‹ LesageChapitre 25 sur 32 · GUZMAN D ALFARACHE · texte numérisé non relu

GUZMAN D ALFARACHE

L'histoire de Guzman d'Alfarache est une traduction agréable d'un roman espagnol écrit sous Philippe II, et souvent traduit avant Lesage, enlre autres par Gfeapelain.

C'est le type de ce qu'on appelle le roman picaresque, qui est brutal, trivial, grossier, comme iMzarille de Tormes. Encore la traduction châtiée de Lesage adoucit-elle la crudité des détails dans l'original. C'est l'histoire d'un picaro, d'un gueux industrieux, qui ne vaut pas la corde pour le pendre. Ecoutez sa « fable de la Honte, de l'Air et de l'Eau qui voyageaient de compagnie. En se séparant, ils se demandèrent où ils pourraient se revoir. L'Air dit : « On me trouve toujours sur le sommet des montagnes. — Moi, dit l'Eau, on me rencontré à coup sûr dans les entrailles de la terre. — Oh! pour moi, dit à son tour la Honte, quand une fois on m'a perdue, on ne peut plusme retrouver. » Et Guzman ajoute : t Rien n'est si vrai. Je n'étais plus capable d'avoir honte do commettre une mauvaise action ; je ne me sentais honteux que d'être pris sur le fait. » Il dit ailleurs : « J'ai laissé en chemin la honte, comme une charge trop pesante pour un homme qui va à pied, y) Voilà le personnage : on est tout de suite édifié sur ce qu'on doit attendre de lui. C'est un aventurier errant qui fait les cent coups et les cent métiers, toujours en quête de dupes, de vols à combiner, d'espiè-

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gleries pendables. Sa vie est le récit interminable de ses larcins, de ses prisons, de ses galères, de ses victimes, dont il ne fait aucune différence : les patrons, les passants, savetiers, cuisiniers ou cardinaux ; sa propre famille n'est pas à Tabride son humeur dévalisante. Il finit aux galères : il s'en tire par une dernière infamie, en livrant au capitaine le secret d'une conjuration. Il nous fait traverser un monde malpropre, pour qui semble spécialement fait le règlement dont les arlicles emplissent tout un chapitre : les lois de la gueuserie. L'ouvrage est long, et le plan est plus souple que logique. Les aventures finissent de se succéder quand l'autre juge qu'il en a assez mis. iXous n'analyserons pas les soixante chapitres de cette populaciere odyssée; nous nous contenterons de la feuilleter pour y lire quelques jolies pages, car elles abondent.

Guzman quitte très jeune ses parents ; le voilà parti par le monde pour chercher fortune, cheminant sur la grand'route. Il s'arrête à une auberge où il vaut la peine de s'arrêter avec lui.

Le Repas d'un pauvre hère.

Je fis deux petites lieues cette matinée : ce n'était pas peu pour un garçon qui n'en n'avait jamais tant fait ; je croyais déjà être arrivé aux Antipodes, et avoir découvert un nouveau monde, comme le fameux Christophe Colomb. Ce nouveau monde pourtant n'était rien autre chose qu'une misérable taverne, oii j'entrai tout en sueur, couvert de poussière, fatigué et mourant de faim. Je demandai d'abord à diner ; on me dit qu'il n'y avait que des œufs frais, u Des œufs frais! m'écriai-je ; soit, je m'en contenterai ; hâtez vous de m'en accommoder une demi-douzaine ; faites-m'en une omelette. » L'hùlesse qui était une etïroyable vieille, se mita me considérer avec attention Elle vit bien que j'étais un cadet de haut appétit ; et je lui parus si neuf, qu'elle jugea qu'on pouvait impunément me servir pour œufs des demipoussins Dans cette confiance, elle s'approchade moi, etme riant au nez : « D'où êtes-vous, mon fiis ? » me dit-elle d'un air gai. Je lui répondis que j'étais de Séville, et je la pressai de nouveau de m'appréter les a^ufs ; mais avant que de faire

ce que je lui disais, elle me passa sa vilaine main sous le menton ; en disant : « Et où va le petit badin de Séville ? »

J e lui dis que j'allais à la cour, et je la priai de me donner promplement à manger. Alors elle me fit asseoir sur une escabelle boiteuse, devant une table de pierre, qu'elle couvrit d'une nappe qui avait tout l'air d'un écouvillon de four; ensuite elle me présenta quelques grains de sel dans le cul d'un pot de terre cassé, et de l'eau dans un vaisseau de la même matière, où ses poules buvaient ordinairement, avec un morceau de gâteau aussi noir que la nappe. Après m'avoir fait attendre un bon quart d heure, elle me servit sur une assiette ; le pain, le fromage, le pot, la salière, le sel, la nappe et 1 hôtesse paraissaient de la même couleur. Mon cœur aurait dû se soulever contre des choses si dégoûtantes ; mais outre que j'étais un voyageur tout neuf, il fallait entendre le bruit que mes boyaux faisaient dans mon ventre creux ; on eût dit qu'ils s'entre-mangeaient.

Cependant, malgré la malpropreté du couvertj et le mauvais assaisonnement des œufs, je me jetai sur l'omelette comme un cochon sur le gland ; j'eus beau la sentir deux ou trois fois croquer sous mes dents, quoique cela dût me devenir suspect, je ne laissai pas de passer outre ; néanmoins, lorsque j'en fus aux derniers morceaux, il me sembla que cette omelette n'avait pas tout à fait le même goût que celles qu'on mangeait chez ma mère ; ce que j'attribuai bonnement à la différence des climats, m'imaginant que les œufs pouvaient n'avoir pas la même qualité dans tous les pays: comme si j'eusse été à cinq cents lieues du mien. Enfin, quand j'eus expédié cet excellent mets, je me sentis tout autre que j'étais auparavant, et je m'estimais trop heureux d'avoir ce repas ; tant il est vrai qu'à bon appétit il ne faut pas de sauce I

Le pain m'amusa plus longtemps que les œufs, attendu qu'il était très mauvais et que pour l'avaler il fallait, en dépit de moi, y aller lentement, ou bien j'aurais joué à métrangler ; il n'y avait pas de milieu, surtout, lorsque, après avoir mangé la croûte, ce que je fis d'abord, je voulus en venir à la mie, qui était encore tout en pâte ; j'en sortis pourtant à mon bonheur, mais ce fut à l'aide du vin, qui, dans ce quartier-là, est délicieux.

Je me levai de table d'abord que j'eus achevé de dîner ; je payai mon hôtesse et me remis gaîment en chemin. Mes pieds, qui avaient commencé à refuser le service en arrivant à l'hôtellerie, reprirent une nouvelle vigueur.

J'étais déjà pour le moins à une bonne lieue de la taverne, et tout allait bien jusque-là, quand la digestion, qui se

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faisait, excita peu à peu dans mon estomac un tumulte qui fut suivi de rapports dont je tirai un très mauvais augure ; je repassai dans mon esprit la résistance que mes dents avaient trouvée en broyant les œufs, et je fis là-dessus des réflexions qui me mirent au fait: je ne doutai plus que je n'eui^se mangé une omelette am.phibie. Aussi, ne pouvant la porter plus loin, je fus obligé de m'arréter pour me soulager.

Après des fortunes diverses, il se rend à Madrid et s'enrôle dans une compagnie de gueux et de truands; la profession lui réussit assez.

Une leçon d'écriture.

Ces gueux étaient tous des oiseaux de proie fort adroits. Je les suivais partout et leur servais d'assistance, en attendant que j'eusse assez d'expérience pour contribuer à faire bouillir leur marmite, qui ne se renversait jamais. Ils avaient deux fois le jour une copieuse soupe dont j'étais sûr de manger ma part, pourvu que je me rendisse ponctuellement aux heures du dîner et du souper ; autrement serviteur au festin, je n'aurais plus trouvé que la terrine.

Après le repas, nous nous divertissions à jouer. J'appris le quinze, le trente et un, le quinola et la prime, avec mille tours de cartes.

J'avais des dispositions si heureuses queje profitais à vue d'oeil sous ces excellents maîtres : je sentais que mon esprit devenait subtil et plus rusé de jour en jour. Tout petit que j'étais, je voulus imiter ceux de mes confrères qui, de peur d'être châtiés comme vagabonds, allaient dans les marchés avec des cabas pour s'otFrir à porter les provisions que Içs bourgeois y achetaient.

Cette position me parut un peu rude dans les commencements ; mais je m'y accoutumai si bien dans la suite, que -je ne trouvais point de sort plus doux que le mien. L'agréable chose, disais-je, que d'avoir oifice et bénéfice, sans être obligé d'employer le fil et l'aiguille, le marteau et le vilebrequin, de n'avoir besoin pour subsister que d'un cabas et d'un peu d'industrie ! La vie d'un gueux est un morceau sans os, un enchaînement de plaisirs, un emploi exempt de chagrins. Que nos parents étaient insensés de se donner tant de peines pour vivre misérablement I

Dans combien d'embarras se sont-ils jetés pour soutenir, leur commerce et leur réputation ! 0 sot honneur du monde, tu n'es qu'un pesant fardeau pour les fous qui veulent se charger de toi !

Je portais un jour dans mon cabas un quartier de mouton que venait d'acheter un honnête cordonnier qui marchait devant moi ; j'aperçus à mes pieds, dans la rue, un panier que je ramassai : c'étaient de vieux couplets de chansons ; je me mis à les lire et à les chanter tout bas. Le cordonnier, surpris de m'entendre, me dit en souriant : « Comment donc, petit mal peigné, tu sais lire? » Et encore mieux écrire, lui répondis-je.

— Est-il possible ? répliqua-t-il d'un air sérieux. Yive Dieu, mon ami, si tu voulais m'apprendre à signer seulement mon nom, je te paierais bien.

Je lui demandai à quoi lui pourrait servir sa signature toute seule : et il me dit qu'ayant obtenu un emploi par le crédit d'un certain personnage qu'il me nomma, et dont il chaussait pour rien toute la maison, il était bien aise, quand l'occasion se présenterait de mettre son nom, de n'avoir pas la honle d'être obligé de déclarer qu'il ne savait pas signer.

Aussitôt que nous fûmes arrivés chez lui, on nous apporta du papier et de l'encre. Je commençai à trancher du maître écrivain, je montrai à mon écolier à tenir la plume et lui conduisant la main, je lui fis tant de fois former les lettres qui composaient son nom, qu'il crut déjà posséder les éléments de l'art d'écrire. Après qu'il eut barbouillé cinq ou six feuilles de papier, il fut si content de moi, qu'il me fit essayer une paire de souliers neufs, qui semblait avoir été faite pour moi, et qu'il me laissa. Je pris ensuite congé de lui en l'assurant que toutes les fois qu'il me faudrait des souliers, je viendrais lui donner de nouvelles leçons pour perfectionner son écriture.

Mais voyons-le à l'œuvre dans une conjoncture propre à rehausser son génie, par exemple dans l'histoire de l'orfèvre de Barcelone.

Le Reliquaire.

J'ai déjà dit que le capitaine avait des bijoux qu'il gardait comme une poire pour la soif.

Parmi ces bijoux était un reliquaire d'or, garni de quelques pierreries, et dont il parlait de se défaire pour subsister

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jusqu'à l'embarquement. Je le priai de me montrer ce bijou, et je lui demandai s'il avait assez de confiance en moi pour vouloir bien mêle laisser entre les mains pendant un jour ou deux, ajoutant que je le lui rendrais avec usure.

A ces mots, il prit un air gai, et me répondit en souriant : Oh! oh ! mon petit ami Guzman, méditeriez-vous , par hasard, quelqu'un de ces tours de passe-passe que vous saviez si bien faire ? — Vous n'avez seulement, repris-je, qu'à me donner le reliquaire, et tenez-vous gaillard; si, malgré toutes les mesures que je pourrai prendre pour faire sûrement le coup que j'ai dans la tête, j'ai le malheur d'avoir quelqyie démêlé avec la justice, du moins je vous promets de sauver votre honneur et de porter toute l'iniquité »

Mon capitaine se rendit à cela : il m'abandonna le reliquaire, en me disant qu'il souhaitait que je vinsse heureusement à bout de mon entreprise Personne n'y avait plus d'intérêt que lui, puisque tout profit lui on devait revenir. Je misle bijou dans une bourse que je cachai dans mon sein, et dont je passai les cordons dans une boutonnière de mon jupon, après quoi j'entrai chez le premier orfèvre qu'on m'enseigna, et qui, par bonheur pour moi, était connu dans la ville pour un insigne usurier. Je lui demandai s'il voulait acheter un beau reliquaire, et en même temps je lui montrai celui que j'avais. Je m'aperçus qu'il en fut très content, quoiqu'il affectât de ne le point paraître. Je n'attendis pas qu'il me fît des questions; je lui dis que j'étais soldat dans une compagnie nouvellement levée, laquelle devait passer en Italie ; que j'avais mangé tout l'argent que je possédais, et que n'en ayant plus, je me trouvais réduit à vendre ce bijou pour n'être pas sans espèces. « Allez, poursuivis-je ; allez-vous informer de mon capitaine, des autres officiers et des soldats même, qui je suis ; ils vous apprendront que je me nomme don Juan de Guzman. Sur le rapport qu'ils vous feront de moi, vous saurez si vous pouvez acheter mon reliquaire en sûreté. Pendant que vous ferez vos informations, je vais vous attendre sur le port, oi^i une affaire m'appelle. »

L'orfèvre, qui ne voulait pas laisser ce bijou, prit son manteau, et courut sur-le-champ vers le quartier où je lui dis que nous logions. 11 ne manquapas d'interroger quelques officiers et des soldats même, pour savoir ce que c'était qu'un certain don Juan de Guzman, qui se disait de leur compagnie.

Les uns et les autres (car j'étais généralement aimé) l'assurèrent que j'étais un jeune homme de qualité, qui avait dessein de passer avec eux en Italie, et qu'ils m'avaient vu

faire une figure des plus brillantes ; enfin ils lui rendirent un si bon témoignage de moi, qu'il vint promptement me chercher sur le port, où il n'eut garde de ne pas me trouver, puisque je n'étais là que pour l'attendre et le friponner.

Il me dit, en m'abordant, qu'il me priait de lui faire voir encore le reliquaire, et qu'il l'achèterait.

— Je le veux bien,lui répondis-je;maistirons-nous unpeu à l'écart; nous n'avons pas besoin que le monde s'assemble autour de nous.

Je tirai le bijou de la bourse et lui donnai à considérer de nouveau. Il le regarda de tous côtés, et, après l'avoir bien examiné, il me demanda ce que j'en voulais.

Je lui dis deux cents écusd'or, et ce n'était pas la moitié de ce qu'il valait.

Le vieil usurier feignit d'être étonné de ce prix, et commença de dire que l'or n'était pas du plus fin ; outre cela, il trouva de grands défauts dans le travail comme dans les pierreries ; néanmoins il m'en offrit cent écus.

Je fis le surpris à mon four. Ce n'est pas assez, m'écriai-je ; c'est se moquer : vous abusez de ma situation ; mais quelque besoin que j'aie d'argent, je vous déclare que vous ne l'aurez pas à moins de cent cinquante écus d'or.

Il fit pourtant si bien encore que j'en rabaltis trente ; de sorte que le marché fut conclu à cent vingt. Il me pria d'aller avec lui à sa boutique pour les recevoir : ce que je refusai de faire, en lui disant que j'attendais un homme, et que je ne pouvais m'éloigner du port; qu'il n'avait qu'à retourner chez lui chercher la somme dont nous étions convenus, et qu'il me retrouverait au même lieu où il me laissait. L'orfèvre, voyant que je m'obstinais à ne vouloir l'accompagner, et craignant, que la' personne qui devait venir me joindre ne fût un de ses confrères, auquel j'avais peut-être donné rendez-vous pour le même sujet, courut au logis avec d'autant plus d'empressement, qu'il avait plus d'envie d'avoir le reliquaire.

J'aperçus bientôt ce vieux fripon qui revenait tout essoufflé : il portait dans un petit sac les cent vingt écus d'or, qu'il me compta dans la main.

Je lui demandai le petit sac dans lequel je remis l'or, et lui offris à la place, la bourse où avait été le bijou ; mais, faisant semblant de ne pouvoir défaire les cordons, que j'avais exprès bien attachés, je tirai, comme par impatience, d'un étui qu'il avait à sa ceinture, un couteau pour les couper. Quoique cet action le surprît un peu, il était si éloigné d'en pénétrer la cause, qu'il reprit le chemin de sa maison.

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très satisfait d'avoir profité d'une bonne occasion, et ne se doutant nullement du piège que je lui avais tendu.

Je le laissai faire quelques pas ; puis je fis signe à un de mes camarades, qui ne valait pas mieux que moi, et que J'avais posté dans un endroit, avec ordre d'accourir quand je l'appellerais.

Je le chargeai des écus d'or, que je lui dis de porter à notre capitaine; ensuite, courant après mon orfèvre, que je n'avais pas perdu de vue, je l'atteignis dans un carrefour, où il y avait par hasard une troupe de soldats assemblés; et le montrant du doigt, je me mis à crier : « Au voleur, seigneurs soldats, au voleur ! Pour l'amour de Dieu, arrêtez ce vieux fripon qui m'a volé ! Ne le laissez point s'échapper! »

Les soldats, dont il y en avait quelques-uns de notre compagnie, arrêtèrent aussitôt l'orfèvre, en lui demandant pourquoi il me donnait sujet de me plaindre ainsi de lui.

Il fut d'abord si troublé, si saisi de crainte et d'étonnement, qu'il n'eut pas la force de prononcer une parole ; d'ailleurs, quand il aurait parlé, cela eût été inutile ; la voix de son accusateur eût étouffé la sienne : on n'entendait que moi, je criais sans cesse ; et pour faire plus d'impression sur les soldats, je me jetai à genoux devant eux, en implorant leur secours avec de fausses larmes.

— « Mes seigneurs, leur disais-je, vous voyez dans ce vieux scélérat le plus grand hypocrite qu'il y ait en Espagne. J'étais toutàlheure avec lui sur le port; il a remarqué une bourse dans mon sein, il m'a demandé ce qu'il y avait dedans. C'est, lui ai-je répondu, un reliquaire que mon capitaine, mon maître, a oublié ce matin sur le chevet de son lit, et que j'ai pris pour le lui rendre. Ce voleur que vous tenez m'a prié d'un air honnête de le lui montrer, en me disant qu'il était orfèvre et quil se connaissait en bijoux. J'ai contenté sa curiosité.

— Après quoi il m'a proposé de lui vendre ce reliquaire. Cela ne se peut pas, lui ai-je dit, puisqu'il est à mon maître. En même temps je l'ai remis dans ma bourse, qui était attachée à mon jupon. Là-dessus, mon voleur, en m'amusant de paroles, a tiré de l'étui qu'il porte à sa ceinture, un couteau dont il s'est servi pour couper les cordons, dont vous pouvez encore voir les IdouIs. Donnez-vous, s'il vous plaît, la peine de le fouiller, et vous lui trouverez la bourse avec le bijou dont il n'a pas eu le loisir de se défaire, tant je l'ai suivi de près. »

Les soldats lefouillèrent aussitôt: ilstirèrentlabourse elle reliquaire qu'il avait mis dans son sein ; et, s'apercevant

qu'en effet les cordons avaient été coupés, ils demeurèrent convaincus que l'orfèvre était un fripon.

Il avait beau protester, et jurer que je lui avais vendu ce bijou : ils refusèrent de le croire, ne pouvant se persuader qu'un vieil orfèvre eût été capable d'acheter d'un jeune soldat un reliquaire si riche, sans le soupçonner de l'avoir dérobé.*: Encore une fois, seigneurs soldats, s'écria l'accusé, j'ai payé le reliquaire à ce jeune homme, à telles enseignes, qu'il doit avoir actuellement sur lui cent vingt écus d'or, que je lui ai comptés dans la main. Vous n'avez qu'à le fouiller à son tour ; vous lui trouverez ces pièces d'or qu'il vient de recevoir de moi, il n'y a qu'un moment. »

Les soldats, pour le contenter, se mirent à me visiter partout, et, voyant que je n'avais point d'argent, ils commencèrent à l'accabler d'injures, et même à le battre.

Néanmoins, comme il ne cessait de les prier de nous mener l'un et l'autre devant le juge, ils nous y conduisirent tous deux.

Là, je rapportai l'affaire de la même façon que je l'avais contée aux grivois, lesquels, ayant étéinterrogés par le juge, en dirent plus qu'il n'en fallait pour faire croire que l'orfèvre m'avait effectivement pris de force le reliquaire. D'ailleurs, ce bourgeois étant connu pour un homme fort intéressé et très peu scrupuleux, on n'était que trop disposé à le croire coupable.

Le magistrat toutefois, voulant avoir quelque considération pour sa famille, qui était des meilleures de la bourgeoisie, se contenta de lui faire une forte réprimande, et me remit le bijou entre les mains, avec ordre de le reporter à mon maître : ce qui fut exécuté sur-le-champ.

Guzman n'erre pas toujours sur les grands chemins et dans les carrefours : de temps en temps il trouve une place, dont il se fait chasser parce qu'il ne peut résister à sa manie du vol. Quand le besoin de dérober ne se fait pas impérieusement sentir , notre homme s'exerce et s'amuse à des espiègleries et menus vols de citrons ou de confitures. Il joue à ceux qui lui déplaisent, assez de tours pour que leur simple relation emplisse proprement plusieurs chapitres. Il faut en lire au moins un. C'est au temps oii il est page d'un cardinal, chez qui il commet mille espiègleries,

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défonçant les caisses de conlilures, attirant des nuées de moustiques sur le nez du chambellan, ou tirant du secrétaire Nicolao la vengeance qu'on va lire.

Une bonne farce.

J'achetai de la poix résine, du mastic et de l'encens. Je réduisis le tout en poudre, et le mis dans un papier, que je serrai dans ma poche pour l'employer, quand j'en trouverais l'occasion. Elle s'ofï'rit peu de temps après', telle que je la pouvais désirer. Un jour que la poste partait pour l'Espagne, et que M. le secrétaire était fort occupé, je me rendis le matin à son quartier, et j'entrai dans sa garde-robe, où était son valet. — « Jacques, lui dis-je, mon cher ami Jacque, j'ai là-bas du pain et un morceau de jambon grillé, il ne faudrait avec cela qu'une bouteille de bon vin pour bien déjeuner; si tu peux me la fournir, tu seras mon compagnon; autrement j'en vais chercher un autre.

— Seigneur Guzman, me répondit aussitôt Jacques, vous avez trouvé votre homme ; je sais bien où aller prendre une bouteille d'excellent \in : vous n'avez qu'à m'attendre ici, je serai à vous dans un moment . o

A ces mots, il disparut, et me laissa maître de la garderobe.

Alors cherchant des yeux le haut-de-chausso de Nicolao, car je savais que ce secrétaire n'en mettait pas le matin, et n'avait sur sa chemise qu'une robe de chambre légère, pour écrire plus à son aise ; cherchant, dis-je, des yeux son hautde-chausse, je l'aperçus sur une chaise ; je le pris, je le retournai, et, après en avoir parsemé toute la doublure de la poudre dont j'ai parlé, je le remisa sa place, de manière qu'il ne semblait pas qu'on y eût touché. Jacques ne tarda guère à revenir avec du vin ; mais, dans le temps que nous nous disposions à déjeuner, son maître l'appela pour l'aider à s'habiller, et le retint dans sa chambre ; de sorte que je fus obligé d'aller vider sa bouteille avec un autre que lui, en attendant que j'eusse le plaisir de voir ma poudre opérer. Elle fit son effet, au dîner du cardinal, où il y avait un grand nombre de convives. Nous étions alors dans la canicule, et il faisait une chaleur très favorable à mon dessein. Le Seigneur Nicolao était dans la salle avec les autres officiers.

Je remarquai bientôt à son action qu'il sentait dans son haut-de-chausse une démangeaison, où, par respect, il

n'osait poser la main. Il ne savait quelle contenance tenir et, par malheur pour lui, à mesure qu'il s'agitait, il augmentait son tourment. La poudre, s'attachant au poil et àla peau, l'incommodait à un point, qu'il lui semblait sentir mille pointes d'aiguilles. Ce n'est pas tout : le cardinal, ayant quelque ordre à lui donner, l'appela, et pendant qu'il lui parlait à l'oreille. Son Eminence se boucha le nez tout à coup en disant: « Qu'avez-vous donc sur vous, maître Nicolao ? Vous puez l'encens et la poix résine. »

Le secrétaire rougit à ces paroles et s'éloigna de Monseigneur, qui, s'apercevant que presque tous mes camarades, que le chambellan avait mis au fait, s'entretenaient tout bas les uns aux autres en riant, me soupçonna d'avoir fait quelque nouveau tour.

Comme j'étais assez près de lui et que je gardais mon sérieux: « Guzman,me dit-il, quel sujet vos confrères ont-ils donc de rire ? — C'est, lui répondis-je, que M. le secrétaii* s'est avisé aujourd'hui de se purger avec de la térébenthine.

Le cardinal, à cette réponse, éclata de rire, et toute la table suivit son exemple. Nicolao jugea bien par là qu'on lui avait fait quelque malice ; et, ne pouvant soutenir les ris moqueurs dont toute la salle retentissait à ses dépens, il s'enfuit avec une précipitation qui redoubla le plaisir de la compagnie

Les importuns n'avaient pas beau jeu avec lui. Etant au service de l'ambassadeur de l'Espagne, il le délivrait des parasites et des pique-assiettes, comme l'Anglais dont il est question ici.

L'Anglais mystifié.

Mon maîlre me dit un soir en langue castillane, que l'Anglais n'entendait pas : « Ah ! que ce fou m'ennuie ! »

Ces paroles de l'ambassadeur ne frappèrent pas en vain les oreilles d'un page, qui n'était ni sot ni sourd. Je me tins pour dire qu'il fallait absolument nous débarrasser d'un si fastidieux personnage. Pour cet effet, je m'attachai à le servir à table ; dès qu'il demandait à boire, ce qui lui arrivait presque à chaque moment, je lui versais dans un grand verre, et jusqu'au bord, d'un vin qui avait de la force, et qui ne tarda guère à l'étourdir. Sitôt que je m'en aperçus à ses discours, je liai avec un cordon de soie une de ses jambes à la chaise, sur laquelle il était assis, sans qu'au-

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cun des convives prît garde à mon action. A la fin du souper, Tambassadeur se leva, et toute la compagnie suivit son exemple ; mais quand mon Anglais voulat faire la même cliose, il tomba si rudement avec sa chaise, qu'il se cassais nez et les mâchoires. Je défis subtilement le cordon, en faisant semblant de l'aider à se relever.

On juge bien que le farceur n'a pas toujours le beau rôle : son bonheur serait fatigant s'il persistait. Nous le trouvons parfois dans des embarras ridicules ou dans des postures grotesques, et le berneur est à son lour berné. Il ne fut pas fier lejour oii lui arriva l'aventure du cochon. Il était occupé à causer avec une servante.

11 faut observer que, pendant notre entretien, pour tenir une contenance plus galante, j'avais le cou allongé, les jambes ouvertes, et c'était, comme tu vas l'entendre, me prêter au nouveau malheur que me préparait ma mauvaise fortune. Il y avait, à un des bouts de la ruelle, une écurie d'où il sortit tout à coup un cochon des plus gros, qu'on venait d'en chasser à coups de bâton. Cet animal, irrité ainsi qu'un taureau furieux à qui Ton a ouvert la barrière, enfila la venel'e de mon côté, et, me passant entre les jambes, m'enleva de terre, et m'emporta sur son dos en grognant d'une manière épouvantable. J'embrassai le cou de la bête ; et, me tenant à ses soies le mieux qu'il m'était possible, de peur de me casser un bras ou une jambe contre le mur, ou bien de tomber dans la boue, j'espérai me tirer d'affaire assez heureusement; mais mon coursier trompa mon attente. Se sentant serrer le cou, il secoua si rudement la tête pour se délivrer de ce qui l'incommodait, qu'il me jota justement dans la ruelle la plus bourbeuse : c'était à l'entrée du côté de la place Navone.

Il y a toujours là du monde, et il y en avait alors plus qu'à l'ordinaire. Quel spectacle, particulièrement pour la canaille, de me voir sortir de la ruelle couvert de boue, depuis les pieds jusqu'à latète ! On entendit bientôt dans la place des cris et des huées, et dans un moment je fus entoure d'une infinité de toute sorte de gens qui commencèrent à m'insulter par mille mauvaises plaisanteries, que je dévorai, tant j'étais accablé de honte et de confusion. Je ne

songeai uniquement qu'à découvrir quelque maison où je pusse me cacher ; et, en ayant remarqué une qui parut m'offrir Fasile que je cherchais, je me hâtai de m'y rendre. J'entrai dedans, et fermai brusquement la porte au nez des iriarauds qui me poursuivaient.

Celte mésaventure n'est rien auprès de la disgrâce finale. Après avoir souvent talé de la prison, il finit par s'atlirer la condamnation aux galères, que méritait une vie aussi nuisible. Nous le voyons défiler piteusement dans la chaîne des prisonniers, qui n'oublient pas à l'occasion les talents pour lesquels ils ont le carcan au cou.

La Chaîne.

La Chaîne, composée de vingt-six jeunes forçats, tous revêtus du collier de TOrdre, étant prête à marcher, nous partîmes de Séville, pour nous rendre au port Sainte- Marie, où étaient alors les galères. Nous étions divisés en quatre bandes, tous enchaînés les uns aux autres ; et notre conducteur, escorté de vingt gardes, nous menait à petites journées.

La première, nous allâmes coucher à Cabécas, village éloigné de Séville de trois lieues.

Le lendemain, dès la pointe du jour, nous étant remis en marche, nous rencontrâmes un jeune garçon qui chassait des petits cochons devant lui. Ce pauvre malheureux, au lieu de faire prendre à ses bêtes une autre route pour nous éviter, eut Fimprudence de les faire passer entre nos bandes, de sorte que nous en enlevâmes la moitié.

Il eut beau s'en plaindre à notre conducteur, et le prier d'interposer son autorité, pour nous obliger à les rendre, le conducteur, qui se promettait bien d'en manger sa part, fit la sourde oreille à ses prières. Nous continuâmes notre chemin en nous applaudissant du beau coup que nous venions de faire : nous en eûmes autant de joie que si notre liberté y eût été attachée.

Guzman expierait dans les fers les méfaits de sa vie s'il ne s'échappait par une dernière et coupable habileté.

GUZMAN d'aLFARACHE. 171

Il conspire avec les forçats, pais il les dénonce, et reçoit sa liberté pour prix de son indigne trahison, sans que la sérénité noire de cette âme peureuse soit troublée. La conclusion de cet exploit indigne et du livre est ce cri de satisfaction : « Je rendis mille et nnille grâces au ciel de Toccasion qu'il m'avait donnée de me tirer de l'état déplorable où je m'étais réduit par ma mauvaise conduite, et je lui promis qu'à l'avenir je mènerais une vie plus raisonnable. » C'est terminer par un serment d'ivrogne.

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