CHAPITRE XIV
Lesage habita successivement à Paris, rue du Vieux- Colombier, le cul-de-sac de la Foire-Saint-Germain, le quai de l'Horloge au Soleil d'or, le faubourg Saint- Jacques du Haut-Pas, où Joseph Spencer fut le voir. Il nous décrit sa demeure.
Sa maison est à Paris dans le faubourg Saint-Jacques, et se trouve ainsi bien exposée à l'air de la campagne.
Le jardin se présente de la plus jolie manière que j'aie jamais vue pour un jardin de ville. Il est aussi joli qu'il est petit, et quand Lesage est dans le cabinet du fond, il se trouve tout à t'ait éloigné des bruits de la rue et des interruptions de sa propre famille. Le jardin est seulement de la largeur de la maison, laquelle donne d'abord sur une sorte de terrasse en parterre planté d'une variété de tleurs les plus choisies.
On descend de là, par un rang de degrés de chaque cuté, dans un berceau. Ce double berceau conduit à deux chambres ou cabinets d'été, tout au bout du jardin. Ils sont joints par unegalerie ouverte dont le toitest supporté par de petites colonnes, de sorte que notre auteur peut aller de l'une à l'autre toujours à couvert dans les moments où il n'écritpas. Les berceaux sont couverts de vigne et de chèvreteuille et l'intervalle qui les sépare est arrangé en manière de bosquet (grove-workj.
Quand Lesage sortait, c'était pour aller, non loin de son domicile, à un café de la rue Saint-Jacques, oii son arrivée faisait toujours sensation. 11 y avait une repu-
talion, que nous pouvons croire légitime, de fin causeur. 11 devait reposer un peu les habitués, des disputes dont retentissent toujours, dans les œuvres de Lesage, les lieux de ce genre, « lieux fertiles en disputeurs ).. On se levait, on s'approchait, on faisait cercle, on moutait sur les chaises, sur les tables, pour l'écouter. Et de fait, c'était un régal de l'entendre. Moréri vanle sa conversation très amusante et fort agréable.
En i743, Lesage quitta Paris et alla vivre, avec sa femme et sa fille, à Boulogne-sur-mer, oii un de ses fils était chanoine au chapitre, et secrétaire de l'évêque Henriau, le tuteur de Lyonne.
On voit encore la maison oii il passa ses dernières années et où il mourut. Elle a été depuis élevée de deux étages et cimentée, mais une reproduction de l'ancienne a été conservée dans Y Annotateur de Boulogne^ 3 mars 182S. C'est le numéro 3 de la rue du Château, haute ville. Une inscription de marbre noir a été placée le 17 juillet 1820 au-dessus de la porte :
ici EST MORT l'auteur DE Gîl BlaS EN 1747.
Sous l'inscription, on a déposé dans la muraille des pièces de monnaie et une boîte en plomb contenant un exemplaire sur vélin d'une notice sur Lesage par Hédouin. C'était une petite maison à un seul étage, pignon SUT rue, porte ceinturée précédée de marches en pierre^ flanquée de deux colonnes.
C'est au comte de Tressan que nous devons les plus précieux détails sur les dernières années de son ami. Il les a réunis dans une lettre célèbre, adressée à l'éditeur des œuvres choisies de Lesage, Paris, 1783 :
(( Vous m'avez prié, Monsieur, devons donner quelques notions sur les derniers jours du célèbre auteur de Gil B/as, et de plusieurs ouvrages estimés. Voici, Monsieur, les seules que je puisse vous donner.
« Après la bataille de Fontenoi, à la fin de 1745, Je feu roi m'ayant nommé pour servir sous les ordres de
M. Je maréchal de Richelieu, les événements et de nouveaux ordres m'arrêtèrent à Boulogne-sur-mer , où je restai commandant en Boulonnais, l*onthieu et Picardie
« Ayant su que M. Lesage, âgé d'environ quatrevingts ans, et son épouse, à peu près du même âge, habitaient à Boulogne, un de mes premiers soins fut de les aller voir et de m'assurer par moi-même de leur état présent. Je les trouvai logés ahez leur fils, chanoine de la cathédrale de Boulogne, et jamais la piété filiale ne s'est occupée avec plus d'amour à soigner et embellir les derniers jours d'un père et d'une mère, qui n'avaietU presque comme autre ressource que les médiocres revenus de ce fils.
« M. l'abbé Lesage jouissait à Boulogne d'une haute considération. Son esprit, ses vertus, son dévouement A servir ses proches, le rendirent cher à M. de Pressy, son digne évêque, à ses confrères et à la société.
« Jai vu peu de ressemblances aussi frappantes que celle de l'abbé Lesage avec le sieur Montmény, son frère ; il avait même une partie de ses talents et de ses dous les plus aimables. Personne ne lisait des vers avec plus d'agrément; il possédait l'art si rare de ces tons variés, de ces courts repos qui, sans être une déclamation, impriment aux auditeurs le sentiment et les beautés qui caractérisent un ouvrage.
c Je regrettais et j'avais connu le sieur Montmény; je me pris d'estime et d'amitié pour son frèie ; et la feue reine, sur le compte que j'eus l'honneur de lui rendre de sa position et de son peu de fortune, lui fit accorder pension sur un bénéfice.'
« On m'avait averti de n'aller voir M. Lesage que vers le milieu du jour ; et ce vieillard me donna l'occasion d'observer, pour la seconde fois, l'effet que l'état actuel de l'atmosphère peut faire sur nos organes, dans les tristes jours de la caducité.
« M. Lesage se réveillant le matin, dès que le solei paraissait élevé de quelques degrés sur l'horizon, s'animait et prenait du sentiment et de la force à
mesure que cet astre approchait du méridien ; mais lorsqu'il commençait à pencher vers son déclin, la sensibilité du vieillard, la lumière de son esprit et l'activité de ses sens diminuaient en proportion ; et dès que le soleil paraissait plongé de quelques degrés sous l'horizon, M. Lesage tombait dans une sorte de léthargie, dont on n'essayait même pas de le tirer.
<ï J'eus l'attention de ne l'aller voir que dans les temps de la journée oii son intelligence était la plus lucide, et c'était à l'heure qui succédait à son dîner. Je ne pouvais voir sans attendrissement ce vieillard estimable qui conservait la gaieté, l'urbanité de ses beaux ans, quelquefois même l'imagination de l'auteur du Diable boiteux et de Turcaret ; mais un jour, étant arrivé plus tard qu'à l'ordinaire, je vis, avec douleur, que la conversation commençait à ressemblera la dernière homélie de Tarchevèque de Grenade, et je me retirai.
« M. Lesage était devenu très sourd. Je le trouvais toujours assis près d'une table, où reposait un grand cornet. Ce cornet, saisi quelquefois par sa main avec vivacité, demeurait immobile sur sa table, lorsque l'espèce de visite qu'il recevait ne lui donnait pas l'espérance d'une conversation agréable. Gomme commandant dans la province, j'ai eu le plaisir de le voir s'en servir toujours avec moi, et cette leçon me préparait à soutenir bientôt la pétulante activité du cornet de mon cher et illustre confrère et ami , M. de la Gondamine.
<ï M. Lesage mourut dans l'hiver de 1746 à 1747. Je me fis un honneur et un devoir d'assister à ses obsèques, avec les principaux officiers sous mes ordres. Sa veuve lui survécut peu de temps. L'abbé Lesage fut regretté quelques années après son chapitre et la société éclairée dont il avait fait l'admiration par ses vertus.
€ J'ai l'honneur d'être, avec toute Testime possible, « Monsieur, votre très humble, etc. to
Le comte TRESSAN, lieutenant général des armées du
roi, de i Académie française et celle des sciences.
Le spirituel abbé qu'on appelait « une poignée d'aiguilles », Voisenon, le recevait tous les jours à dîner. « Il m'amusait extrêmement », dit-il. Il confirme ce que nous apprend de Tressan : « C'est le premier sourd qu'on ait vu gai; sa gaieté même était caustique ; il semblait se réjouir de son incommodité; il ne pouvait entendre qu'avec un cornet. «Voilà mon bienfaiteur, me disait-il en le tirant de sa poche. Je vais dans une maison, j'y trouve des visages nouveaux, j'espère qu'il s'y rencontrera des gens d'esprit ; je fais usage de mon cornet, je vois que ce ne sont que des sots, aussitôt je le resserre en disant : Je te défie de m'ennuyer. »
Lesage mourut le 17 novembre J7i7 (1).
Le comte de Tressan assista aux funérailles avec tout son état-major. La tombe de Lesage a disparu. La pierre portait cette épitaphe:
Sous ce tombeau gît Lesage abattu Par le ciseau de la Parque importune ; S'il ne fut pas ami de la fortune, Il fut toujours ami de la vertu.
L'intention était meilleure que la versification. Un lord anglais vint un jour àBoulogne uniquement pour voir le tombeau de Lesage. Les Boulonnais ne surent où le mener. Il retourna aussitôt dans son pays, indigné de cette indifférence : et il n'avait peut-être pas tout à fait tort.
Depuisle mois de septembre 1892, la statue de Lesage, dont nous avons donné plus haut la reproduction (voir p. 207), se dresse sur la Rabine, la promenade de Vannes, où Lesage, écolier, dut flâner quelquefois pendant les promenades hors du collège.
(1) Lesage eut quatre enf^aiits: l'aîné fut acteur et joua à la Coirn^die-Française sous le nom de Mouiniénil. Il mourut dans ua acrideot de ohasse aux environs de Paris, à la Villclle, en l"îi3. Son frère fut acteur aussi et joua en province sous le nom de Pittcnee. Il eut un fils^^fui entra dans les or<!re«s, comme son on le Julien. Celui-ci, frère des précédents, fut clianoine k Boulojîue- sur-mer, où Henriau, l'aiiii de son père, était évoque. Il mourut on 1762. La (\\W de Lesage ne quitta pas s.)» père jusqu'à la mort de celui-ci ; elle continua de vivre chez son frère, et quand il mourut, elle alla iinir ses jours coume pensionnaire à l'hospice de Saint Louis. Sa mère était niorte en 1752.
C'est un hommage qui lui était dû, ainsi que les diverses publications dont il a été l'objet dans ces derniers temps. Des fêtes ont été célébrées en son honneur; une Exposition. Les ag-ienne a réuni les plus précieuses éditions, les plus artistiques illustrations, aquarelles, peintures inspirées par ses œuvres, les autographes trop rares du fécond écrivain. Ce qui lui manque et ce qu'il attend encore, c'est une édition complète et critique de ses œuvres,, en réponse aux étrangers qui l'accusent de plagiat et lui veulent dénier les mérites de son beau talent français.
Lesage sort et sortira toujours intact de cesdispu'es. Il reste l'un de nos plus glorieux romanciers. Il n'honore pas seulement notre littérature par ses qualités d'écrivain ; il a soutenu de l'autorité de sa plume un genre qui n'avait pas encore fait ses preuves, et qui eût pu ne pas réussir en France. Il ne s'y est pas trompé. 11 a pressenti et assuré, autant qu'il était en lui, la fortune du Roman de mœurs. Ennemi de la préciosité, ami du simple et du naturel, il a compris quels avantages on tirerait de l'observation exacte, du respect pour la réalité, de la vraisemblance dans la fiction, de l'horreur pour le faux^ le convenu, pour tout ce qui dépasse les conditions ordinaires de l'existence. Il s'est attaqué à toutes les institutions qu'il blâmait : ill'a fait avec la ténacité du Breton. Il y a du Celte chez lai. Il ne redoute pas les représailles. Son buste est au foyer du public à la Comédie-Française ; le front est dégagé, le regard franc, le nez robuste et arqué ; la lèvre supérieure avance sur la lèvre inférieure par une sorte de moue qui creuse le menton ; la bouche garde le sourire fm et indulgent du satirique à qui aucun travers n'échappe, mais qui note tout sans s'indigner, prêt à répéter après Philinte et avec La Bruyère : « Ne nous emportons point, ils sont ainsi faits, c'est leur nature ». Aussi sa satire n'a-t elle rien d'agressif ; il nous amuse à nos frais ; nous admirons sa judicieuse perspicacité à saisir et à décrire nos faibles, et il n'entre pas plus chez
nous de rancune que chez lui d'amertume. C'est le plus aimable, le plus intéressant des moralistes ; on Ta dit, et il faut le redire : il est moral comme l'expérience.