SON THEATRE ESPAGNOL
prit tout à fait remarquable, l'air chevaleresque et le ton brillant de son modèle, en se bornant d'ailleurs à lui rendre en bonne prose la monnaie de ses monologues en sonnets. Il s'est même élevé avec aisance, dans le premier acte, jusqu'à cet accent « purgé d'épique », comme dira Gil Blas, qui sonne si souvent dans le théâtre de Lope, et il a l'adresse de nous faire goûter quelques mouvements rodomonts. Non content de resserrer le dialogue, il le nuance avec une indépendance spirituelle. Nous le surprenons même qui fait dire à un valet querelleur : « J'ai le vin bas-breton », comme pour signer sa traduction. Et il y a çà et là des scènes de dépit entre amoureuses ou des plaisanteries entre valets et soubrettes, qui sont traitées avec une finesse toute française et n'ont pas du tout leur pendant dans l'original espagnol. Il est manifeste que le traducteur se donne carrière plus librement ici que dans la première pièce.
En les offrant toutes deux au public, il s'engageait à lui agréer, « du moins en ne lui en donnant pas davantage, supposé que sa décision ne lui fût pas favorable ». Il paraît bien qu'elle ne le fut pas, car, au lieu de continuer à traduire la série des « meilleures comédies des plus fameux auteurs espagnols » , comme disait son titre, notre novateur en appela du public des lecteurs à celui du théâtre, lequel venait de faire un si beau succès à YHésione de son ami Danchet.
C'est ainsi qu'en 1702, Lesage fut amené à faire son début, sur le Théâtre-Français, avec le Point
d^ honneur^ comédie en cinq actes, traduite de la comédie de Francisco de Rojas No hay amigo para amigo [Il n'est point d'ami pour un ami). Cette pièce ne nous est parvenue qu'en trois actes sous la forme que l'auteur lui donna « pour la rendre plus vive » en la portant, en 1725, à la Comédie-Italienne, où elle fut précédée à' Arlequin prologue. Ainsi remaniée, elle n'appartient plus à la première manière de Lesage, car son indépendance vis-à-vis de son modèle y va jusqu'à une refonte complète de l'intrigue originale. Non seulement sa pièce l'emporte sur sa rivale, le Jodelet duelliste de Scarron, par le bon goût et surtout par la limpidité relative de l'intrigue, mais elle est fort supérieure à celles du recueil de 1700. Elke est vraiment écrite pour le théâtre. Les caractères y sont d'un dessin net et vif, et celui du personnage principal, le capitan matamore, y est traité avec une véritable maîtrise. 11 y a des scènes filées avec art. Le dialogue est bien coupé, et un esprit très personnel y pétille en maints endroits. Mais il est probable qu'une partie seulement de ces qualités se rencontrait dans la pièce en cinq actes, car, en 1702, au Théâtre-Français, soit par la faute du sujet qui reste assez froid, étant trop éloigné de nos mœurs, soit que Jodelet duelliste eût enlevé l'attrait de la nouveauté aux scènes de dispute qui étaient communes aux deux pièces et qui sont justement les plus piquantes, le Point d'honneur n'eut que deux représentations.
' Pour le coup, le novateur quitta la partie, et cher-
a LE POINT d'hONNEUR. » 33
chant une autre veine à exploiter, sans renoncer pourtant au « friand espagnol » , comme disait Brantôme, il délaissa le théâtre des Castillans pour leur roman. Il se risqua à son tour dans cette littérature picaresque qui est bien la « forêt merveilleuse » dont parlait Julian de Medrano, quand il promenait sur sa lisière Catherine de Médicis et sa cour,- leur promettant « diverses choses fort subtiles et curieuses, très utiles aux dames et aux messieurs », qu'il leur narrait dans son castillan. Lesage, son français aidant, allait y trouver la gloire.
Pour son coup d'essai, il s'avisa de traduire, en 1704, cette suite de la première partie du Don Quichotte qui est due à Bartholomé de Argensola ou à Luis de Aliaga et qui avait paru dès 1614, sous le pseudonyme à'Avellaneda^ en devançant la deuxième partie du Don Quichotte authentique, et en inspirant à Cervantes une si légitime colère. En revanche, la traduction de Lesage nous ménageait une agréable surprise que nous serions heureux de faire partager au lecteur. .
«Nous ne saurions dire, avouait le Journal des Savants^ si cette traduction est fidèle, nous n'avons point vu l'original espagnol. » C'est un aveu qu'auraient pu renouveler tous les critiques de Lesage
Et pourtant leur curiosité n'aurait-elle pas dû être piquée par certain passage de la première préface du Diable boiteux, laquelle n'est pas introuvable, où l'auteur déclare à Guevara en faisant allusion à Avellaneda : « Je n'ai pas traduit plus fidèlement son Don Quichotte que votre Cojuelo » ? De fait, Lesage avait assez docilement traduit son modèle dans sa première moitié, sans se piquer d'ailleurs de suivre le précepte de Cervantes : Ne rien omettre, ne rien mettre. Mais il se donne librement carrière dans le reste, qui est presque entièrement de son invention. Ce serait un régal tout nouveau pour les lecteurs de Gil Blas que de voir avec quelle fantaisie leur auteur brode ici sur les inventions d'Avellaneda et même sur des réminiscences de Cervantes, avec quelle verve burlesque il les paraphrase, avec quelle malice il les rogne ou les allonge, les loue ou les critique, parodiant pêle-mêle Homère et VAstrée, et invoquant à faux avec une exquise finesse l'autorité de l'Arabe Benengely ou du sage Alisolan, pour glisser sans façon des histoires de son cru. Il devient évident, par cette seconde partie, qu'il s'est piqué au jeu, qu'il a cessé de traduire son modèle pour l'éclipser par ses propres inventions; et plus on avance dans cette lecture, plus on est ravi de voir poindre et s'affirmer un auteur, où l'on ne s'attendait à trouver qu'un traducteur. Nous osons même nous porter garant qu'on y goûtera maintes fois une allure fringante et une verve inventive dont aucune autre des œuvres de Lesage ne nous donnera l'équivalent.