GIL BLAS DE SA>T1LLANE
Sur la roule d'Oviedo à Pegnaflor, un tout jeune homme, juché sur une mule, chemine lentement, le feutre sur l'oreille, en sifflotant^ et en comptant son argent dans le creux de sa main. Une belle matinée ensoleille les aloès aigus et les oliviers qui se tordent sur les flancs abrupts des montagnes de la Sierra. C'est le jeune bachelier Gil Blas de Santillane, qui se rend à l'Université de Salamanque pour y perfectionner les notions que lui ont inculquées d'abord son brave oncle^ le chanoine Gil Ferez, puis le professeur Godinez. Son père et sa mère, tous deux en service àOviedo, ne peuvent s'occuper de lui : ils l'ont envoyé, à lagrâce de Dieu, achever ses études et courir le monde pour y faire fortune, après lui avoir prodigué les admonestations et les sermons. Il allait, trottinant, quand soudain sa mule s'arrête. Mais laissez-le vous raconter l'incident :
Le mendiant à l'escopette.
La première chose que je fis fut de laisser ma mule aller à discrétion, c'est-à-dire au petit pas. Je lui mis la bride sur le cou ; et, tirant de ma poche mes ducats, je commençai à les compter et recompter dans mon chapeau. Je n'étais pas maître de ma joie : je n'avais jamais vu tant d'argent ; je ne pouvais me lasser de le regarder et de le manier. Je le comptais peut être pour la vingtième lois, quand tout à
coup ma mule, levant la tête et les oreilles, s'arrêta au milieu du grand chemin. Je jugeai-que quelque chose Teffrayait ; je regardai ce que ce pouvait être : j'aperçus sur la terre un chapeau renversé, sur lequel il y avait un rosaire à gros grains, et en même temps j'entendis une voix lamentable qui prononça ces paroles : Seigneur passant, ayez pitié, de grâce, d'un pauvre soldat estropié ; jetez, s'il vous plaît, quelques pièces d'argent dans ce chapeau ; vous en serez récompensé dans l'autre monde. Je tournai aussitôt les yeux du côté que partait la voix; je vis au pied d'un buisson, à vingt ou trente pas de moi, une espèce de soldat qui, sur deux bâtons croisés, appuyait le bout d'une escopette qui me parut plus longue qu'une pique, et avec laquelle il me couchait en joue. A cette vue, qui me fit trembler pour le bien de l'Eglise, je m'arrêtai tout court; je serrai promptement mes ducats, je tirai quelques réaux, et, m'approchant du chapeau disposé à recevoir la charité des fidèles effrayés, je les jetai dedans l'un après l'autre, pour montrer au soldat que j'en usais noblement. Il fut satisfait de ma générosité, et me donna autant de bénédictions que je donnai de coups de pieds dans les flancs de ma mule pour m'éloigner promptement de lui; mais la maudite bête, trompant mon impatience, n'en alla pas plus vite : la longue habitude qu'elle avait de marcher pas à pas sous mon oncle lui avait fait perdre l'usage du galop.
Cette première alerte passée, Gil Blas continue sa route, et nous allons, pendant douze livres, le suivre pas à pas à travers ses différentes conditions, ses bonheurs, ses revers, ses déceptions, ses ambitions, ses grandeurs ou ses déchéances. II fait à lui seul l'unité du roman; il traverse des expériences, des aventures qui ne correspondent pas entre elles ; il croise une foule de personnages qui ne se connaissent pas entre eux ; lui seul persiste à travers cette mobilité, et relie tous ces éléments épars. On conçoit quelle commodité présente un cadre aussi souple, qui se prêtera à toutes les combinaisons, à toutes les variétés de scènes et de peintures. Le voyage de Gil Blas à travers le monde sera une revue de la société à tous les étages, du taudis à la cour : ajoutez que ces tableaux auront pour les lecteurs du livre, de 1715
à 173o, cet attrait singulier d'êlre, sous des noms espagnols , la reproduction des mœurs contemporaines françaises, et même parisiennes, ce qui défend victorieusement Lesage des accusations de plagiat, dirigées contre sa mémoire par quelques critiques étrangers. Nous avons consacré un volume entier (1) à vider cette fameuse « question de Gil Blas d, qui a fait grincer tant de plumes envieuses. Aucune réfutation n'a été produite, et l'on peut considérer le débat comme étant clos. Le Gil Blas de Lesage est un roman purement français, malgré quelques bribes espagnoles qui y traînent, et que notre auteur a rajeunies, comme ont fait Molière, Scarron, Corneille et bien d'autres, sans que l'idée soit jamais venue de contester la paternité de leur œuvre.
Pour prendre rapidement une idée du roman de Lesage, il suffit de suivre Gil Blas à travers les péripéties de son existence agitée, en remarquant dès le principe que ses aventures sont fort nombreuse», et suffiraient à remplir aisément trois existences humaines.
Nous l'avons laissé en train de tambouriner des talons sur les flancs de sa mule pour s'éloigner du terrible mendiant à l'escopette. Il arrive enfin à Pegnatlor, oii il vend sa mule, et se joint à une caravane. Un incident de route disperse les voyageurs, et Gil Blas se trouve dans une sombre forêt où des voleurs se saisissent de lui.
Ils l'emmènent — car c'est l'histoire de voleurs dans toute sacoutumière horreur — dans leur caverne dont l'entrée est dissimulée sous le feuillage; ils lui donnent un grabat dans la pièce où ils ont l'habitude d'enterrer les leurs, et où une lampe à huile pend du plafond. Une première tentative d'évasion ne sert qu'à le faire garder plus strictement. H se résigne, et bientôt il se laisse embaucher dans la troupe, c'est-à-dire qu'il va faire le coup de feu sur la route, sous la surveillance
(1) Lesage Romancier,
de ses compagnons qui braquent leur escopette sur lui à la moindre velléité de fugue.
Le Moine aux Médailles.
Ce fut sur la fin d'une nuit du mois de septembre que je sortis du souterrain avec les voleurs. J'étais armé, comme eux, d'une carabine, de deux pistolets, d'une épée et d'une baïonnette, et je montais un assez bon cheval, qu'on avait pris au même gentilhomme dont je portais les habits. Il y avait si longtemps que je vivais dans les ténèbres, que le jour naissant ne manqua pas de m'éblouir ; mais peu à peu mes yeux s'accoutumèrent à le souffrir.
Nous passâmes auprès de Pontferrada, et nous allâmes nous mettre en embuscade dans un petit bois qui bordait le grand chemin de Léon, dans un endroit d'où, sans être vus, nous pouvions voir tous les passants. Là, nous attendions que la fortune nous offrît quelque bon coup à faire, quand nous aperçûmes un religieux de Tordre de saint Dominique, monté, contre l'ordinaire de ces bons pères, sur une mauvaise mule. Dieu soit loué ! s'écria le capitaine en riant, voici le chef-d'œuvre de Gil Blas. Il faut qu'il aille détrousser ce moine ; voyons comme il s'y prendra. Tous les voleurs 'jugèrent qu'effectivement cette commission me convenait, et ils m'exhortèrent à m'en bien acquitter. Messieurs, leur dis-je, vous serez contents : je vais mettre ce père nu comme la main, et vous amener ici sa mule. Non, non, dit Rolando, ©lie n'en vaut pas la peine ; apporte-nous seulement la bourse de sa Révérence ; c'est tout ce que nous exigeons de toi. Je vais donc, repris-je, sous les yeux de mes maîtres, faire mon coup d'essai ; j'espère qu'ils m'honoreront de leurs suffrages. Là-dessus, je sortis du bois et poussai vers le religieux, en priant le ciel de me pardonner l'action que j'allais faire. J'aurais bien voulu m'échapper dès ce momentlà, mais la plupart des voleurs étaient encore mieux montés que moi ; s'ils m'eussent vu fuir, ils se seraient mis à mes trousses, et m'auraient bientôt rattrapé, ou peut-être auraient-ils fait sur moi une décharge de leurs carabines, dont je me serais fort mal trouvé. Je n'osais donc hasarder une démarche si délicate. Je joignis le père, et lui demandai la bourse en lui présentant le bout d'un pistolet. Il s'arrêta tout court pour me considérer; et sans paraître fort effrayé: Mon enfant, me dit-il, vous êtes bien jeune ; vous faites de bonne heure un vilain métier. Mon père, lui répondis-je, tout vilain qu'il est, je voudrais l'avoir commencé plus tôt.
Ah ! mon fils, répliqua le bon religieux, qui n'avait garde de comprendre le vrai sens de mes paroles, que diles-vous ? quel aveuglement ! souffrez que je vous représente l'état malheureux!... Oh ! mon père, interrompis-je avec précipitation, trêve de morale, s'il vous plaît ; je ne viens point sur les grands chemins pour entendre des sermons : je veux de l'argent. De l'argent ? me dit-il d'un air étonné ; vous jugez bien malde la charité des Espagnols, si vous croyez que les personnes de mon caractère aient besoin d'argent pour voyager en Espagne. Détrompez-vous. On nous reçoit agréablement partout ; on nous loge, on nous nourrit, et l'on ne nous demande pour cela que des prières. Enfin, nous ne portons point d'argent sur la route ; nous nous abandonnons à la Providence. Eh ! non, non, lui repartis-je, vous ne vous y abandonnez pas ; vous avez toujours de bonnes pistoles pourétre plus sûrs delà Providence. Mais, mon père, ajoutaije, finissons : mes camarades, qui sont dans ce bois, s'impatientent ; jetez tout à l'heure votre bourse à terre, ou bien je vous tue.
A ces mots, que je prononçai d'un air menaçant, le religieux sembla craindre pour sa vie. Attendez, me dit-il, je vais donc vous satisfaire, puisqu'il le faut absolument. Je vois bien qu'avec vous autres les figures de rhétorique sont inutiles. En disant cela, il tira de dessous sa robe une grosse bourse de peau de chamois, qu'il laissa tomber à terre. Alorsje lui dis qu'il pouvait continuer son chemin, ce qu'il ne me donna pas la peine de répéter. Il pressa les flancs de sa mule, qui, démentant Topinion que j'avais d'elle, car je ne la croyais pas meilleure que celle de mon oncle, prit tout à coup un assez bon train. Tandis qu'il s'éloignait, je mis pied à terre. Je ramassai la bourse, qui me parut pesante. Je remontai sur ma bête, et regagnai promptement le bois, où les voleurs, qui avaient toujours eu les yeux sur moi, m'attendaient avec impatience pour me îélioiter, comme si la victoire que je venais de remporter m'eût coûté beaucoup. A peine me donnèrent-ils le temps de descendre de cheval, tant ils s'empressaient de m'embrasser. Courage, GilBlas. médit Rolando, tu viens de faire des merveilles. J'ai eu les yeux sur toi pendant ton expédition ; j'ai observé ta contenance, je te prédis que tu deviendras un excellent voleur de grands chemins. Le lieutenant et les autres applaudirent à la prédiction, et m'assurèrent que je ne pouvais manquer de l'accomplir quelque jour. Je les remerciai de la haute idée qu'ils avaient de moi, et leur promis de faire tous mes efforts pour la soutenir.
Après qu'ils m'eurent d'autant plus loué (lue j<» méritais
moins de Têtre, il leur prit envie d'examiner le butin dont je revenais chargé. Voyons, dirent-ils, voyons ce qu'il y a dans la bourse du religieux. Elle doit être bien garnie, continua l'un d'entre eux, car ces bons pères ne voyagent pas en pèlerins. Le capitaine délia la bourse, l'ouvrit, et en tira deux ou trois poignées de petites médailles de cuivre, entremêlées d'Agnus Bei^ avec quelques scapulaires. A la vue d'un larcin si nouveau, tous les voleurs éclatèrent en ris immodérés. Vive Dieu, s'écria le lieutenant, nous avons bien de l'obligation à Gil Blas ; il vient, pour son coup d'essai, de faire un vol fort salutaire à la compagnie. Cette plaisanterie en attira d'autres. Ces scélérats, et particulièrement celui qui avait apostasie, commencèrent à s'égayer sur la matière.
Il leur échappa mille traits qu'il ne m'est pas permis de rapporter, et qui marquaient bien le dérèglement de leurs mœurs. Moi seul je ne riais pas. Il est vrai que les railleurs m'en étaient l'envie, en se réjouissant ainsi âmes dépens. Chacun me lança son trait, et le capitaine me dit : Ma foi, Gil Blas, je te conseille, en ami, de ne plus te jouer aux moines ; ce sont des gens trop fins et trop rusés pour toi.
Dans une de ces expéditions, ils tuent un gentilhomme et ramènent prisonnière une dame évanouie qui s'appelle Doua Mencia, et qui contera son histoire à Gil Blas^ pendant les longs loisirs du souterrain. Le couple captif médite les moyens de s'esquiver. Un jour de campag-ne, Gil Blas feint une très violente colique^ pour n'être pas de service. Comme sa docilité a diminué la défiance, ses collègues le laissent au logis. Gil Blas en profite pour bâillonner et ligotter la vieille cuisinière, gardienne de ces lieux, ainsi qu'un vieux nègre, et, avec la belle dame, il prend la clefdes champs. Ils arrivent à Burgos sans être inquiétés. Là, une nouvelle disgrâce attend notre héros. Il portait sur son dos l'habit du gentilhomme tué dans la précédente escarmouche ; les voleurs l'en avaient gratifié. Mais le costume de la victime le trahit ; on le prend pour l'assassin, et le voilà de nouveau sous clef, gardé et dépouillé par d'honnêtes alguazils. Enfin on le relâche ; il va retrouver Dona Mencia, âme charitable et reconp^issante, qui lui donne de l'argent et une belle bague
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pour le dédommager de ses peines. Il se remet en route et arrive à Yallado^id, où d'audacieux coquins se font passer auprès de lui pour des cousins de Dona Mencia, captent sa confiance, et volent sa valise pleine d'espèces et sa bague. Le pauvre demeure tout déconfit de tant d'aplomb, d'habileté, et de malheur. Il se retrouve tout sot comme devant, quand il rencontre un camarade de collège^ Fabrice, qui le mène dans un bureau de placement. Une place de valet est vacante auprès d'un vieux goutteux : il faccepte ; il soigne consciencieusement son maître qui le couche sur son testament et lui laisse par reconnaissance sa bibliothèque et ses manuscrits : à savoir le Manuel du parfait cuisinier et les pièces d'un vieux procès. Il y a des gens qui ont le don de nommer pompeusement les choses. Si le licencié mourut vite, c'est en partie qu'il se portait mal, et en partie aussi qu'il était soigné par un docteur expéditif, le docteur Sangrado, dont la fameuse méthode est aussi simple que notoire : saignée fréquente et boisson d'eau tiède. Quand il a dévoilé ces deux remèdes à Gil Blas, il ajoute : a Je n'ai plus rien à l'apprendre, tu sais la médecine à fond. » Ce n'est pas long. Il faut dire que Gil Blas, après la mort de son goutteux, passe au service de son docteur, chez qui il tient d'abord le registre des clients; puis son maître, satisfait de !a docilité de son secrétaire qui s'est mis au régime^ et ne boit plus que de l'eau, le prend comme aide et lui confie des cures. Sangrado fait couler le sang noble ; et Gil Blas saigne les roturiers. Ce que le docteur ne sait pas, c'est la cause de la soif qui fait boire tant d'eau à son second. Gil Blas a retrouvé Fabrice, et boit avec lui une partie des recettes au cabaret. Aussi rapporte-t-il au logis une grande sécheresse de gorge et une chaude animation ^pour défendre les théories du maître, qui est ravi de son prosélyte. Les clients le sont moins, et comme l'un d'eux voulait protester à coups d'épée contre la saignée fréquente^ Gil Blas croit prudent de s'éloigner. Il le fait d'autant plus volontiers (ju'il s'est n>is une vilaine
affaire sur les bras. Il a découvert la retraite d'une femme qui fait partie de la bande par laquelle il a été débarrassé de sa valise aux écus. Aidé de Fabrice et de quelques amis, il organise une descente de police oii ils sont déguisés en faux alguazils. A l'aide de cette livrée redoutable, il reprend sa bague et s'empare de tout ce qui est dans la chambre. Mais l'affaire s'est ébruitée, et Gil Blas ne se trouve en sûreté que sur la grande route, oi^i il fait connaissance d'un joyeux garçon barbier, un ancêtre de Figaro, qui voyage en chantant à tue-tête des hymnes sacrées dans la poussière du chemin. Ils lient conversation ; le barbier raconte son histoire, et invite son compagnon à s'arrèterquelques jours dans sa famille où l'on célèbre une noce. Gil Blas s'y divertit fort ; mais ne pouvant s'éterniser chez ses hôtes, il se remet en chemin, éternel voyageur qui parcourt toutes les étapes de la carte et de la société. Il arrive enfin à Madrid où il sert successivement comme valet chez plusieurs maîtres fort originaux : un seigneur mystérieux dont personne ne sait rien et qu'on croit être un espion ; un petit maître fort dépensier que ruinent son intendant et les usuriers. Il apprend, des autres valets ses confrères, les belles manières, le beau langage, et comment il faut se revêtir des habits de son patroa pour aller par la ville et se donner de grands airs.
Il fait ainsi, sous ce déguisement, la connaissance d'une grande dame : vérification faite, c'est une simple soubrette qui a pris, elle aussi, une robe de sa maîtresse. Tous deux rient fort de la double supercherie, et comme Gil Blas est de nouveau sans place, la soubrette Laure le fait entrer comme laquais chez sa maîtresse, la comédienne Arsénié. Nous parcourons ainsi, à la suite de notre héros, le monde des acteurs de Paris en 1715, et plus d'une silhouette est parfaitetement reconnaissable sous la capa castillane. Gil Blas se fatigue bien vite d'eux, sert successivement Vincent de Guymaz jusqu'au mariage de sa fille Aurore^ puis le vieux Pacheco, chez qui il apprit à ses dépens
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que la franchise n'est pas toujours récompensée : la sienne lui valut d'être chassé. 11 se place alors — quelle mobilité, quelle variété de déplacements, qui font de ce récit comme un kaléidoscope où défilent des vues ! — il se place chez la marquise de Chaves : et nous pénétrons avec lui dans le monde des précieuses, qui ont longtemps survécu aux attaques de Molière et de Boileau. La jalousie peu accommodante d'un secrétaire et le duel qui suivit forcent Gil Blas à se mettre de nouveau en route. Il se dirige vers Tolède, et fa en chemin la connaissance d'un gentilhomme que les alguazils traquent. Ils cheminent ensemble par les sentiers détournés et arrivent à la grotte d'un ermite. Il y a beaucoup de reconnaissances dans ce roman et il n'en pouvait être autrement, pour empêcher le livre de s'émietter. Il faut que les anciens personnages se retrouvent pour relier la trame du récit. Ne vous étonnez donc pas trop si la barbe de cet ermite était postiche et cachait les traits de Rafaël, le faux cousin de Doila Mencia^ qui vola la fameuse valise, à Valladolid. Ne vous étonnez pas non plus si, l'ermite ayant lié amitié avec ses deux hôtes, ils délivrent à quelques pas de là un vieillard et une jeune fille attaqués par des brigands, et si cette jeune fille se trouve être la fiancée du gentilhomme traqué par les alguazils. Tandis que Rafaël se livre à ses escroqueries familières, dont la moindre est de dépouiller un riche juif en pénétrant chez lui sous le costume du Grand Inquisiteur, Gil Blas et son nouvel ami, don Alphonse, tirent de leur côté et font encore une série d'heureuses rencontres à la suite desquelles don Alphonse épouse sa fiancée Séraphine : Gil Blas demeure auprès d'eux comme intendant. Cette nouvelle étape est notable. Elle marque le premier degré de l'élévation de Gil Blas, qui cesse d'être laquais pour s'élever à des postes de plus en plus élevés. Elle marque aussi l'entrée dans le récit de véritables braves gens, et leur apparition est bienvenue. Jusqu'à présent, à travers le
monde inférieur et grossier que nous avons traversé, nous n'avons rencontré que des filous, des échappés de galères, des aventuriers, des escrocs, des gens tarés qui ont tous quelque peccadille sur la conscience. Don Alfonse nous fait entrer avec Gil Blas dans la famille de Leyva (1) : cette fois, nous voici enfin en honnête compagnie, et ce n'est pas dommage. Cette famille représente à elle seule, dans toute cette série de gredineries, les droits de la probité et de la morale : elle a notre sympathie, et l'on voudrait qu'elle figurât dans le roman autrement qu'à titre d'exception. Lesage a suivi de trop près le conseil de La Bruyère : « L'étude de la sagesse a moins d'étendue que celle que 'on ferait des sots et des impertinents. »
Une grotesque histoire avec la vieille duègne de Séraphine empêcha Gil Blas de demeurer longtemps auprès de son maître. Il alla à Grenade, où don Alfonse l'adressa à l'archevêque. Celui-ci le prit comme secrétaire, à charge de relire ses homélies et d'y signaler les vices ou les symptômes de déchéance. On sait combien Gil Blas fut embarrassé par cette mission,
(1) L'histoire de ces familles de Polao et de Leyva est fort compliquée ; leur intervention dans le cours du récit est laborieuse. On nous saura gré de mettre sous les yeux du lecteur cette sorte de tableau explicatif, qui pourra faciliter l'intelligence du texte, et montrer les tenants et les aboutissants de plusieurs épisodes.
Comte de Polan, est sauvé par don Alfonse Don César de Leyva
Gaspard
Séraphine
Julie
tué par
épousée par
enlevée par
don
don Alfonse.
don Fernand,
Alfonse.
Sa suivante
Béatrix est
femme de
Scipion.
Don Alfonse est exposé par sa mère, recueilli et élevé par le baron de Steinbach.
Il tue Gaspard.
Il sauve le père de Gaspard.
Il épouse Séraphine.
Gil Blas lui sauve la vie, et devient son secrétaire.
Plus tard Gil Blas lui donne le gouvernement de Va'ence.
Alfonse lui donne en retour le château de Lif'ias où Gil Blas finit ses jours.
Don Fernand, cousin de don Alphonse, et neveu de l'archevêque de Grenade.
Il enlève Julie. Il place Gil Blas chez l'archevêque.
entre le danger de parler et celui de se taire, et comment il apprit une fois de plus à ses dépens que la franchise a souvent tort. Par la crainte d'être devancé dans ses révélations et ses avertissements, il se décide à exécuter les ordres périlleux qu'il a reçus; il prévient son maître que sa récente attaque d'apoplexie a affaibli ses facultés et gâté son beau talent; il y prend toutes les précautions, toutes les nuances capables de ménager l'amour-propre sensible de l'orateur ; il pallie la timide critique par de grosses flatteries; il tamponne, pour ainsi dire, les reproches, il ouate ses observations : peine perdue. Les auteurs ont l'épiderme sensible ; la moindre éraQure les fait saigner. Gil Blas l'apprit à ses dépens, quand l'archevêque jeta sur lui un regard de commisération et prenant en pitié son petit esprit, le plaignit d'avoir si peu de goût et de si mal juger les choses, qu'il en fut là, de méconnaître les beautés de ses homélies épiscopales. «Allez, me dit-il, ^n me poussant par les épaules hors de son cabinet, je vous souhaite toutes sortes de prospérités, avec uq peu plus de goût, n
Voilà Gil Blas, tout décontenancé, battant le pavé de Grenade. Il entre au théâtre. Il y retrouve, parmi les actrices, l'ancienne soubrette, Laure, qu'il avait connue autrefois revêtue des robes de sa maîtresse Arsénié. Ils se reconnaissent avec joie; Laure présente son ami à toute la troupe comme son frère, et tous lui font mille amitiés. « Je n'en fus pas quitte pour les accolades des acteurs et des actrices. Il me fallut essuyer les civilités du décorateur, des violons^ du souffleur, du moucheuretdu sous-moucheur de chandelles, enfin de tous les valets du théâtre. Il semblait que tous ces genslà fussent des enfants trouvés qui n'avaient jamais vu de frère. » Ce succès ne dura pas. Des intrigues de coulisse mirent en danger les jours mêmes de Gil Blas, (jui tenait trop à sa vie pour ne pas préférer la fuite : et voilà comment nous le retrouvons peu après attablé au café, à Madrid, avec son ami Fabrice dont il vient de
faire la rencontre. Il passe là un assez vilain moment, et s'il est vrai que les pires disgrâces suivent les prospérités, il est heureusement remarquable qu'elles les annoncent aussi. Gil Blas fait son dernier stage de misère avant la haute fortune vers laquelle il va soudain s'élever. Il entre comme intendant chez le comte Galiano dont il rétablit la fortune dilapidée par ses domestiques : vain zèle et sans profit, car le comte meurt et Gil Blas tombe gravement malade. Lorsqu'il est guéri, il se réveille dans une mansarde auprès d'une vieille infirmière qui lui réclame ses gages, et il s'aperçoit avec amertume que sa fièvre n'a pas été pernicieuse pour tout le monde, car ses bardes, ses bagages, ses économies, tout a disparu. Cette épreuve termine ses maux et notre héros va éprouver que la fortune ne vous a pas plus tôt renversé, qu'elle vous relève. Les événements sont les plus fidèles esclaves de la grande loi du rythme.
Gil Blas, tout déplumé, visite un seigneur nommé Joseph Navarro, à qui il avait été recommandé autrefois par un ami de Laure. Il en reçoit le plus cordial accueil, et cette démarche est décisive pour sa fortune. Navarro le place comme sous-intendant chez don Diègue de Monteser, intendant du duc de Lerme, qui est le premier ministre de la Couronne d'Espagne. Un rapport qu'il a l'occasion de rédiger à propos d'un incendie le fait remarquer du duc de Lerme, et celui-ci lui donne un poste vacant de secrétaire, qui lui permet de mener un certain train de vie, d'avoir un valet qui s'appelle Scipion et qui est un excellent garçon, de vendre son crédit pour attendre patiemment ses honoraires très irrégulièrement payés. Enfin le voilà parvenu. Il rencontre quelquefois Fabrice, qui, lui, demeure stalionnaire ; et à chaque entrevue, la différence de situation entre les deux amis s'accentue davantage. Il reçoit un jour la visite d'un « pays », qui lui apporte des nouvelles de ses pauvres parents, vieillis et misérables : Gil Blas lui fait un accueil glacial et
le chasse, comme un témoignage importun de ses humbles débuts. Il se brouille même avec Fabrice. Les grandeurs récentes détestent les souvenirs. Cependant il n'est pas ingrat envers ses amis plus huppés, et il donne le gouvernement de Valence à de Leyva, son ancien protecteur: moins peut-être pour lui être agréable que pour aftirmer son brillant avancement. Mais les hauteurs attirent la foudre. Mêlé î\ une intrigue pour le compte du prince d'Espagne, Gil Blas éprouve que la roche Tarpéienne est près du Capitole ; il est enfermé à la tour de Ségovie comme prisonnier d'Etat, au moment où ilespérait faire un riche mariage. Après un long stage au cachot, il est enfm remis en liberté ; il sort désabusé des honneurs et des rêves de l'ambition, prêta faire une retraite et à aller planter ses choux. Ses amis, les de Leyva, lui ont donné une campagne à Lirias: il y va, et le livre pourrait finir là, par le repos et la paix après l'existence agitée d'un homme qui a connu toutes les amertumes de la pauvreté et toutes les séductions du pouvoir.
Onze ans après avoir laissé Gil Blas dans sa retraite de Lirias, Lesage reprit la plume pour ajouter un autre dénouement à son histoire. (Ce roman a été publié en trois fois : livres i-vi en 1715 ; vn-ix, en 1724; x-xn, en 1735). Gil Blas repentant va revoir à Olmedo ses vieux parents qu'il n'a jamais revus au cours de sa vie : il les trouve mourants et pitoyables, [l leur fait, à leur décès, des funérailles luxueuses, et il s'attire par là les quolibets de la foule pour prodiguer l'argent à ses parents morts après les avoir laisses dans la misère noire durant leur vie. Quant à lui, il se marie ; mais il devient veuf peu après. Le voilà donc inoccupé, reposé : à ce moment, IMiilippe IV arrive au trône, et Gil Blas, par les changements du personnel, n'a plus que des amis à la cour. La fièvre des grandeurs le reprend. 11 se fait reconnaître du roi, auquel il avait rendu des services pendant sa jeunesse ; le premier ministre Olivarès l'accueille et le choisit pour son favori. Le
voilà de nouveau au pinacle de la fortune. Il reçoit des lettres de noblesse ; il est chargé de la maison d'un prince bâtard; il est de toutes les missions de confiance. De temps en temps, il croise encore Fabrice, devenu poète décadent, auteur sifflé, rimeur d'hôpital. Mais soudain éclate la révolution de Portugal. Le ministère d'Olivarès tombe, elle ministre se relire à Lœche, où il meurt fou. Quant à Gil Blas, dégoûté par cette seconde campagne^ il rentre définitivement à Lirias avec son brave et fidèle Scipion qui, lui aussi, a prospéré auprès de son maître. Gil Blas se remarie, a des enfants, vit paisible et heureux de cette existence de famille avec son fidèle Scipion, qui a aussi marié sa fille. Au bout de trois ans de cette félicité oisive, Gil Blas songe à s'occuper : il entreprend de raconter ses mémoires, qui sont l'histoire que nous venons de résumer. Bien des mérites font valoir cette œuvre oij éclatent des qualités rares d'observation, de vérité, de slyle, d'esprit le plus fin. Nous en avons résumé l'intrigue principale, qu'interrompent de-ci de-là des récits secondaires faits par les personnages de rencontre qui racontent, en tout ou en partie, leur vie. De ces héros du second plan, qui encadrent la curieuse figure de Gil Blas, plusieurs ont assez de physionomie pour attirer les regards et laisser dans l'esprit une sensation nette et des sentiments sympathiques : ainsi Fabrice, l'homme de lettres, plumitif d!occasion, poète minable, qui vit dans un débraillement superbe, toujours à la piste d'un écu, dédaignant la fortune qui lui rend ses dédains; il passe, en emportant sur son front le rayon vague du poète méconnu, et sur les lèvres le sourire de l'indulgence pour les succès orgueilleux de zon trop heureux ami. Scipion, encore, est un bien brave garçon, dévoué au service de son maître Gil Blas : il le soigne pendant ses maladies, il devient son second, son conseil, son consolateur, son ami. Que de types, dont le souvenir garde la netteté précise d'un dessin : Rafaël, l'aventurier audacieux et inventif; Rolando^ le
superbe capitaine de brigands, dont la rapière bat les bottes évasées, et dont la moustache se relève jusqu'aux bords ondulés de son feutre à plumes ; et Laure, la rusée soubrette qui est quelquefois à court d'argent, mais jamais d'expédients et d'esprit. Derrière eux, s'étage la foule des personnages moins en vue qui se perd dans le lointain, jusqu'aux toiles de fond où s'estompent^ les dernières silhouettes.
Il y a de tout, dans cette foule remuante et bigarrée, 011 l'on voit comme un tableau de la société parisienne au temps de Lesage, qui l'affuble et la déguise sous des oripeaux castillans. Le récit fourmille d'allusions à des anecdotes du temps ; on y retrouve Voltaire, Ninon de Lenclos, de Lyonne, qui, comme Sangrado, pratiquait la fréquente boisson d'eau, Crébillon et ses drames horrifiques, le docteur Hecquet, l'acteur Baron, la marquise de Lambert, et derrière eux toutes les classes de la société du temps, les petites gens, les petits métiers, les villageois, les acteurs, auteurs, médecins : c'est tout un monde . Faisons défiler devant nous quelques-uns de ces types si habilement observés et si amusants. Tenez, en voici un qui s'avance, avec un paquet de serge verte sous le bras.
Marché de fripier.
On nie survit uiuj cu})ieusu fricassée de pieds de luouloii, que je mangeai presque tout entière. Je bus à proportion ; puis je me couchai. J'avais un assez bon lit, et j'espérais qu'un profond sommeil ne tarderait guère à s'emparer de mes sens. Je ne pus toutefois fermer Tœil; je ne fis que rêver à l'habit que je devais prendre. Que faut-il que je fasse ? disais-je ; suivrai-je mon premier dessein? Achètorai-Jo une soutanellc pour aller à Salamanque cliercher une place do pi'écepteur? Pourquoi m'habiller en licencié? Ai-je envie de me consacrer à l'état ecclésiastique ?Y suis-jo entraîné par mon penchant ? Non ; jo me sens même dos inclinations très opposées à ce parti-là. Je veux porter l"é[)ée, et tâcher de faire fortune dans le monde; ce fut à quoi je m'arrêtai.
Je me résolus à prendre un habit de cavalier, persuadé que, sous cette forme, je ne pouvais manquer de parvenir à quelque poste honnête et lucratif. Dans cette flatteuse opinion, j'attendis lejour avec la dernière impatience, et ses premiers rayons ne frappèrent pas plutôt mes yeux, que je me levai. Je fis tant de bruit dans Thôtellerie que je réveillai tous ceux qui dormaient. J'appelai les valets, qui étaient encore au lit, et qui ne répondirent à ma voix qu'en me chargeant de malédictions. Ils furent pourtant obligés de se lever; et je ne leur donnai point de repos qu'ils ne m'eussent tait venir un fripier. J'en vis bientôt paraître un qu'on m'amena. Il était suivi de deux garçons qui portaient chacun un gros paquet de toile verte. Il me salua fort civilement, etmedit: Seigneur cavalier, vous êtes bien heureux qu'on se soit adressé à moi plutôt qu'à un autre. Je ne veux point ici décrier mes confrères ; à Dieu ne plaise que je fasse le moindre tort à leur réputation. Mais, entre nous, il n'y enapas un qui ait de la conscience ; ils sont tous plus durs que des juifs. Je suis le seul fripier qui ait de la morale. Je me borne à un profit raisonnable : je me contente de la livre pour sou..., je veux dire du sou pour livre. Grâces au ciel, j'exerce rondement ma profession.
Le fripier, après ce préambule, que je pris sottement au pied de la lettre, dit à ses garçons de défaire leurs paquets. On me montra des habits de toutes sortes de couleurs. On m'en fit voir plusieurs de drap tout uni. Je les rejetai avec mépris, parce que je les trouvai trop modestes ; mais ils m'en firent essayer un qui semblait avoir été fait pour ma taille, et qui m'éblouit, quoiqu'il fût un peu passé C'était un pojLirpoint à manches tailladées, avec un haut-de-chausses et un manteau, le tout de velours bleu et brodé d'or. Je m'attachai à celui-là, et je le marchandai. Le fripier, qui s'aperçut qu'il me plaisait, me dit que j'avais le goût délicat. Vive Dieu ! s'écria-t-il, on voit bien que vous vous y connaissez. Apprenez que cet habit a été fait pour un des plus grands seigneurs du royaume et qu'il n'a pas été porté trois fois. Examinez-en le velours. Il n'y en a point de plus beau ; et pour la broderie, avouez que rien n'est mieux travaillé. Combien, lui dis-je, voulez-vous le vendre? Soixante ducats, répondit-il : je les ai refusés, ou je ne suis pas un honnête homme. L'alternative étaitconvaincante. J'en oQ'ris quarantecinq ; il en valait peut-être la moitié . Seigneur gentilhomme, reprit froidement le fripier, je ne surfais point ; je n'ai qu'un mot. Tenez, continua-t-il en me présentant les habits que j'avais rebutés, prenez ceux-ci; je vous en ferai meilleur marché. Il ne faisait qu'irriter par là l'envie que j'avais
d'acheter celui que je marchandais; et, commeje m'imaginai qu'il ne voulait rien rabattre, je lui comptai soixante ducats. Quand il vit que je les donnais si facilement, je crois que, malgré sa morale, il fut bien fâché de n'en avoir pas demandé davantage. Assez satisfait d'avoir gagné la livre pour sou, il sortit avec ses garçons, que je n'avais pas oubliés.
Mais poussons cette porte, au fond d'une ruelle, et entrons au bureau de placement, où nous suivons Gil Blas et Fabrice.
Un bureau de Placement.
Nous sortîmes du cabaret, et mon compatriote me dit : Je vais de ce pas te conduire chez un homme à qui s'adressent la plupart des laquais qui sont sur le pavé : il a des grisons qui l'informent de tout ce qui se passe dans les familles. Il sait où l'on a besoin de valets, il tient un registre exact non seulement des places vacantes, mais même des bonnes et des mauvaises qualités des maîtres. Enfin c'est lui qui m'a placé.
En nous entretenant d'un bureau d'adresses si singulier, le fils du barbier Nunez me mena dans un cul-de-sac. Nous entrâmes dans une petite maison, où nous trouvâmes un homme de cinquante et quelques années, qui écrivait sur une tabh;. Nous le saluâmes assez respectueusement même ; mais, soit qu'il fut lier de son naturel, soit que, n'ayant coutume de voir que des laquais et des cochers, il eut pris l'habitude de recevoir son monde cavalièrement, il ne se leva point ; il se contenta de nous faire une inclination de tète. Il me regarda pourtant avec une attention particulière. Je vis bien qu'il était surpris qu'un jeune homme en habit de velours brodé voulût devenir laquais ; il avait plu- U)[ lieu de penser que je venais lui en demander un. Il ne put toutefois douter longtemps de mon intention, puiscjue Fabrice lui dit d'abord: Seigneur Arias (h; Londona, vous voulez bien que je vous présente le meilleur de mes amis. C'est un garçon de famille, que ses malheurs réduisent à la nécessité de servir. Enseignez-lui, de grâce, une bonne condition, et comptez sur ma reconnaissance. Messieurs, répondit froidement Arias, voilà comme vous êtes tous, vous autres; avant qu'on vous place, vous faites les plus belles promesses du monde : êtes vous bien placés? vous ne vous en souvenez plus. Gomment donc ! reprit Fabrice,
/ LESAGE. l
VOUS plaignez-vous de moi ? N'ai-je pas bien fait les choses? Vous auriez pu les faire encore mieux, repartit Arias : votre condition vaut un emploi de commis, et vous m'avez payé comme si je vous eusse mis chez un auteur. Je pris alors la parole, et dis au seigneur Arias que, pour lui faire connaître que je n'étais pas un ingrat, je voulais que la reconnaissance précédât le service. »En même temps je tirai de mes poches deux ducats que je lui donnai, avec promesse de n'en pas demeurer là si je me voyais dans une bonne maison.
Il parut content de mes manières. J'aime, dit-il, qu'on en use de la sorte avec moi. Il y a, continua-t-il, d'excellents postes vacants ; je vais vous les nommer, et vous choisirez celui qui vous plaira. En achevant ces paroles, il mit ses lunettes, ouvrit un registre qui était sur la table, tourna quelques feuillets, et commença de lire dans ces termes : Il faut un laquais au capitaine Torbellino, homme emporté, brutal et fantasque ; il gronde sans cesse, jure, frappe et le plus souvent estropie ses domestiques. Passons à un autre, m'écriai-je à ce portrait; ce capitaine-là n'est pas de mon goût. Ma vivacité fit sourire Arias, qui poursuivit ainsi sa lecture : Dona Manuela de Sandoval, douairière surannée, hargneuse et bizarre, est actuellement sans laquais ; elle n'en a qu'un d'ordinaire, encore ne le peut-elle garder un jour entier ; il y a dans la maison, depuis dix ans, un habit qui sert à tous les valets qui entrent, de quelque taille qu'ils soient : on peut dire qu'ils ne font que l'essayer, et qu'il est encore tout neuf, quoique deux mille laquais l'aient porté. Il manque un valet au docteur Alvar Fanez : c'est un médecin-chimiste. Il nourrit bien ses domestiques, les entretient proprement, leur donne même de gros gages; mais il fait sur eux l'épreuve de ses remèdes. Il y a souvent des places de laquais à remplir chez cet homme-là.
Oh! je le crois bien, interrompit Fabrice en riant. Vive Dieu ! vous nous enseignez là de bonnes conditions ! Patience, dit Arias de Londona ; nous ne sommes pas au bout: il y a de quoi vous contenter. Là-dessus il continua de lire de cette sorte : Le licencié Sédillo, vieux chanoine du Chapitre de cette ville, chassa hier au soir son valet... Halte-là, seigneur Arias de Londona, s'écria Fabrice en cet endroit, nous nous en tenons à ce dernier poste. Le licencié Sédillo est des amis de mon maître, et je le connais parfaitement. C'est une des meilleures maisons de Valladolid. On y vit doucement, et l'on y fait très bonne chère. D'ailleurs, le chanoine est un homme infirme, un vieux goutteux qui fera bientôt son testament : il y a un legs
à espérer. La charmante perspective pour un valet ! Gil Blas, ajouta-t-il en se tournant de mon côté, ne perdons point de temps, mon ami ; allons tout à Theure chez le licencié. Je veux te présenter moi-même et te servir de répondant. A ces mots, de crainte de manquer une si belle occasion, nous prîmes brusquement congé du seigneur Arias, qui m'assura, pour mon argent, que si cette condition m'échappait, je pouvais compter qu'il m'en ferait trouver une aussi bonne.
Vous plaît-il d'assister à une noce de village? Joigiez-vous à Gil Blas qui accompagne un ami, un garçon barbier, lequel retourne chez ses parents. Vous aurez l'agrément d'un divertissement choisi, oij l'érudition est tournée en niaiserie, où Ton se moque de Crébillon, et où l'on a un curieux spectacle de collège.
Noces villageoises.
A mesure que nous avancions dans la plaine, il nous paraissait que nous apercevions beaucoup de monde auprès d'Olmédo ; et, lorque nous fûmes plus à portée de discerner les objets, nous trouvâmes de quoi occuper nos regards.
Il y avait trois pavillons tendus à quelque distance l'un de l'autre ; et tout auprès un grand nombre de cuisiniers et de marmitons qui préparaient un festin. Ceux-ci mettaient des couverts sur de longues tables dressées sous les tentes; ceuxlà remplissaient de vin des cruches de terre. Les autres faisaient bouillir des marmites, et les autres enfin tournaient des broches où il y avait toutes sortes de viandes. Mais je considérai plus attentivement que tout le reste un grand théâtre quon avait élevé. H était orné d'une décoration de carton peint de diverses couleurs, et chargé de devises grecques et latines. Le barbier n'eut pas plus tôt vu ces inscriptions, qu'il me dit: Tous ces mots grecs sentent furieusement mon oncle Thomas ; je vais parier qu'il y aura mis la main ; car, entre nous, c'e?t un habile liomme. Il sait par cœur une infinité de livres de collège. Tout ce qui me fâche, c'est qu'il en rapporte sans cesse des passages dans la conversation : ce qui ne plaît pas atout le monde. Outre cela, continua-t-il, mon oncle a traduit des poètes latins et des autours grecs. Il possède l'anliquité, comme on peut le voir par les belles remarques qu'il a faites. Sans lui, nous ne saurions pas que dans la ville dWthènes les enfants pleuraient quand on leur
donnait le fouet : nous devons cette découverte à sa profonde érudition.
Après que mon camarade et moi nous eûmes regardé toutes les choses dont je viens de parler, il nous prit envie d'apprendre pourquoi Ton faisait de pareils préparatifs. Nous allions nous en informer, lorsque, dans un homme qui avait Tair de Fordonnateur de la fête, Diego reconnut le seigneur Thomas de la Fuente, que nous joignîmes avec empressement. Le maître d'écoleneremitpas d'abord le jeune barbier, tant ille trouva changé depuis dix années. Ne pouvant toutefois le méconnaître, il Tembrassa cordialement, et lui dit d'un air affectueux : « Eh! te voilà, Diego, mon cher neveu, te voilà donc de retour dans la ville qui t'a vu naître ? Tu viens revoir tes dieux pénates, et le ciel te rend sain et sauf à ta famille. 0 jour trois et quatre fois heureux ! albo dies notanda lapillo ! l\ y a bien des nouvelles, mon ami, poursuivit-il : ton oncle Pedro le bel esprit est devenu la victime de Pluton ; il y a trois mois qu'il est mort. Cet avare, pendant sa vie, craignait de manquer des choses les plus nécessaires : argenti pallebat amore. Outre les grosses pensions que quelques grands lui faisaient, il ne dépensait pas dix pistoles chaque année pour son entretien ; il était même servi par un valet qu'il ne nourrissait point. Ce fou, plus insensé que le Grec Aristippe, qui fit jeter au milieu de la Libye toutes les richesses que portaient ses esclaves, comme un fardeau qui les incommodait dans leur marche, entassait tout l'or et l'argent qu'ilpouvait amasser. Et pour qui ? pour deshéritiers qu'il ne voulait pas voir. Il était riche de trente mille ducats, que ton père, ton oncle Bertrand et moi, nous avons partagés. Nous sommes en état de bien établir nos enfants. Mon frère Nicolas a déjà disposé de ta sœur Thérèse; il vient de la marier au fils d'un de nos alcades : connubiojunxit stabili propriamque dicavit. C'est cet hymen, formé sous les plus heureux auspices, que nous célébrons depuis deux jours avec tant d'appareil. Nous avons fait dresser dans la plaine ces trois pavillons. Les trois héritiers de Pedro ont chacun le sien, et font tour à tour la dépense d'une journée. Je voudrais que tu fusses arrivé plus tôt, tu aurais vu le commencement de nos réjouissances. Avant-hier, jour du mariage, ton père faisait les frais. Il donnaun festin superbe, qui fut suivi d'une course de bague. Ton oncle le mercier mit hier la nappe, et nous régala d'une fête pastorale. Il habilla en bergers dix garçons des mieux faits, et dix jeunes filles ; il employa tous les rubans et toutes les aiguillettes de sa boutique à les parer. Cette brillante jeunesse forma diverses danses et chanta mille chansonnettes tendres et
légères. Néanmoins, quoique rien n'ait jamais été plus galant, cela ne fit pas un grand effet ; il faut qu'on n'aime plus comme autrefois la pastorale.
Pour aujourd'hui, continua-t-il, tout roule sur mon compte, etje dois fournir aux bourgeois d'Olmédo un spectacle de mon invention : finis coronabit opus. J'ai fait élever un théâtre sur lequel, Dieu aidant, je ferai représenter par mes disciples une pièce que j'ai composée ; elle a pour titre : les Amusements de Miiley Bugentuf\ roi de Maroc. Elle sera parfaitement bien jouée, parce que j'ai des écoliers qui déclament comme les comédiens de Madrid. Ce sont des enfants de famille de Penafiel et deSégovie,que j'aieusen pension chez moi. Les excellents acteurs ! Il est vrai que je les ai exercés : leur déclamation paraîtra frappée au coin du maître, utitadicam. A l'égard delà pièce, je ne t'en parlerai point; je veux te laisser le plaisir de la surprise. Je dirai simplement qu'elle doit enlever tous les spectateurs. C'est un de ces sujets tragiques qui remuent l'âme par les images de mort qu'ils offrent à l'esprit. Je suis du sentiment d'Aristote : il faut exciter la terreur. Ah f si je m'étais attaché au théâtre, je n'aurais jamais mis sur la scène que des 'princes sanguinaires, que des héros assassins ; je me serais baigné dans le sang. On aurait toujours vu périr dans mes tragédies non seulement les principaux personnages, mais les gardes mêmes ; j'aurais égorgé jusqu'au soutlleur ; enfin je n'aime que l'efFroyable, c'est mon goût. Aussi ces sortes de poèmes entraînent la multitude, entretiennent le luxe et les comédiens, et font rouler tout doucement les auteurs. »
Dans le temps qu'il achevait ces paroles, nous vîmes sortir du village et entrer dans la plaine un grand concours de personnes de l'un et de l'autre sexe. C'étaient lesdeux époux accompagnés de leurs parents et de leurs amis, et précédés de dix à douze joueurs d'instruments, qui, jouant tous ensemble, formaient un concert très bruyant. Nous allâmes audevant d'eux, et Diego se fit connaître. Des cris de joie s'élevèrent aussitôt dans l'assemblée, et chacun s'empressa de courir à lui. Il n'eut pas peu d'aflaires à recevoir tous les témoignages d'amitié qu'on lui donna Toute sa famille et tous ceux mêmes qui étaient présents l'accablèrent d'embrassades; après quoi son père lui dit : «Tu sois le bienvenu, Diego ! Tu retrouves tes parents un peu engraissés, mon ami ; je ne t'en dis pas davantage présentement ; je t'expliquerai cela tantôt par le menu. » Cependant tout le monde s'avança dans la plaine, se rendit sous les tentes et s'assit autour des tables qu'on y avait dressées. Je ne quittai pas mun compagnon, et nous dînâmes tous deux avec les nou-
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veaux mariés, qui me parurent bien assortis. Le repas fut assez long, parce que le maître d'école eut la vanité de le vouloir donner à trois services, pour l'emporter sur ses frères, qui n'avaient pas fait les choses si magnifiquement.
Après le festin, tous les convives témoignèrent une grande impatience de voir représenter la pièce du seigneur Thomas, ne doutant pas, disaient-ils, que la production d'un aussi beau génie que le sien ne méritât d'être entendue. Nous nous approchâmes du théâtre, au-devant duquel tous les joueurs d'instruments s'étaient déjà placés pour jouer dans les entr'actes. Comme chacun dans un grand silence attendait qu'on commençât, les acteurs parurent sur la scène ; et l'auteur, le poème à la main, s'assit dausles coulisses, à portée de souffler II avait eu raison de nous dire que la pièce était tragique ; car dans le premier acte le roi de Maroc, par manière de récréation, tua cent esclaves «maures à coups de flèches ; dans le second il coupa la tête à trente officiers portugais qu'un de ses capitaines avait faits prisonniers de guerre ; et dans le troisième enfin, ce monarque, soûl de ses femmes, mitle feu lui-même à un palais isolé où elles étaient enfermées, et le réduisit en cendres avec elles. Les esclaves maures, de même que les officiers portugais, étaient des figures d'osier faites avec beaucoup d'art ; et le palais, composé de carton, parut tout embrasé par un feu d'artifice. Cet embrasement, accompagné de mille cris plaintifs qui semblaient sortir du milieu des flammes, dénoua la pièce et ferma le théâtre d'une façon très divertissante. Toute la plaine retentit du bruit des applaudissements que reçut une si belle tragédie ; ce qui justifia le bon goût du poète et fit connaître qu'il savait bien choisir ses sujets.
Je m'imaginais qu'il n'y avait plus rien à voir après les Amusements de Muley Bugentuf; mais je me trompais. Des timbales et des trompettes nous annoncèrent un nouveau spectacle : c'était la distribution des prix ; car Thomas de la Fuente, pour rendre la fête plus solennelle, avait fait composer tous ses écoliers, tant externes que pensionnaires, et il devait ce jour-là donner à ceux qui avaient le mieux réussi des livres achetés de ses propres deniers à Ségovie. On apporta donc tout à coup sur le théâtre deux longs bancs d'école, avec une armoire à livres remplie de bouquins proprement reliés. Alors tous les acteurs revinrent sur la scène et se rangèrent tout autour du seigneur Thomas, qui tenait aussi bien sa morgue qu'un préfet de collège. Il avait à la main une feuille de papier où étaient écrits les noms de ceux qui devaient remporter des prix. Il la donna au roi de Maroc, qui commença de la lire à haute voix. Chaque écolier
qu'on nommait allait respectueusement recevoir un livre des mains du pédant ; puis il était couronné de lauriers, et on le faisait asseoir sur un des deux bancs pour Texposer aux regards de l'assistance admirative. Quelque envie toutefois qu'eût le maître d'école de renvoyer les spectateurs contents, il ne put en venir à bout, parce qu'ayant distribué presque tous les prix aux pensionnaires, ainsi que cela se pratique, les mères de quelques externes prirent fou là-dessus et accusèrent le pédant de partialité ; de sorte que cette fête, qui jusqu'à ce moment avait été si glorieuse pour lui^ pensa finir aussi mal que le festin desLapithes.
Lesage prend son plaisir, qui est une revanche, à railler les gens de théâtre. Les difficultés qu'il éprouva lors des représentations du Turcaret le dégoûtèrent des comédiens, qu'il a cruellement fustigés dans toutes ses œuvres. Si l'on veut prendre une idée de son mépris, il suffit de nous rendre chez la comédienne Arsénié au moment où elle reçoit un auteur. Le tableau est saisissant.
Auteur et Comédiens.
Notre petit laquais vint dire tout haut à ma maîtresse : « Madame, un homme enlinge sale, crotté jusqu'à l'échiné, et qui, sauf votre respect, a tout l'air d'un poète, demande à vous parler. — Qu'on le fasse monter, répondit Arsénié. Ne bougeons pas, messieurs; c'est un auteur. « ElTectivement, c'en était un dont on avait accepté une tragédie et qui apportait un r(jle à ma maîtresse. Il s'appelait Pedro de Moya. Il fit en entrant cinq ou six profondes révérences à la compagnie, qui ne se leva ni même ne le salua point. Arsénié répondit seulement par une simple inclination de tête aux civilités dont il l'accablait. Il s'avança dans la chambre d'un air tremblant et embarrassé. Il laissa tomber ses gants et son chapeau. Il les ramassa, s'approcha de ma maîtresse, et, lui présentant un papier plus respectueusement qu'un plaideur ne présente un placet à son juge : « Madame, lui dit-il, agréez, de grâce, le rule que je prends la liberté de vous offrir. » Elle le reçut d'une manière froide et méprisante, et ne daigna pas même répondre au compliment
Cela ne rebuta point notre auteur, qui, se servant de l'occasion pour distribuer d'autres personnages, en donna
un à Rosimiro et un autre à Florimonde, qui n'en usèrent pas plus honnêtement avec lui qu'Arsénié. Au contraire, le comédien, fort obligeant de son naturel, comme ces messieurs le sont pour la plupart, Finsulta par de piquantes railleries. Pedro de Moya les sentit. Il n'osa toutefois les relever, de peur que sa pièce n'en pâtît. Il se retira sans rien dire, mais vivement touché, à ce qu'il me parut, de la réception que Ton venait de lui faire. Je crois que, dans son dépit, il ne manqua pas d'apostropher en lui-même les comédiens, comme ils le méritaient; et les comédiens de leur côté, quand il fut sorti, commencèrent à parler des auteurs avec beaucoup de respect. — « Il me semble, dit Florimonde, que le seigneur Pedro de Moya ne s'en va pas fort satisfait.
— Eh ! madame, s'écria Rosimiro, de quoi vous inquiétezvous? Les auteurs sont-ils dignes de notre attention? Si nous allions de pair avec eux, ce serait Je moyen de les gâter. Je connais ces petits messieurs, je les connais; ils s'oublieraient bientôt. Traitons-les toujours en esclaves, et ne craignons point de lasser leur patience. Si leurs chagrins los éloignent de nous quelquefois, la fureur d'écrire nous les ramène, et ils sont encore trop heureux que nous voulions bien jouer leurs pièces. — Vous avez raison, dit Arsénié; nous ne perdons que les auteurs dont nous faisons la fortune. Pour ceux-là, sitôt que nous les avons bien placés, l'aise les gagne, et ils ne travaillent plus. Heureusement la compagnie s'en console, et le pubUc n'en souffre point. »
On applaudit à ces beaux discours ; et il se trouva que les auteurs, malgré les mauvais traitements qu'ils recevaient des comédiens, leur en devaient encore de reste. Ces histrions les mettaient au-dessous d'eux, et certes ils ne pouvaient les mépriser davantage.
Le trait fmal estcinglaat, et dénote chez Lesage une puissance de ressentiment capable d'acérer terriblement son esprit. Il en donna bien d'autres preuves dans sa haine des médecins, parmi lesquels il a placé son inoubliable création de Sangrado, le docteur dont la médecine simplifiée se réduisait au double emploi delà saignée et de la boisson fréquente, à perdre beaucoup de sang et à boire beaucoup d'eau : type trop connu et trop populaire pour qu'il soit utile ici de l'arrêter longtemps devant nous. Mais il y a d'autres médecins dans ce livre, et nous allons retrouver deux types assez réjouissants au chevet de don Vincent.
Une Consultation.
Il arriva peu de temps après cette aventure que le seigneur don Vincent tomba malade. Quand il n'aurait pas été dans un âge fort avancé, les symptômes de sa maladie parurent si violents, qu'on eût craint un événement funeste. Dès le commencement du mal, on fit venir les deux plus fameux médecins de Madrid. L'un s'appelait le docteur Andros, et Tautre le docteur Oquetos. Ils examinèrent attentivement le malade et convinrent tous deux, après une exacte observation, que les humeurs étaient en fougue ; mais ils ne s'accordèrent qu'en cela l'un et l'autre. L'un voulait qu'on purgeât le malade dès ce jour-là, et l'autre était d'avis qu'on différât lapurgation. Il faut, dit Andros, se hâter de purger les humeurs, quoique crues, pendant qu'elles sont dans une agitation violente de flux et de refiux, de peur qu'elles ne se fixent sur quelque partie noble Oquetos soutint au contraire qu'il fallait attendre que les humeurs fussent cuites, avant que d'employer le purgatif. Mais votre méthode, reprit le premier, est directement opposée à celle du prince de la médecine. Hippocrate avertit de purger dans la plus ardente fièvre dès les premiers jours, et dit en termes formels qu'il faut être prompt à purger quand les humeurs sont en orgasme, c'est-à-dire en fougue. Oh! c'est ce qui vous trompe, repartit Oquetos. Hippocrate, par le mot d'orgasme^ n'entend pas la fougue ; il entend plutôt la coction des humeurs.
Là-dessus nos docteurs s'échauffent. L'un rapporte le texte grec, et cite tous les auteurs qui l'ont expliqué comme lui; l'autre, s'en fiant à une traduction latine, le prend sur un ton encore plus haut. Qui des deux croire? Don Vincent n'était pas homme à décider la question. Cependant, se voyant obligé d'opter, il donna sa confiance à celui des deux qui avait le plus expédié de malades ; je veux dire au plus vieux. Aussitôt Andros, qui était le plus jeune, se retira, non sans lancer à son ancien quelques traits railleurs sur ]'o/'^as?/i<?. Voilà donc Oquetos triomphant. Comme il était dans les principes du docteur Sangrado, il commença par faire saigner abondamment le malade, attendant, pour le purger, que les humeurs fussent cuites; mais la mort, qui craignait sans doute qu'une purgation si sagement différée ne lui enlevât sa proie, prévint la coction et emporta mon maître. Telle fut la fin du seigneur don Vincent, qui perdit la vie parce que son médecin ne savait pas le grec.
Le plaisant est que cette discussion grotesque est l'écho d'une querelle scientifique qui émut en effet le monde savant à cette époque, et dont le récit se trouve dans le Journal des Sçavans,
Nous avons croisé tout à l'heure chez Arsénié un pauvre auteur dont Lesage prend la défense contre les comédiens : c'est qu'il déteste plus encore les comédiens que les auteurs ; mais il estime médiocrement ceux-ci, et les critiques contemporains regrettaient qu'il ne fût pas plus tendre pour ses confrères. Il les représente sans cesse bataillant, se disputant, hurlant, et se livrant a des exercices littéraires d'une décadence pitoyable. Attablons-nous au milieu d'eux.
Pugilat de poètes.
Enfin nous nous mîmes à table fort gaiement. Mes poètes commencèrent à s'entretenir d'eux-mêmes et à se louer. Celui-ci, d'un air fier, citait les grands seigneurs dont sa muse faisait les délices. Celui-là, blâmant le choix qu'une académie de gens de lettres venait de faire de deux sujets, disait modestement que c'était lui qu'elle aurait dû choisir. 11 n'y avait pas moins de présomption dans les discours des autres. Au milieu du souper, les voilà qui m'assassinent de vers et de prose Ils se mettent à réciter à la ronde chacun un morceau de ses écrits. L'un débite un sonnet, l'autre déclame une scène tragique, et un autre Ut la critique d'une comédie. Un quatrième, voulant à son tour faire la lecture d'une ode d'Anacréon, traduite en mauvais vers espagnols, est interrompu par un de ses confrères qui lui dit qu'il s'est servi d'un terme impropre L'auteur de la traduction n'en convient nullement; de là naît une dispute dans laquelle tous les beaux esprits prennent parti. Les opinions sont partagées, les disputeurs s'échauffent ; ils en viennent aux invectives : passe encore pour cela ; mais ces furieux se lèvent de table et se battent à coups de poing. Fabrice, Scipion, mon cocher, mes laquais et moi, nous n'eûmes pas peu de peine à leur faire lâcher prise. Lersqu'ils se virent séparés, ils sortirent de ma maison comme d'un cabaret, sans me faire la moindre excuse de leur impolitesse.
Leurs disputes sont souvent aussi originales que
leurs manières. Gil Blas entre chez Fabrice, qui traite des amis. Il les prie de continuer leur entretien.
Ces Messieurs, dit alors Fabrice, pariaient de riphig-énie d'Euripide. Le bachelier Melchior de Viilegas, qui est un savant du premier ordre, demandait au seigneur don Jacinthe de Romarate ce qui Tintéressait dans cette tragédie. Oui, dit don Jacinthe, et je lui ai répondu que c'était le péril oii se trouvait Iphigénie. Et moi, dit le bachelier, je lui ai répliqué,
(ce que je suis prêta démontrer) que ce n'est point ce péril qui fait le véritable intérêt de la pièce. — Qu'est-ce donc? s'écria le vieux licencié Gabriel de Léon. — C'est le verit, repartit le bachelier.
Toute la compagnie fit un éclat de rire à cette repartie que je ne crus pas sérieuse; je m'imaginai que Melchior ne l'avait faite que pour égayer la conversation Je ne connaissais pas ce savant : c'était un homme qui n'entendait nullement raillerie. — oc Riez tant qu'il vous plaira, messieurs, reprit-il froidement ; je vous soûlions que c'estleventseulqui doit intéresser, frapper, émouvoh' le spectateur et non le péril d'Iphigénie. Représentez-vous, poursuivit-il, une nombreuse armée qui s'est assemblée pour «nller faire le siège de Troie : concevez toute l'impatience qu'ont les chefs et les soldats d'exécuter leur entreprise, pour s'en retourner promptementdansla Grèce; où ils ont laissé ce qu'ils ont de plus cher, leurs dieuxdomestiques, leurs femmes et leurs enfants ; cependant un maudit vent contraire les retient en Aulide, semble les clouerau port ; et s'il ne change point, ils ne pourront aller assiéger la ville de Priam, C'est donc le vent qui fait l'intérêt de cette tragédie. Je prends parti pour les Grecs, j'épouse leur dessein; je ne souhaite que le départ de leur flotte, et je vois d'un œil indifférent Iphigénie dans le péril, puisque sa mort est un moyen d'obtenir des dieux un vent favorable. »
Sitôt que Villegas eut achevé de parler, les ris se renouvelèrent à ses dépens. Nunez eut la malice d'appuyer son sentiment pour donncT encore plus beau jeu aux railleurs, qui se mirent à faire à l'envi de mauvaises plaisanteries sur les vents. Mais le bachelier les regarda tous d'un air Hegmalique et orgueilleux, les traita d ignorants et d'esprits vulgaires. Je m'attendais à tout moment à voir ces messieurs s'échautfer et se prendre aux crins, (in ordinaire de leurs dissertations: cependant je fus trompé dans mon alleiïte: ils
se contentèrent de se dire des injures réciproquement, et se retirèrent quand ils eurent bu et mangé à discrétion.
Il vaut la peine de savoir dans quel temple le poète Fabrice abrite sa muse : son appartement témoigne autant d'industrie que de dénûment.
Le Home d'un homme de lettres.
Nous traversâmes une cour, où il y avait d'un côté un grand escalier qui conduisait à des appartements superbes, et de l'autre une petite montée aussi obscure qu'étroite, par où nous montâmes au logement qui m'avait été vanté. Il consistait en une seule chambre, de laquelle mon ingénieux ami s^en était fait quatre séparées par des cloisons de sapin. La première servait d'antichambre à la seconde où il couchait ; il faisait son cabinet de la troisième, et sa cuisine de la dernière. La chambre et l'antichambre étaient tapissées de cartes géographiques, de thèses de philosophie, et les meubles répondaient à la tapisserie. C'était un grand lit de brocard tout usé, de vieilles chaises de serge jaune, garnies d'une frange de soie de Grenade de la même couleur, une table à pieds dorés, couverte d'un cuir qui paraissait avoir été rouge, et bordée d'une crépine de faux or devenu noir par le laps de temps, avec une armoire d'ébène, ornée de figures grossièrement sculptées. 11 avait pour bureau, dans son cabinet, une petite table ; et sa -bibliothèque était composée de quelques livres, avec plusieurs liasses de papiers qu'on voyait sur des ais disposés par étages le long du mur. Sa cuisine, qui ne déparait pas le reste, contenait de la poterie et d'autres ustensiles nécessaires.
Parmi les auteurs, il en est que Lesage a poursuivis d'un ressentiment tout particulier, ce sont les précieux. Malgré les attaques de Molière et de Boileau la préciosité survivait^ pleine de force : cet esprit particulier de recherche, de distinction outrée est, en définitive, une des faces de l'esprit français. Son histoire continue à remplir le xvui^ siècle et le nôtre. Au temps de Lesage, il était très vivace, comme le constatent les témoignages contemporains. Fénelon, dans son projet d'un ti^aité sur la rhétorique y Daguesseau,
dans son Discours sur les causes de la décadence de l'Art oratoire, du Cerceau dans son Epître à Fleury, et bien d'autres déplorent les obscurités affectées du langage qui est de mise et de mode dans les salons littéraires et dans les lettres. Lesage était trop l'ami du simple et du naturel pour ne pas railler ces travers, ce qu'il fit et dans le Bachelier sous les espèces du proconchi^ et dans Gil Blas en nous présentant les habitués des après-midi de M™® de Chaves, qui n'est autre que M"^'^ de Lambert.
Un salon littéraire
Sa maison était appelée par excellence, dans la ville, le bureau des ouvrages d'esprit.
Effectivement, on y lisait chaque jour, tantôt des poèmes dramatiques, et tantôt d'autres poésies. Mais on n'y faisait guère que des lectures sérieuses; les pièces comiques y étaient méprisées. On n'y regardait la meilleure comédie, ou le roman le plus ingénieux et le plus égayé, que comme une faible production qui ne méritait aucune louange ; au lieu que le moidre ouvrage sérieux, une ode, uneéglogue, un sonnet, y passait pour le plus grand effort de l'esprit humain. Il arrivait souvent que le public ne confirmait pas les jugements du bureau, et que mèmeil.silllait quelquefois impoliment les pièces qu'on y avait fort applaudies.
J'étais maître de salle dans cette maison ; c'est-à-dire que mon emploi consistait à tout préparer dans l'appartement de ma maîtresse pour recevoir la compagnie, à ranger des chaises pour les hommes et des carreaux pour les femmes : après quoi je me tenais à la porte de la chambre pour annoncer et introduire les personnes qui arrivaient. Le premier jour, à mesure que je les faisais entrer, le gouverneur des pages, qui par hasard était alors dans, l'antichambre avec moi, me les dépeignait agréablement. Il se nommait André Molina. Il était naturellement froid et railleur, et ne manquait pas d'esprit. D'abord un évoque se présenta. Je l'annonçai ; et, quand il fut entré, le gouverneur me dit : « Ce prélat est d'un caractère assez plaisant. Il a quelque crédit à la cour ; mais il voudrait bien persuader qu'il en a beaucoup. Il fait des offres de service à tout le monde, et ne sert personne. Un jour il rencontre chez le roi un cavalier qui le salue ; il l'ariéle, l'accable de civilités,
et lui serrant la main : Je suis, lui dit-il, tout acquis à votre seigneurie. Mettez-moi, de grâce, àTépreuve ; je ne mourrai point content si je ne trouve une occasion de vous obliger- Le cavalier le remercia d'une manière pleine de reconnais, sance ; et, quand ils furent tous deux séparés, le prélaL dit à un de ses officiers qui le suivait : Je crois connaître cet homme-là; j'ai une idée confuse de l'avoir vu quelque part. »
Un moment après Tévéque, le fils d'un grand parut ; et lorsque je l'eus introduit dans la chambre de ma maîtresse : « Ce seigneur, me dit Molina, est encore un original. Imaginez-vous qu'il entre souvent dans une maison pour traiter d'une affaire importante avec le maître du logis, qu'il quitte sans se souvenir de lui en parler. Mais, ajouta le gouverneur en vovant arriver deux femmes, voici dona Angela de Pennafiel et dona Margarita de Montalvan. Ce sont deux dames qui ne se ressemblent nullement. Dona Margarita se pique d'être philosophe ; elle va tenir tête aux plus profonds docteurs de Salamanque, et jamais ses raisonnements ne céderont à leurs raisons. Pour dona Angela, elle ne fait point la savante, quoiqu'elle ait l'esprit cultivé. Ses discours ont de la justesse, ses pensées sont fines, ses expressions délicates, nobles et naturelles. — Ce dernier caractère est aimable, dis-je à Molina ; mais l'autre ne convient guère, ce me semble, au beau sexe. — Pas trop, répondit-il en souriant ; il y a même bien des hommes qu'il rend ridicules. Madame la marquise notre maîtresse, continua-t-il, est aussi un peu grippée de philosophie. Qu'on va disputer ici aujourd'hui ! Dieu veuille que la religion ne soit pas intéressée dans la dispute! «
Comme il achevait ces mots, nous vîmes entrer un homme sec, qui avait l'air grave et renfrogné. Mon gouverneur ne l'épargna point. « Celui-ci, me dit-il, est un de ces esprits sérieux qui veulent passer pour degrands génies, àla faveur de leur silence ou de quelques sentences tirées de Sénèque : et qui ne sont que de sots personnages, à les examiner fort sérieusement. » Il vint ensuite un cavalier d'assez belle taille, qui avait la mine grecque, c'est-à-dire le maintien plein de suffisance. Je demandai qui c'était. « C'est un poète dramatique, me dit Molina. lia fait cent mille vers en sa vie, qui ne lui ont pas rapporté quatre sous ; mais, en récompense, il vient, avec six lignes de prose, de se faire un établissement considérable. »
J'allais m'éclaircir de la nature d'une fortune faite à si peu de frais, quand j'entendis un grand bruit sur l'escalier. « Bon, s'écria le gouverneur, voici le licencié Campanario. Il s'annonce lui-même avant qu'il paraisse. Il se met à
parler dès la porte de la rue, et en voilà jus4u'ù. ce qu'il soit sorti de la maison. » En eft'et tout retentissait delà voix du bruyant licencié, qui entra enfin dans l'antichambre avec un bachelier de ses amis, et qui ne déparla point tant que dura sa visite. — « Le seigneur Campanario, dis-je à Molina, est apparemment un beau génie. — Oui, me répondit mon gouverneur, c'est un homme qui a des saillies brillantes, des expressions détournées; il est réjouissant. Mais, outre que c'est un parleur impitoyable, il ne laisse pas de se répéter; et pour n'estimer les choses qu'autant qu'elles valent, je crois que l'air agréable et comique dont il assaisonne ce qu'il dit en fait le plus grand mérite. La meilleure partie de ses traits ne ferait pas grand honneur à un recueil die bons mots. »
Il vint encore d'autres personnes dont Molina me fit de plaisants portraits.
C'est le tour de la société que nous fait faire GilBlas dans ses pérégrinations. Au tableau, se mêlent de ci de là quelques ligures espagnoles, qui sont là pour brouiller les allusions trop directes et dérouter les applications. Gil Blas se rappelle toujours un peu ses origines. Voici l'un de ces épisodes castillans. Il s'agit d'une affaire d'honneur oij le roi intervient, et que raconte un gentilhomme du nom de Pompeyo.
Une affaire d'honneur.
J'étais assez en peine de savoir par quel moyen le roi prétendait terminer cette afl'aire à l'amiable ; voici comme il s'y prit II entretint en particulier mon rival. « Prince, lui dit-il, vous avez offensé don Pompeyo de Castro. Vous n'ignorez pas que c'est un homme d'une naissance illustre, un cavalier que j'aime, et qui m'a bien servi. Vous lui devez une satisfaction.— Je ne suis pas d humeur à la lui refuser, répondit le prince. S'il se plaint de mon emportement, je suis prêt à lui en faire raison par la voie des armes — Il faut une autre réparation, reprit le roi ; un gentilhomme espagnol entend trop bien le point d'honneurpour vouloir se battre noblement avec un lâche assassin. Je ne puis vous appeler autrement ; et vous ne sauriez expier l'indignité de votre action qu'en présentant vous-même un i)àton à votre ennemi, et qu'en vous offrant à ses coups. — 0 ciel! s'écria mon rival; quoi,
sire, vous voulez qu un homme de mon rang s'abaisse, qu'il s'humilie devant un simple cavalier, et qu'il en reçoive même des coups de bâton ! — Non, repartit le monarque, j'obligerai don Pompeyo à me promettre qu'il ne vous frappera point. Demandez-lui seulement pardon de votre violence en lui présentant un bâton ; c'est tout ce que j'exige de vous. — Et c'est trop attendre de moi, sire, interrompit brusquement Radzivill : j'aime mieux demeurer exposé aux traits cachés que son ressentiment me prépare. — Vos jours me sont chers, dit le roi, et je voudrais que cette affaire n'eût point de mauvaises suites. Pour la finir avec moins de désagrément pour vous, je serai seul témoin de cette satisfaction que je vous ordonne de faire à l'Espagnol. »
Le roi eut besoin de tout le pouvoir qu'il avait sur le prince pour obtenir de lui qu'il fît une démarche si mortifiante. Ce monarque pourtant en vint à bout ; ensuite il m'envoya chercher. lime conta l'entretien qu'il venaitd'avoir avec mon ennemi, et me demanda si je serais content de la réparation dont ils étaient convenus tous deux. Je répondis qu'oui ; et je donnai ma parole que, bien loin de frapper l'offenseur, je ne prendrais pas même le bâton qu'il me présenterait. Cela étant réglé de cette sorte, le prince et moi nous nous trouvâmes un jour à certaine heure chez le roi, qui s'enferma dans son cabinet avec nous. « Allons, dit-il à Radzivill, reconnaissez votre faute, et méritez qu'on vous la pardonne ! « Alors mon ennemi me fit des excuses, et me présenta un bâton qu'il avait à la main. « Don Pompeyo, me dit le monarque en ce moment, prenez ce bâton, et que ma présence ne vous empêche pas de satisfaire votre honneur outragé ! Je vous rends la parole que vous m'avez donnée de ne point frapper votre ennemi. — Non, seigneur, lui répondis-je, il suffit qu'il se mette en état de recevoir des coups de bâton : un Espagnol offensé n'en demande pas davantage. — Eh bien, reprit le roi, puisque vous êtes content de cette satisfaction, vous pouvez présentement tous deux suivre la franchise d'un procédé régulier. Mesurez vos épées, pour terminer noblement votre querelle. — C'est ce que je désire avec ardeur, s'écria le prince d'un ton brusque ; et cela seul est capable de me consoler de la honteuse démarche que je viens de faire. »
A ces mots, il sortit plein de rage et de confusion ; et deux heures après il m'envoya dire quUl m'attendait dans un endroit écarté. Je m'y rendis, et je trouvai ce seigneur disposé à se bien battre. Il n'avait pas quarante-cinq ans ; il ne manquait ni de courage ni d'adresse : on peut dire que la partie était égale entrenous. « Venez, don Pompeyo, me dit-il, finissons ici notre différend. Nous devons l'un et l'autre être
en fureur, vous du traitement que je vous ai fait, et moi de vous en avoir demandé pardon. » En achevant ces paroles, il mit si brusquement Fépée à la main, que je n'eus pas le temps de lui répondre. Il me poussa d'abord très vivement ; mais j'eus le bonheur de parer tous les coupsqu'il me porta. Je le poussai à mon tour : je sentis que j'avais affaire à un homme qui savait aussi bien se défendre qu'attaquer ; et je ne sais ce qu'il en serait arrivé, s'il n'eût pas fait un faux pas en reculant, et ne lut tombé à la renverse. Je m'arrêtai aussitôt, et dis au prince : <( Relevez-vous ! — Pourquoi m'épargner ? répondit-il ; votre pitié me fa4t injure. — Je ne veux point, lui répliquai-je, profiter de votre malheur ; je ferais tort à ma gloire. Encore une fois, relevez-vous, et continuons notre combat.
— Don Pompeyo, dit-il en se relevant, après ce trait de générosité, l'honneur ne me permet pas de me battre contre vous. Que dirait-on de moi si je vous perçais le cœur ? Je passerais pour un lâche d'avoir arraché la vie à un homme qui me la pouvait ùter. »
Faut-il faire valoir les qualités précises de ces narrations si vives, si claires, au style si pur et si franc ? C'est bien par là que le Gil Blas demeure l'un des plus beaux chefs-d'œuvre de notre langue, par la qualité excellente des récits : on en fit rarement d'aussi attrayants, d'aussi parfaits. Ils font comprendre le fol enthousiasme d'un styliste grammairien, Charles Nodier, qui défiait les contradicteurs « l'épée à la main » ! Il faut relire quelques-uns de ces modèles de narration pour en goûter la saveur et le charme. Ecoutez cet épisode de la jeunesse de Scipion.
L'otage.
On me laissa passer les douze premières années de ma vie dans toutes sortes d'amusements frivoles. A peine me montra-t-on à lire et à écrire : on s'attacha moins encore à m'cnseigner les principes de ma religion. J'appris seulement à danser, à chanter et à jouer de la guitare : c'est tout ce que je savais faire, lorsque le marquis de Léganez me demandapour êtreauprès de son fils uni([ue, qui avaità peu près mon âge. Lucinde y consentit volontiers, et ce fut alors que je commençai à m'occuper sérieusement. Le jeune Lé-
ganez n'était pas plus avancé que moi : ce petit seigneur ne paraissaitpas né pour lessciences ; il ne connaissait presque pas une lettre de son alphabet, bien qu'il eût un précepteur depuis quinze mois. Ses autres maîtres n'en tiraient pas meilleur parti ; il poussait à bout leur patience. Il est vrai qu'il ne leur était pas permis d'user de rigueur à son égard : ils avaient un ordre exprès de l'instruire sans le tourmenter; et cetordre, joint à lamauvaisedisposition du sujet, rendait les leçons assez inutiles.
Mais le précepteur, ainsi que vous l'allez voir, imagina un bel expédient pour intimider ce jeune seigneur sans aller contre la défense de son père : il résolut de me fouetter quand le petit Léganez mériterait d'être puni, et il ne manqua pas d exécuter sa résolution. Je ne trouvai point l'expédient de mon goût ; je m'échappai, et m'allai plaindre à ma mère d'un traitement si injuste. Cependant, quelque tendresse qu'elle se sentît pour moi, elle eut la force de résister à mes larmes ; et, considérant que c'était un grand avantage pour son fils d'être chez le marquis de Léganez, elle m'y fit ramener sur-le-champ. Me voilà donc livré au précepteur. Gomme il s'était aperçu que son invention avait produit un bon effet, il continua de me fouetter à la place du petit seigneur ; et, pour faire plus d'impression sur lui, il m'étrillait très rudement. J'étais sûr de payer tous les jours pour le jeune Léganez. Je puis dire qu'il n'a pas appris une lettre de son alphabet qui ne m'ait coûté cent coups de fouet ; jugez à combien me revient son rudiment !
Voici un autre récit : Gil Blas tente de s'échapper de la caverne des voleurs.
Une tentative d'évasion.
Après que le capitaine des voleurs eut fait ainsi l'apologie de sa profession, il se mit au lit ; et moi je retournai dans le salon, où je desservis et remis tout en ordre. J'allai ensuite à la cuisine, où Domingo (c'était le nom du vieux nègre) et la dame Léonarde soupaient en m'attendant. Quoique je n'eusse point d'appétit, je ne laissai pas de m'asseoir auprès d'eux. Je ne pouvais manger ; et comme je paraissais aussi triste que j'avais sujet de l'être, ces deux figures équivalentes entreprirent de me consoler ; ce qu'elles firent d'une manière plus propre à mo mettre au désespoir qu'à soulager ma douleur. « Pourquoi vous affligez- vous, mon fils? me dit la vieille ; vous devez plutôt vous réjouir de vous voir ici.
Vous êtes jeune, et vous paraissez facile ; vous vous seriez bientôt perdu dans le monde. Vous y auriez indubitablement rencontré des libertins qui vous auraient engagé dans toutes sortes de débauches, au lieu que votre innocence se trouve ici dans un port assuré. — La dame Léonarde a raison, dit gravement à son tour le vieux nègre, et Ion peut ajouter à cela qu'il n'y a dans le monde que des peines. Rendez grâce au ciel, mon ami, d'être tout d'un coup délivré des périls, des embarras et des afflictions de la vie. «
J'essuyai tranquillement ce discours, parce qu'il ne m'eût servi de rien de m'en fâcher. Je ne doute pas même, si je me fusse mis en colère, que je ne leur eusse apprêté à rire à mes dépens. Enfin Domingo, après avoir bien bu et bien mangé, se retira dans son écurie. Léonarde prit aussitôt une lampe, et me conduisit dans un caveau qui servait de cimetière aux voleurs qui mouraient de leur mort naturelle, et où je vis un grabat qui avait plus l'air d'un tombeau qued'unlit. a Voilà votre chambre, mon petit poulet, me ditelle en me passant doucement la main sous le menton ; le garçon dont vous avez le bonheur d'occuper la place y a couché tant qu'il a vécu parmi nous, et il y repose encore après sa mort. Il s'est laissé mourir à la tleur de son âge ; ne soyez pas assez simple pour suivre son exemple. <.< En achevant ces paroles, elle me donna la lampe, et retourna dans sa cuisine. Je posai lalampe à terre, et me jetai sur le grabat, moins pour prendre du repos que pour me livrer tout entier âmes réflexions. 0 ciel! dis-je, est-il une destinée aussi aft'reuse que la mienne ? On veut que je renonce à la vue du soleil ; et, comme si ce n'était pas assez d'être enterré tout vif à dix-huit ans, il faut encore que je sois réduit à servir des voleurs ; à passer le jour avec des brigands, et la nuit avec des morts I Ces pensées, qui me semblaient très mortifiantes, et qui l'étaient en effet, me faisaient pleurer amèrement. Je maudis cent fois l'envie que mon oncle avait eue de menvoyer à Salamanque ; je me repentis d'avoir craint la justice de Cacabelos ; j'aurais voulu être à la question. Mais, considérant que je me consumais en plaintes vaines, je me mis à rêver aux moyens de me sauver ,etje me dis en moi-même: Esl-il donc impossible de me tirer d'ici ! Les voleurs dorment ; la cuisinière et le nègre en feront bientôt autant; pendant qu'ils seront tous endormis, ne puis-je, avec cette lampe, trouver l'allée par où je suis descendu dans cet enfer ? fl est vrai que je ne me crois pas assez fort pour lever la trappe qui est à l'entrée. Cependant voyons : je ne veux rien avoir à me reprocher. Mon désespoir me prêtera des forces, et j'en viendrai peut-être à bout.
Je formai donc ce grand dessein. Je me levai quand je jugeai que Léonarde et Domingo reposaient. Je pris la lampe et sortis du caveau en me recommandant à tous les saints du paradis. Ce ne fut pas sans peine que je démêlai tous les détours de ce nouveau labyrinthe. J'arrivai pourtant à la porte de Técurie, et j'aperçus enfin Tallée que je cherchais. Je marche, je m'avance vers la trappe avec une joie mêlée de crainte ; mais, hélas ! au milieu de l'allée je rencontrai une maudite grille de fer bien fermée, et dont les barreaux étaient si près Tun de Fautre qu'on y pouvait à peine passer la main. Je me trouvai bien sot à la vue de ce nouvel obstacle, dont je ne m'étais point aperçu en entrant, parce que la grille était alors ouverte. Je ne laissai pas pourtant de tâter les barreaux. J'examinai la serrure ; je tâchais même de la forcer, lorsque tout à coup je me sentis appliquer vigoureusement, entre les deux épaules, cinq ou six coups de nerf de bœuf. Je poussai un cri si perçant, que le souterrain en retentit ; et, regardant aussitôt derrière moi, je vis le vieux nègre en chemise, qui d'une main tenait une lanterne sourde, et de l'autre Finstrument de mon supplice. « Ah ! ah ! dit-il, petit drôle, vous voulez vous sauver I Oh ! ne pensez pas que vous puissiez me surprendre ; je vous ai bien entendu. Vous avez cru la grille ouverte, n'est-ce pas ? Apprenez, mon ami, que vous la trouverez désormais toujours fermée. Quand nous retenons ici quelqu'un malgré lui, il faut qu'il soit plus fin que vous pour nous échapper. »
Cependant, au cri que j'avais fait, deux ou trois voleurs se réveillèrent en sursaut ; et, ne sacliant si c'était la sainte Hermandad qui venait fondre sur eux, ils se levèrent en appelant à haute voix leurs camarades. Dans un instant ils sont tous sur pied. Ils prennent leurs épées et leurs carabines, et s'avancent presque nus jusqu'à l'endroit où j'étais avec Domingo. Mais sitôt qu'ils surent la cause du bruit qu'ils avaient entendu, leur inquiétude se convertit en éclats de rire. « Comment donc, Gil Blas, me dit le voleur apostat, il n'y a pas six heures que tu es avec nous, et tu veux déjà t'en aller ? Il faut que tu aies bien de l'aversion pour la retraite. Eh ! que ferais-tu donc si tu étais chartreux ? Va te coucher. Tu en seras quitte, cette fois-ci, pour les coups que Domingo t'a donnés ; mais, s'il t'arrive jamais de faire un nouvel effort pour le sauver, par saint Barthélémy ! nous t'écorcherons tout vif. » A ces mots il se retira. Les autres voleurs s'en retournèrent aussi dans leurs chambres, en riant de tout leur cœur de la tentative que j'avais faite pour leur fausser compagnie. Le vieux nègre, fort satisfait de son expédition, rentra dans son écurie; et
je regagnai mon cimetière, où je passai le reste de la nuit à soupirer et à pleurer.
Quittons cet antre, et admirez, je vous prie, cet homme quiniangeconsciencieusementdans son fauteuil.
Le goutteux intempérant.
Je ne parus pas neuf dans Fart de faire la cuisine. Il est vrai que j'en avaisfait l'heureux apprentissage sous la dame Léonarde, qui pouvait passer pour une bonne cuisinière ; elle n'était pas toutefoiscomparable à la dame Jacinte. Celleci l'emportait peut-être sur le cuisinier de l'archevêque de Tolède ; elle excellait en tout ; on trouvait ses bisques exquises, tant elle savait bien choisir et mêler les sucs des viandes qu'elle y faisait entrer ; et ses hachis étaient assaisonnés d'une manière qui les rendait très agréables au goût. Quand le dîner fut prêt, nous retournâmes à la chambre du chanoine, où, pendant que je dressais une table auprès de son fauteuil, la gouvernante passa sous le menton du vieillard une serviette, et la lui attacha aux épaules. Un moment après, je servis un potage qu'on aurait pu présenter au plus fameux directeur de Madrid, et deux entrées qui auraient eu de quoi piquer la sensualité d'un vice-roi, si la dame Jacinte n'y eût pas épargné les épices, de peur d'irriter la goutte du licencié. A la vue de ces bons plats, mon vieux maître, que je croyais perclus de tous ses membres, me montra qu'il n'avait pas entièrement encore perdu l'usage de ses bras. Il s'en aida pour se débarrasser de son oreiller et de ses coussins, et se disposa gaiement à manger. Quoique la main lui tremblât, elle ne refusa pas le service. Il la faisait aller et venir assez librement ; de façon pourtant qu'il répandait sur la nappe et sur sa serviette la moitié de ce qu'il portait à sa bouche. J'(')tai la bisque lorsqu'il n'en voulut plus, et j'apportai une perdrix flanquée de deux cailles rôties, que la dame Jacinte lui dépeça. Elle avait aussi soin de lui faire boire de temps en temps de grands coups de vin, un peu trempé, dans une coupe d'argent large et profonde, qu'elle lui tenait comme à un enfant de quinze mois. Il s'acharna sur les entrées, et ne fit pas moins d'honneur aux petits-])ie(ls. Quand il se fut bien empiffré, la béate lui détacha sa serviette, lui remit son oreiller et ses coussins ; puis, le laissant dans son fauteuil goûter tranquillement le repos qu'on prend d'ordinaire après le dîner, nous desservîmes, et nous allâmes manger à notre tour.
C'est dans celte maison que Uri héritage dont on va lire le détail.
Gil Blas fit le brillant
Un riche héritage.
Je servis pendant trois mois le licencié Sédillo sans me plaindre des mauvaises nuits qu'il me faisait passer. Au bout de ce temps-là il tomba malade. La fièvre le prit ; et avec le mal qu'elle lui causait il sentit irriter sa goutte. Pour la première fois de sa vie, qui avait été longue, il eut recours aux médecins. Il demanda le docteur Sangrado, que tout Valladolid regardait comme un Hippocrate. La dame Jacinte aurait mieux aimé que le chanoine eût commencé par faire son testament ; elle lui en toucha même quelques mots; mais, outre qu'il ne se croyait pas encore proche de sa fin, il avait de l'opiniâtreté dans certaines choses. J'allai donc chercher le docteur Sangrado ; je l'amenai au logis. C'était un grand homme sec et pâle, et qui, depuis quarante ans pour le moins, occupait le ciseau des Parques. Ce savant médecin avait l'extérieur grave, il pesait ses discours et donnait de la noblesse à ses expressions. Ses raisonnements paraissaient géométriques et ses opinions fort singulières.
Après avoir observé son maître, il lui dit d'un air doctoral : « Il s'agit ici de suppléer au défaut de la transpiration arrêtée. D'autres, à ma place, ordonneraient sans doute des remèdes salins, urineux, volatils, et qui, pour la plupart, participent du soufre ou du mercure ; mais les purgatifs et les sudorifiques sont des drogues pernicieuses et inventées par des charlatans; toutes les préparations chimiques ne semblent faites que pour nuire. J'emploie des moyens plus simples et plus sûrs. A quelle nourriture, continua-t-il, êtes-vous accoutumé? — Je mange ordinairement, réponditle chanoine, des bisques et des viandes succulentes. — Des bisques et des viandes succulentes 1 s'écria le docteur avec surprise Ah ! vraiment, je ne m'étonne plus si vous êtes malade ! Les mets délicieux sont des plaisirs empoisonnés; ce sont des pièges que la volupté tend aux hommes pour les faire périr plus sûrement. Il faut que vous renonciez aux aliments de bon goût; les plus fades sont les meilleurs pour la santé. Comme le sang est insipide, il veut des mets qui tiennent de sa nature. Et buvez-vous du vin ? ajouta-t-il. — Oui, dit le licencié, du vin trempé. — Oh ! trempé tant qu'il vous plaira, reprit le médecin. Quel dérèglement ! voilà un régime épouvantable ! il y a longtemps que vous devriez
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être mort. Quel âge avez-vous? — J'entre dans ma soixanteneuvième année, répondit lechanoine. — Justement, répliqua le médecin; une vieillesse anticipée est toujours le fruit de rintempérance. Si vous n'eussiez bu que de l'eau claire toute votre vie, et que vous vous fussiez contenté d'une nourriture simple, de pommes cuites, par exemple, de pois ou de fèves, vous ne seriez pas présentement tourmenté de la goutte, et tous vos membres feraient encore facilement leurs fonctions. Je ne désespère pas toutefois de vous remettre sur pied, pourvu que vous vous abandonniez à mes ordonnances.» Le licencié, tout friand qu'il était, promit de lui obéir en toutes choses.
Alors Sangrado m'envoya chercher un chirurgien qu'il me nomma, et fit tirer à mon maître six bonnes palettes de sang, pour commencer à suppléer au défaut de la transpiration. Puis il dit au chirurgien : a Maître Martin Onez, revenez dans trois heures en faire autant, et demain vous recommencerez. C'est une erreur de penser que le sang soit nécessaire à la conservation de la vie : on ne peut trop saigner un malade. Comme il n'est obligé à aucun mouvement ou exercice considérable, et qu'il n'a rien à faire que de ne point mourir, il ne lui faut pas plus de sang pour vivre qu'à un homme endormi; la vie, dans tous les deux, ne consiste que dans le pouls et dans la respiration. « Le bon chanoine, s'imaginant qu'un si grand médecin ne pouvait faire de faux raisonnements, se laissa saigner sans résistance. Lorsque le docteur eut ordonné de fréquentes et copieuses saignées, il dit qu'il fallait aussi donner au chanoine de l'eau chaude à tout moment, assurant que l'eau bue en abondance pouvait passer pour le véritable spécifique contre toutes sortes de maladies. Il sortit ensuite, en disant d'un air de confiance, à la dame Jacinte et à moi, qu'il répondait de la vie du malade si on le traitait de la manière qu'il venait de prescrire. La gouvernante, qui jugeait peut-être autrement que lui de sa méthode, protesta qu'on la suivrait avec exactitude. En etîet, nous mîmes promptement de l'eau chaufï'er; et comme le médecin nous avait recommandé sur toutes choses de ne la point épargner, nous en fimf^s d'abord boire à mon maître deux ou trois pintes à longs traits. Une heure après, nous réitérâmes; puis, retournant encore de temps en temps à la charge, nous versâmes dans son estomac un déluge d'eau. D'un autre cùté, le chirurgien nous secondant par la quantité de sang qu'il tirait, nous réduisîmes, en moins de deux jours, le vieux chanoine à l'extrémité.
Ce pauvre ecclésiastique n'en puiivant i)lus, comme je
A'oulais lui faire avaler encore un grand verre du spécifique, il me dit d'une voix faible : « Arrête, Gil Blas ; ne m en donne pas davantage, mon ami. Je vois bien qu'il faut mourir, malgré la vertu de Teau ; et quoiqu'il me reste à peine une goutte de sang, je ne m'en porte pas mieux pour cela; ce qui prouve bien que le plus habile médecin du monde ne saurait prolonger nos jours quand le terme fatal est arrivé. Il faut donc que je me prépare à partir pour Tautre monde : va me chercher un notaire ; je veux faire mon testament. » A ces derniers mots, que je n'étais pas fâché d'entendre, j'affectai de paraître fort triste ; ce que tout héritier ne manque pas de faire en pareil cas ; et cachant l'envie que j'avais de m'acquitter de la commission qu'il me donnait : Cl Eh mais, monsieur, lui dis-je, vous n'êtes pas si-bas, Dieu merci, que vous ne puissiez vous relever. — Non, non, repartit il, mon enfant, c'en est fait ; je sens que la goutte remonte et que la mort s'approchg : hâte-toi d'aller où je t'ai dit, « Je m'aperçus effectivement qu'il changeait à vue d'oeil, et la chose me parut si pressante, que je sortis vite pour faire ce qu'il m'ordonnait, laissant auprès de lui la dame Jacinte, qui craignait encore plus que moi qu'il ne mourût sans tester. J'entrai dans la maison du premier notaire dont on m'enseigna la demeure, et, le trouvant chez lui : « Monsieur, lui dis-je, le licencié Sédillo, mon maître, tire à sa fin; il veut faire écrire ses dernières volontés ; il n'y a pas un moment à perdre. » Le notaire était un petit vieillard gai, qui se plaisait à railler; il me demanda quel médecin voyait le chanoine. Je lui répondis que c'était le docteur Sangrado, A ce nom, prenant brusquement son manteau et son chapeau : « Vive Dieu! s'écria-t-il, partons donc en diligence ; car ce docteur est si expéditif, qu'il ne donne pas le temps à ses malades d'appeler des notaires. Cet homme-là m'a bien souillé des testaments. »
En parlant de cette sorte il s'empressa de sortir avec moi et pondant que nous marchions tous deux à grands pas pour prévenir l'agonie, je lui dis : « Monsieur, vous savez qu'un testateur mourant manque souvent de mémoire : si par hasard mon maître vient à m'oublier, je vous prie de le faire souvenir de mon zèle. - Je le veux bien, mon enfant, me répondit le notaire, tu peux compter là-dessus. Il est juste qu'un maître récompense un domestique qui l'a bien servi. Je l'exhorterai môme à te donner quelque chose de considérable, pour peu qu'il soit disposé à reconnaître tes services. « Le licencié, quand nous arrivâmes dans sa chambre, avait encore tout son bon sens. La dame Jacinte, le visage baigné de pleurs de commande, était auprès de lui.
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Elle venait de jouer son rùle, et de préparer le bonhomme à lui faire beaucoup de bien. Nous laissâmes le notaire seul avec mon maître, et passâmes, elle et moi, dans Tantichambre, où nous rencontrâmes le chirurgien, que le médecin envoyait pour faire une nouvelle et dernière saignée. Nous rarrêtàmes. Attendez, maître Martin, lui dit la gouvernante ; vous ne sauriez entrer présentement dans la chambre du seigneur Sédillo. Il va dicter ses dernières volontés à un notaire qui est avec lui ; vous le saignerez tout à votre aise quand il aura fait son testament.
Nous avions grand'peur, ma béate et moi, que le licencié ne mourut en testant ; mais, par bonheur, l'acte qui causait notre inquiétude se fit. Nous vîmes sortir le notaire, qui, me trouvant sur son passage, me frappa sur lépaule et me dit en souriant : « On n'a point oublié GilBlas. » A ces mots, je ressentis une joie toute des plus vives ; et je sus si bon gré à mon maître de s'être souvenu de moi, que je me promis de bien prier Dieu pour lui après sa mort, qui ne manqua pas d'arriver bientôt ; car le chirurgien l'ayant encore saigné, le pauvre vieillard, qui n'était déjà que trop afi'aibli, expira presque dans le moment. Comme il rendait les derniers soupirs, le médecin parut, et demeura un peu sot, malgré l'habitude qu'il avait de dépécher ses malades. Cependant, loin d'imputer la mort du chanoine à la boisson et aux saignées, il sortit en disant d'un air froid qu'on ne lui avait pas tiré assez de sang ni fait boire assez d'eau chaude.
L'exécuteur de la haute médecine, je veux dire le chirurgien, voyant aussi quon n'avait plus besoin de son ministère, suivit le docteur Sangrado, l'un et l'autre disant que dès le premier jour ils avaient condamné le licencié. Eft'ectivement, ils ne se trompaient presque jamais quand ils portaient un pareil jugement.
Sitôt que nous vîmes le patron sans vie, nous fîmes, la dame Jacinte, Inésile et moi, un concert de cris funèbres qui fut entendu de tout le voisinage. La béate surtout, qui avait le plus grand sujet de se réjouir, poussait des accents si plaintifs, qu'elle semblait être la personne du monde la plus touchée. La chambre, en un instant, se remplit de gens moins attirés par la compassion que par la curiosité. Les parents du défunt n'eurent pas plus tôt ventde sa mort, qu'ils vinrent fondre au logis et faire mettre le scellé partout. Ils trouvèrent la gouvernante si allligée, ([u'ils crurent d'abord que le chanoine n'avait point fait de testament ; mais ils apprirent bientôt, à leur grand regret, qu'il y en avait un revêtu de toutes les formalités nécessaires. Lors-