‹ LesageChapitre 17 sur 28 · L£SAGE · texte numérisé non relu

L£SAGE

la Coridonière qui a eu le gros loiy en s'avisant brutalement qu*<ic il était beau de commander aux autres >. Mais qu'il y a loin de là à Y Arlequin stuti^cLge où Delisle venait d*esquisser par avance le Contrat social, et à ces étincelantes fantaisies où son jeune rival Piron s'ingéniait à recueillir toute Taudace satirique des Italiens !

En revanche, dans la satire des mœurs et des conditions, Lesage, dans son Théâtre de la Foire^ comme dans le Gil Blas, est sans rival, sinon pour Tamertume des traits, du moins pour la finesse et la malice des critiques, pour la vérilé de Tobservation, pour le naturel, la vie et l'inépuisable variété des originaux, enfin pour sa plaisante adresse à saisir et à transporter tout vifs sur ses tréteaux, où ils étaient à leur place, ces faits divers et ces piquantes actualités dont Dancourt se hâtait trop de tirer des comédies pour la scène de Molière. On s'en assurera sans ennui en parcourant la Saiivagesse^ le Temple de Mémoire, le Régiment de la Calotte ou encore la Tête noire, cette mystification des coureurs de dot qui a été renouvelée de nos jours en plein Paris, en retrouvant toutes ses dupes. Que ne lisaientelles le Théâtre de la Foire !

En somme, considérons la discrétion et le bon goût avec lesquels Lesage mit les forains en possession de l'héritage de Mezzetin; mesurons l'ingéniosité dont il fit preuve en rafraîchissant les cadres traditionnels de la comédie dite italienne par le développement des vaudevilles, par les artifices d'une

SON oc THEATRE DE LA FOIRE ». 133

intrigue plus savante, et par rintroduction de ces sujets orientaux qui dépaysent, en les nuançant de teintes nouvelles, Arlequin, Pierrot et leurs comparses; tenons compte surtout de Tesprit et. du talent d'observation qu'il dépensa pour enrichir le fond après la forme, et corriger à la française, par tant de traits de malice et de gaieté, de vérité et de naturel, les caricatures un peu chargées, à Titalienne, des fournisseurs français du Théâtre italien, et nous applaudirons à cette déclaration si modeste de la préface du Théâtre de la Foire où perce Taccent d'une sollicitude toute paternelle : « Nous n'avons osé mettre au jour que les pièces qui ont plu par le mérite de leur propre fonds. Peut-être n'y trouverat-on pas de quoi justifier le plaisir que tout Paris y prenait^ quoiqu'il y ait des caractères^ tlu plaisant^ du naturel^ de la variété, »

S'il n'y a pas là de quoi dédommager les admirateurs de Turcaret, des chefs-d'œuvre que son auteur leur devait peut-être, du moins les amis de la vieille gaîté française y trouveront-ils leur compte ; et tous ceux qui cherchent dans la littérature une image vivante de la sopélé, estimeront que le Ménandre de la Foire n'a m^ failli à sa vocation, ni gaspillé son talent. Ces derniers auront même à lui savoir gré d'avoir levé bien des masques à la faveur de la liberté foraine, car ils ^trouveront sans peine, dans la foule de ces bluettes plus ou moins brillantes, d'utiles renseignements sur sa conception de la vie et la meilleure des clefs du Gil Blas.

Page 1