
Leandro. 11 vaut même mieux : il fait songer à
Là Bruyère dans l'antichambre des Gondés. Et quel
surcroît d'intérêt dans les retours qu'il fait sur
lui-même ! A ce métier d'observateur où il est juge
et partie, il goûte un plaisir dont il éprouve le
besoin de faire part au lecteur. Chez Laure, il
s'écriera : « Je ne pouvais être mieux placé pour
connaître parfaitement les vices I » Ce besoin de tout
noter se fera jour, même à travers ses émotions les plus vives. L'élan de reconnaissance que lui inspire un bienfait de l'intendant de don Balthazar ne saurait Tempècher de remarquer que son bienfaiteur <t faisait là ses orges à merveille » ; et tout enchanté qu'il est de la bouche vermeille, du teint éblouissant et de l'ensemble des charmes de sa fiancée Dorothée, il observera impitoyablement que « son nez était un peu trop long et ses yeux trop petits ». On n'exerce pas, tout une vie durant, une faculté d'observation si aiguë et si vigUante, sans qu'elle réagisse profondément sur le caractère : et ce sera le cas de Gil Blas. Cette naïveté délicieuse qui nous donne la comédie, dans les premiers livres, n'y résiste pas, et l'on n'en trouvera plus trace dans les derniers, mais elle avait persisté asgez longtemps, et ce n'est pas du second coup d'œil que la dupe pénétrait les dupeurs. Après l'hôte de Pénaflor, voici celui de Burgos; après le parasite, la dame Camille. Pour le coup, Gil Blas se croit déniaisé. « Je me serais alors défié de la chaste Suzanne », s'écriet-il. Aussi pourquoi, après avoir été mis à contribution par le mendiant à l'escopette, pour avoir fait reluire des écus au soleil, s'avise-t-il de les faire sonner sur les tables d'auberge? Chez don Gonzale Pacheco, puis chez l'archevêque, -sa franchise a eu un succès tout pareil à celle du maître Jacques de Molière : il s'en guérira si bien sur le tard, qu'après sa disgrâce il saura résister à l'envie de médire du duc de Lerme qui en est l'auteur, ce qui le fera
« GtL BLAS. » 103
passeï* « dans l'esprit de la compagnie pour un garçon fort discret ».
Voilà qui est bien, mais l'expérience lui avait donné d'abord de pires leçons, et le fruit de ses premières réflexions n'avait pas été la vertu. Tous les métiers lui avaient paru bons pour vivre, y com* pris celui qui consiste à porter le caducée pour les Céladons de tout âge. Il avait exercé la médecine sans la savoir, aux dépens de qui il appartiendrait. Il avait tenté de reprendre sa bague et son bien sur les fripons, non sans friponneries; et sur cette pente il avait glissé jusqu'au bout, ou peu s'en fallait. Après avoir commencé par des larcins de laquais, il avait joué à Samuel Simon, de complicité avec des « ambidextres », un tour pendable dont l'ingéniosité déguise vraiment trop à ses yeux le vrai caractère. Pourtant n'exagérons rien et ne confondons pas par exemple les peccadilles ordinaires de Gil Blas, dans la première partie de sa vie, avec les fourberies caractérisées de Scipion, qui a été, de son propre aveu, « un vrai picaro ». Lesage a eu soin de faire dire à Gil Blas par le duc de Lerme, qui a ^entendu le récit de ses aventures mêlées, et a démêlé en souriant la vérité partout où le narrateur avait pris le parti de la farder : « Vous avez été tant soit peu picaro ». L'auteur du Gil Blas a voulu nous donner là un conseil de bienveillance et se réserver le droi^; de faire de son héros un honnête homme ou à peu près. On le lui conteste au nom de la vraisemblance, mais on ne regarde pas d'assez près à l'art avec
lequel il a préparé et gradué cette évolution de Gil Blas vers le bien.
Gil Blas montre des germes vivaces d'honnêteté dès le début de ses aventures. 11 sait trop que « s'il voulait se mettre dans le génie, il deviendrait un habile fourbe d, mais il résiste à la tentation de courir la carrière de brigand ou à' ambidextre^ en dépit de la harangue enflammée de Rolando, ou même celle de mari complaisant, malgré les offres de la sémillante Laure. Il se dégoûte même, « par un reste d'honneur et de vertu » , du service des comédiennes. Il faut lui en savoir gré et remarquer, comme il le fait plusieurs fois lui-même, qu'il y a quelque mérite à ne pas se gâter tout à fait en pareille compagnie, surtout quand on est à un âge où « les vices ne font guère d'horreur ». Lesage estimait même qu' « un fripon peut fort bien devenir un honnête homme », et c'est ce qu'il a voulu montrer par l'exemple de Scipion lui-même. Celui de Gil Blas est plus démonstratif.
Rappelons-nous cette nuit où, ne pouvant dormir, le faux frère de Laure s'avise de suivre le classique précepte des vers dorés de Pythagore et de faire son examen de conscience. Il tombe d'accord avec luimême que « s'il n'est pas un fripon il ne s'en faut guère ». Certes des « idées de plaisir et d'intérêt » prennent d'abord le dessus, mais du jour où il commence à dire couramment : « ma conscience », il devient vraisemblable, évident même, qu'il s'arme et réagira peu à peu contre les basses tentations. Quoi de plus humain et de plus chrétien à la fois!
Ses réflexions ne lui avaient conseillé longtemps et dans tous les états que des adresses; sa conscience finira par lui montrer un autre bonheur que celui du succès. « Songe que tu es présentement au roi », tel avait été le conseil du duc de Lerme qui résonnait à ses oreilles comme le perfide : « Tu seras roi » dit à Macbeth par les sorcières. Alors l'ambition avait envahi tout son être moral. Elle en avait expulsé le picaro, pour faire place à un courtisan : on ne saurait nier qu'il y eût en cela un léger mieux. Puis, après avoir- été cupide jusqu'à la plus noire ingratitude, les disgrâces ayant purifié sa vertu, il apprendra à jouir des richesses, sans se laisser posséder par elles. Il ofirira à Scipion, qui s'ennuie beaucoup aux champs, la moitié de son bien pour courir le monde. Après avoir fait nommer don Alphonse gouverneur par ostentation, il goûtera délicieusement et peindra à merveille la joie de lui rendre un grand service avec délicatesse.
L'adversité, la maladie, la prison éveilleront en lui une sensibilité que sa jeunesse engourdissait, aussi longtemps qu'elle lui « avait fait du bruit », suivant l'admirable expression de Bossuet. Il aura pitié de Lorença et lui cédera la place. L'infortune du brave Chinchilla le fera se récrier : a On s'intéresse pour un brave homme qu'on voit souffrir ». La mort de son père ouvrira en lui la source des larmes. Il en donnera de véritables à la mémoire d'Antonia. Et il ne faudrait pas croire que cette sensibilité de son âge mûr ne fût qu'un effet de la
mode qui sévissait alors dans la comédie larmoyante; elle était une haute vérité de plus : la vie ne durcit que les méchants.
Enfin, en nous rappelant les vertus moyennes de Gil Blas vieilli, notons que Lesage en a gradué le progrès avec une précision extrême et fort savante, n'oubliant pas les ombres au tableau, et gardant jusqu'au bout l'identité du caractère, sinon celle des mœurs de son personnage. Son coup de \ maître a été ici la rechute de Gil Blas. Avec quelle finesse de psychologie il n^te les tentations qu'exercent, sur le châtelain de Lirias, Scipion, don Alphonse et tout son entourage! Le chagrin et le désœuvrement qui suivent la mort de la femme de Gil Blas ont donné prise sur lui à ses tentateurs : mais il leur faudra déployer toute une stratégie de dissimulations et de séductions, depuis le moment où l'annonce de la faveur d'Olivarès trouve notre solitaire « un peu ému de cette nouvelle sans savoir pourquoi », jusqu'à celui où, « quelques vapeurs d'avarice et d'ambition » lui montant à la tête, et réveillant en lui « des sentiments dont il croyait avoir triomphé », il se préparera à servir de nouveau « sans scrupule ». Heureusement pour la vérité de son histoire et pour l'honneur de l'humanité, il se trompe sur lui-même et sur nous, lorsque, descendant à dénigrer Lerme, dans un pamphlet commandé, il s'écrie amèrement : « Voilà l'homme ! » Les remords le guettent et le saisissent vite. Il vient d'être investi de la fonction de « Mercure en chef », mais il en
ce GIL BLAS. )} 107
est infiniment moins fier qu'il ne l'avait été jadis de celle de « Mercure en second ». La qualité du galant n'étourdit plus sa morale, et c'est avec un soupir sincère de soulagement qu'il pose définitivement le caducée : mais il Tavait repris par habitude.
Quoi de plus naturel et ne saisissons-nous pas là encore un des joints de son caractère ? Dans toutes les conditions, il a gardé une âme de laquais, et les costumes les plus chamarrés n'ont été sur lui que des livrées. Le favori d'Olivarès dit encore couramment te le patron », comme le laquais de la marquise de Chaves disait « la patronne » . Il n'oublie pas et ne nous laisse pas oublier qu'il .a été dressé à l'art des potsde-vin par Lerme lui-même, avec lequel il comptait quelquefois, et il y a du comique dans la satisfaction profonde avec laquelle il fait connaître « à ses lecteurs qu'il n'était plus ce même Gil Blas qui, sous le ministère précédent, vendait les grâces de la cour ». Il s'arrêtera d'ailleurs avec une exacte vraisemblance à mi-chemin de la bravoure comme de la grandeur d'âme. Après avoir laissé un peu trop vite le champ libre au petit secrétaire de la marquise, il se risquera bien à mettre flamberge au vent pour l'amour de la dame Lorença, mais ce ne sera pas sans trouver l'épée de son adversaire d'une longueur excessive, et, malgré l'aiguillon de sa passion, il sera fort heureux d'avoir un motif de couper court à ses démonstrations de chevalier errant.
Il concilie d'ailleurs ce qu'il appelle à l'occasion sa « bassesse » avec une sorte de vanité assez
plaisante dans l'espèce. Cette vanité était fort vive à ses débuts : c'est elle qui le rendait « sensible aux bayes » et l'avait empêché, après avoir été dupé, de recourir une seconde fois à dona Mencia, der peur de « passer pour une bête ». Or nous reconnaîtrons jusqu'au bout les allures de cette vanité native, quoiqu'il en ait rabattu avec l'âge. C'est elle qui fera faire le gros' dos au châtelain de Lîrias, s'appuyant pesamment sur Scipion pour traverser la grande cour devant ses gens, comme elle commandait des écarts de poitrine au secrjétaire de Monsieur le duc, sortant de chez le traiteur à la mode. Et si enfin elle paraît tellement jnortifiée en lui avec le reste, par le spectacle de la disgrâce et de la fin d'Olivarès, qu'il confie à un révérend père : « Je suis tenté de m'enfermer dans une cellule pour y faire pénitence » , ne nous y fions pas. Scipion n'aura pas de peine à le faire changer de sentiment, en lui persuadant que c'est là « une idée de malade ». Scipion ne connaissait-il pas comme nous, de longue main, l'humeur malléable de son maître et cet inaltérable fonds de gaieté qui est la suprême caractéristique de l'identité du personnage, si ondoyant et divers qu'il puisse être, selon le flux et le reflux des événements.
Cette gaieté foncière de Gil Blas s'épanche à Tordinaire en propos enjoués, ou s'aiguise à l'occasion jusqu'à la causticité, sans changer de nature. C'est cette gaieté naturelle, plus encore que la nécessité, qui sèche si vite ses larmes dans la caverne des
c< GIL BLAS. » 109
voleurs, et lui vaut les compliments de Rolando sur son esprit et son enjouement. C'est elle encore qui le consolera de ses pires mésaventures et le gardera de la misanthropie, en ne lui faisant trouver qu'à rire, par exemple, dans la noire ingratitude du licencié Louis Garcias. Gil Blas abonde d'ailleurs en saillies plus ou moins narquoises , jaillissant toutes de ce fonds de belle humeur qui finit toujours par le rendre supérieur aux événements, et donne un accent de drôlerie, parfois intempestive, mais d'autant plus caractéristique, à ses sentiments même les plus émus. C'est ainsi qu'il termine le tableau de son bonheur conjugal, en nous apprenant qu'il a deux enfants dont il croit pieusement être le père y et c'est le dernier trait. Lesage a voulu que nous fermions le livre, en répétant ce propos de l'hôtesse d'Oviedo au seigneur de Santillane qui revient au pays après force aventures : « // ri a presque point changé : c'est ce petit éveillé de Gil Blas qui avait plus d'esprit qu'il n'était gros ».
Mais si son esprit et son tempérament sont restés inaltérables, et font croire, au premier abord, qu'il n'a pas changé, que de changements intimes, au contraire, se sont révélés à nous, tandis que nous suivions de près ses faits et gestes. C'est faute d'y avoir pris garde que certains censeurs de Lesage, exagérant le point de vue de la bonne femme d'Oviedo, reprochent à Gil Blas d'être un personnage tout d'une pièce, taillé sur le patron des héros ordinaires de la scène classique et sur lequel les événements
110 LBSAGE.
et Texpérience ont peu de prise et ne laissent aucune empreinte profonde! Il est vrai que d'autres censeurs, au contraire, et également sincères, lui contestant toute personnalité, ne voient en lui qu'une sorte d'arlequin de la foire, inconsistant au possible et se moquant de la règle des mœurs, pour prêter indifféremment son masque à tous les vices et à quelques vertus. Il nous semble maintenant que ces deux censures peuvent se ramener, en dernière analyse, à un éloge unique, en nous donnant la clef même du caractère du personnage.
Gil Blas est naturellement gai jusqu'à la causticité et souple jusqu'à la bassesse, mais partout et toujours observateur, puis réfléchi, et enfin consciencieux, pétri d'ailleurs de petits vices qui s'usent et de médiocres vertus qui se fortifient, logiquement et savamment, au courant de l'odyssée humaine dont il est le héros toujours intéressant. On voit donc d'abord en quoi il diffère de ces personnages de théâtre que les lois du genre obligent trop souvent à fondre d'un seul jet. Quand on s'y méprend, on est dupe de la manière dont l'auteur présente la plupart des événements où il le mêle. Elle est en effet dramatique d'ordinaire, par exemple dans la scène de la fausse reconnaissance que Gil Blas joue avec Laure, sous les yeux de l'amant portugais et qui est machinée, filée, mimée, dialoguée comme sur les planches. Ses innombrables réflexions affectent le plus souvent la forme d'un monologue dramatique : Mi Hé bien! me dis-je^ Gil Blas» te voilà donc auprès
(t GIL BLAS. » 111
d'un comte sicilien.... » Il se croit si bien en scène qu'il lui arrive de se faire apostropher par le public : « Il me semble que j'entends un lecteur qui me crie en cet endroit : « Courage, monsieur de Santil- « lane, mettez du foin dans vos bottes. » Enfin rien n'est ici plus caractéristique que cette manière de s'exclamer au lieu de narrer : « Je vois, si je ne me trompe, arriver mon valet avec un nouveau quidam qu'il vient d'accrocher. Justement, c*est Sciplon^ Ecoutons-le, » Nous sommes au théâtre. Mais cela prouve simplement que la coupe dramatique était devenue chez l'auteur du Gil Blas une habitude d'esprit, dont il ne fait pas mystère, s'écriant, par exemple, que ce fut « une scène de reconnaissance digne d'être employée dans un théâtre ». Mais son roman n'en vaut pas moins, bien au contraire, et le caractère de son héros, pour avoir le relief d'un personnage de théâtre, est bien loin d'en avoir la fixité. Ce caractère est en réalité, comme nous avons tenté de le montrer, conçu et développé suivant les lois de l'évolution psychologique propre au roman. N'en est-ce pas d'ailleurs un surcroît de preuve que le reproche qu'on a vu faire par d'autres critiques au personnage de Gil Blas, d'être trop multiple? On le voit donc, cette contradiction entre les censeurs de Gil Blas ne sert, en dernière analyse, qu'à faire ressortir l'habileté du calcul qui a engendré ce personnage à la fois un et multiple, comme chacun de nous, et si bien conçu pour communiquer à l'ensemble de l'œuvre sa vivante unité*
Tel est donc Gil Blas, héritier direct des Panurge et des Scapin. Il apparaît d'abord comme un valet de Molière transporté tout vif du théâtre dans le roman par un coup de génie. Mais le champ d'observation des valets de comédie était trop étroit : il fallait à Lesage, pour continuer Molière, un héros qui eût une sorte d'ubiquité sociale. Il a donc rendu le sien propre à tout, par Tesprit, qui lui apparaît comme V « outil universel ». Il ne mentait ainsi ni à la vérité de l'art, ])uisque Gil Blas est si vivant, ni à celle de l'histoire, puisqu'il n'avait qu'à choisir entre Calderone et Carnero, et qu'il avait sous les yeux Alberoni, Dubois et Gourville. L'humeur caustique, malléable et obser\^atrice dont il doua ensuite son personnage, qui est comme l'envers de don Quichotte, devait lui servir à traverser toutes les couches de la société, pareille à ces puissantes et ingénieuses sondes des naturalistes qui leur rapportent des échantillons de la vie à tous les étages du sol et de la mer. Aussi, en analysant cette humeur, avons-nous pénétré au cœur de l'œuvre : pour en faire le tour, nous n'avons qu'à suivre Gil Blas.
Avec lui, à travers tous les mondes, sous toutes les livrées, par l'escalier de service ou par l'antichambre plus ou moins officielle, nous entrerons partout et serons de plain-pied avec tous. Nous passerons des cavernes de voleurs aux prisons d'Etat
et aux autodafés de l'Inquisition; des intérieurs cossus et graves des bourgeois ou des solennelles demeures des grands seigneurs, aux hôtels garnis, aux cabarets à la mode et aux réduits galants, à doubles portes et à doubles visages; des foyers et des loges du tripot comique aux cabinets des archevêques et des ministres; des coulisses du théâtre à celles de la politique; des bureaux d'esprit et des cafés littéraires aux sous-sols et aux galetas des grands hôtels où les valets font ripaille et où riment les poètes à gages, en attendant que nous les retrouvions à l'hôpital. Et voici toutes les gueuseries des rues et des grands chemins, et les goinfreries égoïstes des gros prébendiers et rentiers, et les réceptions des bons marchands, avec leurs artistes au rabais, et la haute vie des coquettes prises à bail par des financiers, et celle des aigrefins qu'enrichit le brelan, et celle des grands seigneurs que ruine leur intendant. En la compagnie de Gil Blas picaro ou du seigneur de Santillane, nous aurons les confidences de toutes les espèces, depuis les gibiers de potence jusqu'aux grands dignitaires : nous entendrons les cyniques fanfaronnades des bandits*, réfractaires à l'ordre social, et les humbles suppliques des capitaines ruinés au service, et cousus de blessures; le jargon des beaux-esprits et les turlupinades des petits-maîtres; et aussi les creux propos des comédiens dont l'insolence envers les auteurs ne sera égalée que par celle des laquais favoris de ministres envers les grands seigneurs. Quelle riche galerie
114 LESAGB.
d'originaux et combien vivants et mouvants dans leurs cadres réalistes !
Dès le début du Gil Blas, Lesage affiche, pour ainsi dire, son dessein de nous faire le portrait physique de ses personnages : a La cuisinière (il faut que j'en fasse le portrait), etc. ».
D'ordinaire ces portraits sont courts, à g^rands traits non tâtés : « Outre deux petits yeux étincelants qui lui roulaient dans la tête et semblaient menacer tous ceux qu'il regardait, un nez fort épaté lui tombait sur une moustache rousse qui s'élevait en croc jusqu'à la tempe ». Ce sont souvent de simples silhouettes, enlevées à la pointe sèche : « J'entrai dans une hôtellerie dont l'hôtesse était une petite femme fort sèche, vive et hagarde ». Mais parmi cette foule de portraits de fantaisie il y en a d'une exactitude tout historique, par exemple celui d'Olivarès, dont la vigueur et le brio rappellent si curieusement celle des deux célèbres toiles de Vélasquez qui se voit à l'Hermitage :
Je vis un homme d'une taille au-dessus de la médiocre, et qui pouvait passer pour gros dans un pays où il est rare de voir des personnes qui ne soient pas maigres. Il avait les épaules si élevées, que je le crus bossu, quoiqu'il ne le fût pas ; sa tète, qui était d'une grosseur excessive, lui tombait sur la poitrine ; ses cheveux étaient noirs et plats, son visage long, son teint olivâtre, sa bouche enfoncée et son menton pointu et fort relevé.
Puis tous ces portraits s'animent et Lesage note les postures et les gestes expi^essifsi Gil Blas^ sous
(( GIL DLAS. » 115
rhabit de son maître, est en bonne fortune : a Vous a me paraissez un seigneur de la cour ? — Vous ne « vous trompez pas, ma mie», interrompis-je, en étendant la jambe droite et penchant le corps sur la hanche gauche. » Quels tableaux mouvants que ceux du lever et des faits et gestes du petit-maître don Mathias ou du vieux beau don Gonzale Pacheco! Mais voici un croquis dont nous pourrons vérifier tous les jours l'exactitude : « J'entrai dans une boutique, où deux jeunes garçons marchands, proprement vêtus, se promenaient en long et en large, et faisaient les agréables en attendant la pratique ». Quel portrait animé encore que celui du chanoine podagre qui s'empiffre et quel menu que le sien ! Sa lecture suffisait à donner à un ami de Walter Scott l'appétit du héros. Mais on aurait un manuel du Cuisinier' parfait, égal à celui que le licencié Sédillo lègue à Gil Blas, si l'on faisait un recueil de tous les menus où s'est complue l'imagination gastronomique de Lesage. Ceux de Lirias surtout sont détaillés par lui avec une complaisance si éloquente qu'on serait tenté de le soupçonner d'avoir eu, en bon bourgeois qu'il était, le vice véniel de la gourmandise. Aussi quelle mélancolie chez ses héros quand ils sont réduits à la petite portion de la « longue table » d'hôte, « couverte d'une nappe malpropre », qui leur rappelle le « réfectoire » du collège, ou, pis encore, aux « civets de matou » et autres viandes qui ne sont ni peu ni prou « vérifiées » ! Au fait, pourquoi reprochc-t-on à l'auteur cette abondance de
détails culinaires ? Ne font-ils pas partie du signalement de ses personnages, et Brillât-Savarin ne formulera- t-il pas cet axiome : « Dis-moi ce que tu manges, je te dirai qui tu es »? Et après tout, en nous entretenant si souvent de la fringale des gueux du Gil Blas^ Lesage est dans la vérité historique, car on a pu dire que la faim avait été vraiment le « mal d'Espagne », au xvi® siècle.
Si du moins il s'en tenait là, mais il ne se croit pas quitte avec la vérité, quand il nous a conté l'appétit de ses héros et les manières variées dont ils le satisfont ou le trompent. 11 tient à nous renseigner sur leurs infirmités les plus secrètes, et c'est alors surtout que son réalisme se donne carrière. On le sait de reste, et on nous dispensera de rapporter ici les tares du vieux chanoine ou de la dame Lorença, ou le secret de la fraîcheur de la dame Inésille. Une seule citation, pour rappeler le ton des passages analogues : « Le vieillard, après avoir écrit, s'arracha quelques poils de barbe avec des pincettes; puis il se lava les yeux pour ôter une épaisse chassie dont ils étaient pleins. » Que voulez-vous! Lesage en a tant vu, en fréquentant ses auteurs picares^ quesy et leurs pouilleux et leurs cours des miracles, qu'il ne songe pas toujours à nous faire grâce de pareils détails et qui peignent!
On pense bien que le costume ne saurait échapper à qui note avec un réalisme si intrépide les physionomies, les gestes, la table et jusqu'aux infirmités des gens. De quelle importance n'est-il pas d'ail-
leurs dans ce monde! Que d'occasions de répéter avec Sedaine :
Ah ! mon habit que je vous remercie !
Gil Blas le sait bien, lui qui, à chacun de ses changements de fortune, fait venir le fripier, n'ayant pas le temps d'attendre le tailleur. Aussi que d'attention à choisir le costume de l'emploi nouveau, sans oublier les onctions de pommade et la chemise blanche et parfumée pour les bonnes fortunes : et que d'inventaires de sa garde-robe! « Quel plaisir j'avais de me voir si bien équipé ! s'écriera-t-il. Jamais paon n'a regardé son plumage avec plus de complaisance. » Mais quel air honteux quand il sort de prison en souquenille ! Et quel défilé pittoresque, tout le long du livre! Melchior Zapata, par exemple, comédien venu en droite ligne du Roman comique, se drape dans un pourpoint doublé d'affiches de comédie, et fait un plaisant contraste avec le brillant équipage par lequel son confrère Baron sollicite nos regards. Mais venons aux dames. Voici les coquettes : dona Aurore avec ses hauts chappins et ses galants travestis ; puis certaine tante et certaine nièce peu vérifiées : (c Elles étaient dans un déshabillé galant, où il y avait une intelligence de coquetterie qui ne les laissait pas regarder impunément ». Passons vite. Arrêtons-nou.:i à la belle Antonia si élégante, dans sa robe de serge, avec la seule parure de ses grâces naturelles, selon le goût de l'auteur, et qui fut sa ipuse si elle ne fut pas sa femme. Prenons bonne
note aussi de la toilette de deuil de cette jeune et jolie veuve : « Elle avait une robe de chanvre de taffetas blanc à raies noires, avec un petit chapeau de la même étoffe et des plumes noires ». Enfin jetons un coup d'oeil sur la béate dame Jacinte qui ferme la marche et mérite aussi d'être regardée pour sa toilette hypocrite de servante-maîtresse : « Elle portait une longue robe d'une étoffe de laine la plus commune avec une large ceinture de cuir, d'où pendait d'un côté un trousseau de clés et de l'autre un chapelet à gros grains » .
Pour achever d'encadrer les personnages, il ne reste plus qu'à décrire les divers accessoires de leurs professions, leur mobilier, leurs demeures et, si l'on veut, les paysages environnants. Voici donc par exemple la trousse du garçon barbier avec « ses deux rasoirs qui semblaient avoir rasé dix générations », sans oublier sa guitare; ou encore le « sac de toile bleue » dans lequel le paysan Talego serre l'espèce, etc. Voulez-vous être renseigné sur les gîtes d'auberge : « Peignez-vous un grabat fort étroit et si court que je ne pouvais étendre les jambes, tout petit que j'étais. D'ailleurs, il n'avait pour matelas et lit de plume, qu'une simple paillasse piquée, et couverte d'un drap mis en double, qui, depuis le dernier blanchissage, avait servi peut-être à cent voyageurs. » Etes-vous curieux de savoir comment les poètes à gages étaient logés chez les grands ? Pénétrez par « la petite montée aussi obscure qu'étroite » dans le logement tant vanté par Fabrice,
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et qui « consistait en une seule chambre, de laquelle mon ingénieux ami s'en était fait quatre séparées par des cloisons de sapin », etc. Enfin suivez Gil Blas dans sa tournée de propriétaire à Lirias, et vous serez édifiés à merveille sur le luxe mitigé qui convient à une maison de campagne.
Arrêtons-nous surtout à ce « grand sopha de maroquin noir » près d'une fenêtre de la bibliothèque « d'où Ton découvrait une campagne toute riante ». Le trait n'est pas isolé. Nous pourrons en efiet entrevoir plusieurs fois des coins de paysage, non seulement par les fenêtres des habitations, mais encore, chemin faisant, ce qui n'est pas la moindre nouveauté du Gil Blas, Elle est délicieuse dans l'histoire de Raphaël, cette description de la caverne, située « dans un grand rond de verdure » où « des arbrisseaux charmants parfument l'air aux environs » , tandis que de petits ruisseaux formés des gouttes d'eau que « distillaient les rochers, serpentent sur un sol plus jaune que l'or ». Il est vrai que plus d'un trait de ce frais paysage est suggéré par un passage correspondant d'Espinel, mais en voici d'autres dont la seule imagination de Lesage a fait tous les frais, et qui éclipsent au moins le mémorable petit bois, le cabinet de verdure et les bancs où venait se coucher et rêver le héros de la Princesse de Clèves :
Toutes les allées bien sablées et bordées d'orangers, un grand bassin de marbre blanc, au milieu duquel un lion de bronze vomissait de l'eau à gros bouillons, la beauté des fleurs, la diversité des fruits, tous ces objets ravirent Scipion,
mais il fut particu^èrement enchanté d'une longue allée qn conduisait, en descendant toujours, au logement du Termier, et que des arbres touffus couvraient de leur épais feuillage. ... Nous nous retirâmes dans le premier bois qui s'offrit à no» yeux. Nous nous y enfonçâmes et nous arrivâmes ù un endroit où coulait un ruisseau d'une onde cristalline qui allait joindre lentement les eaux du Guadalaviar.... Je gagnai la Taste ei délicieuse campagne qui conduit, entre des vig-nes et des oliviers, à l'ancienne cité de Carmonne.... Vous verrez de votre fenêtre les bords fleuris de l'Eréma et la vallée délicieuse qui, du pied des montagnes qui séparent les deux Castilles, s'étend jusqu'à Coca.... 11 me semble que je vois l'émail des prairies, que j'entends chanter les rossignols et murmurer les ruisseaux.
Fénelon ne peignait pas si bien dans le Télémaque, et il faudra attendre Rousseau pour trouver mieux.
C'est enfin autant pour ajouter à la vraisemblance de ses peintures des hommes et des choses, que pour piquer la curiosité publique ou satisfaire sa malice satirique, que Lesage a farci son Gil Bios d'allusions aux mœurs et aux anecdotes de son temps. Nous n'en avons plus toutes les clefs, mais nous en savons assez pour mesurer sa curiosité du document humain, comme on dit aujourd'hui, et apprécier l'emploi qu'il en a fait.
Aidés ça et là du comte de Neufchâteau, qui paraît avoir recueilli quelques confidences du comte de Tressan, lequel avait vu lever les masques par Lesage retiré à Boulogne, nous reconnaissons, avec uneceiv
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tîtude suffisante, le recteur Dagoumer dans ce licencié Guyomar qu'on ramasse ivre mort, et qui n*a d'autres défauts que d'aimer un peu trop le vin, le procès et la grisette; et aussi Baron, dans cet « histrion honoraire, plus vieux que Saturne », qui fait encore le petit-maître, grâce à la teinture de ses cheveux, de ses sourcils et de sa moustache, et au silence des registres de sa paroisse sur la date de sa naissance. Pour le salon de la marquise de Ghaves nous n'avons que l'embarras du choix entre les salons de la mar-
quisè de Lambert ou de la duchesse de Bouillon ou de Mme de Tencin; et entre Fontenelle, Lamotte, Sacy, Valincour, etc., pour les hôtes de ce « bureau des ouvrages d'esprit » . Si nous passons des cercles où l'on se choisit aux cafés où l'on se mêle, nous ne serons pas embarrassés pour trouver des visages de connaissance. Respectons l'incognito de ces deux politiques de café qui, « les coudes appuyés sur une table, s'entretiennent tout bas, dans ce coin, en se soufflant au nez leurs haleines ». Elles doivent être empoisonnées s'ils élaborent quelqu'un de ces pamphlets que va leur emprunter Lesage pour son Turcaret, par exemple l'Art de voler sans ailes ou celui de plumer la poule sans la faire crier. Mais plantonsnous devant ce don Bernard Deslenguado, « cet esprit plein de fiel, un auteur né sous l'étoile de Saturne, un auteur malfaisant qui se plaît à haïr tout le monde et qui n'est aimé de personne ». Où sommes-nous, sinon au café de la veuve Laurent? Et qui est ce Pçslenguado^ sinon l'auteur des fameux couplets qui
n*épargnaient même pas Tami Danchet, et le chansonnaîent sur un air à'Hésione , pour comble d'impertinence? C'est Jean-Baptiste Rousseau lui-même; on va ramasser ses venimeux petits paniers sous les tables : et comment se fait-il que personne ne Tait encore nommé? Remontons jusqu'au quartier de l'Université et prêtons l'oreille à ce petit homme qui dit si vertement son sentiment sur les ouvrages affichés et notamment sur une « nouvelle traduction d'Horace ». Eh! mais, c'est Boindîn, le nabot qui, au dire de Voltaire, « toujours parle, argue et contredit », et sa victime est en ce moment le père Tarteron, qui a bien pu commenter Horace à notre auteur lui-même, du haut de sa chaire de rhétorique. Alors il a été bien écouté! Mais que de masques transparents à la file! Voici les célèbres docteurs Audry et Hecquet, de leur vrai nom, que Gil Blas prononce Andros et Oquetos, ou encore le prince du scalpel, Procope-Couteaicx, dont il se donne au moins la peine de traduire le nom prédestiné, en l'appelant Cuchillo.
Signalons enfin, pour mémoire, ces anecdotes qu'il serait trop long de rapporter et dont le comte de Neufchâteau et d'autres nous affirment que tout Paris en avait été témoin : par exemple la tragique histoire de la femme de qualité qui fit élever ses fils comme des spadassins, pour qu'ils vengeassent leur père tué en duel; ou encore la brusque retraite de la petite Marialva, maîtresse du roi, dans le couvent des filles pénitentes ; ou enfin l'affront, deux fois
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mérité, que s'attire l'insolente Lucinde, de la part de son duc, pour avoir voulu se pavaner dans une assemblée publique près de la duchesse légitime, etc.
Mais toutes ces allusions — y compris l'emploi du nona de ses voisins et amis de Sarzeau, les Rollandos, qui ne fut qu'une espièglerie — sont assez anodines , les personnages sont assez travestis , les leQteurs assez dépaysés, et toutes les retouches de l'écrivain assez larges, pour qu'il ait pu faire, dans sa préface, sans trop de malice, cet aveu public : « A Dieu ne plaise que j'aie eu le dessein de désigner quelqu'un en particulier. Qu'aucun lecteur ne prenne donc pour lui ce qui peut convenir à d'autres aussi bien qu'à lui ». Il s'était seulement acquis un droit de plus à déclarer : « Je ne me suis proposé que de représenter la vie des hommes telle qu'elle est ».
C'est bien la vie, toute vive, pour ainsi dire, qu'encadre cette personnalité de Gil Blas, si vivante elle-même, dans la mémoire des hommes, que son nom vient se confondre sans cesse dans leur bouche avec celui de son père. Mais pour avoir le sens complet de la comédie réaliste, aux cent actes divers, dont il est le protagoniste et le perpétuel interprète, il nous faudra revenir droit à l'auteur, après avoir achevé de traverser son œuvre, et lui demander alors directement le secret de sa conception de la vie.