CHAPITRE PREMIER
Sarzeau est un petit village du Morbihan, paisible et mélancolique comme les bourgades bretonnes. Les vagues viennent déferler sur la plage aprës s'être déchirées au large contre les roches noires de Bœdic, d'Arz, de l'île aux Moines. Au fond du golfe se dressent comme deux masses imposantes, le vieux château fort de Sucinio et l'abbaye de Saint-Gildas de Rhuys où plane encore la grande ombre d'Abeilard. Au centre du village, rue Bécherel, près d'un calvaire de pierre appelé la Croix-Pirio, se trouve la maison où naquit Lesage. C'était une jolie habitation entre cour et jardin, ilanquée d'une élégante tourelle, tapissée de vignes. Alain-René Lesage y naquit le 8 mai 1668. Il appartenait à une famille de . robe d'slinguée, ancienne, fort considérée, comme on le voit par les signataires des actes de naissances ou de décès : les Lesage avaient de très belles relations.
Le petit René fut orphelin à 44 ans et confié en tutelle à ses oncles qui gaspillèrent son bien. Lesage ne leur a pas pardonné quand il écrivit Gil lilas et il fait dire par Rolando, coulant son retour au pays :
« J'y trouvai mon père et ma mère morts et leur succession entre les mains d'un vieux parent qui m'en a rendu un compte fidèle comme font tous les tuteurs. Je n'en ai pu tirer que trois mille ducats, ce qui peut-être ne fait pas la quatrième partie de mon bien. Mais que faire à cela? Je ne gagnerais rien à le chicaner. »
Les tuteurs se débarrassèrent de leur pupille en le mettant au collège de Vannes. Quelle triste jeunesse ! Quand le petit René portant son coffre d^écolier souleva le marteau de la porte du collège, il ne laissait derrière lui aucune affection, aucun regret. Il dut prendre dès l'enfance les habitudes de mélancolie, d'observation réfléchie, de satire douce et sans aigreur qui devaient caractériser son talent. Il fut heureux de rencontrer dans cette geôle un directeur intelligent et bienveillant qui flaira en lui un esprit distingué, le développa et lui donna une instruction solide et étendue. Nous verrons que Lesage est resté toute sa vie « très ferré sur les humanités », comme dit à Gil Blas l'archevêque de Grenade.
Après le collège, il vint terminer ses études à l'Université de Paris, où il fit son droit. Il monta à Vannes dans la diligence qui faisait le service des messageries bretonnes et il débarqua un jour dans la capitale, à l'auberge de la Rose Ronge ^ rue de la Harpe. Tandis que les valets dételaient les chevaux fumants et descendaient les bagages de dessous la grosse bâche noire du toit, le jeune Breton regardait curieusement ce Paris dont il semblait prendre possession, et oii son nom allait bientôt devenir célèbre. On se représente à distance ce débarquement du petit provincial, ses étonnements, ses curiosités, au milieu du va-et-vient du bureau des messageries. Lui qui n'avait encore vu que les grèves du Morbihan, les murailles grises de Vannes et les landes pierreuses de son pays, avec quelle avidité il dut aussitôt parcourir cette rue de la Harpe, ce quartier latin, où il allait vivre quelques années, la rue Siant-Jacques , où il devait revenir habiter avec
sa famille vers ses vieux jours, oii les rôtisseries et les cabarets animaient les angles des ruelles étroites, et où les livres nouveaux étalaient leur reliure de veau et les belles estampes aux façades des libraires en renom, chez la veuve Ribou, par exemple, qui devait éditer plus tard le Gil Blas !
Avec quel empressement il dut parcourir Paris! Et peut-être rapportait-il déjà des notes et des observations dans sa petite chambrette d'étudiant, dans ce quartier studieux que Gresset a chanté :
Sur cette montagne empestée Où la foule toujours crottée De prestolets provinciaux Trotte sans cause et sans repos, Vers ces demeures odieuses Où régnent les longs arguments Et les harangues ennuyeuses.
Gresset ne flatte ici ni l'éloquence des régents ni l'aspect de la montagne Sainte-Geneviève.
On fait vite connaissance au quartier latin, à la rrMisserie, au café, au cours. Lesage eut un ami, un « matelot», comme les gars du pays; ce fut un jeune étudiant en droit, qui devait plus tard faire de la littérature, écrire des opéras à succès, entrer à l'Académie française, être censeur littéraire, et qui a illustré son nom d'Antoine Danchet. Leur amitié les aida à traverser gaîment la période des études, des examens, après lesquels il fallut se séparer. En 1692^ Danchet fut nommé professeur de rhétorique à Chartres. Eesage se fit recevoir avocat, plaida peu, et se maria le 28 septembre 1694, à Saint-Sulpice, avec M"" Elisabeth Huyard, hlle d'André Huyard, bourgeois de Paris, et de Marie Carlos, une espagnole. Lesage doit peut-être à sa belle-mère, à ses indications, à sa bibliothèque, le goût d'imiter l'Espagne. Il serait piquant qu'il eût trouvé au fond de sa corbeille de noces la première idée de Gil Blas.
Une légende veut que Lesag-e ait servi dans les Fermes. On ne sait sur quoi on la pourrait baser. Lo plus fort argument est qu'il a bien connu et bien détesté les Fermiers. On en peut dire tout justeaulant des médecins. Cet emploi dans les Fermes, il l'aurait exercé à Laval ou à Vitré. On ne voit pas à quel moment il l'eût pu faire. Depuis le temps où il étudie le droit jusqu'à celui où il entre dans la littérature, on sait par des actes officiels qu'il n'a pas cessé d'habiter Paris. 11 y a là une légende à effacer. II y en a beaucoup dans la vie de Lesage, beaucoup plus que de faits certains Son mariage avec la fille d'un menuisier de la rue de la Mortellerie, le prétendu chapitre inédit du Gil Blas appelé don Rodrigue z Vexillario^ le prétendu roman à lui attribué La Vromenade de Saint-Cloud^ la prétendue réconciliation de Lesage avec son fils Montménil qui était acteur, un soir qu'il joua Crispin rival k Amiens, les faux actes de naissance de Lesage à Vannes, à Rhuys, à Paris : ce sont là autant de fables dans la discussion desquelles nous n'entrerons pas ici et parce qu'elles nous entraîneraient à de trop longues digressions et parce que nous les avons amplement examinées et réfutées ailleurs (1). La biographie de Lesage est encore sur beaucoup de points bien incertaine: il sortit peu, vécut très peu de la vie publique et mondaine : il n'a laissé trace de lui que dans un très petit nombre de mémoires contemporaines ; ce que nous savons de lui, c'est surtout ce qui se trouve dans ses œuvres. Dans nos travaux antérieurs sur Lesage, nous avons fait œuvre de rectification plutôt que d'enrichissement. Nous avons indiqué et redressé beaucoup d'erreurs, complété des informations incomplètes, fait intervenir quelques personnages dont on n'avait pas soupçonné Tinfluence sur sa vie, élucidé ou découvert l'histoire de ses ascendants et de son enfance ; mais nous devons à notre grand regret reconnaître que nous.
(1) Voir Lesage romancier, 1 vol. io-S" (Colin et G'* éditeurs);
n'avons pu, avec autant de détails que nous l'eussions désiré, reconstituer sa vie privée et intime depuis son arrivée à Paris.
Lesage n'avait pas perdu de vue son camarade Danchet, le professeur de Chartres. Ils étaient en correspondance. Quel dommage qu'il n'en reste pas la moindre lettre, le moindre billet ! Lesage eut recours aux conseils de son ami quand il quitta le droit pour les lettres. Il était fort timide. Il n'osait frapper à la porte d'un éditeur parisien. Il écouta Dancliet, traduisit les Lettres du Grec Aristénèle, et lit imprimer son livre à Chartres avec l'indication: Rotterdam, 1693. L'ouvrage n'eut aucun succès. Il le réédita en 1740 et personne ne le reconnut.
C'est à cette époque, dans les toutes dernières années du siècle, qu'il fit connaissance de l'abbé de Lyonne.
Le grand Hugues de Lyonne était mort en 1671, laissant cinq enfants: une fille qui fut la première femme du duc d'Estrées, et quatre llls : le cadet fut chevalier de Malte; les autres étaient Louis, Artus et Jules. Artus fut missionnaire en Chine. Il accompagna en France les ambassadeurs siamois en 1686, eut des difficultés avec les Jésuites, et fut évêque in partibus de Rosalie. Voici, de lui, une lettre inédite au général des Dominicains, quand il sut la mort de son frère Louis, en 1708 :
Mon RÉVÉHENDISSIME PÈRE,
J'ai reçu la lettre que vous m'avez fait Thonneur de m'écrire sur la mort de mon frère aîné, et je vous rends de très humbles actions de grâces de la communication que vous avez bien voulu lui faire des prières du saint Ordre que vous gouvernez. Quoiqu'il soit mort avec les sentiments de religion que je pouvais souhaiter, un homme du monde ne laisse pas d'avoir besoin de ces sortes de secours spirituels et aussi je vous on ai, Mon Révérend Père, une extrême obligation. Ce n'est pas le premier témoignage que j'ai reçu de
votre affection et je puis dire que je la mérite en quelque sorte s'il suffit pour cela de vous honorer parfaitement et de vous souhaiter, à vous et à tout votre ordre, toutes sortes de bénédictions. Les Jésuites qui depuis quelque temps avaient publié en ce pays des nouvelles de la Chine, oii ils avaient appris que leurs cérémonies avaient été toutes condamnées et qu'ils n'avaient pas d'autre parti à prendre que celui de s'humilier, de se soumettre et de reconnaître qu'ils se sont trompés, — paraissent déjà commencer à chanter la palinodie, apparemment sur de nouvelles espérances qui leur sont venues depuis qu'ils s'étaient déterminés à une résolution qui était aussi surprenante en eux qu'elle paraissait édifiante. On attend dans ce pays ce que fera là-dessusle Saint-Père, quoiquelesentiment de ceux qui prétendent connaître le génie du Pape tende à croire qu'il ne fera rien. Pour moi, je croirais lui faire injure que d'entrer absolument dans ce sentiment, cependant je ne laisse pas de le craindre tant pour sa propre réputation que pour l'honneur de la religion et du Saint- Siège. Continuez, je vous prie, de me donner part en vos saints sacrifices et d'être persuadé que je serai toute ma vie, etc.
Artus, évêque de Rosalie.
Il mourut au milieu de ces difficultés avec les Jésuites. Son frère Louis, dont il accepte la mort dans cette lettre avec une résignation aisée, était grand-maître de la garde-robe du roi et passait sa vie aux Tuileries avec les nouvellistes.
Quant à Jules, c'est celui qui nous intéresse davantage. Il buvait tous les matins vingt-deux pintes d'eau de la Seine : Sangrado est peut-être une copie de l'altéré prieur. On le croirait d'autant plus aisément que ce de Lyonne fut le Mécène de Lesage, le protégea, le pensionna, lui indiqua les comédies espagnoles comme une mine à épuiser. C'était un personnage dépensier. On le mit sous la tutelle d'un plat ambitieux, Henriam,
dont la vie et l'élévation sont scandaleuses et écœurent Saint-Simon. Il devint évêque de Boulogne-sur-Mer.
Lesage, poussé vers la littérature espagnole alors à la mode, traduisit des comédies, le Don Quichotte d'Avellaneda, et puisa dans cette veine les éléments de toute sa vie littéraire.
Dès lors sa vie n'est plus guère marquée que par une incessante production du théâtre et dans le roman. Sa réputation d'excellent écrivain fut rapidement établie. C'est lui que Pontchartrain choisit, sur le conseil de l'abbé Heuriau, le tuteur de Lyonne, pour revoir les traductions d'ouvrages orientaux faites par Petit de la Croix, comme les Mille et un jours, ou par Galland. L'Orient élait alors fort à la mode. Lesage garda de ces travaux des sujets de nouvelles pour ses romans, comme l'histoire de Rafaël dans Gil-Blas, et de pièces pour le Théâtre delà Foire. Il fut aussi chargé par le même ministre de raconter l'histoire de Marie Petit, une aventurière qui fit une ambassade eu Perse et dont la vie fut fort romanesque. Lesage dut renoncer à ce travail devant les contradictions trop fortes qui divisaient à ce sujet les journaux privés et les mémoires officiels. Il écrivit à ce sujet une longue missive qui est, avec une lettre à Fuzelier, tout ce qu'on possède de son écriture. De tous ses manuscrits, il reste au juste deux lettres et un opéra comique.
Nous avons montré ailleurs qu'on s'était trompé en supposant adressée à M. de Torcy la missive relative à Marie Petit. Le nom d'IIeuriau fixa ce doute, car le futur évêque était ami de Pontchartrain, comme nous l'apprend Saint-Simon.
L'incident en demeura là. Lesage ne raconta pas l'aventure de « cette nouvelle fiancée du roi de Garbe », de celle que par un lapsus bizarre il appelle « Cléopâtre du Bourbonnais plus heureuse que celle de la Grèce d. Plus tard, il devait mieux réussir on mettant en ordre et en rédigeant les mémoires du flibustier Beauchêne.
En 1717, Crispin, Le Diable Boiteux, Turcaret, le dé-
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but de Gii Blas étaient faits. Depuis deux ans Lesage se consacrait au théâtre de la Foire et sans doute aussi à certains travaux de remaniement pour le ministère, — à la façon de Gil Blas chez le duc de Lerme. Il rentra dans la littérature avec une traduction du Rolaîid amoureux de Boïardo, puis il ne cessa, jusqu'en 1743, de produire des œuvres nouvelles, dont nous donnons la liste dans le tableau chronologique et que nous examinerons parordre. Nous avons lié connaissance avec l'homme : voyons maintenant l'écrivain.