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LE8AGE

C'est un intérêt du même ordre qui saute aui yeux d*abord dans la plupart des autres œuvres que Lesage composa parallèlement au Gil Blas. Il devrait suffire à leur attirer des lecteurs. Il n*y est' pas seul, et tous ceux qui aiment Lesage se plairont à le chercher jusque dans ses moindres opuscules, et ils l'v trouveront. Ainsi il a certainement tenu la plume pour le traducteur des Mille et un Jours, comme le veut la tradition, et comme on peut le vérifier en goûtant à toutes les pages ce plaisir particulier que donnent l'aisance et la limpidité caractéristiques de son style, et dont nul ne sera tenté de faire honneur au bonhomme Pétis de la Croix.

Dans la comédie des Amants Jaloux, dont la composition dut suivre de près celle de Don César Ursi/i, bien qu'elle n'ait été jouée qu'en 1735, on reconnaîtra le même art dans la conduite de l'intrigue. Lesage n'y pèche même que par un excès d'habileté. Des mots drôles et mordants y pétillent à travers un dialogue bien coupé, et deux scènes de dépit amoureux, fort agréables vraiment, y reposent un peu des secousses d'une intrigue qui ricoche d'équivoque en équivoque, et n'est trop souvent qu'un jeu de propos interrompus, un peu agaçant.

Cette adresse d'arrangeur, qui nous a frappés dans les œuvres de sa première manière, n'est pas moins visible dans son Roland l'amoureux, où il coupe et

a LES AMANTS JALOUX; ROLAND; BEAUCHÊNE. » l!J5

recoud à sa guise la traduction que Rosset avait

déjà' donnée du Boiardo. Tout en corrigeant certains

tableaux licencieux de l'original italien, et sans se

gêner d'ailleurs pour renchérir sur les gasconnades

épiques des héros, il sait glisser chemin faisant,

par exemple dans le gracieux épisode du sommeil

d'Angélique (1. I, ch. x), des enjolivements délicats

où se retrouve le galant traducteur d'Aristénèle, et

qui sont des preuves décisives de la flexibilité trop

peu connue de son talent.

Le roman où il conta en 1732, d'après les inémoires du héros, les prouesses très réelles et presque épiques du flibustier Bèauchêne, forma ensuite une piquante transition entre les prouesses romanesques de Roland l'amoureux et l'épopée réaliste de Guzman d'Alfarache, Outre l'histoire épisodique de Monneville, si dramatique, si réaliste aussi, avec ses scènes rivales de celles dont Grébillon commençait à remplir les imaginations, il y a dans ces Ai^entures de Bèauchêne des apologies passionnées de la vie égalitaire des héroïques gredins de la flibuste, une simplicité stoïque dans des récits de combats atroces et d'exploits prodigieux, un emploi pittoresque du style marin, et, par-dessus tout, des saillies d'un humour intarissable, qui donnent à l'ouvrage une saveur acre et exotique, très neuve, laquelle venait sûrement de l'original, que le rédacteur eut le bon goût de nous conserver et qui devrait faire lire son ouvrage, tout tronqué et hâtif qu'il est. Lesage retrouva le succès qui avait fait défaut à

son Beauchéney en revenant aussitôt et pour toujours à sa mine espagnole, d'où il tira coup sur coup trois romans. On ne les lit guère et la critique n'y veut plus voir que des variantes fastidieuses du Gil Blas qu'excuserait seul le besoin d'épuiser le succès de ce chef-d'œuvre. En cela le public use de son droit, mais les critiques abusent du leur. Au moins pourraient-ils mettre des nuances dans leur dédain.

Nous faisons bon marché du Guzman d'Alfarache, le moins original des écrits de Lesage, et où les expressions et « les petites façons » de son devancier Brémond sont conservées en majorité et sans scrupule. Remarquons seulement que Lesage ne mérite pas tous les reproches qu'on lui a prodigués sur l'indécence de certains traits : qu'on les compare donc un peu aux révoltantes obscénités dont Brémond lui-même et surtout Chapelain ont émaillé, sous couleur de fidélité au texte, les passages correspondants de leurs traductions.

Si l'on retranche à' Estévanille Gonzalez^ surnommé le Garçon de bonne humeur : d'abord les passages pris directement à l'original espagnol, lesquels se bornent au nom ou au surnom du héros, et à ses mésaventures dans l'apprentissage de garçon barbier; puis ceux empruntés à VObrégon, à savoir la rencontre des gitanos, le nécromancien dévoilé et l'aventure de la jeune captive Grenadine Zeinabis; enfin et surtout les réminiscences du Gil Blas^ la médiocrité de l'invention et la peine de l'effort pour renouveler un thème fatigué seront très visibles.

(( guzman; estevanille; le bachelier. » 137

Néanmoins on rencontre çà et là bien de Tesprit dans Eseéçanille, encore qu'un peu cherché, et de malignes et profitables observations dont nous verrons plus tard la portée. Il y a enfin, ce qui excuserait tout, un style toujours digne de Tauteur.

Il y a plus et mieux dans le Bachelier de Sala~ manque que Lesage écrivit quand il venait à peine de terminer le Gll Blas (1736), comme pour prouver qu'il n'avait épuisé ni son sujet ni sa verve. On estimera qu'il y réussit, si l'on veut seulement se reporter à l'aventure du bachelier a martyr du tempérament » de l'agaçante marquise « qui avait la mémoire farcie de lambeaux romanesques » (c. ix). Il est vrai toutefois que dans les trois derniers livres (1738), Lesage emprunte des épisodes entiers et des expressions innombrables à la traduction par Beaulieu des Voyages de Thomas Gage dans la Nouvelle Espagne, comme nous l'avons prouvé ailleurs par le menu, et que trop souvent les aventures et les personnages sont calqués sur ceux du Gil Blas. Mais si le Bachelier doit beaucoup au Gil Blas et à Gage, il ne pille en rien les Espagnols, quoi qu'en ait dit Llorente, et il offre assez de nouveauté dans les cadres, assez de verve dans la peinture et dans la critique des mœurs, pour prendre le troisième rang parmi les romans de notre auteur, et mériter d'être lu immédiatement après le Diable boiteux.

Ainsi pensait Lesage, au témoignage de ses éditeurs de 1759. Aussi avec quelle « attention particulière » il a choyé ce dernier-né. Que d'émotion

et d'honnêteté dans ces lignes lues par ses éditeurs sur le manuscrit posthume, les dernières peut-être qui soient parties de sa main, et à la fin desquelles se trahit comme une lassitude : a Si Dieu dispose de mes jours avant que je puisse faire réimprimer ce roman que je viens de corriger et d'augmenter, je prie très instamment les personnes entre les mains de qui ce manuscrit tombera de le faire imprimer aussitôt que la première édition sera épuisée, ce qui serait préjudiciable au libraire si on le faisait imprimer avant. »

Le Bachelier est donc la dernière œuvre de longue haleine de Lesage. Quant aux opuscules de la fin de sa vie, ils sont à lire pour qui veut avoir le dernier mot sur l'histoire de son talent. On l'y surprendra en quête de traits de mœurs ou d'esprit, et de cadres dont l'élasticité au moins est ingénieuse.

Une journée des Parques met en scène les trois sœurs filandières qui coupent, dans une première séance, et filent, dans une seconde, les écheveaux de la vie des mortels. Grâce aux coups de langue accompagnant les coups de ciseaux, le succès de cet opuscule fut assez grand pour qu'au témoignage d'un contemporain, il « ne fît pas dire encore au lecteur : Sohe senescentem ». Il y a de la verve et quelques traits neufs dans les trois dialogues des Cheminées de Madrid, à la tête desquelles la fumée monte parfois bien vite, et qui content si indiscrètement sur les toits ce qui se passe sous leurs manteaux. La Valise trouvée, dont l'idée est empruntée k

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