SA LANGUE ET SON ESPRIT
Si Lesage a droit à une place parmi les grands écrivains français, il la doit bien moins aux divers mérites que nous avons déjà relevés dans ses œuvres qu*à ceux de son style et de son esprit. Mais ces derniers sont si délicats qu'il nous faut entrer dans le détail et ne pas ménager les citations : ce sont elles qui le loueront le mieux.
Il sait déjà toutes les ressources du style coupé :
Ce bon sujet se nommait Brutandorf. Tant qu'il fît de la dépense, je le reçus favorablement; dès qu'il fut ruiné, il trouva ma porte fermée. Mon procédé lui déplut. Il vint me chercher à la comédie pendant le spectacle. J'étais derrière le théâtre. Il voulut me faire des reproches ; je lui ris au nez. Il se mit en colère, et me donna un soufflet en franc Allemand. Je poussai un grand cri : j'interrompis l'action.
Cette vivacité, si fréquente dans le Gil Blas, et pour laquelle aucun prosateur, avant Lesage, ne lui est comparable, vient de son habitude du style dramatique. Il fallait être l'auteur des étincelants dialogues de Turcaret pour écrire des phrases comme les suivantes où Ton sent déjà la verte allure de Figaro :
Ma situation devint embarrassante; je commençais déjà même à faire diète : il fallut promptement prendre un parti. Je résolus de me mettre dans le service. Je me plaçai d'abord cbez un g^os marchand de drap qui avait un fils libertin : j'y trouvai un asile contre l'abstinence et en- même temps un grand embarras. Le père m'ordonna d'épier son fils, le fils me pria de l'aider à^ tromper son père : il fallait opter. Je préférai la prière au commandement, et cette préférence me fit donner mon congé.
On trouvera à foi^n, non seulement dans son théâtre, mais dans le Diable boiteux ou dans le Gil Blas, 'les exemples de ce style fringant et court-vêtu, et tout le récit de Laure, par exemple, dans le VII* livre, va de cette allure trotte-menu.
Mais si Lesage sait user aussi bien que Voltaire et mieux que La Bruyère et Hamilton des effets, tout nouveaux alors, de la phrase courte et ramassée, il n'a pas perdu le secret du style périodique des grands maîtres de la langue. Il en a gardé tout Tart et toute la science, et il y a ajouté sa clarté naturelle. Rappelez-vous, par exemple, les phrases à longue traîne, où il arrive encore à la princesse de Glèves de perdre pied, tandis qu'elle suit les méan-*
t42 LESÂGE.
dres de ses sentiments, et comparez-lui Gil Blas analysant les siens :
Ce n'est point une de ces Messalines qui, démentant la fierté de leur naissance, abaissent indignement leurs regards jusque dans la poussière, et se déshonorent sans rougir : c'est plutôt une de ces filles vertueuses, mais tendres, qui. satisfaites des bornes que leur vertu prescrit à leur tendresse, ne se font pas un scrupule d^inspirer et de sentir une passion délicate qui les amuse sans péril.
Qui donc, depuis Balzac, excepté Bossuet, avait eu le secret d'un nombre si exact et d'une harmonie si savante, et BufiTon et Rousseau le retrouveront-ils mieux? Or des phrases d'une structure aussi musicale abondent non seulement dans* le Gil Blas^ mais dans le Don Quichotte et jusque dans le Bachelier de Salamanque. Par ces savantes alternances du stvle coupé et du style périodique, la prose de Lesage a un rythme qui lui est propre et qui marque une date dans l'histoire de notre langue. Il est le premier de nos écrivains auquel on doive appliquer sans restriction ces expressions que LU Bruyère se décernait, peut-être un peu prématurément : « L'on a secoué le joug du latinisme et réduit le style à la phrase purement française ». Aussi sa syntaxe estelle le plus sûr modèle qu'on se puisse proposer, après deux siècles écoulés et tant de variations du goût sur cette matière délicate.
Sans doute la savante mixture du style coupé et du style périodique qui caractérise la prose de Lesage fut facilitée chez lui par l'époque de transi-
tion OÙ il écrivait, mais elle lui fut commandée avant tout par le sentiment très net qu'il avait du génie de notre langue, et d*abord de son besoin impérieux de clarté.
Cette qualité prime si bien chez lui toutes les autres, qu'il lui sacrifie jusqu'à la correction apparente. Un sujet lui paraissant trop éloigné de son verbe, il n'hésitera pas à employer un pronom explétif et à écrire dans le Gil Blas : a De manière que le juge se voyant réduit à borner sa vengeance à la seule satisfaction d'ôter les biens à un homme dont il aurait voulu verser le sang, il n'y travailla pas en vain ». Il dira trop scrupuleusement dans Don Quichotte : a Cependant on mit dans la fosse le faux frère Jacques, dont les paysans voulant avoir des reliques, déchirèrent son manteau ». Mais pour avoir toute la mesure de ses scrupules là-dessus, on se reportera aux retouches qu'il fit subir à ses Lettres d'Aristénète, en les réimprimant dans la Valise troui^ée. On y observera comment le maître-écrivain, après un demi-siècle d'expérience, passe la lime d'une main légère sur son style de débutant. Quelles minuties et quelle leçon ! Et comme on voit là que pour les grands ouvriers de la langue, ainsi que s'intitulaient les fondateurs de l'Académie, il n'est pas de trop mince besogne.
Aussi quelle prudence et quelle précision délicate dans tous les détails du style, par exemple dans l'emploi des moindres particules : « La compagnie qui ne se leva ni même ne le salua point » ; ou encore
dans celui des temps : « Dès que tu jugeras que ma tète s'affaiblira,,.. On dira que tu l'auras mal élevé » Et partout quelle lucidité dans l'expression, et quel souci de la propriété des termes : « Ils ne parlèrent que de commerce, et Ton peut dire que leur conversation fut plutôt une conférence de négociants qu'un entretien d'amis qui soupent ensemble ». Quelle adresse à user du pouvoir du mot mis en sa place : « Hier en te voyant je te reçus conanie un homme qui revenait à moi nécessairement. »
Et pourtant ce constant souci de la clarté n'impose à Lesage presque aucune répétition de termes, tant il en a sous la main. En voici, dans la même page, quatre pour un qui eût suffi à tout autre : « Les trois héritiers de Pedro font tour à tour la dépense d'une journée.... Avant-hier ton père faisait les
frais Ton oncle le mercier mit hier la nappe
Pour aujourd'hui tout roule sur mon compte.... » Et n'allons pas croire qu'il y ait là une virtuosité de styliste, c'est, pour lui appliquer une de ses pittoresques expressions, un flux de bouche naturel. Les mots lui viennent avec une quantité égale à leur qualité. Toute la langue des honnêtes gens et même un peu de l'autre, si l'on va jusqu'au Guzman^ est dans Lesage, et combien peu de ses termes ont vieilli, à tort ou à raison, tels que penard^ brindes^ paraguante^ gracieuser, ou encore ma gloire, dit par une femme au sens cornélien. Il est d'ailleurs un écrivain si « naturel », selon son expression favorite, qu'il ne reculera à l'occasion, ni devant les termes
c|ue Vaugelas eût trouvés bas, ni devant des locutions familières ou techniques : dans le GilBlas même il appellera un chat un matou , et un cochon un cochon. Il dira empiffrer, grapiller^ fouille- au-pot y des craqueuses , fesser les bouteilles , débaucher quelqu'un qui était embauché, tenir pied à boule, ne trouver ni roi ni roc, marquer une chasse, racler le boyau, souffler un amant, rater un galant, tirer les vers du nez, faucher le grand pré (ramer sur les galères), cracher au bassin du chirurgien (le payer), être frit à l'huile (mourir), dire des gueulées, etc.
S'il ne fuit pas, s'il recherche même parfois les locutions populaires, il est visible que partout — dans le Don Quichotte excepté, naturellement, quand Sancho est en scène — il se garde des proverbes traînés dans les ruisseaux des halles, et de ces locutions toutes faites qui endorment l'invention de l'auteur et l'attention du lecteur. Ainsi on ne relèvera pas dans tout le Gil Blas plus d'une douzaine de locutions proverbiales, telles que : à quelque chose malheur est bon, je comptais sans mon hôte, faire venir Veau au moulin, branler dans le manche, être né' coiffé, qui a langue va à Rome, D'ailleurs il en est d'elles, toujours dans le Gil Blas, comme de toutes les verdeurs de termes qu'on y pourrait noter : elles sont naturelles dans la bouche de celui qui parle, "et il est manifeste que Lesage ne les ^emploie que pour ajouter à la vérité du ton. Jamais en effet il n'est en 'peine pour trouver une circonlocution expressive et neuve. Il n'a guère d'égal que
Uù LESAGE.
Racine pour Tadresse dans les alliances de mots, soit qu'il les invente avec une fécondité digne de Montaigne, soit qu'il les place mieux qu'on n'avait fyÀi avant lui. Ici les échantillons abondent, mais ils n'ont leur pleine valeur que par l'efifet du contexte. Il faut se reporter aux passages où il dit : « un vieil adolescent.... Il y a de la bourre dans votre action....
Vous avez l'outil universel.... L'esprit me pue Des
grâces qui engraissent tout à coup.... Mme la marquise est aussi un peu grippée de philosophie Des
compliments à mi-sucre.... Je suis à la plume et au poil, j'écris en vers et en prose.... Avoir un esprit à
eontre-poil Tenir aussi bien sa morgue qu'un préfet
de collège Se démêler d* une embrassade.... Avoir
une disposition prochaine à manger tout son bien.... Une pupille sous l'aile de son aïeule.... Une fille d'auberge qui ne laissait pas de faire valoir le bouchon....
U Simour qui s' allume dans le cœur des jeunes filles
Etrepossédé d'une femme.... Une coquette occupée à
fondre la vaisselle d'un petit marchand orfèvre
Se laisser prendre à la glu de la déclamation d'une
comédienne », etc.
Or la maîtrise ici est dans ce fait que, parmi la quantité innombrable de ses alliances de mots et de ses figures de style, il en est fort peu qui heurtent le goût par leur hardiesse ou qui l'inquiètent par un air de préciosité. Tous les reproches qu'ion pourrait | lui faire de ce chef dérivent d'une cause unique, i'abus de la mythologie et des citations. Ah! il faut avouer par exemple que Gil Blas est trop plein de -
son Horace : dans la même page, après l'avoir cité sur Tavarice, avec Isocrate sur l'intempérance, il se dira aussi fou que les disciples de Porcins Latro et servi par un cuisinier « comparable peut-être à celui du Romain Nomentanus ». Il abuse vraiment, et ne ressemble-t-il pas un peu alors à cet oncle Thomas, citateur intarissable, dont il se moquait tant? Et comment essuyer, sans impatience : « Nouveau Ganymède, je succédai à cette vieille Hébé », à propos de Gil Blas qui remplace la vieille auprès des voleurs, pour « présenter le nectar à ces dieux infernaux » ? Quoi de plus fâcheux que : « Je vais, comme la triple Hécate, faire trois personnages différents... »; ou que a les plus charmantes retraites ne plaisent guère sans Bacchus et sans Gérés » dits par le bandit Ambroise ! et que : « Cette vénérable héroïne de théâtre eût été propre à jouer le personnage de Cotys »; et que « mon Hélène » répété chaque fois qu'un Paris enlève ou veut enlever une femme aimée, c'est-à-dire cent fois, au moins; et que : « Il m'amena deux médecins qui avaient tout l'air d'être de grands serviteurs de la déesse Libitine ! » Gomme il fallait que la mythologie fût alors une livrée de bon goût, pour qu'un écrivain aussi naturel la prît si constamment. G'est un vice du temps dont il n'a pas songé à purger son style, et l'on peut dire en ce sens qu'habile à secouer le joug du latinisme dans l'arrangement des mots, il l'a recherché dans l'ornement des pensées. Qu'il y eût là une mode qui paraîtrait quelque jour bien
surannée et qui daterait, comme on dit, c'est ce dont il ne parait s'être douté qu'une fois, et encore! C'est quand il écrit : « Ce coup tiré à bout portant effaroucha l'amour qui m'allait décocher une flèche. Pour parler sans métaphore, un mariage proposé si crûment me fit rentrer en moi-même. » A la bonne heure !
Lui reprocherons-nous maintenant quelques métaphores comme approchant de ce pompeux galimatias qu'il raille si vertement chez Fabrice ? Ils sont rares et ne se rencontrent que dans les épisodes romanesques les passages semblables à celui-ci : « Non, Siffredi, perdez cette espérance : avant que de voir allumer le flambeau de cet affreux hymen, vous verrez toute la Sicile en flammes ». Mais quand Gil Blas risque : « Croyant avoir par cette manœuvre délivré le bateau de ma fortune du péril de s'ensabler », cela n'est-il pas dit avec une sorte d'emphase comique et voulue? La même excuse est de mise quand il parle phébus, en « s'imaginant avoir attaché un clou à la roue de la fortune ». On doit observer expressément qu'il y a là une ironie latente chez l'auteur; sinon autant vaudrait l'accuser d'être un de ces néologiens qu'il détestait tant, lorsqu'il risque prosateur, qu'il met les termes à'impérltie et ^orthodoxie médicales dans la bouche du docteur Sangrado, ou ^autoricide, à'amicide dans celle d'Arlequin, ou d'air nébuleux, dans celle d'un petit-maître. Sans doute il a des expressions favorites, et il abuse àes pavots du sommeil, et de quelques
autres redites comme sonder le gué, se faufiler surtout. Mais quel écrivain en est exempt, et en relèvera-t-on une douzaine de ce genre dans toute son œuvre? Et combien trouvera-t-on dans le Gil Blas de négligences comme celles-ci : « Cet hôpital d*où je vais dès ce jour sortir par ton assistance, comme effectivement il se fit transporter dans une chambre garnie — Après avoir eu avec lui deux ou trois conversations, il m'honora de sa confiance. » Il faudra éplucher les trois parties de ce gros roman, et arriver à la dernière pour découvrir une phrase, la seule, qui sente l'apoplexie, La voici :
J'avais sujet d'être content de ma place, qui, me donnant sans cesse occasion d'être avec le comte-duc, me mettait à portée de voir le fond de son âme, que tout dissimulé qu'il était naWirellement, il cessa de me cacher, lorsqu'il ne douta plus de la sincérité de mon attachement pour lui.
Ces remarques nous semblent épuiser la liste des critiques possibles et combien minces! On n'en pourrait faire d'autres qu'en répétant celles du duc d'Olivarès sur le style de Gil Blas : « Ton style est concis et même élégant, mais je le trouve un peu trop naturel ». Qui donc se risquera à réclamer avec le noble duc du sublime et du lumineux^ ou avec Fabrice « des phrases entortillées, des expressions détournées », comme « les intermèdes «/b/i/ beauté dans une comédie », au lieu « des mots marqués au coin du public, du peuple, cet excellent maître de langue » ? Qui, sinon les cinq ou six nova^
teurs dont parle Fabrice? Ils ne meurent jamais d'ailleurs, d'aucun côté des Pyrénées, et on les trouverait encore tout prêts à déclarer net à Gil Blas avec le poète des Asturies : « Et toi, tu n'es qu'une bête avec ton style naturel! » Or le plus plaisant de la chose, c'est qu'ils auraient quelques rieurs pour eux et qui ne seraient pas tous de mauvaise foi, car l'esprit de notre auteur n'est pas toujours celui qui a cours aujourd'hui, comme on va voir.
Ici encore le point de départ est marqué par La Bruyère. Le même passage où il loue la langue française de progrès qui devaient attendre Lesage pour être tout à fait accomplis, se termine par cette prophétie : « L'on a mis enfin dans le discours tout l'ordre et toute la netteté dont il est capable : cela conduit insensiblement à y mettre de l'esprit » . Rien ne s'applique mieux à l'auteur du Gil Blas : il a mis
j de l'esprit dans son style, insensiblement, avec une
\ discrétion qui en est la marque.
Il s'y essaye dès le Diable boiteux, mais il y réussit beaucoup moins qu'on ne dit sur la foi d'une ou deux citations, toujours les mêmes. Jusqu'aux meilleurs endroits, on voit trop le mal qu'il se donne pour aiguiser ses traits, ici par exemple : un tendron ayant épousé un barbon, lequel n'a pas eu le
temps de signer la ruine de deux enfants d*un premier lit, « mourut vingt-quatre heures après lui, de regret qu'il ne fût pas mort trois jours plus tard. — Un maître à danser a fait faire un mauvais pas à une de ses écolières. » Néanmoins cela est assez drôle, quoique apprêté; voici même qui Test tout à fait : un mendiant de profession refuse sa fille à un manchot, en ces termes : « Fi donc ! Vous n'êtes qu'un manchot et vous osez prétendre à ma fille? Savezvous bien que je l'ai refusée à un cul-de -jatte ? » Quant au mot tant cité : « Après cela, on nous réconcilia; nous nous embrassâmes; depuis ce temps-là, nous sommes ennemis mortels », qu'on en cherche donc un autre d'équivalent ou d'approchant dans tout le Diable boiteux ! On y trouvera d'ordinaire une satire plus acre que spirituelle; des mots d'auteur, laborieusement prêtés aux personnages, longuement aiguisés sans piquer beaucoup ou même dont la pointe reste tout à fait mousse . Au contraire , ouvrons le Gil Blas,
« Voilà mon oncle. Au reste, c'était un ecclésiastique qui ne songeait quà bien vivre, c'est-à-dire qu'à faire bonne chère.,,. Alors, faisant l'homme d'honneur, il me répondit qu'en intéressant sa conscience, je le prenais par son faible. Ce n'était pas effectivement par son fort, car », etc. Voilà la manière de Lesage, dès les premières pages du Gll Blas, et elle se retrouve jusque dans le mot de la fin : elle est même dans la Déclaration préliminaire. Mais citons encore pour avoir le secret du jeu*
162 LESA6E.
Voici un administrateur d'hôpital qui s'est enrichi : a On dit que, dès sa jeunesse, n'ayant en vue que le bien des pauvres, il s'y est attaché avec un zèle infatigable ». Gil Blas devenu intendant de don Alphonse va rendre l'argent escroqué au juif Simon : « J'allai donc faire une restitution : • c'était commencer le métier d'intendant par où on devrait le finir » . L'archevêque traduit en ces termes son dépit au naïf Gil Blas qui a dit son sentiment sur les homélies : a Je ne trouve point du tout mauvais que vous me disiez votre sentiment. C'est votre sentiment seul que je trouve mauvais. » Et cela ne tarit guère, et d'un bout à l'autre du Gil Blas coule et jase ce flot limpide de malices où se joue un rayon de fine ironie. Parfois pourtant cette iropie confine à l'humour et ne va pas sans amertume ni sécheresse. Gil Blas nous décrivant l'autodafé et désignant les organisateurs de cette « effrayante fête » les appellera ces bons pères : a Tu n'as jamais vu de face si hypocrite, s'écrie Laure, quoique tu aies demeuré à l'archevêché ». En nous contant les derniers jours du duc d'Olivarès, qu'assombrissait la vision d'un spectre, son favori nous apprendra sa mort en ces termes : « Les médecins laissèrent d'abord les notaires faire teur métier, après quoi ils se disposèrent à faire le lieur, en sorte qu'au bout de six jours ils réduisirent le comte à l'extrémité et le septième ils le délivrèrent de sa vision ». Cette manière de nous faire part de la mort du patron n'est-elle pas bien leste pour un homme qui se dit si triste ! Mais cette verve un peu
aigre est en somme relativement rare dans le GilBlas où domine Tenjouement, et Lesage a soin de nous indiquer lui-même comment il entendait être loué là-dessus, quand il fait dire par le duc de Lerme à Santillane : « Tu n'écris pas seulement avec toute la netteté et la précision que je désirais, je trouve encore ton style léger et enjoué ».
Rien de mieux pour un roman : aucun trait n'y est perdu, même s'il passe aussi vite que celui-ci : a Arsénié abjura le théâtre et m'emmena avec elle à une belle terre qu'elle venait d'acheter auprès de Zamora, en monnaies étrangères Ce laquais paraissait fort éveillé, plus hardi qu'un page de cour, et avec cela un peu fripon. Il me plut. » Nous avons senti au passage le vol subtil du trait lancé obliquement, dans le dos de la victime pour ainsi dire, et en demandant pardon de la liberté grande. Ayant ensuite tout loisir d'examiner le coup, nous trouvons à en mesurer la portée une joie maligne, car nous nous croyons dans la confidence de l'auteur et nous lui savons bon gré de l'esprit qu'il nous suppose. Mais Gil Blas nous dit quelque part sur une saillie de Laure : « Il me prit une si forte envie de rire que je n'eus pas peu de peine à m'en empêcher. J'en vins pourtant à bout. » Ainsi de nous ; les saillies du Gil Blas donnent souvent une forte envie de rire, mais on n'y cède guère : on s'arrête un instant, on sourit et l'on passe, tout égayé d'ailleurs, la tête rafraîchie et l'attention tenue en haleine.
154 LESAGB.
Mais au théâtre il ne suffit pas de laisser ainsi ' Taiguillon dans Tesprit du public. Entraîné par le cours de Faction, le spectateur n'a pas le temps de revenir sur ses pas et de faire des raisonnements pour avoir du plaisir. Pour que le mot porte, il faut que le public soit averti : alors seulement la saillie de l'auteur a dans la salie un écho instantané et allume un rire unanime. La comédie exige donc un tout autre genre d'esprit que celui qui assaisonne le Gil Blas^ où sa saveur la plus exquise est toujours un arrière-goût. A .quel degré trouverons-nous cet esprit scénique chez notre auteur, et n'est-il pas à craindre, par définition, pour ainsi dire, qu'il y soit bien rare ?
Et pourtant il avait en lui la source de cette verve exubérante et communicative qui triomphe à la scène. Elle ne se trouve pas souvent dans le Gil Blas, mais nous l'avons signalée comme une des curiosités de son Don Quichotte, Cherchons maintenant à voir ce qu'a produit dans son théâtre cette veine de fantaisie comique et de verve gauloise. Si nous la suivons dans le Théâtre de la Foire, nous serons un peu déçus. Il faut avouer qu'elle n'y produit qu'un courant de gaieté espiègle et narquoise. Elle s'y disperse en mille gentillesses de détail, et l'auteur réussit rarement à la ramasser et à la faire briller dans ces mots qu'on cite. Ce n'est pas faute d'y viser! Tous les personnages du Théâtre de la Foire sont plus ou moins des chercheurs d'esprit. Et certes si quelqu'un était capable de bien rencontrer ici, c'est ce Gascon dont
Lesage a fait vingt croquis délicieux de malice et de justesse. A la foire des fées où chacun fait des vœux que les bonnes dames examinent, le Gascon s'est mis sur les rangs, en chevalier :
La Fée, Apprenez-moi donc ce qui peut vous amener à la foire des fées. — Le Chevalier. La reconnaissance. — La Fée. La reconnaissance! — Le Chevalier. Oui. Je viens remercier les fées de toutes les perfections qu'elles m'ont données. Il faut absolument qu'elles se soient cotisées pour composer mon mérite. Je ne puis avoir été formé que par les féesl la Nature m'aurait raté.
Ajoutez l'accent et ce ne sera pas médiocrement plaisant. Mais de pareils traits sont rares, et si le Gascon y peut atteindre. Arlequin n'y arrive guère. Que dire par exemple de pareilles équivoques ? « Le Suisse. Mlle Catin l'être ein fameuse Caperetière. — Arlequin. Une vendeuse de cdpresl Une Epicière? » Et c'est une des meilleures, si l'on en excepte la foule de celles qui roulent sur des gravelures. Là, par exemple, ce n'est déjà plus l'enfance de l'art; mais le genre est facile en soi et il interdit du reste la citation. Passons.
Il y a bien de l'esprit dans le théâtre espagnol de Lesage, et notamment dans César Ursin, mais il n'y en a pas plus que dans le Théâtre de la Foire, et il n'y est pas plus en relief: comme dans le Gil Blas, il luit plus qu'il ne brille. Trouverons-nous enfin dans Crispin rival et dans Turcaret cet esprit scénique dont nous venons de constater la rareté ou l'insuffisance dans le reste de l'œuvre dramatique de notre auteur?
Nous observons d'abord que dans ces deux chefsd'œuvre son esprit fait feu de même que dans le Gil Bios, c'est-à-dire par une sorte de choc en retour. Mais il y a mieux ou du moins autre chose. Déjà dans Crispin rival, Lesage cherche et rencontre plus d'une fois le mot qui ramasse et condense tout le •comique d'un caractère ou d'une situation. Crispin se définira un fripon honoraire. Il dira avant Beaumarchais : « La justice est une si belle chose qu'on ne saurait trop l'acheter ». La Branche lui-même fait des mots. — « Crispin. Et Mme Oronte ? — La Branche. Une femme de vingt-cinq à soixante ans. » Il vise au calembour. — « Valère. Adieu, mes amis; je me repose sur vos soins. — La Branche. Ayez l'esprit tranquille, monsieur. Eloignez-vous vite, abandonnez-nous votre fortune. » Voilà évidemment de l'esprit qui est déjà en scène, et même au bord de la rampe.
Mais arrivons à Turcaret. Frontin conte la comédie du suicide de son maître : « Mon maître donc, après avoir bien réfléchi , s'abandonne à la rage ; il demande ses pistolets. — La Baronne à Marine, Ses pistolets. Marine, ses pistolets ! — Marine. Il ne se tuera point, madamCy il ne se tuera point. » Frontin continue : « Nous allons tout à l'heure prendre la poste. — La Baronne [bas à Marine). Prendre la poste, Marine! — Marine. Ils n ont pas de quoi la payer. » Pour le coup, voilà qui n'est plus rentré, comme on dit au théâtre, mais qui porte. Et ■ces mots de Frontin : « La Baronne. Mais, Frontin,
aT-
-VOUS me parlez là d'un fort joli sujet. — Frondn, Je vous en réponds; aussi je la destine pour l'Opéra^ mais je veux auparavant qu'elle se fasse dans le monde, car il n'en faut là que de toutes faites, » — «Je viendrai ici prendre possession de M, Turcaret^ mon nouveau maître ! » Et toute la scène où il relèveles fautes d'attention de M. TurcaretI Tout le monde fait des mots dans la pièce : « La Baronne. Vous n'êtes pas une mauvaise pratique pour les traiteurs^ — Le Marquis, Non, madame, ni pour les traitants. N'est-ce pas, monsieur Turcaret ? » Et jusqu'à Turcaret qui équivoque sur les termes, à son insu : « Nous voyons tant de gens ! nous nous étudions à prendre ce que le monde a de meilleur! » — a Vouloir faire aux' gens un crime de leur prêter sur gages I II vaut mieux prêter sur gages que prêter sur rien. » De la bouche même de Flamand sortira le mot pour rire. « Prenez, bien garde, madame, de me faire révoquer aussi. Je vous prie de plaire toujours à M. Turcaret, madame. » Et c'est ainsi, tout le long de la pièce, un crépitement de mots bien en scène, qui partent du cœur de la situation ou du fond du caractère, et dont la plupart passent la rampe, quoi qu'on en ait dit. Nous avons pu nous en assurer à de récentes reprises de Turcaret, et nous convaincre qu'au moins dans cette comédie, l'esprit de mots et même l'art de le porter à la scène n'ont pas manqué à Lesage.
Il a été moins heureux ailleurs et il lui est arrivé quelquefois de courir après cet esprit, sans l'atteindre. Mais il n'en a jamais perdu le goût, et nous
voyons, dans le Mélange, qu^il tenait fort soigneusement, tout comme son don Raphaël, un agenda de bons mots. Avec son flair de l'actualité, il sentait là une force nouvelle, et il a voulu être un des premiers à l'employer. Il y a réussi assez bien pour sortir à son honneur de certaines comparaisons redoutables avec Voltaire ou Beaumarchais, et pour être salué comme un des princes de l'esprit dans le siècle de l'esprit.