CHAPITRE X
ESTEVANILLE GONZALÈS.
« Yoici un nouvel aventurier espagnol que je présente aux Français. J'espère qu'ils voudront bien agréer ce présent, et qu'ils ne me sauront pas mauvais gré de leur faire connaître Estevanille Gonzalès, surnommé le garçon de bonne humeur. » Lesage avait raison de penser qu'on ne lui saurait pas mauvais gré, car son histoire est amusante.
Il travailla sur les prétendus mémoires d'un bouffon de ce nom, attaché à la personne du duc d'Amalfi, général des armées de Sa Majesté Catholique dans les Pays-Bas.
La parole est à Estevanille *.
« Ne craignez pas, lecteur mon ami, qu'à l'exemple de Stace qui débute dans sa Thébaïde par le ravissement d'Europe, lequel fut la première cause de la fondation de Thèbes, je commence l'histoire de ma vie par vous apprendre quels étaient mes aïeux dans le temps du roi Pelage. >
Sous tant d'ambages, il nous apprend qu'il fut orphelin de bonne heure et confié à son oncle, Damien Carnicero, le plus fameux chirurgien de Murcie.
Un apprenti barbier.
Mon oncle s'imaginant que je ferais mieux d'embrasser sa profession que celle de mon père, qui, tout accrédité qu'il avait été, n'était pas moins riche, me fit quitter mon
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maître d'école, et me prit chez lui en apprentissage. On m'obligea d'abord, comme ont fait tous les apprentis, à balayer la boutique, à tirer de l'eau du puits, à laverie linge à barbe, et à faire chauffer les fers pour friser et dresser les moustaches. J'entrais alors dans ma quatorzième année. J'étais un éveillé gaillard : ce qui me fit surnommer le garçon de bonne humeur.
Au bout de deux mois, on m'apprit à manier le rasoir ; et, pour mon coup d'essai, le hasard me livra un pauvre mendiant, qui se présenta pour être écorché par charité. Mon oncle et son frater venaient de sortir ; si bien que j'étais seul dans la boutique. Je fis asseoir le misérable sur une vieille escabelle réservée à ces sortes de gens; je lui passai autour du cou un torchon plus noir que la cheminée ; après quoi je lui savonnai si rudement les joues, le nez, la bouche et les yeux, que je lui fis faire toutes les grimaces d'un vieux singe qui se voit tourmenté par son maître.
Ce fut bien une autre affaire, lorsque je vins à me servir du rasoir, qui, par malheur pour la peau du patient, se trouva si mauvais, qu'il enlevait plutôt la chair que la barbe. « Mon petit seigneur, s'écria le malheureux, ne pouvant plus résister au mal que je lui faisais, dites-moi, je vous prie, si vous me rasez ou si vous m'écorchez ? — Je fais l'un et l'autre, mon ami, lui répondis-je ; vous avez la barbe si épaisse et si rude, qu'il n'y a pas moyen de vous raser sans vous couper. »
Dans le temps que j'achevai une si belle besogne, mon parrain revint au logis.
Dès qu'il aperçut la face de ce pauvre chrétien toute balafrée, il eut envie de rire ; néanmoins il garda son sérieux, et lui donna quelques pièces de menue monnaie pour le consoler d'avoir passé par mes mains. Apparemment que ce gueux eut soin d'informer tous ses camarades de ma façon de raser ; car depuis ce jour-là aucun mendiant ne vint à notre boutique.
Cependant mon oncle me gronda, et me défendit de raser jusqu'à nouvel ordre, pour me punir de m'en être si mal acquitté. Mais comme on ne m'avait pas interdit les ciseaux, ainsi que le rasoir, on me permit un matin de faire les cheveux et les sourcils à certain écolier qui vint au logis pour cet effet. C'était le fils d'un marchand de drap. Mon parrain voulut être présent, pour avoir l'œil sur moi, et m'obliger, par sa présence, à faire les choses avec plus d'attention. Je m'y pris assez bien au commencement: je coupai les cheveux du jeune homme
par étages, et tout allait le mieux du monde, lorsque, oubliant qu'il avait des oreilles sous ses cheveux, je lui en emportai la moitié d'une d'un coup de ciseaux. Il fit un grand cri, et mon oncle n'en sut pas plus tôt la cause qu'il me donna vingt gourmades et pour le moins autant de coups de pied. Après cette petite correction, que je méritais bien, il pansa le blessé, et le mena lui-même à son père, auquel il représenta que c'était un coup d'étourdi, dont il m'avait puni de manière qu'il m'avait laissé à demi mort dans sa boutique. Le marchand, faisant réflexion que le mal était sans remède, se paya de ce que mon oncle lui dit, et me pardonna.
Je n'en fus pas quitte pour les coups que maître Damien m'avait donnés; il joignit à la défense de raser celle de couper les cheveux et de faire aucun acte chirurgique sous peine des étrivières ; de sorte qu'il fallut m'en tenir à mes premières fonctions. Mais l'enchaînement des causes secondes fut tel que je ne pus m'empêcher d'y contrevenir. Une après- dînée que j'étais seul avec mon parrain, il entra un homme de la hauteur de six à sept pieds, et qui avait un air de mauvais garçon. Il était déjà dans la boutique, que le bout de sa rapière était encore dans la rue. Il avait les cheveux nattés, avec un chapeau retapé, et surmonté d'un vieux plumet feuille-morte, et les deux crocs de sa moustache s'étendaient des deux côtés jusqu'aux tempes. Je ne pus l'envisager sans frémir. « Maître Damien, dit il à mon oncle, redressez, je vous prie, ma moustache. » Aussitôt mon parrain m'ordonna de faire chauffer les fers. Quand ils furent chauds, il fit asseoir le brave dans un fauteuil, et lui rajusta une de ses vigotes. Il se disposait à en faire autant à l'autre, qu'il avait déjà abaissée pour la peigner, lorsque, entendant du bruit dans la rue, il ouvrit la porte de sa boutique pour observer ce que c'était. Il vit des gens qui se préparaient à se battre, et reconnut parmi eux un de ses meilleurs amis. A cette vue, il ne fut point maître de lui. Il courut au secours de son ami, laissant le spadassin dans l'état où il était, c'est-à-dire .un croc de moustache en haut, et l'autre en bas.
La querelle dura si longtemps, que le brave, las d'attendre mon oncle, qui ne revenait point, se tourna de mon côté, en me disant : «Petit garçon, mon ami, n'es-tu pas assez habile pour achever ce que ton maître a commencé? » Je fus piqué de la question, et, m'imaginant que je ne pouvais, sans me déshonorer, répondre que non, j'eus l'eflronterie de répondre que oui. Je fis plus : pour lui prouver que
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je ne me vantais pas à faux d'avoir le talent de savoir mettre la dernière main à une moustache, je tirai du feu un nouveau fer qui était tout rouge, et l'appliquant sous le nez du spadassin, je lui brûlai la lèvre supérieure avec une partie de la vigote que j'avais si témérairement entrepris de redresser. Il poussa dans" le moment un cri qui ébranla toute la maison, et, se levant en fureur : « Fils de cent boucs, me dit-il, me prends-tu pour saint Laurent ? n En même temps il tira son effoyable épée pour me la passer au travers du corps; mais, avant qu'il pût exécuter son dessein, le fils de mon père enfila la porte, et détala si prestement, qu'en moins d'une minute il se trouva au bout de la ville : tant il est vrai que fuir est encore bien autre chose que courir.
Je me sauvai chez un mercier qui était mon parent du côté de ma mère ; et, quand je me vis là bien en sûreté, je dis : « Aille présentement le procès comme il lui plaira. » Je racontai l'aventure au cousin, qui pensa crever à force de rire, lorsqu'en regardant le fer dont je m'étais si adroitement servi pour faire mon opération et que j'avais encore à la main, il aperçut une poignée de poils de vigote poussés dessous, si longs et si raides, qu'on en aurait pu faire un goupillon. Je demeurai dans mon asile jusqu'au lendemain. Mon oncle, qui se doutait bien que je m'étais réfugié chez le mercier, m'y vint chercher lui-même : il me dit que le spadassin, après avoir jeté son feu et vomi mille imprécations contre moi, s'était enfin laissé apaiser par les excuses qui lui avaient été faites. Je m'en retournai au logis avec mon parrain, qui devint insensiblement assez content de moi. J'appris à raser comme un autre, à bien couper les cheveux sans toucher aux oreilles, et à donner le bon air aux moustaches. Je parvins même à savoir saigner passablement : la première fois, à la vérité, que je voulus m'en mêler, j'estropiai un soldat. Ayant ouï dire qu'Hippocrate, dans son traité de la Phlobotonie, recommande aux chirurgiens de faire une large ouverture, j'en fis une qui paraissait plutnt un coup de lance que de lancette : aussi le grivois en fut-il pour un bras.
Après ces beaux exploits, Estevanille prit la résolution de quitter la chirurgie et d'aller à Salamanque achever ses études. II entra à cet effet chez un maître de pension où l'ordinaire le cédait à la valeur de l'enseignement. On y faisait maigre chère.
Un Pensionnat.
Je remontai dans ma chambre, où je me couchai dans un lit plus dur que le marbre, et dont les draps étaient, composés de grosses serviettes cousues Tune à l'autre encore plus grossièrement. Cependant, malgré la dureté du grabat, et malgré les coutures qui m'écorchaient les jambes, je dormis comme une marmotte jusqu'à neuf heures du matin. D'abord que je fus réveillé, je me levai, et tandis que je m'habillais, mon maître de pension entra dnns ma chambre, suivi d'un homme qu'il me présenta en disant : Voici le tailleur de mes pensionnaires, qui vient vous offrir ses services. C'est un habile ouvrier, et, de plus, si scrupuleux dans sa profession, qu'il ne voudrait pas prendre un pouce d'étoffe.
Comme j'avais besoin d'un habit, j'ordonnai au tailleur de bi'en faire un ; et moyennant six doubles pistoles que je lui donnai, il s'obligea de me fournir dans deux jours un habillement complet. A peine le tailleur fut-il hors de ma chambre, que l'heure du dîner arriva. Je descendis dans la salle où j'avais soupe le soir précédent. Tous les pensionnaires s'y rendirent aussi, et chacun se mit à table. Quoique je m'attendisse à un repas très frugal, les mets qu'on nous servit surpassèrent mon attente. On nous régala premièrement d'une soupe pareille à celle qu'on a coutume de donner aux chiens de chasse pour leur conserver le nez. Le bouillon en était tout clair, et l'on y voyait flotter des croûtes de pain moisi. Chaque écolier en avait devant lui une écuellée dont il se bourrait l'estomac avec un appétit que j'admirai. Et moi-même, quoique je n'eusse point encore tâté de la vache enragée, je ne laissai pas de vider mon écuelle. Je me sentis tellement rassasié de ce bon potage de santé, que je ne pus achever la portion qui me vint ensuite. C'était pourtant un petit plat des plus friands, un hachis de pieds de chèvres où l'on avait, je crois, mis jusqu'à la corne, tant il croquait sous les dents. Pour les autres pensionnaires, qu'une éternelle faim consumait, ils se jetèrent avec tant davidité sur la fricassée, qu'ils la firent disparaître en un clin d'oeil.
Il fit d'abord de grands progrès dans les belleslettres, puis ce zèle se ralentit ; il quitta les Muses, et préféra se mettre en condition. Il servit successivement le doyen de la cathédrale de Salamanque, un chape-
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lain royal, un original, donEnrique, qui tient registre de tous ses amis, et les bifîe dès qu'il doute de leur amitié ; tout le livre est biffé, à mesure que la liste s'allonge. Alors Estevanille entre au service du duc d'Ossone, par cette fortune singulière qui arrive, à un moment de leur vie, à tous les héros de Lesage : Gil Blas, Gonzalès, Chérubin quittent le service pour entrer dans les bureaux d'un homme politique qui assure leur avancement. Le duc d'Ossone est nommé vice-roi de Sicile. Estevannille se rend utile et nécessaire. Son avenir était assuré, mais il ne sut pas le ménager, et retomba. Aussi le retrouvons-nous dans l'officine d'un apothicaire, oia il commet les plus singuliers quiproquos.
Une Cure merveilleuse.
Je travaillais toute la journée dans la boutique, et je surprenais Tapothicaire par les progrès rapides que je faisais dans sa profession, qui, dans le fond, n'est pas la magie noire^ quoiqu'il soit assez difficile de retenir tous les noms barbares et diaboliques des drogues dont elle fait usage. Je savais déjà faire toutes sortes de compositions, lorsqu'un jour on nous apporta deux ordonnances du docteur Arriscador, médecin navarrois, qui, dans ce temps-là, passait pour THippocrate de la ville de Palerme. Les barons, les comtes, les marquis qui tombaient malades ne voulaient mourir que de sa main. Il s'agissait de composer deux médecines, l'une pour un avocat qui avait gagné une Huxion de poitrine en plaidant; et l'autre pour un homme d'église qui avaitattrapé une pleurésie en courant après un bénéfice. J'employai les drogues et les doses mar({uées dans les ordonnances ; et lorsque j'eus fait les deux compositions, je les portai au malade; mais je donnai, en jeune étourdi que j'étais, la potion de l'avocat à l'ecclésiastique, et celle de l'ecclésiastique à Tavocat, et je ne m'aperçus du quiproquo qu'après leur avoir fait avaler les médecines jusqu'à la dernière goutte.
Je me reprochai cette bévue, et je maudis, mon esprit brouillon. Je plaignis ces pauvres maladcsd'^Mre tombés entre mes mains; et, les comptant déjà parmi les morts, je m'en retournai au logis dans une furieuse agitation. Si j'eusse été
un vieux routier d'apothicaire, je serais revenu de sangfroid dans ma boutique, sans m'embarrasser du mauvais coup que je venais de faire; mais je n'avais pas encore eu le temps de m'endurcir dans la pharmacie ; et je parus si troublé, que Patoschi me demanda ce que j'avais. Je lui avouai ingénument ma faute, en lui témoignant que j'en étais bien mortifié. Il n'en fit que rire. « On voit à votre air affligé, mon fils, me dit-il, que vous n'êtes qu'un novice. Vous moquez-vous d'être si sensible aux imprudences du métier? Faut-il prendre ainsi les choses à cœur? Vous vous êtes mépris : eh bien! l'homme n'est-il pas sujet à faillir, et surtout dans notre profession? Est-ce que l'on ne dit pas ordinairement : un tel a fait un quiproquo d'apothicaire? Ce qui suppose qu'il nous arrive souvent de nous tromper. Oh! vraiment, ajouta-t-il, j'en ai bien fait d'autres en ma vie, et n'ai pas été le dire à Rome. — Mais, seigneur Patoschi, lui dis-je, vous qui êtes un habilissime en matière de drogues, croyez-vous que ces deux hommes ne crèvent pas de celles que je leur ai fait prendre? — Je n'en sais rien, me répondit-il ; je ne connais pas assez les propriétés des remèdes pour être sûr des effets qu'ils doivent produire. En tout cas, soyons sans inquiétude là-dessus : soutenons que nous avons exactement suivi les ordonnances ; et cachons bien votre quiproquo. Si les deux malades viennent à mourir, ce qui doit vraisemblablement arriver, le médecin en aura tout l'honneur. »
Nous formâmes donc la résolution de mettre ces deux assassinats suiWe compte du docteur Arriscador, dout par bonheur pour nous la réputation était favorable à notre dessein. Nous vîmes paraître le jour suivant ce médecin tout ému ; il entra dans notre boutique brusquement : nous crûmes qu'il venait nous annoncer la mort des deux malades ; au contraire, il nous apportait une agréable nouvelle : « Mes amis, s'écria-t-il, je ne puis contenir ma joie, ou plutôt mon ravissement ; les deux dernières ordonnances que je vous ai envoyées mériteraient d'être consacrées dans le temple d'Esculape comme deux spécifiques, Tun pour la pleurésie, et l'autre pour les fluxions de poitrine. Pourrezvous ajouter foi à ce que je vais vous dire ? A peine l'homme d'église et l'avocat ont-ils pris leurs médecines, qu'ils se sont sentis soulagés. Ils ont dormi d'un profond sommeil toute la nuit; et ce matin à leur réveil ils se sont trouvés parfaitement guéris. 0 prodige inouï ! le bruit de ces deux merveilles se répand déjà dans la ville. Quel honneur pour moi d'avoir si promptement triomphé de deux maladies* mortelles! Mes enfants, poursuivit-il, vous devez vous
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réjouir aussi d'une si rare victoire : vous y avez contribué par la fidélité de vos compositions. Une partie de la gloire qui doit m'en revenir va rejaillir sur vous. »
Le docteur était si content de Theureux succès de ses ordonnances, qu'il ne pouvait se lasser de s'en féliciter luimême. Pour nous, qui savions mieux que lui ce qu'il en fallait penser, nous fûmes tentés de lui rire au nez ; mais le respect que les apothicaires doivent aux docteurs en médecine nous préserva de cette irrévérence.
Quelques cures malheureuses forcent notre héros à s'enfuir on Italie. Sur la route, il croise deux Genevois qui vont à Florence consulter un sorcier. Il se met de leur compagnie, et va voir avec eux le nécromancien , chez qui il arriva une assez plaisante aventure.
Le Nécromancien.
Nous arrivâmes au pied d'une montagne escarpée, où nous aperçûmes une caverne que fermait une porte fort épaisse. Nous frappâmes en criant qu'on nous ouvrît. On fut quelque temps sans nous répondre ; mais enfin nous entendîmes en dedans une voix sépulcrale, qui nous demanda ce que nous souhaitions. Nous dîmes que nous venions pour consulter l'oracle, et la porte s'ouvrit à l'instant.
Le premier objet qui s'offrit à nos yeux fut la figure du nécromancien. Imaginez-vous un homme haut de six pi^ds pour le moins, et vêtu d'une robe blanche, sur laquelle étaient peints en rouge tous les signes du zodiaque. Il portait un gros bonnet fourré d'une peau de loup, surmonté d'une tète de tigre; et au lieu de cheveux, quelques couleuvres artificielles qui fiottaient sur ses épaules.
Tout son habillement lui donnait un air effroyable. Les deux Genevois lui dirent que sur la réputation qu'il avait d'être un grand cabaliste, ils venaient de fort loin le consulter sur des affaires de la dernière conséquence pour eux. Il leur répondit d'abord qu'il n'était pas ce qu'ils croyaient. Mais ces messieurs, à force de prières entremêlées de louanges, l'obligèrent à leur avouer qu'effectivement il était initié dans les mystères de la cabale. Les Genevois n'en étaient pas plus avancés pour cola. Il leur fallut protester qu'ils n'étaient point attirés là par une frivole curiosité; car il disait qu'il n'employait les pouvoirs de son art que pour les personnes qui en avaient besoin. Ils firent, sans
hésiter, la protestation qu'il exigeait d'eux; après quoi ils n'eurent plus de contradiction à essuyer de sa part. Alors il leur vanta son savoir-faire, et leur montra plusieurs bijoux dont il les assura que des seigneurs étrangers lui avaient fait présent pour leur avoir dévoilé l'avenir.
Tandis que mes camarades et lui s'entretenaient ensemble, j'examinai avec une extrême attention le dedans de la caverne, laquelle était pleine de choses qu'on ne pouvait regarder sans effroi. On voyait un lion qui avait des yeux étincelants, et présentait une gueule béante. Ici c'était un tigre furieux qui étendait ses griffes comme pour nous déchirer ; et là c'était un dragon ailé qui semblait vouloir s'élancer sur nous. Toutes ces figures, quoique d'osier, revêtues de carton peint, étaient faites avec tant d'art que si ces animaux eussent été animés, ils n'auraient pas inspiré plus de frayeur. Ces objets, que je considérais en frémissant, contribuaient à faire croire que le maître de la caverne devait être un grand magicien. Mes camarades, dont il avait excité l'admiration par le récit des choses étonnantes qu'il leur avait racontées, n'eurent plus d'autre opinion de lui. Pour moi, bien que j'eusse encore peu d'expérience, je suspendis mon jugement.
Le nécromancien, surpris de me voir si attentif à observer ce qui frappait ma vue, demanda aux Genevois pourquoi je semblais fuir la conversation ; ils lui répondirent que je ne la fuyais point, mais qu'en Espagnol curieux, je m'abandonnais au plaisir de contempler ce que j'apercevais dans sa caverne. Il apprit avec chagrin que j'étais Espagnol. « Je n'aime point, dit-il , à faire mes opérations magiques devant des gens de cette nation, qui sont, pour la plupart, des esprits forts et des incrédules qui nous traitent de charlatans. — Il n'y a point de règle sans exception, lui répliqua un des Genevois : nous vous répondons de ce cavalier : tout Espagnol qu'il est, nous vous le donnons pour un admirateur des grandshommes qui savent forcer les démons a leur obéir. Il n'est point de trop ici ; c'est de quoi nous vous assurons. Vous pouvez donc hardiment, en sa présence, faire ce que nous attendons de votre seigneurie. «
Sur cette assurance, le magicien ne fit plus difficulté d'opérer devant moi. Il appela quelqu'un dont le secours lui était nécessaire, et bientôt une figure d'homme aussi horrible que la sienne accourut à sa voix. Ces deux monstres nous firent passer dans une arrière chambre plus obscure que la première, et au milieu de laquelle on remarquait, sur une table de marbre noir, un grand globe de verre. Nous nous approchâmes de la table, et nous observâmes
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qu'autour du globe toutes les lettres de l'alphabet étaient écrites en gros caractères, sur une fxinde de parchemin vierge; mais ce qui attira particulièrement notre attention, fut une espèce de nain qui paraissait dedans sous un habit couleur de fer et que le magicien nous dit être l'esprit qu'il s'agissait de consulter. Ce petit démon tenait son bras droit élevé, ei ses yeux ressemblaient à deux charbons ardents.
D'abord le nécromancien lui adressa ce discours d'un ton de voix assez haut et de l'air du monde le plus grave : « Uriel, génie superbe, que j'ai soumis àmon obéissance par la force de mes enchantements, Je t'ordonne de satisfaire en ce moment ces seigneurs, et de remplir le désir qui les presse. Es-tu disposé à m'obéir de bonne grâce, ou bien faut-il que j'emploie les terribles paroles auxquelles tu ne peux résister ? » Uriel ne répondit rien ; mais l'enchanteur, qui sans doute lisait dans les yeux du démon ce qu'il pensait, dit aux Genevois :. « Messieurs, vous allez être contents : l'esprit cède au pouvoir de ma conjuration. Vous n'avez qu'à dire, Tun après l'autre, ce que vous souhaitez de savoir, et il vous l'apprendra. — J'ai un père vieux, riche et très avare, dit un des Genevois, et je suis fort impatient de recueillir sa succession. Commandez à votre génie de me marquer combien de temps j'ai encore à languir dans mon attente. — C'est de quoi vous serez instruit tout à l'heure, répondit le cabaliste. »
En parlant de cette sorte il prit un large gant ; puis, s'étant ganté la main droite, il la passa dans le globe, et toucha le nain, en lui disant : « Allons, vite, dépêchons. » Uriel fit aussitôt un mouvement et porta la main sur une lettre. Le magicien se déganta promptement pour écrire cette lettre sur un papier qui était sur la table avec une plume et de l'encre. Ensuite ayant remis son gant, il repassa la main droite dans le globe et retoucha le nain, qui eut la docilité de faire un nouveau mouvement et dont la main s'arrêta sur une autre lettre.
Notre enchanteur fit jusqu'à dix ou douze fois ce manège ; après quoi, ayant examiné les lettres écrites, il assura le (iénevois que son père n'avait plus que trois mois à vivre : ce qui causa une joie excessive à ce bon fils On recommença la même cérémonie pour l'autre Genevois, qui, se flattant de ne pas sortir de la caverne avec une prédiction moins favorable, eut en effet le bonheur de s'entendre prédire Mn'il était sur le point de perdre sa femme; mais par malheur pour ces messieurs, ces deux oracles n'étaient que des impostures; c'estce que je découvris par hasard, ainsi que je vais le conter.
Le magicien, ayant fait ses opérations devant des témoins qu'on pouvait taxer d'un peu trop de crédulité, jouissait, comme un prêtre de Delphes, du plaisir d'avoir trompé, lorsque je m'avisai, sans savoir pourquoi, de prendre le gant qui avait touché Uriel. Je le considérai et je trouvai, au bout de l'index, une dureté qui m'étonna. « Qu'est-ce que c'est que ceci? m'écriai-je. N'y aurait-il pas dans ce doigt delà pierre d'aimant? » Le charlatan, qui ne s'était nullement attendu à cette question, se troubla ; et, se tournant tout confus vers mes compagnons : « Messieurs, leur dit-il, n'avais-je pas raison de me méfier de cet Espagnol? — C'est ce que nous voulons approfondir, lui répondirent-ils. » En même temps ils examinèrent le gant, et s'aperçurent qu'en effet il y avait de l'aimant au bout de l'index. Quoique fâchés de ne pouvoir plus compter raisonnablement sur ce qui leur avait été prédit, ils se mirent à rire à leurs propres dépens.
Le prétendu cabaliste, se voyant pris, changeade langage; il avoua tout. Il nous apprit qu'Uriel avait le corps d'osier et un bras couvert de lames de fer, et il nous montra de quelle manière subtile il l'attirait avec son gant vers l^s lettres marquées autour du globe. Ensuite il nous supplia de lui garder le secret, en nous disant, pour mieux nous y engager, qu'on devait le regarder comme un joueur de gobelets, ou comme une Bohémienne qui dit la bonne aventure; qu'il ne faisait de mal à personne ; qu'à la vérité il trompait les hommes simples, mais qu'il ne leur prédisait que des choses agréables : de sorte qu'ils s'en retournaient chez eux fort satisfaits de lui; enfin, qu'il arrivaifrquelquefois que ses oracles s'accomplissaient : ce qui le mettait en réputation, et lui faisait gagner sa vie.
Au bout de quelque temps, Estevanille croit pouvoir rentrer en Espagne grâce à son protecteur don Ghristoval. 11 traverse Sarragosse, Rodenas, au milieu d'aventures diverses, va vivre à Madrid oii il devient marchand de pommade pour faire rajeunir, entremêlant ses déboires et ses mécomptes d'une saine philosophie et d'emprisonnements assez fréquents. Il se replace sous la tutelle influente du duc d'Ossone ; par malheur, celui-ci meurt. Le garçon de bonne humeur retrouve par bonheur sa sœur qu'il n'avait plus revue. Elle tient une hôtellerie. Ils mettent leurs biens en commun, et
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l'histoire d'Estevanille finit par sa retraite dans l'auberge dont il devient l'associé, et où il paraît satisfait de son sort.
Voilà tout le plan dans son incohérence ingénue. Jetez-y des portraits amusants, la satire très plaisante et très persistante des médecins, des aventures réjouissantes, et aussi l'esquisse d'un grand tableau historique assez poussé pour que Lesage ait besoin de se reprendre : « Je commence à m'apercevoir que je tranche ici de l'historien », et au centre duquel rayonne la sympathique figure du duc d'Ossono au-devant des groupes plus vaguement estompés de Philippe IH, des ducs de Lerme et de Lemos, le tout présenté dans ce slyle limpide et coulant des narrations de Lesage, et l'on comprendra que si Estevanille n'a pas fait grand'chose pour la gloire de son auteur, du moins il ne lui a pas nui.