CHAPITRE JI
Sur le conseil de son protecteur, de Lyonne, Lesage étudia beaucoup le théâtre espagnol et se prit aussitôt à l'imiter, comme avaient fait avant lui Scarron, Thomas, Corneille, et Pierre Corneille lui-même qui dans Y Illusion Comique et le Cid suivit les conseils de M. de Chàlons.
Notre auteur commença par traduire quelques comédies, deux d'abord, qui ne furent pas représentées et qui formèrent un volume in-i2, imprimé en 1700, anonyme, sous le titre : Théâtre espagnol ou les meilleures comédies des plus fameux auteurs espagnols traduites en français. Ce sont des traductions estimables d'oeuvres un peu dépaysées chez nous. Lesage nous présente lui-même la première de ces pièces, le Traître puni :
« Cette pièce qui a pour titre, en espagnol, la traïcion ôuscaelCastigOyLsi Trahison cherche le Châtiment, est de don Francisco de Roxas. Je la traduisis en 1700, et la fis imprimer, telle qu'elle est ici. M. Dancourt, dans la suite, la mit en vers, et la donna au Théâtre- Français, sous le titre de la Trahison punie, »
Il pouvait ajouter que Rotrou en avait déjà tiré son Venceslas et Thomas Corneille don Bertrand de CigarraL Sa comédie ressemble aux suivantes. C'est un tissu de rodomontades, de naïvetés et d'invraisemblances. Un jeune hidalgo, don Juan Osorio, est
trompé par un ami, don André d'Alvarade, qui se décharge de Taccusation sur un tiers, don Garcie de Torellas.
Don André a tenté d'enlever la fiancée de don Juan, à qui il persuade que le coupable est don Garcie. Il arme le bras de sa dupe contre son ami innocent, mais comme il fait nuit, don Juan se trompe et c'est don André qui reçoit le coup de poignard. Il l'avait bien mérité, mais quel heureux hasard, et quel faible dénouement, dont on ne sait quelle est la morale, si c'est la nuit qui est bonne justicière, ou si c'est la justice qui est ténébreuse et aveugle.
La seconde comédie Don Félix de Mendoce imite Lope de Yéga Guardar y giiardarse (Garder est se garder). Un connétable d'Aragon, le comte de Tortose, croit que don Félix de Mendose, réfugié à la cour et logé chez lui par le roi, veut le tuer ; il a donc à se garder de celui qu'il a à garder, guardar y guardarse. Il passe pendant cinq actes par les alternatives du doute et de la conviction, et finit par reconnaître son erreur.
Don Félix n'avait que le dessein, moins homicide, de devenir son beau-frère, en épousant dona Elvire; au désespoir de la pauvre Hippolyte. Mais don Félix a pour rival le roi d'Aragon, don Pèdre : qu'à cela ne tienne, ce roi est bon prince ; il se désiste, donne à don Félix Elvire et le marquisat de Miralve ce pardessus le marché )>, comme dit le valet Ramire.
La première pièce représentée fut jouée le 3 février i702 à la Comédie-Française et s'appelait le Point d'honneur,
a Le Point d'honneur est une pièce de la composition de don Francisco de Roxas. Elle a pour titre, en espagnol : Noay Amigo para Amigo. Jl n'y a point d'ami pour un ami. Je l'accommodai au Théâtre-Français, et la fis représenter à Paris au mois de février 1702. Elle était en cinq actes, mais je l'ai réduite à trois pour la rendre plus vite, d Le capitaine, don Lope de Castro,
est ce que le vaudeville moderne appelle un Monsieur qui 'prend la mouche.
11 ne rêve que duels, arpente la scène, la dague au poing, et se faille vengeur de toutes les querelles d'Espagne, de Flandre et du Japon (ii,14).
Il a composé un Traité sur le point d'honneur ^ et il a la manie de tout juger d'après son livre.
Quant à l'intrigue, elle est assez obscure, rétrécie en trois actes, d'où elle sort mal dégagée. Elle est d'ailleurs bien espagnole par sa complexité et ses invraisemblances.
On y voit un oncle qui veut épouser une certaine Léonor, mais qui ne l'épousera pas, parce qu'elle épousera don Louis, caché sous le nom de don Carlos : c'est pour esquiver la colère d'Estelle, nièce du capitaine, qu'il a aimée, puis abandonnée. Heureusement Estelle a retrouvé un amant d'autrefois, don Alonse, et elle le prend à titre de compensation.
Le caractère le plus nettement marqué dans tous ces personnages est encore celui de Crispin, valet du capitaine, un faux brave, bien amusant quand il raconte ses duels : « J'ai rencontré mon ennemi. Nous avons parlé de nous battre. L'un de nous deux a refusé lâchement de tirer l'épée, et l'autre, suivant nos règles, lui a donné vingt coups de bâton >.
L'équivoque est plaisante et le naïf capitaine ne manque pas, de s'y laisser prendre. Le nom de Crispin devait décidément porter bonheur à Lesage. Quant au Sicilien du Mont-Gibel qui cherche pour le tuer le nommé Perichichichipirichi , heureux le capitaine, s'il a compris ce qu'il venait faire! La comédie n'eut que deux représentations et rapporta à Lesage 263 fr. (1). C'est probablement en rentrant de la première qu'il écrivit sa « Lettre d'un Auteur dramatique qui a donné une pièce nouvelle au Théâtre-Français et qui se plaint
(1) Extrait des Registres de la Comédie-Française : du Vendredy 3™° jour febvrier 1702, !'• représentation du Point d'honneur. Hccetie fobvricr 1365 ^ 18o. Part d'Auteur 209 £ Samedy 4. Rect. 78 ^ 18j. Part d'Auteur. 54 ^.
à son ami du mauvais succès qu'elle a eu », lettre que renfermait La Valise Trouvée.
On y retrouvait trop le même sujet que Jodelet duelliste de Scarron (1647). Lesage retoucha son manuscrit, l'augmenta de deux scènes et d'un prologue, Arleqidn prologue , changea le ûiv^ en T Arbitre des différends et la fit jouer, ainsi travestie, au Théâtre-Italien, le 10 avril 1725. La pièce ne fut imprimée qu'en 1739, sous son premier titre.
Bien que cinq années nous séparent de la comédie suivante Don César Ursin^ jouée en mars 1707, elle est tellement pareille aux précédentes et si peu semblable à celle qui l'accompagne à cette date , qu'il faut la ranger avec celles-ci. C'est chez Calderon cette fois que Lesage avait quêté son sujet, dans Peor esta que estava (Cela va de mal en pis). Ironie d'un titre, qui semblait constater les échecs successifs de Lesage au théâtre.
Don César Ursin a surpris son amie Fléride avec un rival qu'il a tué sur des soupçons injustes. Il a dû fuir, il s'est réfugié à Gaëte, où il vit caché dans un jardin retiré. Il reçoit chaque jour la visite d'une inconnue qui s'intéresse à lui, Lisarda, la fille du gouverneur, promise à don Juan, un ami de don César. Or don Juan surprend Lisarde et la soupçonne. Fléride qui court après son ami arrive fort à propos à Gaëte, et est hébergée par Lisarda elle-même. Don Fernand, gouverneur de Gaëte, chargé d'arrêter don César qui passe pour avoir enlevé Fléride, arrête don César avec Lisarda, sa propre fille, sans la reconnaître. Il la prend pour Fléride. Le dénouement consiste à faire croire à don Fernand qu'il a bien arrêté Fléride, et à Fléride qu'elle a bien été arrêtée par don Fernand. Gomme celle-ci n'y comprend rien, on s'en tire en expliquant d qu'elle a l'esprit un peu troublé ». Enfin tout le monde se reconnaît, se félicite, et se marie. C'est une comédie bien piètre et bien compliquée, où les demoiselles ont de libres allures, où les pères sont de gros niaiS;, les jeunes gens do franches canailles, et l'intrigue, un casse-
tête japonais. Fermons bien vite ce recueil de ces « meilleures comédies des plus fameux auteurs espagnols w. Ils ne gagnent pas à l'exportation.
On comprend qu'on ait souri au temps de Lesage devant ces pièces a: vieux-jeu » où les personnages se parlent pendant des scènes entières à ti'avers une cloison {Traître puni) ; où les gentilshommes se battent la nuit d à la lueur du feu qui sort de leurs épées » {Don César ùrsùi, i, 6) ; où le héros en scène tantôt a: tombe dans une profonde rêverie » (Traître puni, n, 9)^ tantôt « fait semblant de rêver » (id. v, 3), puis retombe « dans une profonde rêverie « (Point d'honneur, u, 12), à moins qu'il « ne s'avance en rêvant vers Crispin (id. I, 4), où les jeunes filles sont réveillées la nuit par deux ou quatre gentilshommes qui ferraillent dans leur chambre à coucher, à la clarté d'un bougeoir.
Retenons seulement de ces premiers essais ce que Lesage lui-même en a retenu, le goût de la littérature espagnole, la découverte d'un trésor, d'une mine d'aventures où il reviendra souvent puiser. La cloison de don Garcia et de Léonor {Traître puni) s'ouvrira plus tard entre les chambres d'Enrique et de Blanche (Gil Blas, IV, 4), et quand Scipion abandonne, sans plus ample informé, sa femme Béatrice, qu'il a trouvée causant avec don Fernand de Liva, il se rend coupable de la même précipitation, et de la même erreur qui fit les infortunes de don César Ursiu et de la belle Fléride.
Le théâtre espagnol de Lesage est aujourd'hui bien oublié, et il a ce qu'il mérite. H n'est pourtant pas inutile à l'histoire littéraire d'exhumer parfois les œuvres de début. Elles constituent ce fond primitif, ces sortes d'assises sur lesquelles pose et s'échafaude le reste d'une vie littéraire, Le théâtre espagnol de Tauleur de Gil Blas n'offre par lui-même qu'un intérêt médiocre, mais tout Lesage y est en germe, comme le liseron qui s'épanouit de la petite graine balayée par le vent.