NOSTRADAMUS
Eh bien, il faut vous satisfaire.
Je vais tout à l'heure à vos yeux Faire paraître, pour vous plaire.
Les trois derniers de vos aïeux.
Leurs mânes par mon ministère Vont être attirés dans ces lieux.
Nosiradamus fait avec sa baguette des gestes de cabaliste. Il remue les lèvres et paraît agité de mouvements convulsifs. Ensuite il dit au premier jeune lionmie de regarder. Dans le moment on voit passer un vieux gentil liomrae de campagne, après lui un bailli de village, qui est suivi d'un meunier,
P"" JEUNE HOMME, apercevant le meunier^ dit avec des marques de desespoir :
Un meunier I
NOSTRADAMUS, au 11'^ jcutie homme.
Avons le dé.
H passe l'un après l'autre un gros homme richement velu, un peiit commis aux aides, la rouanne (1) à la main, et enfm un cocher.
IP JEUNE HOMME, apercevant h cocher et poussant un cri de
douleur :
Un cocher!
Ils sortent tous deux pleins de rage et de confusion, sans pieudre congé de Nosiradamus.
(1) Instrument de fer pour marquer IcS tonneaux dans les caves des cabarcllers.
Quelle leçon pour la noblesse dont les origines se perdent dans une obscurité qui n'est pas éloignée !
Toute la société est ainsi passée en revue, bernée, cinglée par la batte d'Arlequin. Ecoutez ce poète : il a son pareil. Il vient trouver Arlequin et lui conte, ou lui compte, tout ce que contient son sac : 1000 sonnets, 800 rondeaux, 2060 anagrammes, 1900 madrigaux, etc. Cependant Arlequin fume, lui envoie le tabac au visage et lui manifeste sonétonnement d'une telle fécondité.
Après les poètes, voici la façon incongrue dont l'auteur de Turcaret introduit les financiers à la Foire. Ulysse débarque dans l'île de Circé ; il trouve tous ses compagnons métamorphosés en animaux par la baguette de la magicienne. Il les appelle à la file. Passe un cochon : il l'interpelle.
ULYSSE. Air: Dupont^ mon ami.
Cochon, mon ami.
LE COCHON, d'un aire gai.
Plait-il, cher Ulysse ?
ULYSSE
Le gros réjoui !
LE COCHON
A votre service.
Je suis le plaisant de mon étable.
ULYSSE
Ecoute^ gros Cochon, qui étais-tu avant que d'être métamorphosé en porc ?
LE COCHON
J'étais financier.
ULYSSE
0 ciel I quel changement !
LE COCHON
Pas si grand que vous pensez. Quoique changé en cochon, je m'imagine toujours être financier.
Lesage n'y va pas de main morte ; il appuie. Il a la
haine vivace et il prend comme un malsain plaisir à lâcher la bonde à la grossièreté, dans un milieu où elle est autorisée. Les financiers y sont ses plus fréquentes victimes. Voici la fuite singulière d'un banqueroutier. Arlequin pleure.
J'ai gagné du bien dans la Perse, Mais la chance, hélas ! a tourné.
Enfin me voilà ruiné 1
Boubekir lui apporte fort à propos un coffre volant avec lequel il pourra s'enfuir. Déjà les archers s'avancent pour l'arrêter tandis qu'il prépare son départ.
ARLEQUIN, seul.
Il s'occupe a munir son coffre de provisions. Il y met du fromage, des cervelas, du vin, jusqu'à un pot de chambre. A peine y a-t-il mis toutes ces choses qu'il arrive chez lui des archers pour le prendre. 11 se jette dans le coffre en disant :
Voici les archers qui viennent.
Vite, sauvons-nous.
Arlequin s'élève à quinze pieds de terre et se faisant voir aux archers il chante:
Un petit moment trop tard, La justice est venue.
Arlequin insulte les archers qui tirent leurs épées ; il leur crache au visage et vide sur eux son pot de chambre.
Les médecins aussi, ces autres victimes de Lesage, ont ici leur compte. Parmi ces satires médicales, il en est une assez curieuse parce qu'elle imagine une innovation qui parut folle alors, sans qu'on soupçonnât qu'elle allait devenir chez nous une réalité, arlequin voit venir une femme médecin.
nipPOCRATiNE, 671 fourrure de médecin.
Qu'un mortel soit pulmoniquc, Léthargique, hydroplcjuc, asthmatique, Qu'il soit tout ce qu'il vous plaira,
Tire lire lira liron fa, fa, fa.
Fût-il à Tagonie, Je le rappelle à la vie.
Tire lire lira liron fa.
PIERROT
Vertuchou, belle ballerine, Que vous avez Toeil assassin !
HIPPOCRATINE.
Messieurs, jamais je n'assassine, Cependant je suis médecin.
ARLEQUIN
Vous, médecin !
HIPPOCRATINE.
Je suis médecin, chirurgien, apothicaire et maréchal, à votre service.
PIERROT
Ah ! le drôle de pays ! Quoi ? les femmes se mêlent ici de faire les médecins ?
HIPPOCRATINE.
Beau sujet d'étonnement ! Dans les pays où les hommes exercent la médecine, les malades en sont-ils mieux ?
ARLEQUIN
Elle a, ma foi, raison.
PIERROT
Il est vrai, le plus habile docteur avec tout son latin souvent n'est qu'une bête.
HIPPOCRATINE.
Hé ! C'est justement le grec et le latin qui les rendent ignorants. Si les femmes, dans le « Monde Renversé », sont d'habiles médecins c'est qu'elles négligent les livres et ne consultent que la nature.
Nous avons aujourd'hui les femmes médecins qui passaient alors pour une folle imagination, et nous n'avons pourtant pas renversé le monde.
Lesage a dépensé beaucoup d'esprit, de verve, d'observation, de belle humeur dans ce genre facile qu'il a relevé et illustré. Le dédain serait injuste et ingrat vis-
à-vis de ce modeste théâtre que ne méprisèrent pas les plus spirituels de nos écrivains et d'oii devait sortir la plupart des genres qui font aujourd'hui nos délices, le vaudeville, l'opérette, l'opéra-comique, la féerie : si Ton veut les rattacher à leur origine directe, il ne faut pas chercher ailleurs.
Audiffret, dans sa liste chronologique des œuvres de Lesage, mentionne en 1714: Arlequin colonel^ en un acte. Le Dictionnaire des Théâtres de Paris^ t. I, p. 5, et V Histoire de l' Opéra-Comique ^i. II, p. 506, mettent cette pièce au nombre des ouvrages de Lesage ; ils n'en disent rien dans l'ordre alphabétique. Les Mémoires pour servir à l'histoire des spectacles de la Foire n'en font aucune mention.
Dans un manuscrit quele catalogue de Pont de Vesle atlribue à Fuzelier, et qui a pour titre : Etat des pièces jouées aux foires Saint-Germain et Saint-Laurent depuis l'année 1710, on lit : « Arlequi)i colonel, par Lesage, donnée en 1732, et jouée une seule fois à la Comédie- Française, sous le titre de la Tontine ; encore tombée 5).
Cette note renferme quelques erreurs. Arlequin colonel est en deux actes, et non en un ; cet opéra-comique est différent delà comédie : la Tontine.
Celle-ci a été jouée cinq fois et non une, et enfin c'est la Tontine, et non Arlequin colonel, qui fut jouée en 1732, à la Comédie-Française.
Ce manuscrit dont ne parle pas V Histoire des spectacles de la Foire, et sur lequel on a si peu de renseignements, nous l'avons publié. Il porte le visa de Danchet, ami de Lesage et censeur.
Un manuscrit entier de Lesage est une rareté. On connaissait son écriture pnr deux lettres seulement, l'une à Pontchartrain, quele catalogue Bovet adresse à tort au marquis de Torcy, Tautie à Fuzelier.
Celui-ci présente ce caractère bien curieux qu'il est tout simplement l'adaptation pour les jeux de la foire d'une comédie reprise au Théâtre-Français.
Quelques mots d'abord sur cette comédie intitulée la
Tontine. Tur caret fut lu aux artistes de la Comédie- Française le 15 mai 1708. Trois mois avant, le 27 février, le registre du Comité porte cette note : « On a reçu une petite pièce de M. Lesage pour être jouée après Pâques. » Cette petite pièce n'est évidemment pas Tiircaret^ lu plus tard, et qui a cinq actes.
C'est une autre œuvre de Lesage, dont la fécondité dramatique est remarquable à cette date.
La nouvelle comédie, la Tontine, était sa quatrième pièce en deux ans :
Don César Ursin^ Crispin Rival et les Ètrennes, en 1707 ; la Tontine elles Ét?'enn es ^ remaniées pour faire Tiircaret, en 1708.
Que de comédies nous aurions eues, si ce bel élan n'eût été brisé dans son essor î Nous en aurions eu trop peut-être, et il eût été à craindre que Lesage ne portât à la Comédie-Française cette fécondité qui fit les délices de la foire Saint-Germain, fécondité stérile d'une plume fiévreuse que presse la nécessité.
La Tontine était une actualité.
On lit dans VAhnanach royal de 1700 : « Il s'est fait deux créations de rentes viagères, dites la Tontine, l'une de quatorze cent mille livres en 1689, et l'autre de douze cent mille livres en 1696. La première est distribuée en quatorze classes et la seconde en quinze. Toutes deux se paient àl'Hôlel-de-Ville par M. Durand de Saint-Eugène, conseiller du Roy, trésorier et receveur général, qui demeure rue des Francs-Bourgeois, à l'hôtel d'Albret».
La Tontine était d'importation assez récente en France. C'est un Napolitain, Lorenzo-Tonti, qui en 1653 avait proposé à Mazarin, pour faciliter un emprunt public, d'organiser une association sur cette base ; des particuliers mettent en commun un fonds, qui, à telle date, sera réparti avec les intérêts entre les survivants. Chacun a donc, dans l'espèce, tout intérêt à vivre longtemps, pour enterrer ses coassociés et hériter d'eux. La Tontine annoncée dans
l'Almanach royal finit en 1720. Une veuve, seule survivante, se trouva alors à la têle de 73.500.000 livres de rente. Il y eut une Tontine privée, plus tard, la Tontine Lafarge (17o9). Elle a pris fin tout récemment, janvier 1889, en laissant à l'État vingt millions.
Lesage aperçut le côté comique de cette course à la survivance et sa petite pièce, bien délaissée, serait encore amusante à voir.
C'est assurément l'une des plus petites comédies qui, par ce temps d'exhumations dramatiques, pourraient le mieux réussir, même à la Comédie-Française, son berceau. Le Mercure de France la présentait au public — (février 1732) en termes aimables : a. Les comédiens français ont donné, sur la fin de ce mois, plusieurs représentations de la Tontine^ petite pièce d'un acte fort bien écrite et dont le sujet est assez plaisant. »
Ce sujet, le voici : le docteur Trousse-Galant a placé à la Tontine dix mille livres sur la tète de son valet, Ambroise, un solide gaillard qui durera longtemps. 11 le soigne, le dorlotte, l'inonde de clystères, dans l'intérêt de sa santé et du capital engagé. Il a confié cette tête si chère aux soins d'un apothicaire, M. Bolus, à qui il promet en mariage sa fille Marianne, pour stimuler son zèle. Bolus fait merveilles^ et il faut qu'Ambroise soit effectivement bien solide pour résister aux drogues dont on le bourre.
Mais M. Bolus a une serviette autour des reins et une seringue passée dedans, tandis qu'Erasle est un bien élégant damoiseau, et Marianne préfère Eraste à M. Bolus. Le moyen de rompre le mariage avec l'apothicaire ? Ils cherchent tous, Marianne et Frosine, Eraste et Crispin. Si l'on brouillait Bolus et Trousse- Galant ? Mais Crispin trouve mieux, il le dit tout bas à Frosine^ et il sort, nous laissant perplexes. Eraste, Marianne et Frosine amusent^ ou plutôt ennuient le tapis, en attendant son retour.
La ruse se combine, Crispin se déguise en colonel, et fait Eraste son major.
Il vient consulter le D"^ Trousse-Galant sur un asthme gagné à la poursuite des ennemis. Pendant qu'il est là, Ambroise, mis dans la confidence, accourt fuyant devant le clystère de M. Bolus. Le colonel Crispin le regarde, feint la surprise : « Que vois-je ? Voilà un visage qui ne m'est pas inconnu ! » Le colonel et son major n'hésitent pas à reconnaître en lui un déserteur qu'ils cherchaient en vain. <t Holà, major, faites entrer La Furie et ses camarades... Il faut tout à l'heure passer cet homme-là par les armes ! » Le docteur Trousse-Galant n'est pas rassuré. Si Ambroise meurt^ que devient le capital mis à la Tontine ? Il prie, il offre de l'argent. Le colonel demeure inexorable ;ilne cédera que si son major épouse Marianne. Il faut bien consentir, et le tour est joué. Ambroise passe au service d'Eraste, qui le droguera moins et lui donnera ce qu'il aime « une bonne fricassée de pieds ,de mouton, et une bonne oie à la broche et des saucisses de cochon. »
Les scènes sont vives, spirituelles, bien enlevée», avec des mots heureux. Crispin refuse les pistoles que Trousse-Galant lui offre pour le corrompre. Le docteur s'étonne de son refus. « Comment, répond Crispin, si j'y puis résister! me prenez-vous pour un traitant ? »
Et ce dialogue entre fiancés:
M. BOLUS
Il m'est grandement doux, ma belle, d'entendre ces paroles de votre propre bouche ; elles distillent dans mon âme un sirop amoureux. Oui, mignonne, je sens naître pour vous déjà toute rinclination que j'avais pour ma défunte femme. Ne vous a-t-on pas dit, pouponne, de quelle façon nous vivions ensemble, mon épouse et moi ?