MARIANNE
Non, je vous assure,
M. BOLUS
C'était une union parfaite que la nôtre.
FROSLNE.
Contez, contez-nous cela, s'il vous plaît, M. Bolus : c'est ma folie que d'entendre parler de bons ménages : ils sont si rares I
Et ce joli trait de vanité inconsciente :
M. BOLUS
Foi d'apothicaire, jen'ai point vu de médecin quiraisonnât plus solidement que vous.
M. TROUSSE-GALANT
Je possède, je l'avoue, parfaitement mes auteurs. Je sais la médecine à fond. Personne n'a pénétré plus avant que moi dans les secrets de la nature . . . Mais laissons là les louanges, je ne les puis souffrir.
Lesage s'est essayé dans la Tontine à la satire de médecins, et il n'y va pas de main morte. Le D'^ Trousse- Galant est déjà un crayon du D»" Sangrado. Il a foi en la saignée fréquente :
— Le procureur Bonnegriffe est-il guéri, Frosine ?
— Oui, car le pauvre homme est mort.
— De quoi peut-on se plaindre? j'ai fait saigner le malade plus de vingt fois ; je l'ai rafraîchi, il devait guérir, suivant nos anciens.
— Mais le traitement est peut-être défectueux? En voilà douze quil emporte, sans compter Bonnegriffe : cela ne mériterait-il pas quelque attention ?
— Point du tout ! Un bon médecin va toujours son train, sons se rendre à des épreuves qui blessent des principes établis et reçus dans l'école.
Les confidences du médecin et de l'apothicaire nous en apprennent de belles sur leurs complaisances réciproques.
M. TROUSSE-GALANT
Quand il s'agit de faire entrer dans mes ordonnances, des drogues chères, je ne manque pas d'en mettre toujours cinq ou six scrupules, plus qu'il ne faut.
M. BOLUS
Et moi j'en mets toujours sept ou huit moins que vous en ordonnez. Par là je sauve la vie aux malades et conserve votre réputation.
Les soins dont le docteur entoure son cher Ambroise sont amusants. Pendant qu'il exhibe ce phénomène de santé, qu'il lui fait montrer ses dents, sa carrure et le reste, Ambroise, que cet examen ennuie,.bâille..
M. TROUSSE-GALANT
Comme il bâille ! hom 1 Ce bâillement ne signifie rien de bon. Cela dénote une plénitude de vaisseaux, la tension des muscles, Textension du diaphragme avec un épanchement irrégulier des esprits animaux. Il faut remédier à ce dérangement par une copieuse saignée.
AMBROISE, d'un ton pleureur.
Encore'une saignée, miséricorde !
M. TROUSSE-GALANT
Précédée d'un lavement composé de plantes émoUientes, pour empêcher que les sucs grossiers ne succèdent au sang que l'on doit tirer.
La comédie de la Tontine ne, mérite pas l'oubli profond où on l'a laissée. On ne l'a plus rejouée depuis Lesa^e, ou fort peu ; il est assez difficile d'en trouver une réimpression. 11 nous a paru qu'il valait la peine de protester contre l'injustice qu'elle subit et de la rappeler à l'attention.
Pour des raisons « que le public se passera bien de savoir », nous dit Lesage, « pour des raisons d'Etat d, dit le chevalier de Mouhy dans son Abrégé de T Histoire du Théâtre-Français^ Lesage, retira sa pièce. Le roi trouva-t-il la satire déplacée à l'égard d'une œuvre qu'il patronnait ? Il paraît plus probable que les répétitions et les difficultés de Turcaret ajournèrent Tétude
de ce lever de rideau. Lesage le retira quand il se fut brouillé avec la Comédie.
Plus tard, quand il eut traité avetî la dame Baron pour les Jeux de Ja foire (Lettre de J.-B. Rousseau à BrosseLte, 1^^ mars 1716), il reprit son sujet et rima sa prose en couplets, dans un opéra-comique, Arleguin colonel^ qu'Audiffret signale vaguement et avec des erreurs. La Tontine n'eut pas un bien gros succès. Elle fut jouée cinq fois, les deux premières avec V Agrippa de Quinault, auquel on ajouta, pour la troisième représentation, le Magnifique de Lamotte, la première pièce en deux actes qui ait été jouée.
A la quatrième de la Tontine, on jouait en même temps M. de Pourceaugnac et les Bourgeoises de qualité, de Hauteroche. A la cinquième, on donna le Comte d'Essex. Sauf le soir du Magnifique, qui attira du monde, la recette fut basse. Nous devons à l'obligeance bien connue de M. Monval, l'archiviste de la Comédie- Française, la communication du tableau des comptes :
Mercredy 20 février 1732, Agrippa et première représentation de la Tontine. 996 livres 10 sols.
Vendredi 22 : 593 livres.
Dimanche 24 : Aqrippa, Tontine, le Magnifique : 1027 livres 10 sols.
Mardy 26: Bourgeoises de qualité, Tontine, Pourceaugnac : 511 livres.
Jeudy 28 : Comte dEssex, Tontine : 223 livres 10 sols. [Registres delà Comédie- Française.)
Lesage, avec sa part d'auteur, n'aurait pas pu porter grand'chose à la Tontine.
J'ai dit que la pièce, finie en J708, ne fut représentée que vingt-quatre ans plus tard (1). C'est montrer que Lesage putcroiresapièce sacrifiée, comme s'il devait renoncer pour jamais à la voir derrière la rampe d'une scène.
Lui, qui ramassait les fonds de tiroirs pour en bourrer sa. Valise Trouvée, il n'était pas homme à perdre ainsi
(1) Elle a élé jouée on avril 1894, au Lyot^e de Houiti,
ses idées dramatiques. 11 mit la pièce en couplets et la fit jouer en 1714 aux foires de Saint-Germain et Saint-Laurent, par les acteurs de la veuve Baron, directrice du Jeu du Bel-Air.
Dans la comédie, comme dans Fopéra-comique, le sujet est le même, et les expressions sont reproduites avec la fidélité que permettait la versification des pontsneufs. Arlequin, Colombine, Pierrot, ont pris la place de Crispin, Marianne, Frosine, Eraste, etc. C'est déjà la satire acerbe des médecins et des gens de robe. Sangrado s'y trouve à Tétat de croquis grotesque. Il serait excessif d'admirer le style d'une pasquinade rimée un peu à la diable. Néanmoins quelques couplets sont joliment troussés : ils entament la légende d'après laquelle Lesage aurait été incapable de mettre un vers sur pieds, et aurait toujours confié ce soin à Fuzelier.
D'autre part, les expressions familières à l'auteur de G il B las écdivieni, par leur abondance, l'hypothèse d'une collaboration.
Signalons pour terminer un Divertissement prépai^é pour le Roi ail voyage de Chantilly (1724), pièce en un acte, en vers libres destinés à être mis en musique, qui ne fut, d'ailleurs, ni imprimée (1), ni représentée, le roi étant parti plus vite qu'on ne le pensait. S'il était demeuré, il aurait vu Yénus^ TAmour, Diane, la nymphe Aréthuse et Mars suivi de guerriers, se réunir dans la forêt de Chantilly, pour se disputer l'honneur de régner sur le cœur de Louis XV. Après tout, Louis XV n'a peut-être pas beaucoup perdu à partir !
Ces petites pièces nous renseignent sur les goûts littéraires de Lesage, sa prédilection, pour la littérature espagnole, pour la satire, pour l'observation des mœurs de ses contemporains, de leurs travers et de leurs ridicules. Ce dialogue vif, ces reparties promptes
(1) Le manuscrit était à la Bibliothèque du Roi en 1789, s'il faut en croire la Petite Bibliothèque des Théâtres. Nous ne l'y avons plus trouvé.
et spirituelles, ce langage limpide et facile, nous intr(\ duisent naturellement à la lecture de ses romans qui sont si dramatiques, au sens technique du mot. 11 y a dans Gil Blas des scènes toutes découpées et toutes prêtes pour la scène. SansPaffaire de Turcaret, Lesage eût sans doute illustré le théâtre, comme il a fait le roman.