CHAPITRE II
Lesage est, par-dessus tout, curieux de la vie et de l'homme. Son dessein principal et presque unique a été d'employer tout son art à satisfaire cette curiosité, en peignant les mœurs du temps et les caractères des hommes, dans toutes les conditions. Son œuvre entière depuis Crispin wa/ jusqu'à la Valise trouvée n'est faite que pour servir de cadre à cette peinture. Là est l'unité fondamentale de son talent, là est le trait d'union entre ses chefs-d'œuvre et ses moindres opuscules, dès qu'il entre en possession de son originalité.
Qu'il soulève le toit des maisons avec le Diable boiteux; qu'il s'assoie à notre foyer dans les Cheminées de Madrid; qu'il nous livre le secret des correspondances dans la Valise trouvée; qu'après les scènes
à tiroirs ou les magistrales peintures de Crispin rival et de Turcaret il prenne toutes ses aises pour faire défiler la rue entière sur la scène, à la faveur du pêle-mêle traditionnel du théâtre forain ; qu'il passe des énumérations rapides du Diable boiteux aux dénombrements épiques de l'élastique roman de Gil BlaSj il n'a visiblement qu'un but, qui est de varier les cadres de son ample mais unique peinture.- Et s'il quitta la scène de Molière pour les tréteaux des forains, on peut affirmer que, ses autres griefs mis à part, il y fut déterminé par la multitude des cadres tout faits que lui offraient à remplir ces héritiers de la comédie italienne.
Mais les détails de ses œuvres sont aussi subordonnés que la conception générale de chacune d'elles, à ce dessein de peindre la vie de son temps et aussi l'homme de tous les temps. Sans nous arrêter aux oeuvres ou aux opuscules comme le Diable boiteux ou la Valise trouvée^ qui ne sont, à proprement parler, que des ouvrages à tiroirs, dont les chapitres s'étirent comme des tubes de lorgnettes, que de scènes de Crispin rival et de Turcaret^ que de pages du Gil Blas où Lesage suspend l'action ou la narration pour faire défiler des types et des mœurs qui sont étrangers à l'une et à l'autre, pour montrer la lanterne magique en un mot I Qu'on se rappelle la scène de Crispin rival, qui fit école, où La Branche cherchant dans sa poche une lettre que lui demande M. Oronte, en tire plusieurs autres dont les suscriptîons donnent matière à des satires de diverses professions; et cette
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autre dans Turcaret, où sont plaisamment définis les demandeurs d'un bureau de placement; et celle encore où Mme Jacob énumère et caractérise à loisir les clients de son agence matrimoniale ; et enfin celle où Mme Turcaret nous peint Valogne et ses délices, et ses us et coutumes, avec des traits qui font pendant aux meilleures pages des Grands Jours d'Au^ vergne. Quant au Gll Blas, que de défilés analogues, et peu ou prou motivés, dans le bureau de placement du seigneur Arias, par exemple, ou dans les antichambres où Gil Blas trouve, juste à point, des nomenclateurs comjne André Molina ou Melchior de la Ronda qui, à Tannonce de chaque visiteur, lui « dépeignent agréablement les originaux » .
Mais si la critique est en droit de reprocher à Lesage d'avoir trop souvent sacrifié le cadre au tableau, quel lecteur songe à s'en plaindre en considérant la vie et l'ampleur de ses peintures ? Quel souci minutieux et tout nouveau du détail pittoresque ou simplement exact, dans tous les décors de ce vaste théâtre du monde, comme il aime à l'appeler, et dans les faits et gestes de tous ceux qui y figurent ! Non seulement il nous fait toujours le portrait physique de ses personnages, mais il tient à nous renseigner scrupuleusement sur la manière dont ils se meuvent, s'habillent, se logent et se meublent, sur ce qu'ils mangent et sur les lieux où ils fréquentent. En un mot, il applique au roman et au théâtre dans toute sa rigueur cette loi du costume que Fénelon formulait alors pour l'histoire dans sa Lettre à
l'Académie. Nous en avons multiplié les preuves en étudiant le Gil Blas. On en pourra glaner bien d'autres et tout aussi concluantes à travers toute son œuvre. Nous saurons par la Critique de Turcaret([ae tout Paris s'était égayé, l'hiver précédent, de la fureur d'un financier qui avait cassé des glaces chez sa princesse infidèle, tout comme le héros dé la pièce. Nous y apprendrons qu'on achète ses bijoux chez Dautel, et qu'on soupe chez Fite ou chez Lamorlière. Le Théâtre de la Foire nous offrira une fine et continuelle satire des modes, et nous renseignera à satiété sur les parties fines qu'on fait au bois de Boulogne ou à la porte de Vincennes. Et si les marchands de liqueurs de Madrid du Gil Blas nous paraissent trop loin du café Procope, on pourra entrer dans ce dernier et en écouter à l'aise les habitués, dans le Diable boiteux ou encore dans le Mélange. Si l'on doute de l'identité de Voltaire, en le cherchant sous le masque de Gabriel Triaquero, dans Gil Blas ^ on n'hésitera pas à reconnaître l'auteur de la Henriade et son confrère Thiériot en entendant M. Prosne-Vers déclarer dans le Temple (le Mémoire : « Mon illustrissime ami est le celé bris sime auteur d'un élégantissime poème épique qui efface tous les poèmes passés, présents et à venir ». Quant aux détails réalistes qui relèvent et accentuent le piquant des allusions et des actualités, et l'exactitude du costume^ on ne serait pas en peine d'en trouver partout qui fissent pendants à ceux du Gil Blas, et l'on nous tiendra quitte, quand nous aurons cité
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entre cent autres, aussi hautes en couleur, cette saillie du Diable boiteux : a Sa gorge et ses hanches sont artificielles, et il n'y a pas longtemps qu'étant allée au sermon, elle laissa tomber ses fesses dans l'auditoire ». Et que serait-ce si l'on descendait jusqu'au Guzman d'Alfarache, ou même si on allait chercher à rire, ce qui est très facile, parmi les gaietés scatologiques du Sancho Pança de Lesage ou de son Polichinelle forain! Mais tenons -nous -en au Gil Blas^ et qu'il nous suffise d'avoir prouvé qu'avant de se rencontrer dans l'histoire proprement dite, la vérité de tout le costume a été observée avec une fidélité scrupuleuse par celui qu'on peut bien appeler l'historien de la vie humaine.
Quelle est en effet la condition sociale et quel est le caractère humain qu'il n'ait eu l'art de faire entrer dans le Gil Blas, ou, pour surcroît d'information, dans le Diable boiteux, dans son théâtre, y compris celui de la Foire, bien entendu, et dans le vivant fouillis de ses traductions et imitations picaresques ? Gueux et financiers, artisans et grands seigneurs, aventuriers de toute provenance, de Gascogne et de Normandie, de Suisse ou du Canada, citadins et paysans, soldats et moines, petits-maîtres et ermites, auteurs et acteurs, courtisans et courtisanes, mercures et vilotières, fonctionnaires de tout rang et solliciteurs, ministres et sous-ministres, maîtres et valets, tous y jouent la comédie de la vie, à tous les âges et sur tous les théâtres.
On objecte que la psychologie de tous ces person-
nages , sans en excepter ceux du premier plan , manque de profondeur. Nous ne souscrivons pas à cette critique. D'abord elle est fort exagérée, et nous avons eu l'occasion de montrer par exemple la profonde habileté avec laquelle sont calculées et motivées toutes les modifications du caractère de Gil Blas, . notamment sa rechute dans la troisième partie. Et comme une pareille censure prouve le peu d'attention qu'on apporte aujourd'hui à la lecture des épisodes romanesques du Diable boiteux et du Gil B las l Sinon n'admirerait-on pas une très délicate analyse de sentiments dans la Force de l'amitié^ ou une énergique peinture de la jalousie dans le Zanubio du Diable boiteux} N'apercevrait-on pas encore dans le Mariage de vengeance^ ou dans la piquante aventure d'Aurore de Guzman, une foule de traits de passion et de sensibilité tout à fait dignes de rappeler, les uns la Princesse de Clèves ou même Bérénice^ et les autres le Jeu de l'amour et du hasard} Il faut convenir néanmoins qu'auprès de la psychologie de quelques romanciers de nos jours, celle de Lesage peut paraître insuffisante au public. Et pourtant devant certains excès micrographiques de ces psychologues, où périt \dme du conte, selon le mot du bon La Fontaine, tandis que s'enfle celle du héros, on serait tenté parfois d'imiter l'abbé Desfontaines qui remerciait Lesage de le sauver des analyses infinies du roman anglais et du poison de M. de Marivaux. D'ailleurs n'est-il pas aussi difficile de reproduire la psychologie d'un homme sain et moyen comme
G il Blas, que celle d'un névropathe dont la mécanique passionnelle est déjà toute définie d'avance dans les traités de pathologie mentale ? Et ne suffît-il pas enfin, pour la vérité et pour l'art, que les personnages de Lesage, engagés si avant dans la bataille de la vie, y gardent assez de tête pour raisonner leurs actes, sans perdre de temps, et c'est ce que fait Gil Blas à toutes les pages, ou encore assez de cœur pour analyser leurs sentiments sans les quintessencier, et c'est le cas de Blanche Siffredi et du prince Enrique, et d'Aurore de Guzman et de la plupart des héros et héroïnes de ses nouvelles romanesques ? Ainsi cette psychologie de Lesage, qu'on trouve trop simple, ne nous paraît pas être la moindre preuve de la sincérité de son art, et sa simplicité ordinaire est une conformité déplus entre son œuvre et la vie. En tout cas, le sens de cette ample comédie aux cent actes divers est fort clair, ce qui n'en gâte ni l'intérêt ni la moralité.
Parvenir à 1' « état d'aise » , selon le mot de Frontin, à un « établissement solide », comme il est dit dans Estévanllle et un peu partout, voilà l'idéal des héros ordinaires de Lesage, et leur conception de la vie ne va guère au delà. Pour l'atteindre, ils comptent peu sur le travail. Combien rapide et dédaigneux est le
regard que jettent Asmodée et son compagnon sur ces « artisans laborieux qui s'apprêtent à gagner leur vie à la sueur de leurs corps » ! Le mérite luimême s*ajoutant au travail n'est pas un sûr moyen de parvenir. Dès le collège, ce sont les pensionnaires qui ont les prix, au nez des pauvres externes. Plus tard, les fils de famille, comme M. de la Haye, dans Beauchêne^ trouvent des examinateurs pour leur faire passer leurs thèses à huis clos. Aussi le pire des calculs est-il celui de vouloir primer par Tesprit, et de compter sur le produit de son Apollon pour payer son aubergiste. On ne rencontre pas toujours Arlequin en belle humeur, comme le poète famélique de la Ceinture de Vénus, et les pensionnés des grands seigneurs sont sujets à toutes leurs disgrâces, témoin les aventures de Fabrice et sa confession générale à Thôpital sur la versatilité du public et la gloire d'auteur « feu de paille dont la fumée se dissipe bientôt dans les airs ». C'est « aux écoliers et aux clercs », en proie à la métromanie, que s'adresse la dernière lettre de la Valise trouvée ^ celle qui a pourrait être intitulée l'École des auteurs » : et elle n'est pas seulement une boutade de Lesage vieilli, un accès de ce désabusement universel que ses amis les Espagnols appellent desengano, qui attrista si fort la fin de Cervantes, et dont nul ne se garde dans l'extrènie vieillesse. D'ailleurs, de toutes les ambitions littéraires, la plus insensée est celle de la gloire dramatique, puisque le parterre, pour les auteurs comme pour les acteurs, <r applaudit
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plus rarement au vrai mérite qu'au faux ». Qui compte sur son seul mérite est donc bien fou et, s'il ne l'est pas, il ne tarde guère à le devenir, comme le pauvre musicien de la Casa de los locos. Que faire donc? Ruser et, bravant les galères de la Sainte-Hermandad, voler bassement avec Grispin, ou entrer, la tête haute, dans les affaires avec Turcaret? Se révolter fièrement avec Rolando et, considérant que la société est une pyramide d'intérêts telle que chacun pèse sur le voisin et le tient sous contribution, prendre le seul métier qui reste libre et faire contribuer les passants, l'escopette au poing? Se raidir et, se drapant avec dignité dans un manteau philosophique, fût-il troué, vivre de quelques oignons et d'un morceau de pain, comme le cynique du Diable boiteux? Se résigner, et, se terrant la nuit dans quelque cour des miracles, gueuser dès l'aube, « sous le masque de la pauvreté »? Ou enfin, se désespérer, en imitant les pauvres diaSles que chante lugubrement ce couplet du Théâtre de la Foire :
L'un pour terminer sa peine Se passe une corde au cou.
Et l'autre va dans la Seine Droit aux filets de Saint-Gloud ?
Ce sont là des partis bien extrêmes. Il ne reste donc plus qu'à faire comme tout le monde, et, n'en déplaise à Diogène, « à ramper sous un autre homme ». Après avoir constaté, sans amertume, avec Gil Blas, que « la plupart des hommes sont déplacés », on
se résigne à être déplacé le mieux qu'il se pourra. Le moyen d*y parvenir est aisé à définir, sinon à pratiquer, et Thôte de Gil Blas le lui fournit, une fois pour toutes, au seuil de la carrière, en ces termes : « S'attacher à quelque grand seigneur, tâcher de se mêler de ses affaires ou d'entrer dans ses plaisirs ». Avec cette maxime et « Tart de s'accommoder aux caractères des personnes qui vous sont utiles », on est armé et l'on peut entrer hardiment dans cette bataille des intérêts qui est la vie.
Qu'elle est ardente ! 'L'argent est ici la palme de la victoire, et comme elle passe de main en main! Les sangsues publiques, tous les financiers, 'voleurs des deniers du Trésor, des hospices et des communautés, sont « payeurs » chez les coquettes qui leur font rendre gorge, en les mettant « à feu et à sang », tandis qu'elles-mêmes sont dupées par des chevaliers de lansquenet. L'argent ne procure pas seulement le plaisir, il est pris par le public pour l'étalon du mérite^ Il donne la noblesse, en mettant à la portée des mitrons les savonnettes à vilains; la gloire même, puisque les panégyristes la prostituent aux rois , moyennant des pensions. II est d'un tel prix, que la plus forte marque d'amitié est de faire bourse commune, comme Arlequin et Mezzetin dans les Eaux de Merlin. Et encore l'amitié ne résiste-t-elle guère à cette épreuve : « Déplorable effet des biens de ce monde ! » s'écrie dans Estéva^ nille ce sage qui tient un registre de ses amis dont il finira par effacer tous les noms, « et qu'un philo-
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sophe a bien raison de dire que si nous voulons conserver nos amis , nous devons tous les jours prier Dieu de ne pas permettre qu'ils deviennent riches ! » L'argent est la cause la plus ordinaire des brouilles : « Au prêter cousin germain, et au rendre fi le vilain! » Et parmi ceux qui prêtent, combien, comme le don Pablos du Diable boiteux, ne font que des restitutions déguisées : « Telles sont, pour la plupart, les actions généreuses; on se garderait bien de les admirer, si Ton en pénétrait les motifs » . I Aussi, pour conquérir Fargent, toutes les hypocrisies sont mises en œuvre, celle de la science par les médecins, celle de Tesprit par les précieux et les néologues, celle de la justice par les procureurs, celle de la noblesse par les vilains plus ou moins décrassés, sans compter les vols à main armée des Rolandos, et les escroqueries des ambidextres et des Turcarets. Et comme les places donnent Fargent, c'est autour d'elles que la bataille est le plus chaude. Ici les pires moyens sont les bons , pamphlets officiels où l'on déshonore en belles phrases deux ou trois générations d'honnêtes gens, et, du haut en bas, prostitution de tout chez tous. Le pain même de chaque jour est à ce prix, et pour que le vieux capitaine Chinchilla, qui a laissé sur les champs de bataille la moitié de son corps, obtienne de quoi nourrir l'autre, il lui faudra consentir, malgré sa grimace, à passer pour l'oncle de la Sirena, la maîtresse d'un sous-ministre, laquelle d'ailleurs prélèvera, pour ses gants, la première année de la pen-
sion du pauvre homme. Et puis à peine est-on installé dans une charge, qu'au lieu de la remplir de son mieux, on y prend pied pour se hisser à une autre meilleure. Un coup d'oeil dans l'antichambre d'un ministre sur tous ces personnages « dévoues à la faveur » suffira à nous édifier :
Je vis des commandeurs ot des chevaliers de Saint-Jacques et de Calatrava, qui sollicitaient des gouvernements et des vice-royautés ; des cvêques, qui, ne se portant pas bien dans leurs diocèses, voulaient, seulement pour changer d'air, devenir archevêques; et de bons pères de Saint-Dominique et de Suint-Francois qui demandaient humblement des évêchés. Je remarquai aussi des officiers réformés qui faisaient le même rôle qu'y avait fait ci-devant le capitaine Chinchilla, c'est-à-dire qui se morfondaient dans l'attente d'une pension.
A cette curée des places et des honneurs, ajoutez la lutte des classes qui est déjà aiguë : le noble seigneur don Mathias ne se tient pas d'aise à l'idée de contribuer à ruiner le fils d'un riche joaillier, « un de ces petits seigneurs roturiers, dit-il, qui s'imaginent qu'on les confond avec nous ». Enfin, relisez la peinture « des horreurs de la guerre » que nous fait don Joachim de Rodillas, dans Estévanille, avec un si amer dégoût, et vous aurez le tableau de la société tel que nous l'offre l'œuvre de Lesage.
La famille du moins est-elle plus saine? Il n'y paraît guère. Elle est viciée à la base par les mauvais mariages. Presque tous sont un calcul. Voici celui des femmes de petite bourgeoisie si Ton en
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croit le muletier du Bachelier, « Et quelles sont les raisons de la plupart des femmes? C'est qu'elles ne prennent de mari que pour s'assurer de quoi vivre ; elles ont même la sotte gloire de le dire tout haut. » Du côté des hommes, se marier n'est qu'un des \ moyens de. parvenir. Que de coureurs de lingots^ depuis le noble à chaumière jusqu'à l'ancien laquais qui a la faveur du ministre I Pour avoir la dot, ils épousent intrépidement des douairières suraYinées ; ils épouseraient la jeune fille à la tête noire du Théâtre de la Foire, Dans la fille de Salero, Gil Blas verra surtout « un beau morceau d'orfèvrerie ». Et l'orfèvre, quand il songe à la faveur dont jouit son futur gendre, ne lui fait-il pSs un plaisant pendant ? (( Il en était si aise qu'il en avait la larme à l'œil. » Voilà pour le sentiment.
Aussi quels ménages se fondent ainsi! Le luxe de madame, les débauches de monsieur ont vite fait de les pourrir. Alors c'est la guerre sans merci, toute une vie durant, envenimée par une haine qui s'ulcère avec les années, qu'on dissimule mal aux yeux du monde, et qui finit même par éclater, en dépit de toutes les convenances, comme dans le Tableau de mariage. Et combien d'autres satires de ces ménages bourgeois toujours en querelle, dans tout le théâtre de Lesage, depuis Twrcare/ jusqu'aux Amants jaloux}^, :\ Dans les ménages titrés, c'est pis. On y connaît l'usage de la poudre de succession. Voici un terrible passage à' Estévanille sur la baronne de Gonça et sa mère : « Je suis depuis longtemps l'apothicaire de
ces deux veuves : c'est moi qui ai fourni les drogues dans les maladies dont leurs maris sont morts. Elles ont l'une et l'autre une entière confiance en moi ». D'ailleurs, si les dames ont généralement la tête à rêvent, il y a plus d'un mari complaisant, taillé sur le patron de Guznian ou du prince dramatique Zapata, et faisant de sa digne moitié métier et marchandise. Ajoutons, pour compléter le cadre de la famille, les tuteurs pillant leurs pupilles, selon une règle que Lesage connaissait par expérience, ou mettant leurs nièces au couvent pour empocher leur dot, comme le Jérôme de la Tête //«/><?; mieux valaient encore les barbons de l'ancien théâtre qui cherchent à les épouser de ruse ou de#orce.
On devine quelle éducation peut recevoir l'enfant dans une famille ainsi constituée. Les précepteurs sont du même acabit que le bachelier de Salamanque, ou encore que ce bachelier d'Alcala qui a eu l'honneur d'élever le capitaine de voleurs Rolando. Tantôt la complaisance des parents pour les enfants est sans bornes, et la vice-reine du Bachelier compte sur Blandine pour faire venir de l'esprit à son Alexis. Tantôt ils les rudoient si fort qu'ils les poussent à la révolte, et c'est l'histoire du lieutenant de Rolando. Le moindre fruit de cette éducation est l'ingratitude envers les parents. Que de sarcasmes aigres contre la force et la voix du sang dans le Gil Blas et ailleurs! Heureux encore les pères quand les fils se bornent à les humilier ou même à les voler; n'y en a-t-il pas un dans le Gil Blas, qui médite
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un parricide ? Et quelles oraisons funèbres ils leur font quand ils attendent leur mort! « Cet animallà, dit un des enfants de la joie^ dans Beauchêne^ n'est-il pas bien heureux? Il n'avait qu'un frère, qui était son aîné; le ciel l'en a délivré, il y a quatre ou cinq mois; et son père, qui pouvait vivre encore trente ans, creva la semaine dernière », etc. Et ces sentiments sur les pères et frères ne sont pas rares : « La belle oraison funèbre ! » dit, en un cas tout semblable, l'écolier Leandro à Asmodée. a Oh ! ma foi, reprit le diable, la plupart des pères qui sont riches et qui vivent longtemps n'en doivent point attendre une autre de leurs propres enfants. » Dans le Diable boiteux encore, un cadet chassant avec son aîné « a fait un heureux quiproquo » et a tué son frère en tirant sur des perdreaux; morale : ' « Lorsqu'un fils aîné, dit le Boiteux, possède tout le bien d'une maison, je ne lui conseille pas de chasser avec son cadet ))., On le voit, nos striiggleforltfers ont de qui tenir.* Vf
Et les filles tournent presque aussi mal, car on n^ les élève guère mieux : « Quelle éducation ! ah ! quelle éducation! s'écrie le Damis des Amants jaloux. Voilà le malheur de je ne sais combien de familles. Les mères s'occupent de leurs plaisirs, et laissent ainsi leurs filles dans des mains mercenaires qui ne peuvent les façonner à la vertu, n'en ayant aucun usage. » Le résultat se devine : dans/^t Foire des fées cette « petite morveuse » de Lolotte vient demander à devenir grande tout d'un coup, pour avoir à ses
trousses de jolis messieurs qui lui fassent les doux yeux, comme à sa grande sœur et à sa bonne.
Mais ce tableau de la famille et de la société serait trop noir si Ton n'en montrait les correctifs. Ils sont rares, mais suffisent à nos yeux pour empêcher Lesage d*être taxé de pessimisme. D'ailleurs leur rareté même n'est-elle pas une vérité de plus ? S'il y en avait trop, ne serions-nous pas en droit de nous écrier, comme l'écolier Leandro : « Je ne croyais cela possible que dans la nature du roman où Ton ])eint les hommes tels qu'ils devraient être, plutôt que tels qu'ils sont » ?
Il faut donc savoir gré à Lesage, qui peignait les hommes tels qu'ils sont, d'avoir montré parmi eux des dépositaires fidèles comme l'orfèvre Salero, et des amis parfaits comme les deux héros de la Force de i amitié. 11 y a même dans son œuvre des obligés reconnaissants, comme le gouverneur de la prison de Ségovie ou les seigneurs de Leyva, dont la famille offre d'ailleurs des exemples de toutes les délicatesses de la vertu et du cœur. Tous les ecclésiastiques ne passent pas leur vie à courir des bénéfices, ou à faire mine d'hypocrites dans les antichambres des archevêques. Il en est qui ont « la modération et le bon caractère » du Vanegas d'Esté vanille ou qui, comme Tévêque de Beauchêne^ sont tout pareils à « ceux de la primitive église ». Tous les recteurs ne donnent pas l'affligeant spectacle de Guyomar, ramassé ivre mort avec son valet, et ne font pas dire : « Les honneurs, comme vous voyez, ne changent pas toujours
les mœurs » ; et le don Pablo du Diable boiteux a dû tant à son application qu'à son esprit d'être choisi pour recteur de l'université de Salamanque. Tons les ministres n'ont pas, comme le duc de Lerme, « introduit la filouterie dans le ministère », selon le mot de Saint-Simon sur Mazarin, et l'on peut se reposer du spectacle de tant de fripons en place, en admirant avec Asmodée le beau caractère et toutes les vertus de ce « grand juge de police », qui n'est autre que d'Argenson.
A côté de ces braves gens qui ont obtenu leurs places par leurs mérites, ou qui commandent notre estime par leur honnêteté native, il ne faut pas faire (i de ceux chez qui l'honnêteté et plusieurs autres vertus sont des fruits de l'expérience, comme Gil Blas ou même comme Scipipn. On saura gré à l'écolier Leandro du « sentiment de délicatesse » qui le pousse à avouer à son futur beau-père que le sauveur de sa fiancée, ce n'est pas lui, mais le Diable. Enfin ce don Pablo, qui, après avoir déterré un sac d'argent, s'en est servi, dans sa détresse, quitte à le restituer plus tard, « faisant ce que les trois quarts et demi des humains feraient aujourd'hui, en pareil cas », nous dit encore le Diable, et qui « travailla si fort sur lui, qu'il acquit toutes les vertus d'un homme de bien », n'est pas indigne de pardon.
Toutes les filles ne sont pas si mal élevées que Mlle Lolotte, et dans Beauchêne, la fille du marquis de Ganderon suit à la lettre, sous l'œil de son père, un assez bon programme. Il arrive même que la
bonté de la nalure supplée aux défauts de Téducation, jusque chez la fille d'une comédienne; et Lucrèce après avoir été pervertie un moment, et à grand*peine, par Laure, sa mère, entrera brusquement dans un couvent de filles pénitentes.
Enfin, comme s'il voulait achever de nous réconcilier avec rhumanité, Lesage nous présente çà et là des ménages assortis, tels que celui de don Alphonse et de la belle Séraphine, et ceux de Gil Blas, en premières et même en secondes noces. Bien plus, il y a des ménages heureux jusque dans ce Théâtre de la Foire où l'auteur se montre d'ordinaire si misogyne, témoin le Mari préféré qui corrige si délicatement l'amer pessimisme du Tableau du mariage.
Il nous semble qu'ainsi complétées et retouchées, cette conception et cette peinture de la vie ne dénigrent ni la société, ni la famille, ni l'individu, et que l'œuvre de Lesage, prise dans son ensemble, est, à la fois, le plus vaste et le plus fidèle miroir qui les eût encore reflétés chez les modernes.