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ETAT DU ROMAN EN FRANCE VERS

fin du siècle, il se rangea, se rapprocha de la vie commune, se fit plus ressemblant par rapport à nous, devint réaliste, de fantastique qu'il était. Il dépassait la réalité dans le roman métaphysique ; il restait audessous d'elle avec le roman comique. La révolution fut de le faire exactement poser sur elle.

Le roman, jusqu'alors déréglé et faux, se fit d'abord historique, non plus à la façon de la Clélie qui fut un travestissement de l'histoire, mais historiquement plus vrai. On observa le passé avant d'aborder le présent. Des personnages réels racontèrent leur vie sous forme de mémoire, et furent tenus d'écarter toute invraisemblance, sous peine d'être taxés de mauvaise foi et de mensonge. Des romanciers imaginèrent alors d'inventer et de raconter les mémoires de personnages fictifs, mais ils tinrent à honneur qu'on crût vrai leur récit apocryphe, et ils furent ainsi obligés à la plus stricte vraisemblance. Bientôt, du passé on en vint au présent. On fit des peintures fidèles delà société contemporaine, des mœurs du siècle, des romans très observés, des portraits, des caractères oii l'on reconnaissait les gens et dont on cherchait les clés, des nouvelles courtes et bonnes. De ce genre nouveau furent ces œuvres exquises qu'on relit encore aujourd'hui parce qu'elles répondent tout à fait à notre esthétique moderne du roman, la Princesse de C lèves ^ les Mémoires du chevalier de Grammont et tant d'œuvres oubliées de M^^Gomez, M""» Murât, M'^^^ Durand, ]\r« de Yilledieu, la Comtesse d'Aulnoy, M'^" de la Force, M°'^ de Xaintonge, et Yanel, et Le Noble, et Gatien Gourtilz de Sandras,le grand-père littéraire d'Alexandre Dumas le romancier, et Challes le curieux et fin psychologue qui a raconté l'histoire de Dupuis et Desronais, et Dufresny qui fit promener un Siamois à travers Paris pour observer, noter, copier la réalité comme avait déjà fait L^ruyère et comme fera Montesquieu dans ses Lettres pej^^scme^^

Yoilà où en était l'évolution du roman au moment

OÙ Lesage commença à écrire. Il ne faut pas dire qu'il a inventé le roman réaliste : on y travaillait avant et autour de lui. Mais sa gloire est d'avoir puissamment agi dans ce sens. Son Gil Blas, quel que soit le mérite de Manon Lescaut et du Paysan parvenu^ demeure incontestablement l'œuvre la plus remarquable de son époque. Dans ce mouvement de rénovation, c'est bien la poussée la plus vigoureuse qui ait dévié le roman vers le naturel et la vérité.

Les romans de Lesage attestent une autre inQuence que celle des romans contemporains : c'est celle de l'Espagne. Il pratiquait beaucoup les auteurs espagnols, vers lesquels le duc de Lyonne l'avait tourné. Ils étaient fort à la mode. Villemain a eu tort de croire « cette mine abandonnée depuis Corneille ». C'est le contrepied de la vérité. L'Espagne conservait encore tout l'attrait qu'elle avait pour les Parisiens au temps du Cid^ que leur avaient transmis Scarron et Thomas Corneille, et qui se continuera par Lesage, par Florian, par Beaumarchais jusqu'à Chateaubriand, V. Hugo et toute l'école romantique.

Depuis la mort de Marie-Thérèse d'Autriche, fille de Philippe IV, les événements politiques avaient singulièrement rappelé l'attention publique vers ce pays. C'était l'époque où l'on pressentait les graves difficultés de la succession d'Espagne. Bientôt, celle-ci fut ouverte : et l'Espagne fut l'objet de toutes les conversations, de toutes les préoccupations. On y va, on en revient, et le public attend, lit, s'arrache les relations de voyages, les récits et mémoires espagnols. La Relation du Voyage d'Espagne de M'"® d'Aulnoy est, entre beaucoup d'autres, un exemple de cette faveur et de cette vogue, comme aussi V Etat présent de l'Espagne, de Vayrac, ou les Révolutions de Portugal, de Verlot.

En littérature, le contre-coup de telles préoccupations se faisait vivement sentir. Au théâtre, dans le roman, ce ne sont qu'adaptations, imitations, traductions de l'espagnol. M"« de Scudéry, Saint-Réal, de Préchac,

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