CHAPITRE VII
Le Diable en Bouteille.
Une nuit du mois d'octobre couvrait d'épaisses ténèbres la célèbre ville de Madrid : déjà le peuple, retiré chez lui, laissait les rues libres; enfin, il était près de minuit lorsque don Cléophas Léandro Ferez ZambuUo, écolier d'Alcala, sortit brusquement par une lucarne d'une maison. Il tâchait de conserver sa vie et son honneur en s'efforçant d'échapper à trois ou quatre spadassins qui le suivaient de près pour le tuer.
Quoique seul contre eux, il s'était défendu vaillamment, et il n'avait pris la fuite que parce qu'ils lui avaient enlevé son épée dans le combat. Ils le poursuivirent quelque temps sur les toits ; mais il trompa leur poursuite à la faveur de l'obscurité. Il marcha vers une lumière qu'il aperçut de loin, et qui, toute faible qu'elle était, lui servit de fanal dans une conjoncture si périlleuse. Après avoir plus d'une fois couru risque de se rompre le cou, il arriva près d'un grenier d'où sortaient les rayons de cette lumière, et il entra dedans par la fenêtre, aussi transporté de joie qu'un pilote qui voit heureusement surgir au port son vaisseau menacé du naufrage.
Il regarda d'abord de toutes parts ; et fort étonné de ne trouver personne dans ce galetas, qui lui parut un appartement assez singulier, il se mit à le considérer avec beaucoup d'attention. Il vit une lampe de cuivre attachée au plafond, deslivres et des papiers en confusion sur une table, une sphère et des compas d'un côté ; des fioles et des cadrans de l'autre : ce qui lui fit juger qu'il demeurait au-dessous quelque astrologue qui venait faire ses observations dans ce réduit.
Il rêvait au péril que son bonheur lui avait fait éviter, et délibérait en lui-même s'il demeurerait là jusqu'au lendemain, ou s'il prendrait un autre parti, quand il entendit pousser un long soupir auprès de lui. Il s'imagina d abord que c'était quelque fantôme de son esprit agité, une illusion delà nuit; c'est pourquoi, sans s'y arrêter, il continua ses réflexions.
Mais, ayant ouï soupirer une seconde fois, il ne douta plus que ce ne fût une chose réelle ; et, bien qu'il ne vît personne dans la chambre, il ne laissa pas de s'écrier :
— Qui diable soupire ici ?
— C'est moi, seigneur écolier, lui répondit aussitôt une voix qui avait quelque chose d'extraordinaire ; je suis depuis six mois dans une de ces fioles bouchées. Il loge en cette maison un savant astrologue qui est magicien : c'est lui qui, par le pouvoir de son art, nîe tient enfermé dans cette étroite prison.
— Vous êtes donc un esprit ? dit don Cléophas, un peu troublé delà nouveauté de l'aventure.
— Je suis un démon, repartit la voix ; vous venez ici fort à propos pour me tirer d'esclavage. Je languis dans l'oisiveté, car je suis le diable de l'enfer le plus vif et le plus laborieux.
Ces paroles causèrent quelque frayeur au seigneur ZambuUo ; mais, comme il était naturellement courai^^eux, il se rassura, il se hâta de prendre la fiole où était l'esprit, et, sans s'embarrasser davantage de ce qu'il en pourraitarriver, il la laissa tomber rudement. Elle se brisa en mille pièces, et inonda le plancher d'une liqueur noirâtre, qui s'évapora peu à peu, et se convertit en une fumée, laquelle, venant à se dissiper tout à coup, fit voir à l'écolier surpris une figure d homme en manteau, de la hauteur d'environ deux pieds et demi, appuyé sur deux béquilles. Ce petit monstre boiteux avait des jambes de bouc, le visage long, le menton pointu, le teint jaune et noir, le nez fort écrasé ; ses yeux, qui paraissaient très petits, ressemblaient à deux charbons allumés ; sa bouche, excessivement fendue, était surmontée de deux crocs de moustache rousse, et bordée de deux lippes sans pareilles.
Ce gracieux Cupidon avait la tête enveloppée d'une espèce de turban de crépon rouge, relevé d'un bouquet de plumes de coq et de paon. Il portait au cou un large collet de toile jaune, sur lequel étaient dessinés divers modèles de colliers et de pendants d'oreilles. Il était revêtu d'une robe courte de salin blanc, ceinte parle milieu d'une large bande de parchemin vierge, toute marquée de caractères talismaniques.
Le diable n'eut rien de plus pressé que de fuir ce laboratoire perfide. Il étendit son manteau à terre, s'y plaça auprès de ZambuUo, et ils voyagèrent aussitôt h travers les airs.
La croûte de Pâté.
Asmodée n'avait pas vanté sans raison son agilité. Il fendit l'air comme une flèche décochée avec violence, et s'alla percher sur la tour de San-Salvador. Dès qu il y eut pris pied, il dit à son compagnon :
— Eh bien ! seigneur Leandro, quand on dit d'une rude voiture que c'est une voiture de diable, n'est-il pas vrai que cette façon de parler est fausse?
— Je viens d'en vérifier la fausseté, répondit poliment Zambullo. Je puis assurer que c'est une voiture plus douce qu'une litière, et avec cela si diligente, qu'on n'a pas le temps de s'ennuyer sur la route.
— Oh ça, reprit le démon, vous ne savez pas pourquoi je vous amène ici : je prétends vous montrer tout ce qui se passe dans Madrid; et comme je veux débuter par ce quartier-ci, je ne pouvais choisir un endroit plus propre à Texécution de mon dessein. Je vais, par mon pouvoir diabolique, enlever les toits des maisons : et malgré les ténèbres de la nuit, le dedans va s'ouvrir à vos yeux.
A ces mots, il ne fit simplement qu'étendre le bras droit, et aussitôt tous les toits disparurent. Alors l'écolier vit comme en plein midi l'intérieur des maisons, de même, dit Luis Vêlez de Guevara, qu'on voit le dedans d'un pâté dont on vient d'ôter la croûte. Le spectacle était trop nouveau pour ne pas attirer son attention tout entière. Il promena sa vue de toutes parts, et la diversité des choses qui Fenvironnaient eutde quoi occuper longtemps sa curiosité.
Elle l'occupa pendant deux volumes, où nous passons en revue toutes les manières qu'a l'humanité d'être ridicule.
M"^" de Sévigné raconte quelque part : « Je souhaitais un cabinet tout tapissé de dessous de cartes au lieu do tableaux ; cette folie nous mena bien loin et nous divertit fort. Nous trouvions plaisant d'imaginer que de la plupart des choses que nous croyons voir, on nous
délrompait. Vous pensez donc que cela est ainsi dans une telle maison ; vous pensez que Ton s'aime en cet endroit-là ; tenez^ voyez, on s'y hait jusqu'à la fureur, et ainsi de tout le reste. Vous pensez que la cause d'un événement, c'est une telle chose : c'est le contraire. En un mot, le petit démon qui nous tirerait les rideaux nous divertirait extrêmement ». Le petit démon, nous venons de voir comment Lesage, en compagnie de ZambuUo, le rencontra sur sa route, dans ses incursions sur le territoire espagnol. Ce fut son génie bienfaisant.
Le Diable Boiteux parut la même année que Don César Lrsin et que Crispin rival, en 1707. Le succès en fut aussi franc qu'immédiat. Deux jeunes seigneurs mirent Tépéeà la main chez Barbin, sur les degrés de la Sainte- Chapelle, pour se disputer le dernier exemplaire de la seconde édition. Les gentilshommes se l'arrachent. Les gens du commun le dévorent. Le petit laquais de Boileau se cachait derrière son plumeau et ses chaises mal époussetées pour le lire à la dérobée, et Boileau lui tirait les oreilles. Depuis J.-B. Rousseau qui était présent ce jour-là, et qui Ta raconté, on a philosophé sur ce fait ; on a tenté d'expliquer littérairement et logiquement cette prohibition de Despréaux. La raison la plus claire est peut-être qu'en somme Boileau ne payait pas son domestique pour lire des romans et muser à l'ouvrage.
Le succès se répandait donc du haut en bas de la société. Les chaises et les carrosses s'arrêtaient chez Barbin, et on emportait le roman en feuilles s'il n'était pas encore broché. Ce pauvre Asmodée, comme on disait alors, <L on ne lui donnait même pas le temps de s'habiller j>.
Dancourt contribua à le répandre par deux comédies jouées au Théâtre-Français, Le Diable Boiteux et le second chapitre du Diable Boiteux (octobre 1707). L'imitation de Dancourt ne fut pas la seule. Le petit Dictionnairc portatif de^ Théâfrps se rappelle encore en (754 que le roman de Lesage a fit paraître des Diables Boiteux de toute espèce ». La presse encouragea d'un sou-
rire bienveillant les gambades d'Asmodée. Le Journal de Verdun Q>on^id,iQ son succès. En un mot, 1707 datait l'avènement littéraire de Lesage.
Pourquoi cet enthousiasme ? D'abord, ce succès est du même aloi que celui des Caractères de La Bruyère. On n'était pas encore blasé sur la peinture vraie des mœurs de tous les jours, peinture jusqu'alors entrevue seulement au théâtre, dans les comédies de Molière, de Regnard, de Dufresny, de Dancourt, dont les pièces portent des titres qu'on croirait empruntés aux compositions les plus pittoresques de Paul de Kock : Le Moidin de Javelle ou. bien les Curieux de Compiègne,
Et puis il s'y mêlait un grain de cet attrait qu'auront toujours les livres à clefs, le scandale récent mal voilé, la mésaventure d'hier très reconnaissable, le fait-divers à peine gazé. Il y avait dans le Diable Boiteux de quoi flatter la malignité humaine.
Quant au style qui racontait de si jolies histoires, c'était un enchantement, quelque chose de clair, d'aisé, de naturel, de spirituel sans afféterie.
Ne voilà-t-il pas plus qu'il n'en faut pour expliquer le succès ? l'étonnant eût été que le succès ne vînt pas.
Pour nous, et à distance, ce livre garde toute la fraîcheur de son intérêt. Le Diable Boiteux est le premier roman de Lesage : on peut dire que c'est son unique roman. Il le refera, il le recommencera sous d'autres formes ; mais les caractères qui distingueront ses romans futurs, ils sont déjà tous ici. C'est à la fois le début et le résumé de sa carrière de romancier. Imitalion libre de l'espagnol, allusions contemporaines, style limpide, esprit naturel, composition factice, c'est ce qui distingue le Diable Boiteux^ et c'est aussi ce qu'il faudra remarquer dans Gil Blas et dans le Bachelier de Salamanque.
Le Diable Boiteux est emprunté, pour le litre et la donnée première, au livre de Guevara, auteur espagnol (1570-1644) : El Diablo Çojueloo Noveladela otravida^
(Le Diable Boiteux ou nouvelles de l'autre monde) paru en 1641 ; et, pour « quelques vers et images w, aux Dia y Noche de Madrid {Sours et Nuits de Madrid), par Francisco Santos. Lesage ne s'en cache pas. Il fait plutôt à Guevara la part trop large. Sa reconnaissance dépasse de beaucoup les bornes du nécessaire. Au fond, qu'y a-t-il de si espagnol dans le Diable Boiteux ? le cadre et non la toile, qui importe assezdans un tableau. Le Diablo Cojuelo est divisé en dix trancos ou enjambées. Lesage a fait sa première enjambée avec Guevara, mais il Ta tout aussitôt quitté, et dès le troisième chapitre, comme il est aisé de se sentir à Paris, non plus à Madrid! La jeune fille dont la taille arlificielle est une machine qui a épuisé les mécaniques, ce café oii quelques beaux esprits s'échauffent et discutent sur la dernière comédie, en attendant d'en venir aux gourmades ; cet auleur tragique qui cherche à quel seigneur libéral il adresserait bien son hyperbolique dédicace ; cette dame de la Cour qui refit elle-même une dédicace qu'on lui offrait, et où elle ne se trouvait pas assez louée : il n'y a rien dans toutes ces scènes qui nous rappelle le Mançanarès ni la Sierra Morena.
Ce n'est pas à dire que tout le reste soit pur de tout emprunt. Bien des traits, des historiettes, des nouvelles entières viendront d'Espagne grossir le volume : l'histoire de Fabricio à la barbe rousse, la Force de l'Amitié, et le très joli conte des Amours du comte de Belllor et deLeonorde Cespedes. Lesage le reprenait après l'avoir déjà imité, dans le Point d'honneur, de Francisco de llojas : No ay amigo para aniigo. Il avait déjà antérieurement servi à Scarron [les Ennemis généreux)^ à Boisrobert, à Thomas Corneille ; il devait inspirer plus tard à Beaumarchais sa triste Eugénie. Mais, en dépit des imitations flagrantes et fréquentes, ce qui plaît le plus, c'est la forme, toute personnelle ; c'est aussi le cô é des historiettes où nous reconnaissons notre Paris de 1707, et qui attirèrent à elles, par leur actualité, le succès de la publication. Aussi, quand Lesage relit ^on
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livre, en 1726, il ajouta des anecdotes nouvelles, supprima les anciennes qui avaient perdu tout leur sel, qui étaient éventées ; il remit son livre au courant. Quant aux nouvelles espagnoles, elles furent et elles sont restées la partie du livre la moins lue.
Lesage s'essayait dans un genre qui sera désormais le sien: cas étrange d'un écrivain qui débute par des traductions et qui se vouera à l'adaptation perpétuelle, comprise de façon à ne pas entamer son originalité.
Le Diable Boiteux est un roman, je ne dis pas seulement français, mais parisien. Que de fois Lesage oublie qu'il a perché Asmodée sur la tour de San Salvador, et non pas sur les tours Notre-Dame! Nous sommes si peu en Espagne, qu'à la seconde édition Lesage s'aperçoit qu'il s'est oublié et corrige Miiiistre en Contador^ pour réparer une inadvertance qui rappelle les Lettres Persanes^ quand Usbek dit : « notre bon roi Henri IV. » Que de procureurs, de commissaires, de greffiers, de trésoriers qui n'ont rien de commun avec les corregidors de l'Espagne! Il estfréquemmentquestionde Paris: tantôt c'est Pillardoc qui dispute à Asmodée un enfant de Paris pour en faire un commis; tantôt c'est un chevalier d'industrie de Paris qui se plaint; tous ces types ont l'air dépaysé à Madrid. Quelquefois, bien qu'ils habitent l'Espagne, on nous prévient qu'ils ne sont pas espagnols. Ainsi ces deux auteurs en chemise qui se battent, ce sont des Français réfugiés. Mais comme ils ont emporté l'air du pays natal dans les trous de leurs chausses! La question, qui est la cause des coups de poing, était brûlante à Paris, c'était l'avènement de la Comédie larmoyante. On se croirait dans quelqu'un des cabarets littéraires d'antan, Procope ou la Pomme de pin.
Enfin, combien en est-il dont il n'est pas besoin de demander le pays, par la raison qu'on met aussitôt leur nom sur leur visage, et qu'on les reconnaît pour les avoir croisés à l'Opéra ou au Cours ! Voici passer ce vieux garçon qui s'est marié avec sa blanchisseuse
parce qu'il était sans le SOU. Vous le connaissez? C'est celui dontPabbé Voisenon lacontait dernièrement l'histoire : (( Dufresny, le poète, ne pouvant payer sa blanchisseuse, l'épousa, ce qui le mit en linge blanc. » Cette comtesse qui ne peut souffrir la comédie, et qui « sort ordinairement après la grande pièce (tragédie) pour emporter toute sa douleur,» elle ressemble à la marquise de Chaves dans Gîl Blas^ chez qui « les pièces comiques étaient méprisées », et celle-ci, c'est la marquise de Lambert. Voyez ce personnage qui trône et qui prône chez Arsénié {G. B. III, 11); nul n'a besoin d'y regarder longtemps pour reconnaître l'acteur Baron. Et ainsi desautres, dulieutenant généralde police, des comtesses précieuses ou coquettes. Qu'a donc à faire Guevaradans tout cela? comme aussi dans cette autre malice à l'adresse des théâtres de collège :
Zambullo, apercevant des manœuvres qui travaillaient à une porte fort haute, demanda si c'était un portail d'église qu'ils faisaient.
— Non, lui répondit Asmodée, c'est la porte d'un nouveau marché; elle est magnifique, comme vous voyez. Cependant, quand ils s'élèveraient jusqu'aux nues, jamais elle ne sera digne des doux vers latins qu'on doit mettre dessus.
— Que me dites-vous? s'écria Leandro ; quelle idée vous me donnez de ces deux vers ! je meurs d'envie de les savoir.
— Les voici, reprit le démon; préparez-vous à les admirer :
Qnam bene Mer car lus mine merces vendit opimas, Momus nbl fatuos vendidit ante sales ! (Il
H y a dans ces deux vers un jeu de mots le plus joli du monde.
— Je n'en sens point encore toute la beauté, dit récolier; je ne sais pas bien ce que signifient ces fatuos sales.
— Vous ignorez donc, repartit le diable, que la place où l'on bîitit ce marché, pour y vendre dos denrées, tut autre-
(I) Mercure est h sa place en ce riche inarclié, Où Monius autrefois vendait sonsclRÛté.
Mercure est le dieu des marchands ; Momus est le dieu de la comédie ; lo sel dont II s'agit est celui des pièces jouées en ce collège.
Univers/fti PÎ2LI0THECA
fois un collège de moines qui enseignaient à la jeunesse les humanités ? Les régents de ce collège y faisaient représenter, par leurs écoliers, des drames, des pièces de théâtre fades, et entremêlées de ballets si extravagants, qu'on y voyait danser jusqu'aux prétérits et aux supins.
— Oh I ne m'en dites pas davantage, interrompit ZambuUo ; je sais bien quelle drogue c'est que les pièces de collège. L'inscription me paraît admirable.
N'attribuez pas ce trait à l'imagination : c'est pure vérité. Nous nous ferions scrupule de ne pas donnera l'appui de celte accusation quelques échantillons motivés. Par exemple, un des auteurs favoris de ces scènes scolastiques fait dire par un fils à son père aveugle':
0 mon père, prenez, prenez l'un de mes yeux ! Borgne, je verrai moins lorsque vous verrez mieux.
C'est dans une tragédie de collège de Geoffroy qu'est le vers fameux :
Toi, ministre sacré, non d'un Dieu, mais d'un homme !
C'était suivre l'exemple des ancêtres, dont les productions collégiaques sont pitoyables, y comprises les meilleures, celles de Du Cerceau, l'illustre auteur de VOde sur la Ravigote.
Sur cette sauce verte avec de réclialdte, Dont l'acide bénin picote (1).
Ces peintures de la société contemporaine sont coupées par des nouvelles espagnoles, ou par des pages qui respirent les senteurs de TEspagne avec ses folies^ ses galanteries, ses terreurs aussi, et ses horreurs: car le sol castillan est à la fois le pays des castagnettes et de
(1) Nous avons étudie cet ancien théâtre de collè-'e dans la Revue Dltue, 21 juillet 1888.
rinquisition. C'est d'Espagne assurément que Lesage a rapporté l'idée de ces cahpilres funèbres consacrés à la maladie, à la mort. Il y est macabre comme ces Andalous qu'on voit fumer des cigarettes au seuil d'un magasin de cercueils.
Le satirique retrouve ses droits à la fin, et égaie la lugubre allégorie. Lesage n'est jamais triste longtemps, lisait prendre les cboses par le bon côté ; ses contes à faire peur sont toujours plus malicieux que terribles, et nous terminerons par une histoire de fantôme où Ton ne sait ce que l'on doit plutôt observer, ou les goûts de ce Breton pour les superstitions chères au pays des Korrigans,.ou le scepticisme moqueur du Parisien d'adoption.
Histoire de fantôme.
Un vieux: soldat, parvenu par son courage, ou plutôt par sa patience, à remploi de sergent dans sa compagnie, vint faire des recrues à Madrid; il alla demander un logement dans un cabaret : on lui dit qu'il y avait, à la vérité, des chambres vides, mais qu'on ne pouvait lui en donner aucune, parce qu'il revenait toutes les nuits dans la maison un esprit qui maltraitait fort les étrangers, quand ils avaient la témérité d'y vouloir coucher. Cette nouvelle ne rebuta point le sergent. « Que l'on me mette, dit-il, dans la chambre qu'on voudra; donnez-moi de la lumière, du vin, une pipe et du tabac, et soyez sans inquiétude sur le reste ; les esprits ont de la considération pour les gens de guerre qui ont blanchi sous le harnais. » On mena le sergent dans une chambre, puisqu'il paraissait si résolu, et on lui porta tout ce qu'il avait demandé. Il se mit à boire et à fumer. Il était déjà plus de minuit, que l'esprit n'avait point encore troublé le profond silence qui régnait dans la maison : on eiU dit qu'eU'ectivemVînt il respectait ce nouvel hôte ; mais entre une heure et deux, le grivois entendit tout à coup un bruit horrible, comme de ferrailles, et vit bientôt entrer dans sa chambre un fantôme épouvantable vêtu de drap noir, et tout entortillé de chaînes de fer. Notre fumeur ne fut pas autrement ému de cette apparition : il tira son épée, s'avança vers l'esprit, et lui en déchargea du plat sur la tête un assez rude coup. Le fantôme, peu accoutumé à trouver
des hôtes si hardis, fit un cri; et, remarquant que le soldat se préparait à recommencer, il se prosterna très humblement devant lui, en disant : « De grâce, seigneur sergent, ne m'en donnez pas davantage : ayez pitié d'un pauvre diable qui se jette à vos pieds pour implorer votre clémence ; je vous en conjure par saint Jacques, qui était, comme vous, un grand spadassin. — Si tu veux conserver ta vie, répondit le soldat, il faut que tu me dises qui tu es, et que tu me parles sans déguisement, ou bien je vais te fendre en deux, comme les chevaliers du temps passé fendaient les géants qu'ils rencontraient. » A ces mots, l'esprit, voyant à qui il avait affaire, prit le parti d'avouer tout. « Je suis, dit-il au sergent, le maître-garçon de ce cabaret : je m'appelle Guillaume. »
C'est un défilé de types, un chapelet d'histoires et d'historiettes, un recueil de nouvelles à la main, une galerie de médaillons, un carton plein d'eaux-fortes.
Mais comment tout cela fînira-t-il? Nous avons bien vu le début du roman : a-t-ii des raisons pour s'arrêter, et qui mettra un terme à ce défilé, si ce n'est le caprice de Lesage ou l'épuisement de ses tiroirs ? Il faut une fin cependant, fût-elle artificielle. Asmodéefait assister Leandro à un incendie qui risque de consumer une charmante jeune fille. Le diable se déguise en Leandro pour la sauver, et comme le père delà victime arrachée au feu veut récompenser son sauveur en lui donnant sa fille, Asmodée remet à son amile bénéfice de son sauvetage et la main de sa fiancée : celle-ci ne se doute pas qu'elle a failli être la fiancée du diable.
Un sauvetage diabolique.
— L'incendie est dans sa fureur, dit le démon; déjà le feu, parvenu jusqu'au toit, commence à s'y faire un passage, et remplit l'air d'étincelles. L'embrasement devient tel, que le peuple, qui accourt de tontes parts pour l'éteindre, ne peut s'occuper qu'à le regarder. Démêlez dans la foule des spectateurs un vieillard en robe de chambre ; c'est le seigneur de Escolano. Entendez-vous ses cris et ses lamentations? Il s'adresse aux hommes qui l'environnent,
et les conjure d'aller délivrer sa fille; mais il a beau leur promettre une grosse récompense, aucun ne veut exposer sa vie pour cette dame, qui n'a que seize ans, et dont la beauté est incomparable. Voyant qu'il implore en vain leur assistance, il s'arrache les cheveux: et la moustache, il se frappe la poitrine ; l'excès de sa douleur lui fait faire des actions insensées. D'un autre côté, Séraphine, abandonnée de ses femmes, est évanouie de frayeur dans son appartement, où bientôt une épaisse fumée va 1 étouffer : aucun mortel ne peut la secourir.
— Ah ! seigneur Asmodée ! s'écria Leandro Ferez, entraîné par les mouvements d'une généreuse compassion, cédez à la pitié dont je me sens saisi, et ne rejelez pas la prière que je vous fais de sauver cette jeune dame de la mort prochaine qui la menace : c'est ce que je vous demande pour prix du service que je vous ai rendu. Ne vous opposez point, comme tantôt, à mon envie : j'en aurais un chagrin mortel.
Le Diable sourit en entendant parler ainsi l'écolier.
— Seigneur Zambullo, lui dit-il, vous avez toutes les qualités d'un bon chevalier errant : vous êtes courageux, compatissant aux peines d'autrui, et très prompt au service des jeunes demoiselles. Ne seriez-vous pas homme à vous jeter au milieu de ces flammes, comme un Amadis, pour aller délivrer Séraphine, et la rendre saine et sauve à son père?
— Plût au ciel! répondit Cléophas, que la chose fût possible, je l'entreprendrais sans balancer.
— Votre mort, reprit le boiteux, serait tout le salaire d'un si bel exploit. Je vous l'ai déjà dit, la valeur humaine ne peut rien dans cette occasion, et il faut bien que je m'en mêle pour vous contenter; regardez de quelle façon je vais m'y prendre; observez d'ici toutes mes opérations.
Il n'eut pas sitôt dit ces paroles, qu'empruntant ra figure de Leandro Ferez, au grand étonnement de cet écolier, il se glissa parmi le peuple, traversa la presse, et se lança dans le feu, comme dans son élément, à la vue des spectateurs, qui furent effrayés de cette action et qui la blâmèrent par un cri général.
— Quel extravagant ! disait l'un ; comment l'intérêt a-t-il pu l'aveugler jusque-là? S'il n'était pas entièrement fou, la récompense promise ne l'aurait nullement tenté.
Enfin ils comptaient tous ([u il aurait le sort d'Empédocle, lors({u'une minute après ils le virent sortir des flammes avec Séraphine entre ses bras. L'air retentit d'acclamations ; le peuple donna mille louanges au brave cavalier qui avait lait un si beau coup. Quand la témérité est heureuse, elle
ne trouve plus de censeurs, et ce prodige parut à la nation un effet très naturel du courage espagnol.
Quant à Asmodée, le magicien très puissant le rappelle et le fait rentrer dans sa fiole.
Tel est ce livre amusant et spirituel^ plein d'observation pénétrante, d'actualités, de chroniques à la mode, de satires piquantes, qui se succèdent en petits chapitres isolés, sans transitions, formant une file plutôt qu'une foule, apparaissant au gré du diable et au hasard des toits qui se soulèvent, dans lecharm'eet l'attrait d'un style enchanteur par sa vivacité, sa pureté, sa beauté toute classique.