‹ LesageChapitre 6 sur 28 · LES C( LETTRES D*ARIST£NKT · texte numérisé non relu

LES C( LETTRES D*ARIST£NKT

Vieilli, il fera du moins grâce à ces gentillesses, et il aura raison. Quant aux autres « un peu trop galantes », il les crut indignes de ses cheveux blancs, et il n'eut pas tort.

Aussi c'était la faute de Danchet. C'est Fauteur d' J^ésione qui j s'abandonnant déjà à son goût pour les lieux communs de morale lubrique dont il allait farcir ses opéras et que Gampra réchauffera des sons de sa musique, c'est lui qui avait révélé à son ami en quête d'un sujet ces galanteries ignorées d*un Grec de la décadence.

Remarquerons-nous que nos deux compères, même en mettant leur grec bout à bout, étaient incapables d'aller droit à l'original? Nous pourrions prouver qu'ils ne l'ont même pas regardé, en infligeant à notre auteur une collation avec la traduction latine de Josias Mercerius qui lui servit de modèle; mais faisons-lui grâce et aussi au lecteur. D'ailleurs comme, à la lecture du seul latin du bon Josias, le débutant dut croire qu'il tenait un succès! Tout dans ce recueil respirait une volupté ingénieuse jusqu'à la préciosité, spirituelle jusque dans ses transports, et bien faite pour plaire également à cette société galante où trônait et parfîlait Fontenelle, à ces coteries de diseurs de phébus que venait de tancer La Bruyère, et à ces cercles de nobles dames qui s'essayaient à mettre en féeries libertines nos vieux romans gaulois, en attendant ceux de Grébillon et dé Laclos. Quel attrait pour tout ce beau monde, impatient des libertés prochaines de la Régence,

que ce recueil où Hermocratès nous conte la légende de la cruche cassée, et où à la licence tout antique de certaines oaristys s'oppose la naïveté de liaisons aussi innocentes et fidèles que celle de Cydippe et à'Acontius ! Toute la gamme des accents de rameur, défini « une parfaite liaison d'âmes et une fidèle correspondance de volontés », n'y était-elle pas touchée d'une main légère et savante, depuis la passion, idéale d'un Pygmalion peintre pour la fille de son pinceau, jusqu'à des amourettes ancillaires, traitées dans ce goût espiègle qui allait s'étaler par exemple dans certaines gouaches de Baudouin, telles que L'Épouse indiscrète qui se trouve illustrer justement la lettre de Terpsion à Polyclèsl N'y trouvait-on pas les plus fines analyses des mouvements d'un cœur amoureux triomphant ou dépité, les rédemptions passionnées d'anges déchus, tels que Melissaria^ cette aïeule de la Dame aux Camélias, ou les manèges des coquettes de tout acabit, comme cette Chelidonium qui fait déjà si bien à son Philonidès la leçon de Manon à des Grieux et de Laure à Gil Blas ? Enfin n'y descendait-on pas jusqu'au sujet des Troqusurs de La Fontaine, que devait remanier Vadé, avec les commères Clirysis et Myrinal

Le calcul n'était pas très candide, mais il échoua. L'opuscule passa inaperçu. On ne voit pas que Lesage lui en ait gardé rancune, bien au contraire, et quand il le présentera de nouveau au public, dans la Valise trouvée, les commentaires fort avisés des dames et des cavaliers qui en écoutent la lecture

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nous diront, spirituellement, toute sa tendresse pour ce premier-né de sa plume. Mais il allait employer à une meilleure besogne sa verve à l'essor.

Ce fut l'abbé de Lyonne qui, lui rendant le même service que Corneille avait reçu, dit-on, de M. de Chalon, l'attira vers la littérature espagnole. L'abbé en devait le goût à son père qui l'avait rapporté de son ambassade en Espagne. A cette influence certaine s'en ajouta-t-il d'autres, dans l'entourage de Lesage ? On n'a pu l'établir. Mais, au fait, est-il besoin de recourir à des hypothèses pour expliquer qu'il se soit tourné dès lors avec tant de ferveur vers la littérature picaresque ? Les conseils de l'abbé d'abord, son succès ensuite, y suffisent. Ajoutons-y la mode.

A vrai dire, l'influence de la littérature espagnole sur la nôtre n'avait jamais cessé depuis le temps de la reine Anne d'Autriche. Dans le dernier tiers du siècle, cette influence, toujours sensible, ne suscitait plus des chefs-d'œuvre comme le Cid ou Don Juan, mais Thomas Corneille, qui n'a pas moins « trafiqué en Espagne » que son aîné, continuait sans cesse son petit commerce d'importation, non content de versifier Don Juan, Douville traduisait encore la Fouine de Séville, en 16G1 ;

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et après que Mlle de Scudéry avait tiré sa fade Almahide des Guerres civiles de Grenade^ Mme de la Fayette y puisait encore sa touchante Zat/de; et enfin, en 1687, le P. Bouhours, dans sa Manière de bien penser dans les ouvrages de l'esprit^ citait couramment les auteurs espagnols, notamment « le sublime Gracian », cet apôtre du cultisme, dont Gongora avait été le dieu et dont le Fabrice du Gil Blas sera le bouillant champion. D'autre part, comme au temps de la reine Anne et de Marie-Thérèse, la politique se faisait ici le véhicule de la littérature et forçait toutes les imaginations à voyager vers les Pyrénées. L'éventualité de la succession d'Espagne apparaissait menaçante. « Il s'élèvera une terrible guerre », écrivait la duchesse d'Orléans dès 1699. On était avide de détails sur les choses d'Espagne, On recherchait et on traduisait avec avidité ces anciens libelles relatifs aux ministères de Lerme et d'Olivarès, où nous verrons l'auteur de Gil Blas puiser sans vergogne. La Relation du voyage d'Espagne , de Mme d'Aulnoy, était dans toutes les mains. Enfin nous savons que Mme de Coulanges n'avait pas gardé pour elle seule les lettres où la marquise de Villars, femme de notre ambassadeur en Espagne, lui décrivait d'un style si précis, si alerte et si coloré les mœurs de la ville et de la cour de Madrid. On peut même compter Lesage parmi les privilégiés qui lurent et admirèrent, après La Rochefoucauld et Mmes de Sévigné et de la Fayette, les lettres de la spirituelle ambassadrice. N'était-il pas lié avec le propre fils de la mar-

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quise de Villars, le vainqueur de Denain, qui lui avait même offert de le prendre pour secrétaire ?

En cherchant, après tant d'autres, son bien eil Espagne, Lesage alla d'abord et naturellement tout droit à ce théâtre que Corneille et Molière avaient honoré de leurs emprunts. Mais il avait un tout autre dessein que celui de marcher aveuglément sur ces traces illustres, et il écrivit, en 1700, une préface « uniquement pour faire connaître ce dessein au public ». C'est un curieux manifeste que cette préface du Théâtre espagnol de Lesage, et qui mériterait bien qu'on le rééditât et qu'on le citât entre ceux d*Ogier'et de Mercier. Il classerait son auteur en tête des plus authentiques précurseurs des audaces de la préface de Crormx'ell, Quant à son « dessein », il consistait]à imiter ce que les Espagnols ont « de brillant et d'ingénieux », en évitant « ce qu'ils ont d'outré, leur galimatias de termes pompeux, leurs mouvements rodomonts ». C'est ce que le traducteur avait tenté dans deux comédies qu'il publiait « pour essayer le goût du public ».

La première, qui a pour titre le Traître pum\ était traduite d'un drame de Francisco de Rojas, intitulé la Traicion buse a el castigo [la Trahison cherche le châtiment]. C'est un ricochet de méprises tragiques qu'amènent l'amour, la jalousie et surtout l'obscurité de la nuit. Ce colin-maillard est encore compliqué par le quadrille d'amoureux qui évolue à travers la plupart des comédies espagnoles, flanque du boboy l'inévitable amant malheureux, du barba, le

père terrible, du gracioso, le bouffon, et des escouades ordinaires de valets et de soubrettes. Si l'on suit dans le détail le travail du traducteur, on voit qu'il tient en somme les promesses de sa préface. Il corrige avec beaucoup d'adresse presque toutes les outrances de ton de son modèle, il sait éviter l'emphase, comme la trivialité, et prêter discrètement au gracioso quelques bons mots de son cru. Sa légèreté de main et son sens dramatique se montrent surtout dans les dialogues. Ceux de son modèle sont souvent d'une coupe excellente par la rapidité et le croisement des ripostes; Lesage alors n'a garde d'y toucher. Mais l'espagnol verse-t-il dans des tirades prolongées, et ce n'est pas son moindre défaut, alors le traducteur n'hésite pas à les dialoguer. Il excelle même à diviser en une gerbe de saillies étincelantes l'impétuosité monotone des jets lyriques de l'original. D'autre part, les cinq premières scènes de la pièce offrent un parallèle intéressant avec Scarron qui en avait fait le premier acte de son Jodelet duel^ liste. On y mesure aisément la supériorité de la prose limpide et du goût déjà sûr de Lesage sur les rimes et les conceptos de son burlesque prédécesseur.

C'est avec une adresse plus notable encore que la deuxième pièce du recueil. Don Félix de Mendoce, était traduite de la comédie de Lope de Vega, Guardar y guardarse [Garder et se garder). Lesage travaille à condenser l'action, à supprimer des scènes parasites, par exemple les neuf premières. Il se risque à imiter et réussit à rendre, avec une flexibilité d'es-

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