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Lesbia

Ce jour-là, lorsque la fille du sénateur Meiclîus Celer, appelée par les uns Clodia, Lesbia par les autres, se montra sur la Voie Sacrée, dans sa litière ouverte que portaient quatre noirs , un long murmure d'admiration, de l'Amphithéâtre au Golisée, s'étendit comme un pétillement de paille qui prend feu. Ceux qui la regardaient de tout près, levaient les bras, avec des exclamations de plaisir; ceux qui étaient trop loin pour la voir, ne témoignaient pas moins de joie, convaincus, par le contentement des autres, qu'il y avait lieu de se réjouir. Ce fut, dans la foule, un

arrêl de choses commencées, un ouljli des intérèls personnels. Des chevaliers, déjà sur l'âge, ainsi qu'on le pouvait conclure de leurs mentons rasés, cessèrent de faire signe aux frêles adolescents qui rôdent, frisés et parfumés, des mouches aux coins de l'œil et de la bouche, en retroussant leur toge; ces jeunes hommes euxmêmes omirent un instant de tenir érigé, au-dessus de leur main ramassée en boule, le doigt du milieu, nommé le doigt infâme. Les lenons, qui creusaient du style la cire de leurs tablettes, n'achevèrent pas d'écrire les ordres que leur donnaient tout bas de riches étrangers, ou les noms des jeunes mérétrices nouvellement arrivées à Rome que leur signalaient de vieilles esclaves ; on vit les forts gladiateurs qui passent deux à deux, les jambes et les bras nus, dans un frémissement d'acier, s'arrêter, le poing sur la hanche, la bouche ouverte par un gros rire. Mais l'émotion fut grande surtout parmi les Fameuses

et les Précieuses; celles qi.i laissaicnl Ivilh r ■ ui' le pavé leurs robes bariolées el tenaient au-dessus de leurs fronts des parasols de soie pourpre aux franges d'or, celles qui, debout dans des chars attelés de mules d'Espagne, dressaient leurs jeunes tètes fières où les cheveux nattés s'entremêlaient d'émeraudes, celles aussi, assises sur le dos d'un esclave abyssin, qui jonglaient avec des boules d'ambre ou d'ivoire pour se lisser ou se fraîchir les mains, oublièrent que c'était l'heure d'inviter les passants aux plaisirs du soir, par la lascive langueur des yeux, par de muets mouvements de lèvres prometteuses de tous les baisers, par le rejoignement, en un cercle étroit qui a l'air de donner une mesure, du pouce et de l'index. Même la curiosité faisait sortir très vite des bois qui verdissent auprès du Colisce ces méprisables prostidules qui sont inscrites sur le registre de l'édile; elles accouraient pour admirer Lesbia, les cheveux défaits, à demi rhabillées,

suivies par des hommes à la toge mal ragrafée, qui avitienl l'air penaud de quelqu'un à qui sa maîtresse vient de dire : « Lève-toi donc ! j'entends le pas de mon mari ! » Les matrones ellesmêmes, bien qu'elles feignissent le plus souvent, lorsqu'elles se promenaient sur la Voie Sacrée, de dédaigner les Précieuses, ne purent s'empêcher de tourner la tête vers la litière de Clodia; et la vieille Origo, issue d'ancêtres austères, celle que la foule un jour faillit lapider parce qu'on l'avait surprise en adultère dans le temple de Vénus ihéatine, entre Valérius, tribun du peuple, et Lysiscon, paysan de Sicile, fut distraite au point qu'elle ne termina point le marché commencé, — doux cents sesterces pour une nuit, — avec un robuste esclave gaulois dont les plus difficiles avaient été satisfaites.

Or ce grand enthousiasme était bien légitime, car Losbia, que l'on n'avait pas vue depuis plusieurs mois, passait ajuste titre pour la plus belle

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courtisane de Rome ; quoiqu'il ne soit pas décent de donner aux déesses les traits d'une mortelle, surtout d'une femme impudique, bien des statuaires et bien des peintres avaient figuré à son image des Vénus ou des Uranies.

Mi-vêtu d'étoffes légères qui semblaient une nuée tissue de soleil, chargé d'orfèvreries pareilles aux fleurs trop lourdes d'une gracieuse branche, son jeune corps resplendissait comme de la neige çà et là rougissante, et le désir de tous les yeux baisait ses sveltes jambes aux genoux ronds, dont l'une pendait dans les franges de la litière, un éclair rose à l'ongle de l'orteil, ses seins de vierge, fermes et menus, dont chaque pointe retenait une bague, ses bras levés, aux aisselles bien épilées, qui étaient comme les anses d'une urne d'albâtre, et, dans les coussins brodés de perles, d'où émanait un parfum de myrrhe, son pelit visage clair, aux lèvres un

peu grosses, riant toujours , aux yeux bruns,

mourant sous des cils trop longs, et ses cheveux serrés en nattes fauves, allumés de rubis, qui la faisaient ressembler à une fillette qu'on aurait coiffée d'un casque d'or et de pierreries. Immobile dans sa lente pose, sourire, grâce et délice, elle se plaisait à entendre les murmures d'admiration de la foule autour d'elle, à sentir sur sa peau la convoitise des regards qui lui mettaient une robe de caresses, et, s'enorgueillissant dans ce triomphe, parée de sa gloire, elle s'embellissait d'être trouvée si belle.

Une servante de Syrie, vieille, bossue, presque une naine, vêtue de soies jaunes, avec des bracelets à sonnettes qui lui tintaient aux chevilles, traversa les groupes, monta le long d'un des quatre serviteurs noirs, comme un singe grimperail à un arbre, s'assit sur le bord die la litière et dit très vite à l'oreille de Lesbia :

«Maîtresse! maltresse! Caïus se meuil! Si tu ne te hâtes d'accourir, sa bouche ne pourra

te rendre le dernier baiser qu'elle attend. » Lesbia devint très pâle; il y eut une petite larme au bout de ses cils bruns, prête à tomber sur la joue ; on aurait dit une goutte de rosée qui tremble à un brin d'herbe, au-dessus d'une fleur.

Il était vrai que Catullus allait mourir, blême déjà, pareil, sur le lit, à une forme inerte. Mais quelquefois tout son corps, secoué de sursauts, se dressait à demi, et des sanglots sortaient de sa gorge en un déchirement, tandis que des pleurs tumultueux lui jaillissaient des paupières.

« Quoi ! dit Xanthias incliné vers la couche, tu te désoles parce que tu entreras bientôt dans le séjour mystérieux des Ombres? C'est à nous de gémir qui restons sans toi sur la terre où les joies sont si courtes et si longues les douleurs. Réjouis-

8 LESDIA.

toi, CaÏLis, puisque tu sors de la vie avant d'avoir connu les amertumes des vains souvenirs et les infirmités de la vieillesse; réjouis-toi, homme qui meurs jeune ! Que peux-tu regretter, ami? N'as-tu pas chanté les noces des déesses et les amours des belles jeunes femmes? N'as-tu pas connu, vivant, la gloire souvent refusée aux plus dignes, et n'eslu pas certain que, jusqu'à la fin des âges, les poètes et les amants rediront tes vers, sans jamais se lasser? En cuire, pendant que tous se courbaient sous l'ambition d'un seul, tu as donné le sublime exemple de la résistance à la tyrannie ; lu as osé railler celui qui faisait trembler; Catullus a bafoué Caesar! Meurs en souriant, ô moitié de mon âme ! car ton œuvre fut bonne, et ta renommée ne périra point. »

Mais Catullus, d'une voix faible :

« Je n'aurais pas voulu cesser de vivre avant d'èlre aimé! )i dil-il.

Xanlliias fut surpris de cette parole.

« As-fAi déjà perdu la mémoire? as-tu déjà mit: tes lèvres aux flots pâles du Léthé? Car, te souvenant encore, tu n'oserais dire sans doute que tu ne connus point les enchantements des lits partagés avec des filles parfumées, savantes en l'art du baiser. Heureux amant! c'est de l'excès des plaisirs que lu meurs.

— Non, Xanthias! mais de l'excès des tourmenls.

— Grains, à l'heure où Libitina se lient derrière la porte enlr'ouverte, de blasphémer Vénus consolatrice, à qui tu dois la plus parfaite des voluptés, puisqu'elle le donna de posséder Lesbia, la plus belle des femmes.

— Je l'ai possédée, distraite, à peine consentante ! Elle ne m'a pas aimé; beaucoup d'autres ont respiré le lis de son corps odorant et cueilli la rose de ses odorantes lèvres. Ah! Xanthias, le soir, quand l'inexorable désir me ramenait vers elle, combien de fois j'ai vu, attachées à sa porte

el formant les lettres de son nom, des guirlandes de violettes el d'anémones, que je n'y avais pas suspendues.

— Quoique fille d'un sénateur, Lesbia était courtisane; elle se devait à sa profession; elle aurait été justement diffamée si elle n'avait pas fait bon accueil aux hommes qui venaient, de nuit ou de jour, lui apporter des offrandes. Tu n'aurais eu le droit de le plaindre que dans ]e cas où elle se serait donnée sans salaire à d'autres amants que toi; mais, cette faute, nous le savons, elle ne l'a jamais commise. N'avait-elle pas raison d'échanger sa beauté contre des vases de bronze et des étoffes de soie, contre des statues volées dans les temples de Grèce et contre de magnifiques lapis d'Asie où sa nudité resplendissait plus charmante?

— Que l'ombre de la mort éteigne tous les yeux qui la contemplèrent sans voiles!

— Bientôt elle cessa d'être mérélrice el n'appartint qu'à loi seul.

— Oui, gémit Catullus, quand mon oncle le préteur m'eut légué ses richesses.

— Dès lors, sa porte fut close à tous les passants, et son cœur insensible à toutes les prières. On ne la voyait plus sur la Voie Sacrée tendre aux fils de famille ou aux riches vieillards le piège de sa robe entr'ouverte. Mais, au théâtre, au cirque, dans les festins où les jeunes hommes se réjouissent de boire le vin de Methymne en écoutant la voix des chanteuses, vous étiez toujours ensemble; et tu logeais dans sa maison. En ce temps, tu fus heureux, Caïus!

— En ce temps, je fus le plus désolé des mortels, à cause du moineau qu'elle me préférait. »

Si affligé qu'il fût (car il chérissait tendrement celui qui allait mourir), Xanlhias ne put s'empêcher de sourire.

« Eh! quoi, dit-il, toi, un homme, tu enviais le sort d'un oiseau? Tu étais jaloux quand elle lui agaçait, du bout de l'ongle, le bout du bec, quand

n LESBIA.

elle le cachait dans son sein, ou quand elle metlaiL sur le bord de sa lèvre des graines afin qu'il les mangeât?

— Oh! mon ami 1 penche-toi vers moi, place ton oreille tout près de mes lèvres; que Libitina elle-même n'entende pas la parole que je vais proférer! Le moineau, qui était tout l'amour de Lesbia...

— Achève, dit Xanthias.

— ... N'était pas un oiseau ! »

CaluUus continua, la voix plus faible encore : « Non! c'était une enlant esclave, légère, vive et sautillante, avec des mouvements d'ailes invisibles, avec mille pépiements comme si elle avait eu un nid frais éclos dans l'étroite rose de sa bouche. A cause de cette grâce voletante, qui se

posait à peine, et de l'air mignon dont la fillelle penchait le cou en faisant rire son petit œil, qui îîe clignait pas, « Becquette-moi, joli moineau! » disait ma Lesbia; mais elle disait aussi : « Ma reine, ma déesse, ma lumière, mon astre, mon bijou, mon miel, mon ambroisie, je t'aime! et je mourrai si tu ne me baises pas. » 0 mjn cher Xauthias, ce n'était pas un bec de passereau qu'elle agaçait du bout de l'ongle, ni des plumes qu'elle pressait sur sa gorge ravie, ni des graines qu'elle offrait au bord de ses lèvres humides!

— Tu ne donnais donc pas sans raison, dans tes élégies, le nom de Lesbia à la fille de Melellus Celer.

— Nom qui lui était dû, en eftet! Elle me chas- .sail, ou me fuyait, pour être seule avec l'oiseau chéri ; les refus qu'il me fallait subir avaient pour causes des consentements, hélas! et j'étais contraint d'entendre, si je voulais rester auprès d'elle, les louanges de la mignonne vivale : le moineau

U LESDIA.

avait fait ceci, avait fait cela; il avait saule du tapis sur la couche, comme d'une branche à une branche; il s'était si bien caché sous les fourrures du lit qu'on avait été un bon moment avant de le retrouver; mais, une fois pris, les tendres paroles qu'il avait gazouillées! « Tu avoueras, Caïus, qu'il n'y a rien de plus charmant que le moineau de ta Lesbia, et que j'ai bien raison d'être folle de lui. Eh ! laisse-moi, homme brutal, hors d'ici ! Comme tu m'embrasses durement! Je te hais. » Alors, plein de colère et de désir, je la saisissais, l'infidèle; et j'ai connu l'horreur des délices qui n'étaient douces qu'à moi seul, ou j'ai baisé, sur de trop chères lèvres, le détestable aveu d'un autre amour!

— Que ne chassais-tu, que ne vendais-lu cette petite esclave?

— J'aurais perdu tout à fait Lesbia, si Lesbia par ma faute avait perdu son moineau. Et non seulement je devais endurer que cette enfant fût

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là, à tout moment, en tout lieu ; mais j'étais obligé de lui parler avec douceur, de la cajoler, de la louer, pour ne point irriter celle que je ne pouvais cesser d'aimer. Les rares complaisances de Lesbia, je ne les obtenais que par cette lâcheté. Elle a exigé plus encore : j'ai chanté dans mes vers l'horrible passereau ; j'ai dit sa grâce légère, ses bouderies vite réconciliées, ses envolements qui revenaient vite, tous ses exécrables jeux d'oisillon chéri ; et quand il mourut, furieux des larmes de Lesbia, j'ai dû pleurer comme elle !

— Mais, après la mort du moineau, ton amie fut à toi seul, tout entière?

— Elle s'écria, irritée, qu'elle ne reverrait iamais le poète qui avait mal déploré, dans une trop froide élégie, le trépas de ce qu'elle chérissait le plus au monde! et elle quitta Rome, pour n'y plus revenir. Ah? Xanthias, qu'importe d'expirer glorieux et de survivre dans la mémoire des hommes! ceux-là seuls peuvent, en mourant,

rendre grâce aux dieux, qui furent aimés, ne fût-ce qu'une heure... »

Une voix répondit :

(( Rends-leur donc grâce, Caïus! mon cœur, mon roi, ma lumière, mon astre, mon bijou, mon miel, mon ambroisie! Car j'ai regret de mon indifférence et de mes cruautés, et par Vénus qui me châtiera si je mens, je jure que je t'aime! »

Lesbia était entrée, mi-vètue d'étoffes légères pareilles à une nuée tissue de soleil; et, les bras au cou du mourant, elle lui mettait les lèvres aux lèvres en bégayant les douces paroles qui demandent pardon.

D'un geste lent, il l'écarta pour mieux la voir, pour se convaincre de la chère présence. La joie illuminait ses yeux; toutes les délices que les dieux permettent aux tristes mortels s'épanouissaient dans son sourire.

« Lesbia ! Lesbia ! Lesbia ! »

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[1 ne dit point d'autre parole, et ses yeux se fermèrent doucement.

Une lampe, qui pendait du plafond, versait sa pâleur sur le blême poète, lueur mourante vers un mourant; Lesbia pleurait, à genoux, la tête entre ses mains; debout, Xanthias écrivait sur ses tablettes, lentement.

Après un long silence :

« Oh! Xanthias, crois-tu qu'il est mort? dit-elle en un sanglot.

— Pas encore, » dit-iK

Elle avait levé la tête.

« Que fais-tu donc, reprit-elle, et à quoi t'occupes-tu près du lit où ton ami est couché ? »

Xanthias répondit :

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v( J'ai composé l'épitaphe qui sera gravée sur le tombeau de mon ami. »

11 monlra du doigt des lignes sur les tablettes et les lut à haute voix :

Ce tombeau fut élevé sur le bord de la route

A Caïus Valerius Catullus.

Honore ses cendres, passant!

Car il célébra les dieux vénérables

En des poèmes aux beaux rythmes,

Et, seul, il résista à la tyrannie

De Julius Cœsar.

Mais, alors, le mourant :

« Non! non! gravez seulement sur la stèle : Ici dort Catullus, qui fut aimé de Lesbia, et l'orgueil d'aucun sépulcre royal n'égalera la gloire de ma tombe ! »

Quand le lit fut cassé

« Nous voilà bien ! dit-elle. Je vous demande un peu ce que l'on pensera de moi demain, dans cette maison honnête, dans cet hôtel de petite ville, lorsqu'on s'apercevra du sommier défoncé et des autres dégâts causés par votre indigne conduite. Il faut avouer, monsieur, que vous avez des brutalités singulièrement compromettantes; croyez que si j'avais pu vous prévoir aussi brusque, je n'aurais eu garde de faire avec vous ce voyage qui n'a pas laissé d'être fort dommageable à l'honneur de mon mari. Le pauvre homme ! il

croit que je suis allée voir ma tante de Compiègne; il dort paisiblement à cette heure, dans un lit qu'il n*a jamais cassé, lui! Que n'avez-vous imité le calme où il excelle? Je ne serais pas exposée à rougir devant le patron et les servantes de l'hôtel. Monsieur, il se peut que j'aie eu poiiivous, dans mon ignorance de vos défauts, des sentiments aussi tendres que possible, mais vos emportements m'obligent à reconnaître que j'eus le plus grand tort de placer en vous ma confiance. Si je vous aimais, je ne vous aime plus ! et je vous prie de perdre, avec l'espérance de les voir jamais se renouveler, le souvenir des coupables condescendances où vous m'avez eniraînée. »

En parlant ainsi, au milieu de la chambre, Roberle avait des mouvements de colère, fort bien imités, qui s'achevèrent en un geste digne, solennel, presque tragique; et, comme elle élait en chemise, ce geste fut le plus joli du monde, le recroquevillement des frissons roux , sous le

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bras, s'accrochanl à la valenciennes de l'épauletle dénouée.

Le casseur de lits essaya de s'excuser.

« Mais, mignonne..., » dif-il.

Elle l'interrompit tout de suite.

« Oh ! je devine parfaitement ce que vous m'allez répondre! Vous n'avez pas été le maître de vous-même; vous avez si longtemps attendu, grâce à ma vertu persistante, la minute où je cesserais de vous être cruelle, que, cette minule venue, vous n'avez pas pu mettre, à vous convaincre de ma miséricorde, toute la modération désirable. Et puis, n'est-ce pas, je suis si jolie! On cueille trop violemment les roses trop belles. Vous insinuerez aussi peut-être que , dans les vieilles maisons de province, les meubles sont d'une solidité douteuse, que ce n'est pas de votre faute si je me suis couchée, vingt ans à peine, dans un lit vieux de cent ans au moins : toutes ces raisons, je vous en avertis, ne feront que blan-

chir. Ce fait demeure, monsieur, patent, incontestable, que le lit est rompu, — oh! quel bruit il a fait! tenez, vous devriez mourir de honte ! — et, demain, les domestiques auront un sourire aux lèvres, en me voyant descendre l'escalier, toute rougissante sous ma voilette. »

Il n'essaya pas de se disculper, son crime étant trop évident; mais il eut une idée,

« Eh ! ma chérie, dit-il, le mal n'est pas aussi grand qu'il semble. Le sommier défoncé, les ressorts détraqués, le bois du lit crevé comnie un décor de féerie par où passe une fée, tout cela peut se raccommoder ; avec un peu de temps et d'habileté, je remettrai les choses en si bon état que personne ne pourra concevoir un soupçon de la furie où m'incitèrent le consentement de vos dents trop blanches et le défi des pointes de vos seins, trop roses! »

Elle se rasséréna.

Oui, vraiment, raccommoder le lit, c'était ce

qu'il y avait de mieux à faire; sans perdre de temps, ils s'y employèrent tous les deux, du mieux qu'ils purent ; il y eut des interruptions dans le travail, à cause des bras blancs qu'elle avait et où se posaient les lèvres avec un acharnement d'abeille; mais enfin ils vinrent à bout du travail enlrepris ; redressée, rejointe, rapetassée, la couche eut un air tout à fait irréprochable. Les servantes diraient le lendemain : « Mon Dieu ! comme ces voyageurs ont donc eu le sommeil caime ! » Par exemple, il ne pouvait pas être question de se coucher de nouveau sur le périlleux échafaudage ; sous le moindre poids, sous la plus légère secousse, tout se fût effondré. Mais il y avait une chaise longue, très larg-e, entre les deux fenêtres, au-dessous d'un trumeau ancien où Tircis en veste zinzoline regarde Glimène qui déchire, du bout d'un orteil rose, la fuite claire d'un ruisseau. Et ils s'accommodèrent de la chaise longue, qui geignit tandis qu'ils soupiraient.

Quand elle fut cassée :

(.( Voici bien une autre aflaire! s'écria Roberle. Je dois vous dire, monsieur, que vous êtes l'homme le plus insupportable que l'on puisse imaginer. Insupportable, entendez-vous? Non, les plus lourds géants, les pantagruels, les gargantuas, et les colosses que l'on montre' à la foire de Neuilly, ne commettraient pas d'aussi extraordinaires dégâts. Hercule ne rompit point la couche où Omphale lui permit de filer l'or de la laine blonde ! et vous êtes d'autant plus impardonnubl ; que vous n'êtes ni obèse, ni énorme. Vous avez, môme, une certaine sveltesse, qui sied. Vous suj)pléez, inexcusablement, par la fougue à la pesanteur. Mon Dieu, le lit cassé, c'est une chose dont j'aurais pu, tout bien compté, vous innoccntci'

dans une juste mesure. La vigueur de mes refus — car, vous le savez, monsieur, j'ai fait de mon mieux pour ne pas démériter de la confiance de mou mari qui pense que je suis allée voir ma tante de Compiègne ! — la vigueur de mes refus autorisait, à votre point de vue, l'impétuosité de vos attaques. Et puis, sur ce lit d'auberge, vous me parliez à l'oreille pour la première fois; la nouveauté de la victoire impliquait le tumulte de la bataille! Mais, cette chaise longue, c'était le camp tranquille après le combat — qui, j'en rougis, s'était terminé à votre avantage, — et vous n'aviez aucune raison pour saccager les positions que vous aviez conquises ! Monsieur, il se passera demain matin des choses dont je ne saurais seulement tolérer la pensée. Une fille de chambre, peut-être une honnête fille, — car tout est possible, en province, — entrera dans cet appartement, et constatera que la chaise longue est disloquée sous le trumeau ancien où Tiicis regarde

26 VIEUX iMEUBLES.

les jambes de Climène. Soyez sûr que je ne vous pardonnerai jamais la rougeur à laquelle vous aurez réduit mon innocence ; et je sens déjà que je n'éprouve plus pour vous qu'une haine adoucie en vain par le souvenir des illusions déçues ! x

En parlant ainsi au milieu de la chambre, Roberte avait les larmes aux yeux, de petites larmes pas plus grosses que de petites perles, — pourvu qu'elles soient jolies, toulcs les perles sont vraie?, — et, comme elle élail sans chemise, il n'y avait rien de plus charaiant, secouée et gonflée par les sanglots, que sa blanche désolation visible des pieds à la tête.

Le casseur de chaises longues essaya de s'excuser,

« Mais, mignonne..., » dit-il.

Elle l'interrompit tout de suite.

« Oh ! je devine parfaitement ce que vous m'allez répondre ! La coupable, celte fois, ce n'est pas vous seul. Grâce à de funestes insistances, vous

VIEUX MEIDLES. 27

aviez fini par faire pénétrer en moi un peu des détestables pensées qui vous hantaient. J'ai eu dans l'abandon, des turbulences qui n'avaient pas pour unique but de se dérober aux vôtres. C'est moi, — vous oserez me le donner à entendre ! — qui ai rompu la chaise longue. Mais sachez bien que je n'admettrai pas un seul instant une telle hypothèse, qui m'offense. D'abord, je me regardais dans la glace, en face du trumeau, et je suis sûre que je ne me suis pas départie une seule minute, malgré certains semblants de complaisance, de l'altitude désintéressée qu'il convient de garder. Puis, n'importe! le fait subsiste, réel, indéniable : la chaise longue est une ruine ! et vous n'espérez pas que j'endurerai l'humiliation que me réservent les chuchotements et les petits rires des servantes:

— Eh! ma chérie, dit-il, raccommodons le canapé comme nous avons raccommodé le lit.

28 VIEUX MEIBI.ES.

.Mais, quand la besogne fut achevée, quand la chaise longue eut l'air d'un honnête sopha sur lequel se seraient assises à peine, du bout du pouf, des bourgeoises en visite, l'embarras des deux amoureux fut très grand! car où donc achèveraient-ils leur nuitée? Une fallait pas songer au lit, pareil à un château de cartes, ni à l'autre couche, qu'un souffle eût mise en morceaux ; et l'amanl, — tant il avait sommeil! — eut un air ?i penaud, considérant les chaises, étudiant les fi.uteuils, mesurant de l'œil le dessus de marbre de la commode, que Roberte enfin pouffa de rire, sous tout le secouement de ses cheveux qui lui mettaient comme une chemise d'or.

Et, vite habillée d'un peignoir, elle tira violen> ment le cordon de la sonnette.

« Madame a sonné?» demanda, en entr'oiivrant la porte, le garçon d'hôtel, mal réveillé.

Elle riait toujours.

« Eh ! oui, j'ai sonné. »

Puis, charmante, avec toutes les folies aux yeux et sur les lèvres :

« C'est ennuyeux, cette chambre. Il passe de l'air sous les fenêtres. Est-ce qu'il n'y en aurait pas une autre, dit-elle, avec des meubles plus solides? »

LA CllEiAIISE NOIRE

Il atlendait Geneviève. Veslon du mtUin, les pieds nus dans des pantoufles turques, — étant chez lui, — couché sur la chaise longue non loin de la cheminée où rougeoyaient les braises, il fumait une cigarette en attendant la chère et belle amie. Elle ne tarderait guère à rentrer. Sortie pour quelques emplettes. Jamais elle ne s'absentait longtemps du logis tout imbu de white-rose et de havane, — boudoir et fumoir à la fois, — où depuis six mois leur amour avait gon nid. Elle allait apparaître, un peu essoufflée

32 LA CHEMISE N'OIUE.

d'avoir monté vite l'escalier, rose sous la voilette, et se laisserait tomber sur la chaise, à côté de lui, avec ce petit « ouf! » si joli, que personne ne savait dire comme elle; et ils auraient encore une de ces tendres après-midi de causerie intime, les lèvres près des lèvres, de souffles mêlés, de baisers pris, de baisers rendus.

On frappa à la porte.

Déjà?

Non, elle n'eût pas frappé.

c Entrez, » dit Fabrice.

Il vit une fillette, maigriolle, en cheveux, les façons d'une apprentie, qui tenait à la main un grand panier ouvert.

« Oh! pardon, monsieur, je me trompe. C'est le teinturier qui m'envoie. Je rapporte à Madame... Mais je me trompe. Je ne suis pas dans le cabinet de toilette. La femme de chambre m'avait dit : la deuxième porte dans le couloir. Si Monsieiu- veut m'indiquer?... »

LA CHEMISE NOlIiE. 33

Fabrice, qui s'était levé, haussa l'épaule d'un air d'impatience.

« Eh ! demandez à Rosclle.

— Elle vient de sortir, monsieur.

— Alors, mettez toul cela sur cette table, sur les fauteuils, n'importe, où vous voudrez.

— Oui, monsieur, » dit l'apprentie.

Elle lira du panier des Jentelles enrubannées, de fins tissus, plies ou bouffants, qu'elle plaça sur la table, en bon ordre, avec soin ; puis, l'osier vide, elle s'éloigna après un salut gamin qui lui ébouriffa les cheveux. Mais Fabrice ne se recoucha point, Il regardait ces choses légères, blanches, bleues, roses, couleur chair quelques-unes, et souriait, les reconnaissant.

Oui, certes, il les reconnaissait! celte chemise en mousseline de l'Inde, si transparente, sans

manches, aux entre-deux de valenciennes, n'étaitce point celle qu'il avait vue glisser, l'épaulette dénouée, le long du plus svelte et du plus lisse des jeunes corps, le soir où, pour la première fois, Geneviève s'était mal défendue? Il se souvenait de son extase devant la fraîche rondeur des seins aux pointes roses, de l'hésitation aussi qu'il avait eue, s'écartant, se rapprochant, n'osant pas, craignant de perdre dans l'ivresse du baiser les délices du regard. C'est une chose cruelle qu'il faille presque cesser de voir ce que les lèvres touchent. Et les autres chemises lui rappelaient d'autres nuitées, de si belles nuitées. Des bas en fil d'Ecosse, des bas quadrillés, des bas à jour, des bas de soie écrue, à coins d'or, le faisaient penser aux chers petits pieds frêles qu'il prenait souvent entre ses mains, frissonnants, pareils à des tourterelles frileuses. Un maillot lui remémora la fantaisie que Geneviève avait eue, à la Un du carnaval, d'être habillée en page sous le dis-

cret domino noir. Et les pantalons — surah léger ou légère batiste — - l'incitaient à sourire. Car c'était, entre elle et lui, un grand sujet de querelles, les pantalons! elle, s'obslinant à en porter, pleine de modestie ou peureuse du vent qui se glisse, insistant sur ces points qu'il peut arriver à une femme de descendre un escalier au moment même où un homme le monte, et que, 1 hiver, on s'enrhume très facilement; lui, réprouvant cet accoutrement viril, ce travesti sous la jnpe, qui trouble, désoriente, et n'admettant pas que la pudeur ou la santé sauvegardée soit une compensation suffisante à l'incommodité des plus cruels retardemenls. Oh! les amusants débats ! Au fond, en dépit de ses théories, il était enchanté, — jaloux en diable, — que Geneviève portât des pantalons. Puis devant (outes ces étoffes qui avaient louché la peau de son amie, il se sentit envahi, peu à peu, d'un infini attendrissement. Sa maîtresse n'était pas seulement la plus jolie des femmes ;

elle ne se bornait pas, — parfaite, — à être une toufle de grâces, de parfums, de sourires; elle était extraordinairement vertueuse — bouquet de candeurs! Oui, vertueuse, fidèle, il n'y avait pas à dire le contraire. Fabrice, grâce à Dieu, n'était pas un de ces benêts que l'on abuse facilement; il ne se laissait pas berner, comme ces imbéciles qui ajoutent foi aux visites chez une tante dos BatignoUes ou à la nécessité d'accompagner chez l'avoué une amie mal mariée qui plaide en séparation. Il voyait clair ! Eh bien, dans loule la conduite de Geneviève, il n'avait jamais rien surpris qui autorisât le moindre soupçon. Elle avait, véritablement, dans le cœur, celte ingénuilé de petite fille, cette impossibilité de mentir, qui étaient visibles dans l'innocence de son visage, de ses regards, de toute son attitude. Trahir, elle! le pire des sceptiques n'aurait pas conçu la possibilité d'une telle chose ; et la fidéUté de Geneviève était si incontestable, si évidente, que Fabrice

n'éprouvait aucune espèce d'inquiétude lorsque, deux ou trois fois par mois, pour le soin de ses affaires, il se voyait obligé de quitter Paris, de quitter le cher nid d'amour, où elle s'ennuyait tant toute seule, colombe délaissée.

Gomme il s'abandonnait, le cœur fondant, à ces aimables pensées, il sursauta ! Que voulait dire ceci? Là, près de la chemise en mousseline de l'Inde, parmi les bas en fil d'Ecosse, les bas quadrillés, les bas à jour, les bas en soie écrue, parmi les pantalons légers, il y avait une chemise noire, une chemise de surah noir, qu'il ne connaissait pas, qu'il n'avait jamais vue, — non, il ne l'avait iamais vue! — et qui avait été mise pourtant, puisqu'elle revenait de chez le teinturier, qui avait été mise, — et ôlée 1

38 LA CHEMISE NOir.E,

Tout porte à croire que Fabrice, ivre de fureur, eût vile fait une loque de la chemise dénonciatrice, si Geneviève n'était rentrée à ce moment, un peu essoufflée d'avoir monté l'escalier, toute rose sous la voilette.

Elle se laissa tomber sur la chaise longue, avec ce petit « ouf! » si joli, que personne ne savait dire comme elle.

-Mais il ne s'agissait pas de dire a ouf», bien ou mal 1

« Madame, vous me trompez ! Oh ! vos ruses sont adroitement ourdies, et vous pouviez vous estimer sûre du mystère et de l'impunité. Vous comptiez sans le hasard, — cet hôte de toutes les trahisons humaines ! 11 a placé entre mes mains la preuve de voire culpabilité. Regardez! Ceci,

est-ce une chemise, oui ou non? Est-elle noire, cette chemise, est-elle en soie? N'espérez pas me faire admettre qu'elle est blanche et qu'elle est en batiste. En soie, et noire. Eh bien, ce vêtement dernier, que l'on ne garde pas, et qui, même gardé, ne serait qu'un vain obstacle, vous serez bien contrainte d'avouer que vous ne l'avez jamais porté, que vous ne l'avez retiré, en ma présence. Devant qui l'avez-vous eu, devant qui avez-vous cessé de l'avoir? Parbleu, je vous félicite de votre goût dans le choix des toilettes suprêmes. La noirceur de l'étoffe doit faire valoir à miracle la délicate blancheur de votre chair criminelle! Vous devez, parmi ces ténèbres de soie, être comme un flocon de neige qui tombe dans la nuit, comme une plume de tourterelle entre des ailes de corbeau. Misérable créature! Je mettrai une balle de pistolet ou une pointe d'épée dans chacun des deux yeux qui vous virent si blanche. En attendant, nous allons nous expliquer ensemble,

s'il VOUS plaît. Votre forfait, vous allez l'avouer, sans subterfuge, sans rélicence ; et, quoi que vous disiez, le résultat de ceci sera que ma colère vous jettera par la fenêtre ou que mon mépris vous montrera la porte! »

Tandis que Fabrice, — homme assez mal élevé, comme on voit, — tenait ce grossier discours, que faisait Geneviève?

Elle se taisait.

Prudemment? parce qu'elle n'avait rien à répondre? parce que, la chemise étant marquée de deux initiales, il était impossible de faire croire aune erreur du teinturier? Non. J'incline à penser que Geneviève n'était point coupable; et la vertu calomniée ne s'abaisse qu'avec peine aux explications.

La jeune femme se leva.

« Adieu, monsieur, » dit-elle enfin, près de sortir.

Et elle montrait, olTensée, un air si digne, que

Fabrice se sentit singulièrement troublé; c'est qu'il y a, dans l'attitude de l'innocence, de la vraie innocence, un je ne sais quoi, inimitable, qui donne à réfléchir aux soupçons les plus emportés. « Geneviève, s'écria-t-il, essayez du moins de vous justifier !

— Non, dit-elle.

— Cette chemise ne vous appartient peut-être pas?

— Elle est à moi, monsieur.

— Elle était peut-être rose ou bleue, et c'est le teinturier qui l'a faite si sombre ?

— Elle a toujours été noire.

— Dites-moi que vous ne l'avez jamais portée, que vous l'avez envoyée, neuve encore, chez le nettoyeur, pour une raison quelconque.

— Je l'ai portée, elle n'est pas neuve, adieu. » Et elle poussa la porte, résolue. Mais, alors, ses

forces la trahirent. Elle n'avait pas le courage de

quitter un jaloux trop aimé, de quelques outrages

42 LA CHEMISE NOIPiE.

qu'il l'abreuvât; hélas! la pauvre, elle fondit en

larmes.

« Ah ! l'ingrat! il ne comprend pas! il ne comprend rien ! »

Puis, balbutiant, parmi les plus jolis sanglots du monde :

« Comment? Vous ne vous souvenez pas que vous me laissez seule souvent, pendant des jours, pendant des nuits? A cause de vos affaires, ditesvous. Et moi, abandonnée, je mettrais l'une des chemises, blanches, bleues, roses, dont votre désir impatient a si souvent dénoué l'épaulelte? Non, monsieur, non, cruel homme; pour mes nuits de solitude, pour mes nuits de veuvage, j'ai des chemises noires, des chemises de deuil, où je m'endors en pleurant, comme dans le regret de vos caresses ! »

Il la regardait, hésitant.

« Ah ! continua-t-elle , que de fois, pleine d'amertume et de jalousie, j'ai mordu, lacéré,

dans mon isolement, ces cliemises, obscur linceul de mon bonheur ! A moins qu'on ne l'ait raccommodée, celle-ci doit être déchirée, en plus d'un endroit, je pense. »

11 se précipita, et déplia la chemise de surah noir. Déchirée, en effet. Là et là. Déchirée. Devant une telle preuve, il eût fallu être un bien grand sot pour conserver le moindre doute ! Fabrice se jeta aux pieds de sa maîtresse, en demandant pardon. C'était la plus sage conduite qu'il fût possible de tenir; car Geneviève a les yeux très beaux , plus beaux entre les cils mouillés de larmes, et des lèvres si roses qu'elles n'ont jamais menti.

Très vite, très vile, avec un bredouillis de perruche qui se dépêche, Lise de Belvèlize se mit à bavarder, sans même prendre le temps de lever sa voilette !

« Bonjour, ma chère. Oui, c'est moi. Ne bougez point. Ne me demandez pas comment je me porte, ni d'où j'arrive, ni si j'ai fait bon voyage. Ce n'es, pas l'heure de ces politesses sans importance ! Je vous annonce une terrible nouvelle. Tiens, vous avez une robe de peluche grise, avec des bouffettes fauves, pareille à la mienne? J'ai remarqué une chose : sans nous donner le mot, nous sommes

souvent habillées de même. Un effet de la sympathie. J'ai toujours raffolé de vous. Aïe ! mon amie, les hommes sont de bien grands monstres. Ce n'est pas que vous deviez vous affliger outre mesure de ce qui se passe. Ai-je dit : une nouvelle terrible? J'ai eu tort. Il s'agit d'un incident très ordinaire, dont on se console vite, en supposant qu'on ait besoin de s'en consoler. Pas une femme, non, pas une, à qui la même chose ne soit arrivée. Seulement, ma robe, à moi, est un peu moins ouverte sur le devant ; vous pouvez vous décolleter autant qu'il vous plaît, grasse comme vous Têtes. Vous êtes bien heureuse ! Touchez, sous mon corsage, presque rien. Tout plat. Pourtant, ce n'est pas vilain. Quant aux maris, ils ne valent pas que l'on ait du chagrin à cause d'eux. D'abord, lorsque leur conduite est révélée, brusquement, on éprouve peut-être un peu d'irritation. On ne lient pas à eux, non; on serait môme fort embarrassée de leur fidélité, qui les

rendrait encombrants; n'importe, leur trahison a je ne sais quoi qui agace, quand on n'y est pas habituée ; mais on s'y fait. Enfm, de quelque façon que vous dussiez envisager cet événement, il fallait vous l'apprendre, puisque tout le monJe en parle. C'était un devoir d'amie! un devoir que vous n'hésiteriez pas à remplir, vous aussi, si l'occasion s'en présentait. »

La baronne de Linège écoutait en souriant, avec un air de ne pas comprendre.

<( Vous avez bien raison, dit-elle, de penser que je suis capable, envers vous, de tout ce dont vous êtes capcdîle envers moi! Mais la nouvelle, terrible, ou pas terrible, j'attends encore que vous me l'annonciez.

— Gomment ! vous n'avez pas deviné tout de suite?

— Non, je vous jure.

— Sachez donc que votre mari...

— M. de Linège?

— Dame, vous n'avez que celui-là, je suppose?

— Eh bien, mon mari?

— Sachez qu'il vous trompe, ma chère !

— Mon Dieu, comme vous me surprenez! dit la baronne avec la tranquillité la plus parfaite. Je n'aurais jamais imaginé cela de lui ; toujours au cercle, quand il n'est pas dans ses écuries, où peut-il trouver du temps pour les boudoirs? Ainsi, vraiment, M. de Linège a une maîtresse?

— Oui !

— Depuis quand ?

— Depuis trois semaines.

— Tout juste ? Que vous avez des informations précises !

— Trois semaines... peut-être un peu plus, peut-être un peu moins... Je ne peux pas dire., à quelques jours près...

— Sans doute, sans doute. C'est à Paris que la chose a commencé ?

— Non, au château des Perlières, où j'étais en villégiature...

— Pendant que votre mari, à vous, chassait le renard en Ecosse?

— Oui.

— Mais, alors, il s'agit d'une femme de notre monde?

— Certainement! du meilleur monde !

— A la bonne heure ! Voilà qui me réjouit fort. Entre nous , M. de Linège est devenu un peu palefrenier depuis qu'il fait courir; je craignais qu'il m'eût donné quelque rivale indigne, cabotine ou cocotte, de ces filles qu'on voit dans les baignoires d'avant-scène. Vous me rassurez, et pourvu que la maîtresse de mon mari, de bonne maison et s'habillant bien, soit en outre un peu jolie, je me déclarerai aussi satisfaite que possible.

— Ma chère, laissez-moi vous embrasser! Vous acceptez celte aventure de la plus admirable

manière ! Je ne risque donc rien à vous dire loule la vérité. Oui, elle est jolie, très jolie, votre rivale; on va même jusqu'à prétendre qu'elle est belle.

— Ah ! tant mieux.

— Mais ce n'est pas de sa beaulé qu'émanent ses plus irrésistibles séductions. Les uns s'accordent à adorer, les autres à détester en elle une de ces personnes pleines de caplieux artifices, qui ont accepte de l'héritage des Gircés et des Armides tout ce que la magie a de compatible avec la modernité; et c'est là le mauvais côté de votre affaire; car, simple comme vous l'êtes si vous me ressemblez, vous ne sauriez triompher d'une femme qui, pour charmer ses victimes, ne recule point devant l'emploi des plus subtils, des plus raltinés enchantements.

— il est vrai que nous sommes, vous et moi, aussi ingénues que possible. Mais savez-vou? que vous m'intriguez fort? Ma rivale, qui est-ce donc?

— Je m'étonne que son nom ne vous soit pas venu aux lèvres, après ce que je vous ai dit. C'est la redoutable flirleuse, la savante, la perverse, la damnée, — M"' de Ruremonde! »

Mais la baronne de Linège ne parut pas épouvantée du tout. Elle songea un instant, puis, en haussant l'épaule , d'un joli mouvement qui fit frémir les rubans fiiuves des bouffeltes :

« Non, dit-elle.

— Comment? non ? votre mari ne vous trompe pas'?

— Oh! que si. Depuis trois semaines. Et la chose a commencé au château des Perlières, où vous étiez en villégiature. Seulement ce n*est pas M"' de Ruremonde — elle n'a pas quitté Paris — qui est la maîtresse de M. de Linège.

— Ce n'est pas...?

— Eh! non, ma chère, puisque c'est vous! »

52 oi.llILS.

On se ferait difficilement une idée de l'air attrapé qu'eut Lise de Belvèlize ! Car rien de plus véritable : elle avait montré peu de cruauté, cet automne, à M. de Linège; la comédie des flirlations, commencée un matin de chasse, continuée les soirs de tableaux vivants — elle Omphale, lui Hercule, un Hercule très vraisemblable — avait eu un tendre dénouement par une nuit sans lune, propice aux escalades ! Et ce qui redoublait la confusion de la coupable, c'était l'insuccès de son mensonge. Comme elle s'était assez visiblement compromise pour le baron, au château des Perlières, et que le bruit de cette aventure n'eût pas manqué, un jour ou l'autre, de venir jusqu'à M"* de Linège, elle s'était imaginé de détourner les soupçons de son amie — eh ! oui, de son amie,

OUITTES. 53

beaucoup de tendresse se mélange volontiers d'un peu de trahison — sur la marquise de Ruremonde, de qui la renommée est complaisante aux calomnies. Mais voici que ce stratagème ne servait de rien : avertie par quelque méchant, ou par un secret instinct, l'épouse trahie savait tout ! Il va sans dire que, le premier moment de trouble passé, Lise de Belvèlize ne manqua point de prolester contre une accusation qu'elle jurait la plus fausse et la plus injurieuse du monde. Elle ! manquera ses devoirs! Pour qui la prenait-on? Grâce à Dieu, elle n'avait rien à se reprocher, et elle eût préféré mourir cent fois que de se laisser, une seule fois, baiser la main par le mari de... Mais à cause de l'air qu'avait la baronne, un air de certitude auquel il n'y a rien à répliquer, elle iugea bon de ne pas persévérer dans son inutile hypocrisie : elle prit le meilleur parti qu'il y eût à prendre, celui de se laisser tomber dans un fauteuil, presque évanouie, avec de petits san-

glots, très bien imités, qui avaient de quoi altendrir les cœurs les moins enclins à la miséricorde.

M"" de Linège n'en eût point tant demandé pour pardonnera sa repentante amie; elle est, de son naturel, très portée à la clémence ; elle s'approcha, pas fâchée, souriante, et d'une voix qui n'avait rien de sévère :

« Eh ! là, mignonne, pourquoi vous désoler ainsi? Pensez-vous que je vous en veuille parce que, dans un moment de faiblesse, — trois semaines, ce n'est qu'un moment, — vous avez consenti, par amitié pour moi peut-être, à ne point désespérer M. de Linège? Est-ce que je me plains? est-ce que je crie, est-ce que je pleure^ Les maris, disiez-vous, ne valent pas qu'on ait du chagrin à cause d'eux. Vous aviez bien raison !

lîogaidez-moi ; je ne suis pas triste, ni féroce. Ce n'est pas une telle vétille qui nous empêchera de porter des robes pareilles, sans nous donner le mot, par sympathie. Je vous assure, ma chère petite, que je ne vous en veux pas du tout.

— Bien vrai? balbutia Lise de Belvèlize avec un sanglot encore.

— Bien vrai ! Et la preuve, c'est que je vais vous rendre un service. Tenez, celui précisément que vous avez feint de me vouloir rendre. Seulement, moi, je ne mentirai pas.

— Un service?

— Oui. Apprenez une terrible nouvelle. Oh! ce n'est pas que vous deviez vous affliger outre mesure de ce qui se passe!...

— Ilein? Quoi? Quelle nouvelle?

— Votre mari vous trompe ! »

Lise de Belvèlize avait bondi, les yeux secs, le ronge de la colère aux joues; car elle est de ces singulières personnes qui, ne voyant aucun mal

dans le mal qu'elles font, considèrent comme un crime irrémissible la moindre revanche que l'on s'avise d'en prendre.

u Mon mari me trompe!

— Mon Dieu, oui, ma mignonne. Ai-je dit: une nouvelle terrible? J'ai eu tort. 11 s'agit d'un accident très ordinaire, dont on se console vile, en supposant qu'on ait besoin de s'en consoler.

— Vous en êtes sûre?

— Tout le monde en parle. Ces trahisons ont je ne sais quoi qui agace, quand on n'y est pas habituée ; mais on s'y fait.

— Depuis quand?

— Depuis trois semaines.

— 11 n'est donc pas allé en Ecosse !

— Pas du tout. Il fallait vous apprendre la vérité. C'était un devoir d'amie!

— Et, ma rivale, qui est-elle? vous le savez, diles-le-moi !

— Ah ! c'est ici le mauvais côté de votre affaire.

Car, simple comme vous l'èles, vous ne sauriez Iriompher d'une femme qui, pour charmer ses victimes, ne recule point devant l'emploi des plus subtils, des plus raffinés...

— M'°' de Ruremonde! s'écria Lise de Belvèlize aussi furieuse que possible. Est-il possible? Comment? J'avais imaginé... par plaisanterie... et justement c'est elle... »

Mais la baronne de Linège l'interrompit d'un tel éclat de rire, que ses seins, car elle est un peu grasse, sortaient à demi, tout secoués, du corsage de peluche.

« Non, non, ce n'est pas M""' de Ruremonde qui est la maîtresse de votre mari.

— Ce n'est pas?...

— Eh ! non, ma chère, puisque c'est moi ! »

Puisqu'il faut tout dire, puisque la sincérité, lut-elle imperlineote, est un des devoirs modernes, je ne cacherai pas plus longtemps aux belles jeunes femmes que c'en est fait de l'amour et de ses adorables délices, si elles ne rompent pas, le plus tôt possible et d'une façon définitive, avec la tradition surannée qui les oblige à attendre, pour faire le bonheur d'un homme, d'en avoir été sollicitées!

Onpensebienque,parlantainsi,je ne m'adresse pas à ces viles créatures qui font le commerce du plaisir, vendenàt tout chaland ce qui n'est doux

que donné (oh! le vilain tralic! la beauté même ne les absout pas de l'infamie) ; celles-là n'ont pas besoin qu'on les exhorte à prévenir les concupiscences ; et, d'ailleurs, il ne saurait être question d'elles lorsqu'il s'agit d'amour. Je ne m'adresse pas non plus, — car je m'agenouille devah^ vous, lis sacrés! — aux pures jeunes filles, aux chastes épouses, enfermées dans l'honneur comme dans une tour de neige et de diamant. Celles-ci ne se mettent jamais à la fenêtre; et honte sur celui qui tente l'escalade! Que deviendrait l'humanité, dont la pensée abjura les dieux, s'il ne lui restait plus d'anges dans son rêve? Vous êtes, ménagères honnêtes, simples enfants, le souvenir intact des mères, des sœurs et des Graziellas mortes ; c'est vous, ^Maries pleines de grâce, que saluent de très loin, avec une vénération où n'ose se mêler l'espoir, le remords des nuits perdues et le lendemain des baisers. Non, je parle à ces clémentes et subtiles jeunes femmes, pas vertueuses,

L'AJIOUR EN DANGER. 61

puisqu'elles se donnent l'air de l'être pourtant, pas courtisanes, puisqu'elles ne se vendent jamais, enclines, pourtant, à des facilités de chaises longues; montées ou descendues l'on ne sait d'où, ayant derrière elles, en haut ou en bas, des familles probables, des maris possibles, disparus; oisives, délicates, les mains blanches; vivant dans un luxe de dentelles et de parfums, dans l'ignorance des rues traversées à pied ; lisant les livres qu'il faut connaître, se souvenant des bals d'ambassade, en Autriche, où elles figurèrent dans le quadrille impérial, agrémentant leurs propos, bien qu'elles soient Françaises, tout à fait Françaises, d'un joli accent étranger qui étonne et qui charme ; ayant, dans leur vie, des heures où elles vous regarderaient bien en face, sans vous reconnaître, si l'on s'avisait de les saluer tandis que, accoudées au velours de la loge, à l'Opéra, elles choisissent du bout du gant une violette pralinée dans le sac de satin que leur offre un vieux

diplomate chamarré; grandes dames et bonnes filles; mconnues et très connues; donnant des dîners où l'on est assis à côté d'un général, tutoyant les convives après le Champagne des dîners au cabaret; belles et jeunes, cela va sans dire; traînant derrière elles, parmi le bruit de leurs longues jupes, des légendes d'escapades au bal masqué et de corsets oubliés dans les fiacres nocturnes, niant ces légendes, après y avoir con- £3nti, par des sévérités d'attitude, tout à coup; ravies d'être compromises, curieuses d'être estimées ; capables de toutes les brusques folies, suspectes de fidélité ; et n'ayant, en sommCj dans l'existence, pas d'autre fonction bien avérée que celle de vouloir et de donner de la joie ! Monde nouveau, différent de l'ancien demi-monde, à peine constaté encore, dans son ensemble, par les observateurs qui s'y mêlent, très réel cependant. Adorable ressource de ceux qui, par horreur de la prostitution et respect de la vertu,

réprouvent également la bassesse des plaisirs à prix débattu et le crime des séductions. Je parle à ces belles jeunes femmes! c'est à elles, si nombreuses déjà, de qui le nombre chaque jour augmente, qui sont, avec le ragoût en plus du désintéressement et d'une porte fermée quand il lui plaît, les hétaïres comtesses et bourgeoises de l'Athènes que nous sommes ; c'est à elles que je dis : « L'heure est venue de renoncer à ce qu'il vous reste de pudeur 1 Si vous ne prenez pas l'héroïque parti de devancer par des offres décisives, les hommages qui vous sont dus, si votre féminilité ne se résout pas aux audaces, aux attaques, aux primes sauts dont vous pouviez, naguère, laisser le soin à l'initiative virile, il arrivera celte chose affreuse que l'amour sera bientôt une coutume abolie; et, les amants ayant oublié le chemin des boudoirs et des alcôves, vous en serez réduites, ô pâlissantes jeunes femmes, aux vacuités amères des décevantes Lesbos! >

Car l'homme n'a plus le lemps. Non, il n'a plus le lemps des longues attentes sous les fenêtres qui ne daignent pas s'ouvrir, des lettres sans réponse, des bouquets qu'on renvoie; des agenouillements pendant d'interminables constances. La vie nouvelle le tient, l'absorbe, l'emporte. S'il s'est dérobé au Devoir, il est en proie à mille devoirs incessants, acharnés. C'est en vain qu'il mange vite, qu'il boit vile, qu'il a presque renoncé à dormir : les heures lui font défaut pour l'accomplissement de ses innombrables besognes. Quelqu'un qui pourrait, sans manquer à quelque obligation, s'asseoir, entre les repas, pendant plus de dix minutes, serait étonnant. Il y a les affaires, il y a l'art; il faut gagner de l'argent, tous les jours! il faut travailler, tous les jours ! Pour quelles raisons? sans raisons valables. Parce que, stupide ou non, telle est la loi moderne. Sans savoir où l'on va, on a hâte d'arriver. Est-ce la peur de la mort qui conseille celle hàle de vivre ?

peut-être, je ne sais, n'importe : on se dépêche. Regardez les passants! pas un ne se promène. On ne marche plus, on court; tout vivant est possédé du démon Urgence; et, quand c'est la fin, on est si essoufflé, qu'on n'a plus assez d'haleine pour le dernier soupir. Un paresseux serait celui qui ne ferait pas, en une seconde, plus de mouvements que le plus actif des humains n'en faisait jadis en deux heures. La vie ancienne est à la vie moderne ce que la diligence — oh! les côtes fleuries, montées à pied! — est au chemin de fer, ce que la pantomime de Debureau, où Pierrot s'attarde à convoiter la bouteille de Cassandre et la gorge de Golombine, est à la pantomime-express des Hanlon-Lees. Remuement inutile? je l'accorde; mais remuement, toujours; et ne serait-il pas ridicule, absurde, chimérique, de demander à un voyageur emporté par le Rapide, de cueillir, en étendant le bras, les petites églantines qui fleurissent, ^e revers du talus ?

66 L'AMOUR EN DANGEIl.

Mais vous, jeunes femmes, vous occupez à promener sur vos joues la houppe blanchissante, à roser vos lèvres, à noircir le dessous de vos yeux, à agrafer voire corset, — pour ce qui est de le dégrafer, c'est plus vile fait, j'en conviens, — de longues paresses qu'approuvent seules les psychés de vos cabinets de toilettes ; vous n'êtes pas, comme l'homme hélas ! tourmentées, tiraillées, écartelées par les vaines nécessités de la vie; vous n'avez rien à faire, sinon notre bonheur, et le vôtre, — et je vous défie bien, malgré tant de Saphos sans lyre, de faire celui-ci sans faire celui-là, — en un mot, vous avez le temps, vous !

C'est pourquoi je vous conjure, non dans mon intérêt personnel, — ah! me jugez-vous si peu désintéressé? — mais dans l'intérêt de l'éternel amour, de renoncer aux rougissantes réserves qui nous faisaient longtemps attendre jadis le baiser de vos lèvres : il serait bon, puisque le voyageur

passe trop vite pour tendre la main vers elle, que la rose éclose au bord de la roule se jetât d'ellemême, sous un coup de vent, dans le wagon !

Oui, soyez hardies. Puisque nous n'avons pas le temps, et que vous l'avez, venez à nous, tout de suile. Ayez la témérité, puisque nous n'avons plus le loisir. Sans attendre que nous disions : « Je vous aime », dites : « Je vous adore! » Je n'ignore pas que, pour des personnes habituées aux honnêtes retenues, aux pudiques attentes, il sera pénible de précipiter les choses de la sorte ; avouer quand on est interrogée, cela ne va pas déjà sans quelque effort; parler la première serait la plus cruelle nécessité qu'on puisse imaginer. « Comment ! je sourirai à qui ne me sourira pas encore? Je n'attendrai pas qu'une main soit tendue, pour y mettre ma main? Vous n'y pensez pas, monsieur! » Ah! combien je vous plains, jeunes femmes! Mais, que voulez-vous? il y a des nécessités qu'il faut subir. Vous hésitez

à offrir vos lèvres? soit, il n'y aura plus de baiser. J'espère, je veux espérer que l'épouvanie d'un aussi fatal dénouement triompliera de vos louables modesties. Vous oserez tout, pour qna l'amour ne cesse pas d'enchanter le monde. Songez à ce qu'il arriverait s'il n'y avait plus de caresses, la nuit, dans les alcôves à peine éclairées d'une lampe qui meurt. Toute la nature, bientôt, suivrait l'exemple fâcheux de l'humanité. Les colombes renonceraient à roucouler sous les lauriers roses; un nid serait une chose dont personne ne s'expliquerait l'ulilité. Ce serait, dans les cours d'amour ailées des martinets et. des arondes, comme s'il n'y avait que des mâles, ou comme s'il n'y avait que des femelles. Les cerfs ne brameraient plus ! Les lions ne rugiraient plus, sinon quand ils auraient faim; ce serait bien la peine d'avoir une crinière. Enfin, il y aurait, dans tout l'univers, des catastrophes dont on ne peut se faire une idée : la planète Vénus,

l/AMOUR EN DANGER. 69

dérobée à l'altraction des planètes voisines, s'effondrerait dans les abîmes du néanf. Tout cela parce que votre pudeur, sans doute respectable, n'aurait pas voulu nous faire une petite concession. Allons, vous réfléchirez, j'en suis sûr! Vous vous sacrifierez à l'intérêt général. Reconnaissant qu'en une telle extrémité il ne saurait y avoir de plus admirable vertu que d'en manquer, vous en manquerez, résolument. Vous qui vous défendiez naguère, vous attaquerez; si longtemps assaillies, vous serez assaillantes. Et ne craignez pas que l'on attribue cette nouvelle ligne de conduite à quelque frivole désir, personnel, d'attirer et de retenir les jeunes hommes emportés par la vie : non, votre abnégation sera connue, et célébrée comme il convient; on saura, — je le proclamerai ! — que si la porte de votre boudoir s'ouvre avant même qu'on y ait frappé, c'est afin que les colombes, sous les lauriers roses, roucoulent encore, et que les nids ne soient pas

70 L'AMOUR EN DANGEn.

inutiles, et que l'étoile du soir continue à verser sa lueur sur les cheveux mêlés des amants, dans les lailjis où brament les cerfs !

Tons ceux qui, vieillissants, ne sont pourtant pas assez vieux encore pour avoir oublié qu'ils furent jeunes et ce qu'ils éprouvèrent quand ils Tétaient, se rappellent les étranges états de langueur, presque cruels, si doux, où il leur arrivait de tomber soudain, sans raison sensible, au temps des premières adolescences; et j'imagine qu'aujourd'hui les nouveaux-venus dans la vie, enfants qui seront hommes demain, connaissent aussi ces défaillances brusques, qui se prolongent, si douces, presque cruelles. On a seize ans, on est un écolier, quelqu'un que les demoiselles ne re-

gardent pas encore, et que les belles dames qui viennent en visite évitent de regarder; les amies de votre mère ne vous baisent plus au front, comme elles faisaient l'an passé; on sait beaucoup de choses, à cause des livres lus en cachette, mais on ne sait rien du tout; le désir qu'on éprouve pour l'entrevu de l'amour n'ose pas s'avouer, craignant d'avoir été induit en erreur par d'insuffisantes leçons ; ce serait une aventure bouffonne et propre à vous couvrir de ridicule, le jour où il faut passer de la théorie à la pratique, si l'intime mystère féminin n'avait aucun rapport avec l'idée qu'on s'en est faite, si ce qu'une maîtresse accorde était tout dilTérent de ce qu'on a convoité. Mené par le seul instinct, on ne redouterait pas de s'être trompé; pas de meilleur guide qu'un aveugle sûr de son chemin; mais il y a eu les mots surpris, les pages vite lues, à double entente, qui vous ont troublé plutôt qu'elles ne vous ont instruit; môme, le. guet der-

LES REGARDS PEUDUS. 73

rière la porle de la chambre de bain, l'œil à la serrure, tandis que les petites cousines remettent leurs bas, vous a laissé indécis; sans doute on n'ignore pas ce qu'on voudrait, mais on est peutêtre une exception? et voyez la mine que l'on ferait, si la femme de chambre sur qui l'on tenterait, dans un emportement, l'essai de son incertaine science, s'écriait en pouffant de rire : « Oh ! le petit sot ! mais es n'est pas du tout ça ! » De sorte que, prudent, on se tient coi. On attend, de quelque heureux hasard, les révélations définitives. Si tourmenté que l'on soit, la nuit, et même le jour, on continue à apprendre des leçons, à élever des vers à soie sous la planche de son pupitre, à lancer des cerfs- volants, à jouer aux barres dans la cour du lycée. Mais, tout à coup, parmi les études ou les espoirs de jeux, au moment où l'on ne songe qu'à Virgile ou à la proemnade, dimanche prochain, dans le parc de

Saint-Cloud, votre cœur se serre, et s'ouvre aussi,

Il LES REGARDS PERDUS.

dans une surprise et dans une langueur d'extase : une chaleur aux yeux fait battre vos paupières ; vos lèvres tremblent ; vous avez dans les veines, au lieu de sang, la tiède coulée d'une flamme délicieuse... Quoi donc? Qu'est-il arrivé? Est-ce que le soleil, à travers les vitres, vous a donné la vision d'un rendez-vous d'amour à l'orée du bois prochain? Est-ce que le nom de Galatée, dans les vers de l'églogue, a évoqué la troupe des nymphes hlancnes, — blanches comme les petites cousines de la chambre de bains, — qui, se jouant sur les rives fleuries, les pieds nus et penchés, égratignent d'un ongle rose le nénuphar des lacs? Estce qu'une femme, — une vraie femme, — vient dépasser, en vous regardant? Non, il pleut; ce sont les utiles Géorgiques que vous traduisiez sans rêverie; et jamais une jupe n'égaya de son froufrou le silence murmurant de la classe. Cependant on l'a éprouvée, et on l'éprouve longtemps, cette émotion exquise, amère aussi. Que

de fois, écolier, je me suis demandé d'où elle provenait! et je n'ai pas réussi, dans mes ignorances premières, à en découvrir la cause. Mais, devenu très vieux, ayant percé beaucoup de mystères, ayant levé le voile, ou la voilette, de beaucoup d'Isis, je sais, comme on dit, ce dont il retourne, et je n'ignore plus à présent pourquoi les adolescents ingénus, — ingénus malgré eux, — se pâment soudain, sans raison sensible, dans une cruelle et douce langueur.

Monsieur, c'est bien à tort que vous dites : « Je suis sûr d'être aimé par celle que j'adore ! car elle a dans les yeux, lorsqu'elle me considère, de si ardentes tendresses, de si abandonnés désirs, que la plus parfaite hypocrisie ne réussirait pas à en simuler la sincérité manifeste. Je lui

suis cher, puisqu'elle me regarde ainsi! Non, rien, aucune parole, aucun pinceau ne saurait donner une idée du regard dont elle m'accueille. Deux étoiles qui sourient, mouillées, et qui désirent, c'est ce qu'elle a sous les paupières, quand je me mets à genoux; et la petite moquerie qui pétille au coin de sa prunelle, n'a rien dont je doive m alarmer ; c'est l'indice, piquant comme un signe au bord d'une lèvre mélancolique, de ce très peu de libertinage dont s'accommodent les plus chastes amours. »

Monsieur, vous avez tort.

Non point de croire que votre amie vous aime! il faut toujours croire que l'on est aimé; une telle foi a l'avantage de rendre inutile la recherche des preuves, recherche souvent périlleuse; et puis, c'est ce dont on est persuadé, qui existe! L'illusion seule, légitime ou non, vaut la peine qu'on vive; tant pis pour l'homme qui répond par le peut-être du doute à l'affirmation de deux lèvres

roses; c'est un imbécile, celui qui n'est pas convaincu par le baiser.

Mais vous avez tort de penser que votre amie a pour vous seul les regards dont elle vous enchante ! Il est d'autres humains, monsieur, qu'elle considère avec la même douceur — rassurez-vous — sans les aimer. Elle n'aime que vous, c'est entendu ! Le rayonnement mourant qui émane d'entre ses cils, et la petite moquerie libertine du coin de sa prunelle, elle ne peut pas, pourtant, y renoncer tout à fait, quand vous n'êtes pas là. Il y a la nécessité de ne pas être jugée moins désirable que tant d'effrontées personnes. Elle a des yeux aussi, comme les autres, plus jolis, et s'en sert; elle se souvient, obligée à plaire — que diriez-vous si elle ne plaisait pas? — du regard qui vous plut. C'est de votre faute — quand son voisin de table, un diplomate, grisonnant, hors concours, lui raconte la nouvelle pièce de la Comédie-Française — c'est de votre faute si elle a,

dans les yeux, les langueurs mourantes de l'alcôve. Il ne fallait pas les lui apprendre — trop heureux de les lui avoir apprises.

Mais, même quand on ne les voit pas, même quand aucun désir de séduire ne les incite, même quand la psyché du cabinet de toilette — muette, malheureusement — est seule à constater combien elles sont adorables, les femmes n'éteignent pas le divin regard qui fait notre joie et notre angoisse. Elles ont, sans coquetterie, des airs de coquettes, sans amour, des airs d'amoureuses, à cause de l'habitude prise. Ce charme de leurs yeux est devenu inhérent à leurs yeux : il leur .serait impossible, à ces yeux, de ne pas l'avoir, ce charme. Elles envisagent, malgré elles, pensant à autre chose, les brosses, la boîte à poudre de riz, la patte de lièvre qui égalise le fard, et la mule qui leur tombe des pieds, et la soubrette qui dit : « Madame n'oublie pas cpi'elle dine en ville ce soir? » avec la languissante et prolongée œillade

qui extasie, les nuits d'abandon, les plus chers de leurs amants. Ne pas avoir dans l'œil, sans raison, à tout propos — en levant le rideau pour voir le temps qu'il fait — les refus, les consentements, toutes les délices dont s'enivrent les préférés, leur serait radicalement impossible. Elles regardent, sans y mettre de malice, les cordons du corset qu'elles vont mettre, comme GKopâtre regardait Antoine.

De sorte qu'enfm le dieu Amour, qui règle nos destinées, s'inquiéta de tous ces regards perdus. Il lui parut difficile d'accepter que tant de belles jeunes femmes eussent tant de douceurs dans les yeux, et que personne n'en profitât. C'était aussi absurde que d'allumer du feu dans une chambre déserte. Il décida que les choses n'iraient pas de

la sorte! Il n'est pas dieu à permettre qu'aucun charme ne se perde. Ces regards, perdus, ne le seraient pas ! Résolument, adroitement, il les guetta, les surprit, les emporta à travers les rideaux, les murs, les villes, les campagnes ; et ce sont eux qui vont, au delà de vaines dislances, étonner, troubler, ravir en de brusques défaillances, si douces, presque cruelles, comme si une femme avait passé, les adolescents ingénus. Si bien que les hommes, plus tard, ont raison de dire à des yeux charmants : « C'est vous! je vous reconnais! » comme on reconnaîtrait une rose, jadis invisible, à cause d'un parfum lointain que l'on en respira!

Les autres? dit Harpagon.

Car, dans la démence presque sublime de sa cupidité, il croit fermement que La Flèche a une troisième main, et une quatrième, et une cinquième, et d'autres encore; il croit qu'il y trouverait l'argent qu'on lui a dérobé, qui lui est dû, qu'il veut ! La foule rit d'entendre celte parole de l'Avare, mais le poète s'en attriste; lui aussi, en considérant, grandes ouvertes, les mystérieuses mains distributrices des joies humaines, il crie désespérément : « Les autres ? » C'est en vain qu'il a reçu, sans qu'on lui ait fait tort d'un rayon

ni d'an sourire, tout ce qui pouvait lui être .icoordé : il ne veut pas être convaincu qu'à cela se borne son lot providentiel; hélas! tout, c'est si peu.

Hier, assis à côté d'elle entre les persiennes de la fenêtre ouverte, j'admirais Caroline Fontèje, cette illustre jeune femme qui, en peu d'années, nous a donné tant de nobles romans et de. parfaits poèmes.

Je me taisais; elle regardait la mor.

« Quelques lieues, dit-elle à voix basse (m'ayant oublié, sans doute), quelques lieues, naoins qu'un pas de rOgre, puis le mur de l'horizon, voilà ce qu'onnommeTintlni... »

Elle avait une larme, ti'erablante, aux cils de sa paupière ; elle ne la retint pas, la laissa tomber,

sur sa main pâle, à côté du diamant de la bague.

« Quoi ! m'écriai-je, vous pleurez, comme les autres femmes? Vous êtes grande entre les plus grandes; tous les triomphes vous sont offerts, tous les orgueils vous sont permis ; pareijle à une Immortelle qui marcherait sur la terre, vous traversez la vie parmi le murmure extasié des agenouillemenls, et cependant vous souffrez, semblable à nous par la mélancolie.

— Qu3 parlez -vous d'orgueil? dit-elle sans relourner la têle. Pas de triomphe qui vaille un baiser.

— Eh bien, n'êles-vous pas la grande amoureuse en même temps que la grande poétesse ? Le divin hasard, afin que vous fussiez à nulle autre pareille, vous a donné la beauté suprême avec le suprême génie et, bafouant les avares pudeurs, vous n'avez pas été plus économe de votre corps que de votre âme; belle, vous aimez, comme vous chan-

tez, inspirée; les délices de vos lèvres n'ont rien à envier aux gloires de votre front. »

Elle sourit avec tristesse, les yeux toujours fixés à l'horizon des flots.

Je continuai, parlant près de son oreille : « Puisque vous avez raconté votre vie dans vos romans et ouvert votre cœur dans vos poèmes, on n'ignore rien de vous, madame ! Jeune fille, vous avez été l'ingénue amie d'un jeune homme pur comme vous ; dans le « vert paradis des amours enfantines », vous avez cueilli ensemble, à tous les buissons, les fleurs à peine nées ; il y a, dans un pays de Provence, sous des saules, une petite rivière qui se souvient du jour où vous avez mis dans son eau vos pieds nus, vos frêles pieds nus qu'il essuya de caresses tremblantes. Puis,

trop doux pour la vie, il mourut, emportant sous ses paupières closes le souvenir de vos regards comme un pressentiment du ciel, et sans que jamais aucune autre bouche eût souillé sur ses lèvres l'innocence des vôtres.

— Premiers baisers, premières larmes, primevères de l'aurore et rosée du matin, dit-elle, se souvenant.

— Jacques Fonlèje vous aima, et vous devîntes

sa femme. Ce fut l'honnête et calme hymen avec

ses devoirs et ses récompenses. Ceux qui vous

virent en ce temps-là se rappellent une jeune

femme sans parure, simple, active, parlant peu,

le visage grave, avec l'air paisible que donne la

résignation au bonheur ; et le soir, vous faisiez le

thé, contente, comme dans un roman de Dickens,

ou vous brodiez près de la table, sous l'abat-jour,

jusqu'au moment où la pendule sonnait l'heure

accoutumée de l'ouvrage remis dans la corbeille

X du sommeil sans rêve dans le lit conjugal.

— Baisers froids des fidèles lèvres, lis sans parfums, dit-elle.

— Puis le besoin éperdu de vivre vous secoua, vous emporta ! Vous avez été, vous êtes la donneuse de joie qui veut de la joie en échange, la courtisane que l'on paye en amour. Avec une impudeur sacrée, — car vous ne pouviez pas cesser d'être déesse, — vous vous êtes livrée, vite nue, à tous ceux qui, par leur jeunesse ou par leur beauté, par leur génie ou par leur gloire, vous ravirent ou vous étonnèrent; et ce déchirement de voile les a éblouis d'étoiles nouvelles. Vous avez connu les caprices qui vivent une nuit et meurent en riant, les passions acharnées qui ne veulent pas être arrachées du cœur, et jurent que la mort est le seul lendemain possible de l'ivresse. Rien de ce qui est l'amour ne vous est demeuré étranger. Des hommes se souviennent de vos gaietés folles et d'autres de vos jalouses larmes ; quelques-uns, de rougeurs, réminiscences de l'enfantin paradis

perdu. Il vous a plu d'être superbe ! et, vous offrant pour prix, vous avez changé des lâches en héros; il vous a plu d'être terrible ! et, vous troquant contre des bassesses, vous avez transformé en hontes les plus sûres probités. Vous avez illustré ou déshonoré, enivré toujours! Porte de temple et porte de prison, il vous a fallu des dieux et des forçats. Des yeux de femmes aussi se sont mouillés à cause de vous, ô adorable criminelle qui cherchez des plaisirs plus amèrement doux dans le lit usurpé des épouses en pleurs !

— Baisers nombreux, baisers furieux, touffes de fleurs brûlantes, » dit-elle.

Mais elle s'était levée, et marchait à travers la chambre, parlant de sa belle voix sonore.

Elle (lisait :

« Vous ne savez pas tout! Une part de ina vie, que j'ai cachée, vous échappe. Je n'ai pas écrit tous mes vrais romans, je n'ai pas chanté tous mes amours. Qui donc me suit, qui donc m'épie assez obstinément pour connaître tous mes chemins? Je me suis frayé des routes mystérieuses qui conduisent où nul n'oserait me rejoindre. J'ai exigé de moi, comme des autres, des hontes. Ah! vous pensez, véritablement, qu'il m'a sufti d'éprouver les joies communes, honnêtes ou coupables? Que je me suis contentée des franches tendresses et des alléchantes angoisses de l'adultère? C'est juger bien prudente la soif d'infini qui me dévore. Infini d'en haut, ou infini d'en bas, peu importe. Reculer les limites du possible.

voilà ce qui vaut la peine de vivre. Terrible, avezvous dit? Je suis pis ou mieux que cela : infâme. Oui, une fois, il me plaît de l'avouer! Lasse de tout ce qui est facile, même du mal, si aisé, hélas ! j'ai cherché, j'ai trouvé des délices inéprouvées encore. Ah! sans doute, loin du jour, des beaux rêves, et des sourires. Mais il est des épanouissements qui n'ont pas besoin de soleil, et dans le mystère de l'ombre où je les cueille, les perverses fleurs, plus exquises d'être vénéneuses, ont d'irrésistibles odeurs qui vous soûlent et vous brisent. N'essayez pas de comprendre ! Je prends en pitié, les ayant imitées par jeu, ces pauvres femmes tourmentées à qui le démon des luxures nocturnes conseille des aventures de carrefour, ou qui, pleines de l'effroi d'elles-mêmes, — pour si peu, les enfants! — s'agenouillent devant le lit des vierges étonnées, devant le lit des vierges qui nous mettent les bras au cou en murmurant un nom de fiancé. N'essayez pas de comprendre,

VOUS dis-je! Votre enfer, à vous, n'est que l'ombre de votre paradis, et lui ressemble comme ressemble à une rose son image dans un miroir noir. J'ai découvert, moi, ou j'ai créé, un enfer si élraage, si plein d'incomparables et délicieux supplices, si différent de toutes vos extases et de toutes vos tortures, que vous ne pouvez pas même en concevoir la chimère. Et j'en suis la seule damnée. »

Un peu épouvanté, je répondis cependant : « En ce cas, pourquoi des larmes à vos cils? Puisque l'amour est l'ivresse parfaite, et que vous avez connu tous les baisers, même les plus divins, même les plus affreux, pourquoi cette tristesse et ce regret, madame? »

Elle s'approcha, se rassit, se reprit à regarder la mer.

« Oui, j'ai connu tous les baisers... Mais, ajouta-t-elle avec un regard qui détestait l'horizon ti'op proche , je ne connais pas — les autres ! »

Corset de faille blanche, bordé de peluche rose, pantalon de batiste, — car elle portail des pantalons, tort grave qu'excusaient à peine la transparence de l'étoffe et la guipure, au-dessus du genou, traversée d'une faveur bleue, — Bérengère, les cheveux tout dorés par le jour qui passe entre les volets mi-clos, ne continua point de se velouter la joue d'un peu de poudre de riz, et dit, la houppe en l'air :

« C'est le soleil d'automne, avec son ardeur d'été, qui m'anime et me trouble si singulièrement ! En même temps qu'au ciel, quelque chose

en moi s'allume, et je pense qu'il me court des rayons dans les veines. Tiens, regarde, ma chérie, — je ne le fais pas exprès — mes paupières à demi fixées, qu'aucun baiser pourtant ne menace, frémissent comme sous l'approche d'une lèvre ; ma gorge bat, vois donc, à cause des sursauts de mon cœur, pareille à deux touffes de neige, sous lesquelles s'éveillerait un oiseau ; et un autre éveil — qui croirait à un surgissement de petite fraise, dans la mousse, en octobre? — me tourmente plus que je ne saurais dire. En vérité, le seul que j'aime a bien mal choisi son temps pour aller à la chasse, à vingt lieues, au bout du monde; car, s'il y a des moments où rien n'importune autant que la tendresse monotone des duos, il en est d'autres où l'on donnerait... que donneraiton? ma foi, tout! pour avoir un reudez-vous à Ville-d'Avray, à Meudon, n'importe, sous les branches ensoleillées.

— A qui le dis-tu? soupira Thérèse. Je suis

précisément, dans les dispositions où tu te trouves, et non moins à plaindre, puisque mon mari est parti avec le tien. Il faut avouer que les hommes se montrent, dans beaucoup de cas, aussi maladroits et aussi inconsidérés que possible. Ceux à qui nous sommes fidèles, — ils ne sont pas dignes de notre vertu ! — n'auraient-ils pas dû prévoir qu'après les semaines de bourrasque et de pluie surviendrait une tiède journée où la solitude, dans les chambres maussades, nous serait tout à fait insupportable? Pour ce qui est de moi, dès ({u'un jet de clarté, ce matin, à travers les persiennes, m'eut soulevé les paupières comme du bout d'une flèche d'or, je compris, encore ensommeillée, que j'aurais dans la journée qui commençait d'étranges luttes à soutenir ; et je ne manquerais pas de rougir si l'oreiller de dentelle, où ma tête reposait seule, s'avisait de répéter devant le monde les choses que je lui ai dites en me pelotonnant, ravie et dépitée, dans les délices

cruelles d'un rêve qui ne s'acheva point. »

Bérengère reprit :

« Mais on aurait tort de croire que je me soumettrai sans révolte à la solitude et à l'ennui ! Non, je ne resterai pas ici comme une morose captive, tandis que tant de liberté et de joie rit de l'autre côté des vitres. Je mettrai ma robe la plus claire, mon chapeau le plus fleuri, je veux aller dans les bois !

— Dans les bois?

— Dans les bois 1 Yois-tu, ma chérie, ce n'est pas vrai qu'il a plu hier et qu'il pleuvra demain; ce n'est pas vrai que l'automne est venu. Je suis sûre qu'il y a des feuilles à toutes les branches, des fleurs à tous les buissons, que les nids jasent, que les sources chantent, que des roucoulements de colombes donnent dans le mystère des arbres le doux exemple des soupirs mêlés; et je jouerais de malheur si je ne rencontrais pas, au détour d'un sentier ou dans

quelque clairière parfumée de thym et de menthe, l'une de ces tendres aventures que racontent les poèmes. Il y a des amants partout où il y a des oiseaux et des roses! De jeunes hommes, citadins ou paysans, échappés des villes ou venant des villages, — il est de fort jolis campagnards ! — se promènent dans les venelles, en quête de la compatissante amoureuse que leur promirent les marguerites effeuillées; je serai celle que cherche le plus beau et le plus hardi d'entre eux. Puisque le soleil, sans qu'il y ait de ma faute, m'a mis au cœur le désir d'une idylle, tant pis, c'est résolu, j'en veux une !

— Oh! ma chérie, qu'entends-je, et quelle imprudence vas-tu commettre? As-tu donc mis en oubli cette parfaite vertu dont je parlais tout à l'heure?

— Mon mari, tu l'as dit toi-même, aurait dû prévoir qu'il ferait beau ce matin.

— Eh bien, à tout prendre, tu as raison ! s'é-

98 IDYLLE D'AUTOM^^E.

cria Thérèse, et la preuve que je t'approuve, c'est que je te suivrai ! Parle, où ii^ons-nous? à Groissy, où la rivière murmure aux pieds presque déracinés des saules? à Sèvres, où les fourrés s'emplissent du bruit des guinguettes voisines? dans la forêt de Fontainebleau, hantée des peintres ? à Bougival, escale des canotiers? Le terrible, ce serait d'être reconnues. Mais, des toilettes toutes simples, n'est-ce pas, des robes de demoiselles de magasin, et des voilettes prudemment baissées jusqu'au moment de les lever tout à fait ? »

Bérengère, entendant cela, ne fut point sans laisser voir quelque gêne.

« Es-tu bien décidée à venir avec moi? dit-elle.

— Sans doute!

— C'est que...

— Quoi donc?

— C'est que l'espérance d'une idylle a déjà quelque chose d'un peu chimérique, et il seia bien plus difficile encore d'ea trouver... deux ! ?

Mais Thérèse paraissait tenir si fortement à ce projet d'escapade, que son amie n'osa point l'en détourner davantage ; et elles partirent ensemble, folles, heureuses de l'être, riantes et chuchotantes, se demandant: « Que nous arrivera-t-il ? » vers l'un des bois où dialoguent, du printemps à l'automne, sous les arbres jamais assez touffus, les baisers et les querelles des oaristys parisiennes.

L'été! l'été encore ! Les alraanachs ne savent ce qu'ils disent, et c'est le mois de juillet tant qu'il y a du soleil. L'herbe, sous les bottines, avait des touffes en fleur, d'où s'échappaient de pétillantes sauterelles. Lavées de pluie, les frondaisons verdissaient ; si l'on voyait çà et là quelques feuilles roussies, c'était que le plein jour

^' BIBUOTHECA

de midi les dorait. El sur les routes blanches, dans les lointains lumineux que voilaient à peine de vagues buées, à l'orée du bois, où zigzaguaient encore les soudaines hirondelles, sous les hêtres aux pieds moussus, sous les chênes enlacés de lierres, sous l'argent frissonnant des trembles, s'allongeait paresseusement, se glissait, se mourait la bonne chaleur estivale qui conseille les haltes près de la fraîcheur des sources, et les siestes à deux. Le plus cruel des cœurs de femme se fût attendri dans cette tendresse des choses, eût fondu dans la tiédeur de l'air; or, cruelles, ni Thérèse ni Bérengère ne l'étaient, ce jour-là. Mais quoi ? Que voulait dire ceci ? Toutes les invitations à aimer, et pas un amoureux? Des profondeurs souriantes s'ouvraient dans la forêt, et personne, d'une parole ou d'un signe, ne conviait les deux mondaines à s'égarer là-bas où il fait sombre et doux? A quoi servaient le mystère des sous-bois, la mollesse des mousses.

IDYLLE D'ALTOMNE. 101

la brise qui n'aurait pas demandé mieux que de jouer dans des cheveux dénoués, et pourquoi les oiseaux gazouillaient-ils des épithalames, puisqu'il n'y avait pas de noces ? La solitude avait l'air de se prendre au sérieux, vraiment. Quelquefois, sur le chemin, des paysans passaient. Mais, fi donc ! une blouse verte, des sabots et la pipe à la bouche. Ces gens-là n'avaient rien de commun avec les campagnards adolescents des peintures et des églogues, qui attendent leur promise derrière la haie du petit jardin. Par instants, d'un cabaret ou d'une auberge, sortaient des bruits de gros rires, parmi des envolées de chansons; de jeunes hommes, avec leurs maîtresses, s'amusaient là, dans leur libre belle humeur; des couples venaient aux fenêtres, une tète de belle fille, renversée, hors du chapeau qui tombe, sous un baiser rapide. Ah! ces Parisiens, qu'il eût été facile de les rendre infidèles à leurs amies d'un jour! S'ils avaient seu-

102 IDYLLE D'ALTOMNE.

lement aperçu Bérengère et Thérèse... Mais vous supposez bien qu'elles ne s'arrêtaient pas une minute à une semblable pensée. Elles, entrer dans un de ces bouges champêtres, où il y a un c-omptoir de marchand de vin dans la salle d'en bas ! Rien qu'à mettre le pied sur le seuil, elles seraient mortes de honte. Non, ce qu'il leur eût fallu, ce qu'elles avaient espéré, dans leur candeur relalive, dans leur foi ingénue au hasard, c'était la rencontre de deux rêveurs, peut-être poètes, presque enfants, qu'un pressentiment d'être heureux eût conduils vers elles, comme elles allaient vers eux, sans savoir où. Oh ! ils n'auraient eu besoin de dire aucune parole ; des mains leur auraient pris les mains, des lèvres leur auraient souri tout de suite, si près de la bouche ; et c'eût été pendant de chères heures, sous quelque évasement de lianes, ou dans les Bruyères hautes comme des blés, un double hymen imprévu, éperdu, charmant, où les bras

IDYLLE D'AUTOJmE. i03

se seraient dénoués enfin, le soir venant, sans qu'un nom eût été prononcé, sans qu'un nom eût été demandé ; puis, elles se seraient enfuies, n'auraient jamais revu leurs complices d'idylle, leur auraient laissé l'immortel souvenir d'une ineffable délice. Hélas ! ce rêve n'était pas de ceux qui se réalisent. Après avoir longtemps marché sur les gazons ou les pierres, déchirant leurs jupes aux épiniers, et décoiffées un peu par le vent qui se moque, Bérengère et Thérèse s'assirent, très lasses, sur la mousse, loin dans le bois, derrière de grands arbres. Elles étaient là, seules, et se regardaient, toutes penaudes. Ainsi, c'en était fait, impossibles, les baisers à la campagne? C'était pour que personne n'en profilât, que la chaleureuse saison leur avait mis aux yeux, au cœur, partout, tant de vive tendresse, alanguie à présent, et plus troublante encore, à cause du jour finissant? Elles se regardaient toujours, aussi déconcertées que possible. Et comme pour

redoubler le dépit de leur déconvenue, la nature, autour d'elles, dans la mollesse déjà du crépuscule, se faisait plus amoureuse. Pas un souffle qui ne fût une caresse, pas un bruit qui ne fût comme un écho de baiser. On eût dit, à cause des infinis chuchotements des feuilles, des oiseaux, des ruisseaux lointains, que toute la forêt, dans plus de mystère, dans plus de silence, dans plus de solitude, était pleine de vagues hyménées. Parfums ! pâmoisons lentes ! voix douces qui s'éteignent ! Sur une branche d'yeuse, deux tourterelles sauvages se posèrent, et, se frôlant des ailes, roucoulèrent longuement.

Si l'on vous affirmait que Bérengère et Thérèse étaient fort maussades en rentrant à Paris, vous n'auriez aucune- peine à le croire. S'être incli-

IDYLl.E D'AUTOMNE. 105

nées, autant que possible, vers la chute, et en avoir été sauvegardées par la malice du hasard, voilà qui est difficile à endurer patiemment. J'imagine qu'une hermine serait étrangement Curieuse, si, résolue à se tacher, elle n'avait pu trouver la moindre flaque de boue. Rien n'eût donc été plus nature! qu'un peu de mécontentement chez Bérengère et chez Thérèse. Mais — chose singulière — elles n'étaient pas mécontentes du tout ! Dans le wagon, dans le fiacre, elles ne cessaient de jacasser, alertes, folles, s'amusant de tout; et même, en rentrant dans la chambre où elles avaient formé, le matin, leur complot d'escapade, Thérèse eut un si franc, si joyeux éclat de rire, que Bérengère, un peu moins frivole, l'air d'être lasse un peu, ne put faire autrement que de s'en étonner.

« Eh ! que te prend-il, ma chère ?

— C'est que je pense, dit Thérèse, à une chose...

im IDYLLE D'AUTOMNE.

— ... Oui l'égayé à ce point?

— Dame, songe donc ! il es! vilain que mon envie de te suivre dans les bois avait quelque chose d'absurde, puisque au lieu d'une idylle il en eût fallu deux; mais, enfin, si je n'étais pas allée avec toi...

— Eh bien?

— Eh bien, ajouta Thérèse en pouffant de plus belle, il n'y aurait pas eu d'idylle du loul ! »

En ce temps-là, je voyageais à pied dans les montagnes du Tyrol, un sac de toile sur le dos, un bâton ferré en main. Que si un bourgeois des villes, égaré dans ces solitudes farouches, m'eût rencontré, le soir, au détour de quelque sentier qui zigzague parmi les pierrailles, ou dans un bois de sapins, que hantent les effraies, il n eût pas manqué de prendre ses jambes à son cou, tant je devais avoir l'air inquiétant, avec ma face hàlée par le soleil, tannée par le vent, avec mes cheveux en broussaille et ma barbe hérissée ! Mais si j'avais de quoi épouvanter les hommes, — vaga-

bond, sinon bandit, — je ne faisais pas peur aux lézards d'or vert allongés, la tête oblique sur le plat d'une roche, ni aux fauvettes grises qui se querellent bec à bec en un frémissement d'ailes, ni aux papillons blancs ou jaunes, palpitants dans la lumière; les bêtes devinaient que je ne leur voulais point de mal; l'écureuil noir, la queue recroquevillée entre les branches, me regardait curieusement, ne faisait pas mine de s'enfuir; et même je pouvais approcher, sans que le ramage s'interrompît, des tas de blocs écroulés où l'oiseau mystérieux, le rossignol des Alpes, que tout le monde peut entendre et que personne n'a vu, chante son chant clair, lent et pur, égrené dans le silence comme les gouttes sonores d'une flûte de cristal.

Une fois que j'avais marclié lout le malin, sur les glaciers, sur les pentes de neige, sur le lit des torrents à sec, j'arrivai, pas fatigué, le sang fouetté parles souffles, la tête fraîche, heureux, dans un village près d'un lac, comme midi sonnait en un clocher de briques roses où un coq de cuivre battait de l'aile à chaque tintement. L'auberge était jolie, avec sa tonnelle de houblon et sa façade escaladée de vigne vierge et de rosiers grimpants ; je déjeunai en plein air, près de l'eau verte, si transparente qu'on y voyait frémir l'acier vivant des truites; mon repas fini, je montai par une venelle d'aubépines et de mûriers en fleurs vers la petite église toute blanche sur la colline.

Vue du dehors, elle n'offrait aucun intérêt. Sans

doute l'église de jadis, où prièrent les ancêtres,

s'était écroulée, trop vieille, pierre à pierre, et on l'avait remplacée par cette bâtisse sans caractère, presque carrée, avec des vitraux qui ressemblaient à des croisées. Ce n'était qu'une grande maison où l'on disait la messe; le clocher seul éveillait l'idée d'un édifice religieux. Mais, tout autour, le petit cimetière, parmi des églantiers sauvages et des saules égayés de soleil, espaçait ses croix de bois, ses stèles degrés rouge; il était mélancolique et j^Dli ; les défunts couchés là devaient y bien dormir; leur sommeil, content, souriait dans la gaieté un peu attendrie de la lumière, des branches, des roses. Je cueillis une fleur près d'une tombe récente, et j'entrai dans l'égUse, moins joyeux, pas triste pourtant, songeant aux morts avec douceur.

LE MIUACI.E. 114

Une seule chose était digne de charmer un artiste dans la chapelle solitaire aux murs badigeonnés; mais cette chose était un chef-d'œuvre. Qui donc avait sculpté et peint, jadis, cet admirable haut-relief, relique évidemment de l'église disparue? Placé au-dessus du maître-autel, ses ors à peine éteints, ses azurs, ses pourpres, vivaces encore malgré l'antique poussière, reluisaient sous le plein jour; et, après bien des années, je n'ai eu qu'à fermer les yeux pour le revoir dans un lumineux lointain. En avant des quatre Evangélistes vêtus de longues robes écarlates ou violettes, sous le vol des chérubins bouffis dont on n'apercevait que les têtes et les courtes ailes. Dieu le Père, en habit d'apparat, couronné de pierreries, pareil à un empereur, était assis dans un

fauteuil doré qu'entouraient des nuages; et Madame Marie, à genoux, sous un manteau bleu qui descendait jusqu'aux sandales, tendait les bras, comme une suppliante, vers le Seigneur. Mais elle ne le regardait pas, tournant les yeux, des yeux où luisaient deux perles qui étaient deux larmes, vers la terre où nous sommes. Aucune parole ne saurait exprimer la mélancolique et ardente miséricorde de ce divin regard ! Pour sculpter dans le bois, pour vêtir de couleurs les Évangélistes et Dieu le Père, si vivants en leur majestueuse bonhomie, il avait fallu la main d'un parfait ouvrier, guidée par une âme naïve tout imbue de la foi des vieux âges; mais quelle pitié pour les misérables, quel amour de ceux qui souffrent, l'artiste avait dû porter en lui, pour mettre tant de prières dans les yeux de Marie! Ce qu'elle demandait à Dieu le Père, en sa muette supplication, c'était certainement la grâce de quelque mortel induit en tentation par les ruses

du Malin, et, dès qu'elle aurait obtenu le geste qui consent, comme elle irait vite, laissant traîner son manteau d'azur d'étoiles en étoiles, apporter au pécheur la bonne nouvelle du pardon I

Assis dans une stalle, je considérai longtemps le Seigneur, les quatre Évangélistes, la Yierge ; et je méditais, l'âme attendrie, sentant pénétrer en moi quelque chose de la foi ingénue qui avait survécu dans l'œuvre du maître inconnu.

Où ne s'égare point l'esprit qui songe et qui rêve? Peu à peu, j'en vins à penser que j'étais peut-être, moi, le pécheur pour lequel Marie implorait la divine clémence. Puérilité, folie, n'importe! Poète épris de la vaine beauté des êtres et des choses, presque enfant, très peu rebelle aux promesses des sourires, c'était moi qu'elle voulait

sauver, lirer de l'abîme de perdition; et, tjmme elle, je tendais les mains vers le juge. En vérité, j'eus pendant une heure toute la religion passionnée et naïve d'un jeune moine qui s'agenouille et frappe du front les dalles de la chapelle. J'attendais que Dieu le Père fît le geste qui consent. Ce geste, signe de mon salut, — ce miracle, un bras de chêne peint qui bouge et qui s'abaisse, — je l'atlendciis, je le demandais, comme une preuve de mes repentirs acceptés, je re.\.igeais presque comme une récompense de ma ferveur. Ce prodige aurait lieu ! je le voulais ! j'y comptais! Puisque la Providence m'avait conduit en ce lieu pour le bien de mon âme, il fallait qu'elle achevât son œuvre, et Dieu ne pouvait pas me refuser le miracle qui dissiperait mes d(?rniers doutes. Les yeux écarquillés, toute ma puissance de volonté et d'attention braquée vers les saintes images, je me penchais, espérant !

LE MIRACLE. ItS

Une heure, plus d'une heure peut-être, s'ccoula. Le bras n'avait point bougé; j'attendais toujours. Mais une guêpe, entrée sans doute par quelque carreau brisé, bourdonna autour de ma tête dans un rayon de soleil. Ce bruit vivant, réel, me tira des chimères. Je me levai, en secouant ma rêverie, et je pensai que j'avais été bien fou. Bien fou, en effet! Après un dernier coup d'œil au magnifique haut-relief, je me dirigeai vers la porte. Maintenant, je souriais de ma niaiserie, lin tronc de cuivre était accroché à une colonne. « Pour les pauvres. » Je tirai de mon gousset une petite piè^e blanche et la voulus mettre dans le tronc. Je m'y pris mal. Au lieu d'entrer par l'étroite ouverture, elle glissa le long de la pente de cuivre, tomba sur les dalles, roula,

116 LE MinACI-E.

roula encore, traversant plus de la moitié de l'église. Je lui courais après. Quand je me relevai, l'ayant ramassée, je me trouvais en face d'un autel latéral que je n'avais pas encore vu. Copie maladroite de quelque toile ancienne, un tableau le décorait, représentant le Christ entouré des Scribes et des Pharisiens, et, sur un rouleau déployé que Jésus tenait à la main, ces mots, tirés d'un évangile, étaient écrits : « Pourquoi celle géneralion réclame-l-elle un Signe ? Je vous dis que ce Signe ne lui sera point donné. » Malgré moi, je frémis devant l'autel où m'avait conduit la pièce tombée et roulante, et je me retirai songeur. Depuis, j'ai pensé bien des fois à la réponse que le hasard m'a faite (mais le hasard existet-il?) le jour où je demandais un miracle dans l'église de Saint-Wolfgang.

Ces deux avares, vieux tous deux, sans valet ni servante, habitaient dans un faubourg de la petite ville; leurs maisons, en pierre grise, mornes, lourdes, trapues, se touchaient et se ressemblaient avec leurs fenêtres presque toujours closes, poussiéreuses, défendues de grilles rouillées, avec leurs portes flamandes, qui s'ouvraient rarement; ils ne hantaient pas l'un chez l'autre, ne faisaient pas, ne recevaient pas de visites; dans le pays, les commères savaient que deux hommes logeaient là, mais elles l'avaient appris par tradition plutôt que par expérience personnelle, car

ils ne se montraient jamais aux fenêtres, ne sortaient, pour aller aux provisions, qu'à des heures très matinales, quand il n'y a presque personne dans les rues. Les aïeules se souvenaient, non sans un effort de mémoire, que deux étrangers, autrefois, peu de temps après une guerre civile qui avait désolé les campagnes, pillé les fermes, incendié les châteaux, s'étaient établis dans ces deux habitacles; ils avaient loué, pour les servir, une pauvresse des chemins, à peu près idiote, qui tirait l'eau du puits, balayait les chambres, préparait les repas qu'ils prenaient en commun; puis elle était morte, n'ayant rien dit de ses rnaîtres, sinon que l'un s'appelait Anselme et que l'autre se nommait Jean; ils ne l'avaient pas remplacée. Ils continuèrent, durant quelques années, à déjeuner ensemble, Jean chez Anselme, à dîner ensemble, Anselme chez Jean; on les voyait se rendre, aux heures des repas, celui-là chez celuici, ou celui-ci chez celui-là, et, le soir, l'une des

fenêtres de l'une des deux maisons s'éclairait, à peine, tristement. Puis ces voisins cessèrent de voisiner; on guetta en vain des allées et venues d'une porte à l'autre porte; leur solitude acheva de s'isoler dans un chacun-chez-soi continu, obstiné. Maintenant ils vivaient hors de la vie, entièrement; les façades de leurs logis, muettes et aveugles, défiaient la curiosité, qui se lassa.

Un soir, sous une petite lampe à main accrochée à la muraille de bois, Anselme, assis sur son lit, se penchait vers un grand coffre ouvert où élincelaient, rayonnaient, flambaient — cuivre, argent, or surtout, — des louis de France et des frédériks d'Allemagne, des souverains anglais, des quadruples espagnols, des florins, des rixdales, des doublons, des piastres, des cruzades, des ducats,

des guinées, des nobles à la rose, des debraos, des escalins, des duytes, des moèdes, des bajoires, des bartules et des capellinos; loules les effigies, tous les exergues, tous les millépimes; et, comme si un pirate qui écuma les mers d'un pôle à l'autre eût versé là sa cargaison de richesse, se mêlaient aux monnaies d'Europe les taels, les catis, les cayas, les copangs, les dollars, les sequins, les sharafis, les mamoudis, les niscifs, les pataquès, les pagodes j les sultanins et les yarembecs, et aussi les précieux coquillages appelés zimbis ou cauris, que les Noirs rivarains de Kouara et du Korourou échangent contre les baisers des Négresses, aux grosses lèvres. Prodigieux las éblouissant et sonore! Éperdu, ivre, Anselme le contemplait, le louchait, le baisait, de l'or plein les yeux, de l'or plein les mains, de l'or plein la bouche; puis, ayant jeté ses habits, sans chemise, il se précipita dans le coffre large et long comme une baignoire, s'y enfonça, s'y roula, se meur-

trissant, se déchirant, heureux de se faire des blessures où les monnaies entraient comme dans des tirelires sanglantes; tant qu'enfin, brisé par l'excès de la joie, il tomba en pâmoison, avec un râle doux, et, gardant sous ses paupières closes l'éblouissante vision, il s'endormit, tout nu, sur cet or, dans cet or, pareil à un amant exténué d'amour.

Alors, il se fit, dans le silence nocturne, un petit bruit glissant et grinçant; une vitre delà croisée se mut, se détacha; une lêle, des épaules, un buste s'insinuèrent lentement dans la chambre. C'était Jean, l'autre avare, qui entrait. D'un pas sourd, les mains en avant de crainte de quelque heurt retentissant, il marcha vers le coffre où la lampe éclairait, parmi le chatoiement des monnaies, la nudité du dormeur. Celui-ci s'était retourné, sans réveil; il ronflait couché sur le dos. Jean tira de sa poche un couteau long, très long,

rès pointu, qui brilla; il se mit à genoux, silen-

oieux, précautionneux, comme une mère qui veille sur un berceau; et il leva l'arme, tenant ferme le manche. Mais il hésita. II y avait dans ses yeux, vraiment, une pitié. Entre ces deux hommes, dont l'un était venu pour assassiner l'autre, il existait sans doute des liens que le temps n'avait pas tout à fait usés; souvenirs de périls partagés, remords des mêmes crimes, ce que laissent de camaraderie les complicités anciennes. Sous un frémissement de la lampe, le trésor tressaillit comme un brasier que le vent ranime ! Jean n'hésita plus. Enfoncé d'un seul coup, le couteau traversa la chair, le cœur, de telle sorte que la pointé s'en rompit sur les monnaies, de l'autre côté du corps. Anselme était mort, sans un soupir, sans uu mouvement; seulement un glouglou de sang, qui lui gonfla la gorge. Puis, un cadavre, que Jean souleva, coucha sur le lit. Gela fait, il se jeta vers le coffre, ardemment, — il n'avait plus de réveil à craindre, maintenant! — prit à pleines mains les

jiièccs d'or, d'argent, de cuivre, en 3mj,!il un l;iand sac qu'il avait apporté; et, quand il sortit (le la maison, le dos courbé sous l'énornie fardeau, — ayant ouvert les portes avec les clefs volées,-— des flammes, derrière lui, grimpaient aux murs, déjà, dans un cliquetis pétillant, se hissaient aux plis des tentures, léchaient les draps du lit, léchaient la peau du mort, lui allumaient la barbe et les cheveux.

Puisque personne, dans la nuit très obscure, n'avait vu Jean s'introduire chez son voisin, puisque personne ne l'avait vu rentrer chez lui, fléchissant sous le sac plein d'or, qui donc aurait pu le soupçonner d'un double crime, d'avoir tué l'homme et d'avoir incendié la maison? L'enquête des magistrats conclut à un accident; Anselme

s'clail sans doute endormi sans éteindre la lampe qui, en tombant, avait mis le feu aux courtines de la couche ou à la boiserie des cloisons ; dès que les os du vieil avare, retrouvés non sans peine parmi les. débris et les cendres, eurent été inhumés dans le petit cimetière, hors de la ville, au pied de la colline, on ne s'inquiéta plus de cette aventure, fait-divers qu'on oublie. Sûr de l'impunité, Jean triomphait dans la plus parfaite joie ! car, à son propre trésor caché dans un creux de muraille, il avait ajouté le trésor d'Anselme; c'était lui, maintenant, qui, chaque soir, éperdu, ivre, contemplait, touchait, baisait le prodigieux tas éblouissant et sonore! Ah ! ah ! tout était pour le mieux, en vérité. Cet imbécile d'Anselme dormait sous une lame de marbre, là-bas, dans le cimetière, froid, décharné, squelette, tandis que lui, Jean, plein de vie, bien portant, se roulait dans les caresses déchirantes et délicieuses des monnaies, se pâmait sur l'or, dans l'or, comme

un amant, exténué d'amour, dans les bras de sa maîtresse.

Mais une fois, en s'inclinant vers le creux de muraille où il cachait ses richesses, Jean poussa un cri terrible ! On l'avait volé, oui, volé. Vide, le trou, vide et noir, le trou qui, hier encore, flamboyait comme une magnifique fournaise. Les yeux écarquillés, les dents dans les lèvres, des cheveux plein ses poings, il ne cessait de crier un cri aigu, glapissant, sinistre, pareil à celui d'un chien blessé qui hulule ! et telle fut cette clameur qu'à travers les épaisses murailles, les volets de bois et de fer, les triples portes flamandes, elle fut entendue dans tout le faubourg, effara, secoua les dormeurs, qui se mirent sur leur séant, en se frottant les yeux. On accourut en foule, des

hommes, des enfants, des femmes, à demi vêtus. « Qirest-ce? qu'y a-t-il? qui assassine-t-on? » Et l'on enfonça les portes, à cause du cri lamentable qui déchirait les ténèbres toujours, et l'on vit l'avare, blême, les yeux sanglants, une bave à la bouche, qui hurlait désespérément devant la noirceur du trou vide ! On devina, parmi les abois, des mots : « On m'a tout pris. Aïe! aïe! on m'a tout pris. C'est vrai! mais ce n'est pas possible. Un larron n'a pas pu s'introduire ici, puisqu'il y a des barres de fer à toutes les croisées, puisque les portes ferment bien et que j'ai toutes les clefs dans mes poches. Tenez, regardez, les voilà ! et cependant, c'est vrai, on m'a volé. Qui? quand? comment? Il y a donc des gens qui se glissent à travers les murailles, qui passent par le trou des serrures? Mon argent ! mon or! mes belles pièces d'or! mes cruzades! mes piastres! mes fredericks ! mes dollars ! mes. doublons ! mes florins ! où sont-ils? qui les a emportés? qui m'a arraché

mon amour, ma joie, mon sang, mon cœur, ma vie? » Et entre ces vaines paroles, il geignait piloytiblement, comme une bête qu'on égorge. Tout à coup, il se tut, en arrêt, blêmissant encore, plus blême que les linceuls, bideux à voir, tant l'épouvante lui contractait la face sous le hérissement de ses cheveux grisâtres. Sans doute, quelque horrible pensée lui était venue à l'esprit. Après un long silence, qu'interrogeait du regard rétonnement de la foule silencieuse aussi, il ouvrit la bouche comme pour la dire, cette pensée qui lui était venue; il balbutia : « Si c'était...? oh!... si c'était...? » Mais il n'acheva point, et, après un refroidissement de tout son être, il tomba mort sur le sol, la tête rebondissant au rebord du trou vide.

L'an dernier, — bien longtemps après cette morose aventure, — à cause d'un chemin de fer qui traversera la plaine au pied de la colline, on exhumait les morts du petit cimetière. Des fossoyeurs s'appuyaient de tout leur poids sur des barres afin de soulever une lame de marbre; la lame enfin — sous laquelle reposait Anselme — se dressa, et les hommes, alors, lâchèrent leurs outils, les bras au ciel, stupéfaits, ahuris ; car, là, devant eux, dans la fosse ouverte, le cercueil ouvert resplendissait d'un las prodigieux d'or, d'argent, de cuivre, et, parmi toute cette splendeur, les deux mains d'un squelette serraient des sequins et des piastres entre leurs osselets blanchis.

Elles étaient trois, charmantes, — Jeanne, Thérèse et Bérengère, — qui se parlaient de leurs amours; chacune vantant son ami, chacune se croyant la plus aimée des trois.

« Celui devant qui, dit Thérèse, je ne refuse pas, le soir, de dénouer mes cheveux, me donne la meilleure preuve de tendresse que puisse souhaiter une femme ! Car, sans jamais hésiter, sans jamais compter, il dépense au gré de mon caprice des sommes, des sommes, des sommes toujours, et, quand il sera ruiné, il se refera une fortune afin de se ruiner encore. Ce collier de perles

130 pr.EUVES.

noires que la plus blonde des Altesses rêvait de trouver dans sa corbeille de noces, — mais le royal fiancé n'était pas assez riche, — savez-vous pourquoi on ne le voit plus chez le bijoutier de l'avenue de l'Opéra? parce que je l'ai dans mon coffret à bijoux. Je pense que la chambre où les princesses des contes accrochent leurs jupes brodées de lune et brodées de soleil ne sernit, au prix des cabinets de soie encombrés de mes toilettes, qu'une sordide boutique de bardes loqueteuses; les mousselines de Sirinagor et les failles de Lyon, les brocarts et les brocatelles, les linons fleuris qui paraient les marquises habillées en bergères, et la madrenague en fil de palmier, pareille à celle reprisée en deux endroits vers le haut de la cuisse, — car le roi Salomon l'avait déchirée, — dont se vêtit la reine de Saba pour tenter le bel ermite, les moires, les velours, les marlis de la Chine et les mézelines de Siam, toutes les étoffes qui luisent et chatoient ont été

laillées pour moi seule, en peignoirs, en robes, par un couturier de génie, el leur magnificence a été si bien accommodée de façon à faire valoir la grâce grasse des courbes et la gracilité des maigreurs, — car, des maigreurs, çà et là, il en faut, — que la plus parfaite des femmes, fût-elle aussi confiante en sa nudité que l'Aphrodite du mont Ida, ne manquerait pas de les préférer à la transparence de l'air! Mais le plus exquis des luxes que je dois à mon ami, c'est celui de la chambre où nous ne dormons pas. Je me pelotonne, ravie, en des draps d'alençon ; je mords, quand l'acharnement sournois de ses caresses m'oblige à me départir enfin des courtes indifférences, je mords des oreillers de malines dont chaque déchirure équivaut à un trésor perdu; et lorsque, demandant grâce avec des prières qui ne veulent pas être exaucées, je m'échappe du ht el refuse d'y revenir, les pieds nus dans des fourrures de renards bleus, parmi les bibelots de Saxe et du Ja-

pon, qui tremblent, sous un plafond où sourit une arrivée à Cythère, peinte par le grand Walteau, je vois se refléter les ors de ma chevelure défaite et les pointes roses de ma gorge dans de très anciens miroirs d'Italie, payés au poids du diamant, où, d'après les certificats des experts les moins suspects, se sont seules mirées la belle personne en brocart des Noces de Cana et la Monna Lisa de Vinci ! »

Thérèse se tut, triomphante.

(( Il est certain, dit Bérengère, que la générosité d'un homme est un bon témoignage de la passion qu'on sut lui inspirer. Mais l'excessif amour s'affirme par d'autres preuves. Prodiguer l'or qu'on a, ou qu'on aura, voilà en somme un médiocre sacrifice; c'est son sang, c'est sa vie, que doit offrir à toute heure, à toute miaule, l'amant soucieux de mériter le parfum de nos lèvres. Mon ami s'est battu pour moi dix fois en une seule année ! Il a tué un imbécile qui s'était avisé, dans

PriEUVtS. 133

sa slal'e, au-dessous de noli'e loge, de dire, — après m'avoir regardée ! — qu'il n'y avait pas une jolie femme dans la salle; il a été blessé d'un coup d'épée en pleine poitrine par un impertinent qui, un matin, au Bois, passant à cheval à côté de ma voiture, avait fait remarquer, d'une voix trop haute, que j'ai les plus beaux yeux du monde. Un autre de ses duels eut pour cause mon éventail, au foyer de l'Opéra, ramassé trop vite par un gentilhomme russe qui me le rendit en frisant sa moustache ! Et notez que mon ami ne s'entend pas le moins du monde aux choses de l'escrime ou du tir. Où Irouve/ait-il le temps d'aller dans les salles d'armes, puisqu'il quitte si rarement mon boudoir? Même, il n'est pas très brave. ScLivent je l'ai vu avoir peur. Oui, peur, comme une femme , c'est charmant. Mais cela lui donne du cœur de m'avoir donné son cff,ur. Et, l'autre jour, revenant de Meudon où l'on

avait failli le tuer, il s'excusa de ne m'ofiVir que

la lige d'une rose cueillie pour moi el gardée pendant le duel à sa boutonnière : la balle, en passant, avait défeuillé la fleur. >

Piquée, Thérèse reprit:

« On n'est vraiment sûre d'être aimée que lorsqu'on a été préférée. Ecoute, et reconnais qu'aucune femme n'est chérie aulaut que je le suis. Le mois dernier, une jeune fille de Suède, — tu sais qui je veux dire, — follement belle, follement riche, apparentée avec des ducs régnants et des banquiers, apparut dans le monde où nous dansons le cotillon. Si blanche qu'on pensait voir sur ses épaules l'hiver de son-pays! Si blonde, toute en or, qu'on la croyait coiffée de sa dot ! et toutes les innocences, avec tous les charmes, dans la gloire d'un rang illustre. Une rose

PIŒUVES. 135

blanche entre les pages de l'Almanach de Golha. Elle aima mon ami, et désira qu'il la prît pour te?Time. Elle lui offrait, — avec sa chair de neige et ses cheveux de soleil, — tout ce que pourrait donner Séraphita cousine de roi et fille d'usurier ! Mais il ne daigna même pas la plaindre de s'être rendue amoureuse de qui ne la pouvait aimer ; et tel est son aveuglement pour tout ce qui n'est pas moi-même que, cherchant un prétexte plausible pour refuser cette vierge si pâle à la chevelure de flamme, il finit par dire... qu'il n'aimait pas les brunes ! »

Thérèse n'ajouta pas un mot, convaincue de n'avoir aucune riposte à craindre.

« Sans doute, sans doute, dit Bérengère, il y a quelque chose de flatteur, et de probant, dans le fait d'être préférée à une jeune fille du Nord qui a l'Orient dans les cheveux. Mais à quoi bon chercher des preuves de tendresse ailleurs que dans la tendresse elle-même? Mon ami me dé-

montre qu'il m'aime, en m'aimant! Il est terrible, sans intervalle. Ma chère, je t'assure qu'il est (errible. Parmi les plus ardents, parmi les plus jeunes, il en est qui attendent que lapropicité du moment, des circonstances, que sais-je? les convie aux emportements. Ils perdent la tête, quand l'occasion leur en est offerte. Ils ont besoin, pour être éperdus, d'avoir leurs aises. Ils vont chercher un tapis dans la maison pour que la verdure de l'herbe ne gâte pas la robe de la mariée. Même quelques-uns, — ah ! Dieu nous garde de jamais rencontrer de telles gens ! — ne doivent qu'à l'habitude le retour des désirs. Il y a l'heure des baisers comme il y a l'heure des repas. Quand ils ont envie de dormir, ils se souviennent d'aimer, pa"r la même occasion. Leur passion a besoin de ce prétexte, de cette excuse, dirait-on: le lit où ils vont ronfler. Miséricoi'de 1 se mettre les lèvres aux lèvres, les bras au cou, parce qu'une jambe, par hasard, eu en cherchant la boule chaude, a frôlé

une jambe! Mais celui que j'élus, — combien j'eus raison de l'élire! — n'attend pas, pour être irrésistible, d'y être invité par de banales convenances. Il suffit, pour qu'il m'emporte, qu'il soit là et que je sois là. Il me veut, parce qu'il me voit. Il ignore les atermoiements, ne remet jamais à demain les seules affaires vraiment sérieuses ! Et la fréquence, que dis-je, la continuité de sa chère convoitise se manifeste en de si furieuses rudesses, en de si brutaux élancements que, si j'étais nymphe des forêts, et que lui, faune, me jetât, frémissante et charmée, contre le tronc d'un chêne, les passants, le lendemain, croiraient que la foudre est tombée là, — à cause de l'arbre renversé dans les bruyères ! »

ni

Or, tandis qu'elles alternaient comme dans une pglogue, Jeanne ne soufflait mot, avec un air qui rêve.

« El toi, mignonne, quelle prouve as-tu de l'amour de ton ami? Après ce que nous venons de dire, tu n'oserais pas affirmer, je suppose, que tu es aimée plus que nous ne le sommes ? »

Jeanne sourit.

« Quoi? ton amant a-t-il inventé pour te plaire des luxes merveilleux, où l'on s'éblouit de vivre?

— Non, dit Jeanne, il est pauvre; comme il n'y a pas de lapis dans noire chambre, je marcherais souvent pieds nus sur le parquet, s'il ne me prenait, si vite, entre ses bras.

— S'est-il battu pour toi, dix fois en une seule année?

— Pas une seule fois en trois ans! Il sait bien que je mourrais de peur, pendant qu'on lui ferait du mal, peut-être.

— T'a-t-il préférée à quelque riche et noble héritière?

— Il ne va pas dans les fêtes où vous dansez, piirce qu'il nous est doux d'êlre seuls.

— Du moins te désire-t il avec cette fureur qui ferait croire que le tonnerre ravagea la forêt? »

Jeanne sourit encore, sans répondre.

Puis, très sereine :

« Pourtant, je suis sûre, dit-elle, que son amour l'emporte sur tous les amours. .»

— Tu en es sûre? Et pourquoi?

— Parce que, le soir, il s'agenouille à mes pieds, et me prend les mains, et les baise, et me jure que, de toutes les femmes de la terre, je suis la plus adorée. Oui, il parle ainsi, d'une voix douce, en me baisant les mains; et, puisque je l'aime, je le crois! »

Quand il fut sur le point d'être vieux, le prince dit à la bonne fée :

« Ah! bonne fée, comme vous m'avez trompé! Vous m'aviez promis que je rencontrerais sur ma route, réalisé dans une femme, le parfait idéal pour qui je mourais d'amour; et c'est en vain que j'ai marché, d'abord triste, las enfin : je ne l'ai pas trouvé.

— Voilà qui est étrange, dit la bonne fée. Car j'ai eu soin de placer devant tes pas, de mettre à la portée, les plus pures jeunes filles, les plus tendres jeunes femmes. J'ai lieu d'être surprise

que ton rêve n'ait pas eu de quoi se satisfaire. Mais, je te prie, conte-moi les aventures de ton voyage, afin que je sache en quoi t'ont déplu celles qui avaient tout pour charmer.

— Ce récit, dit le prince en soupirant, je ne saur-^is le faire sans que se ravivent en moi de très amères angoisses. Cependant, puisque tel est votre désir, je ne vous cacherai rien, bonne fée. »

Le prince dit :

« .le venais d'avoir seize ans, le jour où je vis, accoudée à la fenêtre, fraîche comme une fleur et chantante comme un oiseau, la fille du meunier, aux cheveux couleur de paille. Oh! les yeux ingénus qu'elle avait! Il n'était pas étonnant que, ce jour-là, le ciel fût gris, puisqu'elle avait tout l'azur dans ses prunelles. « Bonjour, la fille

LE DON QUI SUFFIT. liS

du meunier! — Bonjour, le fils du roi ! » Et, pour avoir échangé ces paroles, nous nous aimâmes. Elle n'hésita pas un instant, l'innocente, à me suivre dans le bois voisin; elle s'assit près de moi, sur un chêne renversé; elle laissait ses mains dans les miennes, ne me défendait pas, dans la tendre solitude, sous les branches pleines de nids, de respirer l'odeur de la fleur invisible qu'elle avait dans les cheveux. « Oh! lui dis-je, écoute, comme cette fauvette gazouille bien! » Elle sourit, se moquant; je m'étais trompé : c'était mon amie qui avait parlé. Et elle me disait les plus divines choses : que jamais aucun homme avant moi n'avait troublé son indifférence;, qu'elle avait cru, en me voyant, sentir une rose lui écmre dans le cœur, et que celte fleur, la rose de notre amour, ne se fanerait jamais. Je vous bénis . bonne fée! J'avais trouvé, dès mon piemier pas, l'idéal désiré! Et je crus que j'étais heureux. Mais je vis bientôt que la fiile du meunier me

Ui LE DON QUI SUFFIT,

parlait de la sorte parce que j'étais le fils du roi; ce qu'elle désirait véritablement, ce n'élait pas mes lèvres à sa bouche, c'était ma couronne à son front. Je me mis à pleurer, d^çu, et je suivis mon chemin.

— Prince, dit la fée, vous êles un observateui trop subtil. Continuez votre récit, je vous prie. »

Le prince reprit :

€ J'arrivai dans une grande ville, où il y avait plus de belles femmes qu'en aucun lieu de la terre. A vrai dire, c'étaient des personnes qui manquaient de vertu, qui ouvraient leurs portes et leurs cœurs, après peu de résistance. Mais elles étaient si adorablement belles! Celle que je choisis , — je lui avais fait porter par qoatre nègres africains dont je lui fis présent un coffre

plein de diamants du Brésil ! — m'accueillit dans une alcôve où je pensai d'abord que s'étaient effeuillées les plus blanches roses du monde et qu'avaient neigé les plus blancs flocons du ciel; non, c'était qu'elle y était couchée. Ah ! comme je l'aimais! Quelle folie d'avoir adoré des jeunes filles plus ambitieuses qu'amoureuses qui veulent bien vous épouser parce que vous êtes le fils du roi. Je détestais les fausses inf»énuités, les hypocrisies des petites candeurs, — j'admirais la splendeur sublime de la chair! Je vous bénis, bonne fée! car jamais plus magnifique, plus parfaite, plus merveilleuse créature nue ne s'était abandonnée entre les bras d'un amant. J'avais trouvé une espèce d'idéal, inférieur peut-être, idéal pourtant; et je crus que j'étais heureux. Mais je ne tardai pas à remarquer que ma maîtresse, si incomparable, avait, au-dessous de la nuque, vers le dos, une tache,

presque invisible, couleur de framboise vineuse;

je m'enfuis, déçu encore, navré, et je tentai de nouveau les hasards de la route.

— Prince, dit la fée, il ne faut pas regarder les déesses de si près. Continuez votre récit, je vous prie. »

Le prince poursuivit :

« J'ai rencontré, j'ai admiré, j'ai possédé beaucoup d'autres jeunes femmes. Grâce à vous, qui aviez préparé les relais de mon itinéraire d'amour, j'ai vu partout des lèvres roses, des seins de neige et des chevelures d'or ruisselant; mais, toujours, au moment où mon désir allait se diviniser dans sa réalisation entière , toujours, un défaut sensible, une tache apparue, me décourageait de la joie, me faisait retomber dans le désespoir de l'inassouvissement. Une épousée de

la veille, presque pas éclose, vierge encore d'à voir à peine cessé de l'être, rae mit ses bras autour du cou : je me souvins, tandis que s'entr'ouvrait sous mon baiser sa bouche, je me souvins de son mari, laid, vieillissant, grisonnant; j'eus l'horreur, devant ces délicieuses lèvres, des lèvres qui les avaient touchées, et je m'enfuis, comme on refuserait de cueillir une fleur où rampa une limace. Une poétesse, pour qui je chantais des vers, m'avoua, après avoir feint de les admirer, qu'elle ne comprenait pas pourquoi j'avais perdu le temps à chercher d'aussi belles rimes ; et il y avait un hiatus dans le sonnet qu'elle me dédia en échange. Je m'enfuis! Je m'épris d'une comédiene qui jouait des comédies bourgeoises dans je ne sais quel théâtre de je ne sais quelle cité. Elle était exquise, avec toutes les rêveries dans les yeux et toutes les tendresses dans la voix. «Ah! m'écriai-je, combien je vous adore! et que je vous plains d'être obligée de représen-

ter, dans des salons tendus de cretonne, la jeune fille qui épouse l'ingénieur, — vous qui moduleriez si délicieusement, dans la forêt près d'Athènes, les roucoulements de colombe où défaille le cœur d'Hermia ! » Elle me dit : « Hermia ? — Oui,luidis-je, Hermia, dans la féerie de Shakespeare. » Et le nom de Shakespeare l'étonna, comme un bruit qu'on n'a jamais entendu. Enfin que vous dirai-je, ô bonne fée, — mauvaise fée, plutôt! — vous vous êtes méchamment jouée de moi. Toutes les amoureuses, innombrables, que vous m'offrîtes hélas! — vierges ou folles filles, épouses, poétesses, comédiennes, toutes! — m'ont désolé, avant, pendant ou après le baiser, par quelque déchirante dissonance dans l'harmonie de leur charme; et voici que j'ai beaucoup marché, beaucoup espéré, et que je suis las enfin, et que je porte toujours dans l'âme l'amer et cruel désir de l'idéal en vain convoité ! »

La bonne fée gardait le silence, réfléchissant. Pais, attristée :

«Tu ne m'accuses pas sans raison, dit-elle, et je vois bien que je suis coupable. Non pas de la fliçon que tu penses. Coupable, cependant. Car, tandis que je t'offrais, pour plaire à ton rêve, les plus pures jeunes filles, les plus tendres jeunes femmes, j'ai oublié de t'accorder un don, sans lequel la parfaite joie ne saurait exister, le don qui fait les heureux amants et qui fait les vrais poètes !

— Quel don? dit-il,

— Celui de ne jamais connaître, même évidente, l'imperfection des beautés humaines, de voir seulement ce qu'on désirait voir, — la clairvoyance qui choisit, instinctivement! et si tu l'avais

eu, ce don, U t'eût suffi de la première servante venue, ou de quelque fille rôdant le long du trottoir, pour embrasser l'idéal promis! i

Au coin de la route des Rêves, près du carrefour des Chimères, il y a une auberge bâtie en bois de rosiers des Florides ; des oiseaux de paradis, qui trempèrent leurs plumes dans des lueurs d'aurore dorée, voltigent autour des girouettes faites de deux flèches en croix, tombées du carquois d'Eros; des colibris, sous le cnaume éparpillé du toit, ont leurs nids dans des cœurs de roses moussues. Auberge où s'attardent les fées, où viennent demander l'hospitalité les couples qui s'égarèrent dans les parcs de Watteau, dan les parcs mystérieux qu'éclaire une lune fardé

de brume, Gille céleste, enrubanné de rayons. Puck, aubergiste, sur le siège d'un omnibus attelé de colombes, guette les voyageurs à l'arrivée de chaque train, et leur dit, avec politesse : « Ne manquez pas, nobles seigneurs, exquises dames, de venir souper et dormir chez nous, car nous avons dans nos garde-manger des confitures de gingembre et de roses, qui produisent les plus heureux effets, et nos escaliers vers les chambres sont jonchés de feuilles et de fleurs si douces que c'est un plaisir de gravir les marches, pieds nus. » Mais les voyageurs et les voyageuses ne prennent point garde à ce boniment folàlre ; ils s'assoient dans des omnibus sérieux, que traînent des chevaux, se font conduire à l'hôtel des Quatre Nations ou des Trois Empereurs, dédaignent l'hôtellerie bohème sur la route des Rêves, près du carrefour des Chimères, a Puck, dis-je, fouette tes colombes ! prends garde d'accrocher à la plus haute branche d'un acacia fleuri; ne perds

point le temps à écouter les rossignols ni les fauvettes dans les buissons du chemin; car j'ai hâte d'arriver à l'auberge : je viens d'épouser la fille cadette du marquis de Sirinagor, et c'est aujourd'hui le premier soir de notre voyage de noces. »

Quand nous fômes arrivés :

« Seigneur, me dit Puck, je sais trop les égards que l'on doit à de nouveaux mariés pour ne pas vous traiter aussi bien qu'il me sera possible. Il n'y a que deux Hts dans mon auberge, vous aurez le meilleur; je pense que, demain malin, vous ne regretterez point la longueur des heures nocturnes. »

La fille cadette du marquis de Sirinagor, en entendant ces paroles, ne put s'empêcher de rou-

gir ; elle eut l'air d'une rose blanche où éclorait une églantine rose.

« Mais, dit Puck, vous voulez sans doute souper avant de prendre gîte? Heureusement, je suis allé à la chasse ce matin : on a fait un pâté d'oiseaux de Corse, avec des pistaches, tout à fait appétissant.

— Puck! une chambre et un lit! Ce serait un Jbélître, celui qui, ayant une épouse comme la mienne, aurait faim d'autre chose que d'une chair de bouche et soif d'autre chose que d'une rosée de lèvres.

— A la bonne heure! cet empressement me plaît. Je vous conduirai donc vers la chambre où logea, une nuit de jadis, Cléopatre, reine d'Egypte. Vous y retrouverez un parfum, mystérieux, troublant, qui ne s'est pas évaporé.

— Quoi! Cléopatre a dormi chez toi, Puck?

— Qu'elle y ait dormi, je n'oserais l'affirmer. Elle vint dans mon auberge, un soir de printemps,

avec un bel esclave noir dont les yeux, autant que j'en pus juger, n'exprimaient pas l'intention d'un sommeil immédiat sous des paupières vite closes. Ce qui est certain, c'est que le lit où s'étendit la royale passante fut doué désormais de la plus active et de la plus délicieuse vertu : on y croit être couché sur un brasier vivant de cantharides.

— Puck, tu m'offenses ! je ne suis pas de ceux qui ont besoin, — quand l'épousée est si belle, — d'un enchantement qui les incite à leurs devoirs d'époux. Donne-moi un lit de neiges et de glaçons, battu par les quatre vents, et, pourvu que la fdle du marquis de Sirinagor ne dédaigne point d'y prendre place à côté de moi !...

— Ainsi, vous refusez la chambre de Cléopâtre?

— Absolument. »

Puck se gratta l'oreille.

« C'est que l'autre lit, — il n'y en a que deux

dans mon auberge — est singulièrement redoutable, dit-il.

— Redoutable ?

— Ilélas ! au delà de tout ce que vous pourriez imaginer. Un grand malheur m'est arrivé, il y a plusieurs siècles. En armure d'acier qui reluisait sous la lune, suivie d'un gros de cavaliers, une jeune fille est venue, après un combat, frapper à ma porte, minuit sonnant. Son nom, elle ne l'a pas dit ; mais elle ressemblait à une Vierge Marie qui serait une Pallas. Elle a dormi chez moi, sans quitter sa cuirasse ni ses jambards, jusqu'à l'aurore prochaine où sonnèrent les trompettes de la nouvelle bataille. Un grand honneur ! dont je me serais bien passé. Sa pudeur de vierge, sa rudesse de guerrière, sacrèrent étrangement le lit où elle coucha; et l'on y peut dormir, mais l'on n'y saurait aimer. Même je ne cacherais pas que je dois à ce lit fatal la déconsidération de mon auberge : j'ai beau promettre la chambre de Cleo-

pâtre, on redoute la chambre de la Pucelle; les amoureux les plus déterminés, rien qu'à l'aspect de mon enseigne, se hâtent de fuir, en dépit des oiseaux de paradis qui trempèrent leur plume dans des lueurs d'aurore dorée, et des colibris qui ont leurs nids, sous le rebord du toit, dans des cœurs de roses moussues. Pour peu que la mauvaise renommée de mon hospitalité continue à se répandre, je serai réduit à la plus parfaite misère, et l'on me verra mendier sur les chemins, avec un lys ou un coquelicot pour sébile, car il ne me restera pas les moyens d'acheter une sébile de bois.

— Conduis-nous vers le lit redoutable ! m'écriaije. Ne vois-tu pas combien celle que j'aime est jolie, et la flamme qui étincelle entre ses cils, et la double lueur rose qui fleurit, çà et là, sous le soulèvement de sa chemisette? Par Éros, Puck, je suis curieux d'éprouver le lit qu'ensorcela le sommeil d'une vierge. »

Puck soupira.

« Prends garde, enfant présomptueux, de tenter une trop difficile épreuve ! Une fois, un héros, armé d'une massue, et qu'accompagnait une reine, me demanda, lui aussi, d'entrer dans l'appartement virginal ; il haussait l'épaule, se croyant sûr de son fait; le lendemain, Héraklès sortait de l'auberge, penaud, la tête basse, tandis qu'Omphale, à la fenêtre, pouffait de rire dans la crinière du lion de Némée.

— Conduis-nous vers le lit, ropétai-je.

— Prends garde, amant présomptueux, de ne point te tirer avec honneur d'une si périlleuse aventure! Une autre fois, un seigneur d'Espagne, appelé don Juan, qui emportait dans une chaise de poste la fille d'un marchand de Séville, s'arrêta devant ma maison. Il osa franchir le seuil de la chambre enchantée. Le lendemain, l'enfant, restée seule sous les rideaux du lit, pleurait, pleurait à chaudes larmes, de n'avoir pas Qté séduite.

— Veiix-Ui, oui ou non, nous loger, hôtelier sans confiance?

— Suivez-moi donc, » dit Puck.

Mais, tandis que nous montions l'escalier, pieds nus, sur des jonchées de jacinthes et de violettes, il ne cachait point le souci où le mettait la témérité de ma tentative. Quant à la fille du marquis de Sirinagor, elle ne laissait pas de témoigner elle-même quelque inquiétude. « Ah! mon ami, ces enchantements sont parfois plus puissants qu'on ne pense. Êles-vous bien certain?... » J'essayai de la rassurer en lui montrant dans un miroir les pervenches qu'elle avait aux yeux et la rose rouge qu'elle avait aux lèvres. Elle se détournait, rougissante, pas tout à fait convaincue. Elle eût préféré, peut-être, le lit de Cléopâtre.

\ quelque temps de là, — j'avais, en peu de semaines, fait étrangler la fille du marquis de Sirinagor pour épouser la nièce du roi de Trébizonde, et remplacé celle-ci par la veuve de l'empereur de Visapour, — je revins à l'auberge de Puck en compagnie de la reine d'Ormuz qui avait quitté pour l'amour de moi ses vingt provinces et ses quatre maris.

« Çà, Puck, bon hôtelier, criai-je, n'as -tu point de place chez toi pour deux amoureux qui voyagent? Nous dormirions volontiers dans le lit virginal.

— Eh! seigneur, répondit-il, c'est fort mal à vous de railler un pauvre aubergiste comme je suis. Vous savez bien que la nuit où vous y couchâles avec la fille du marquis, le lit prit feu à vos

baisers, et flamba de telle sorte, incendiant les courtines, les parois, les poutres, que les oiseaux de paradis s'allumèrent autour des girouettes, et que les colibris eurent l'aile roussie dans le cœur des roses moussues I »

Un vieux mendiant, son sac vide à l'épaule, s'approcha de moi qui pleurais, et me demanda d'une voix attendrie :

« Que fais-tu là, tout seul, à la lisière de la forêt, enfant mélancolique, et pourquoi tes larmes coulent-elles sur les violettes et les mousses qui s'étonnent de cette rosée tiède ?

— Hélas ! bon pauvre, répondis-je, à quoi me servirait de vous dire la cause de mon chagrin? Vous ne sauriez me venir en aide; ma douleur n'est pas de celles qu'on console.

— Je sais beaucoup de choses, ayant vécu beau-

coup de jours ; mes conseils, quand tu m'auras instruit de ce qui t'afflige, ne te seront peut-être pas aussi inutiles que tu penses.

— Apprenez donc, vieux mendiant des chemins, que je suis le fils d'un puissant monarque qui a son royaume assez près d'ici, de l'autre côté de la colline, et que j'aimerai jusqu'à mon dernier jour une jeune paysanne, plus belle que toutes les princesses, qui venait laver le linge à la fontaine derrière le palais de mon père. Un matin du mois passé, nous nous rencontrâmes, Calbine et moi, — ce ne fut point par hasard, — à l'orée de ce bois, juste à fendroit où maintenant je pleure ; elle s'assit dans l'herbe, je m'assis tout près d'elle, et nous parlâmes d'amour tandis que les hirondelles, autour de nous, voletaient et ramageaient. A quel point je me sentais heureux, c'est ce qu'il me serait impossible de dire ; Balbine m'aimait autant que je l'aime ; elle me permettait de tenir entre les miennes ses petites

mains frémissantes et frêles ; ses lèvres, dans les aveux, touchaient les miennes, de sorte que nos paroles, mêlées à peine proférées, étaient comme le gazouillis de deux oiselets se becquetant d'un bord à l'autre de deux nids qui se touchent. Ah ! comme elle était tendre, et que son cœur m'était clément! Cependant le temps passait. Comme le soleil devenait très chaud, Balbine eut soif et me pria, en désignant du doigt la gourde incrustée de pierreries qui pend à ma ceinture, d'aller chercher un peu d'eau à la source, dans la forêt. Il m'était cruel de quitter mon amie, il m'était doux de lui obéir. Je me hàlai, à travers les branches, effarant les ailes, m'égratignant aux épines; mais, quelque diligence que je fisse, mon absence ne dura pas moins d'un long quart d'heure, car la source est assez éloignée, là-bas, parmi les roches, et, quand je fus de retour.... — ah ! bon pauvre ! bon pauvre ! quelle chose terrible ! — quand je fus de retour, je ne revis point

Balbine. Elle avait disparu, — disparu pour toujours peut-être ; car, depuis plus de deux semaines, je la cherche et l'appelle en vain. Telle est mon aventure, vieux mendiant des routes; voilà pourquoi je pleure inconsolablement; et vous ne pouvez rien pour moi, à moins que vous ne sachiez ce qu'est devenue la jeune paysanne qui venait laver le linge derrière le château de mon père.

— Précisément, je le sais, » dit le vieil homme.

Comme je le considérais, avec attention, soupçonnant déjà que c'était un génie déguisé en pauvre, comme on en rencontre fréquemment sur les chemins, il continua de parler:

« Apprends la vérité, prince mélancolique. A peine l'avais-tu laissée pour aller puiser l'eau,

que Balbineun peu lasse, s'endormit dans l'herbe. Ce fut une grande imprudence. Son haleine, mieux odorante que tous les parfums, tenta le vent qui passait, et, cette haleine, le vent la lui prit. Comme elle parlait en rêve, disant ton nom, un rossignol, d'un coup d'aile, emporta la voix qu'elle avait aux lèvres. Deux colombes virent sa blancheur de neige, et, jalouses, la lui dérobèrent! Une églantine pâle, qui voulait être rose, chargea deux papillons d'aller ravir et de lui apporter la rougeur éclose à la bouche de l'enfant ; et il fut fait comme avait voulu l'églantine. Le soleil, qui regardait l'endormie, reconnut qu'elle avait les cheveux plus dorés et plus clairs que tous ses rayons; il vola, pour être très lumineux à midi, l'or de la chevelure dénouée dans les mousses. Le ciel pensa : « Ce ne sera pas longtemps le plein jour ; ce soir, ne serais-je pas fier d'avoir, parmi mon ombre bleue, les étoiles qui sommeillent sous les paupières de Balbine? » Et,

je ne sais comment, le ciel s'empara du regard de ton amie. Puis d'autres êtres, d'autres choses, la dépouillèrent encore ; et, enfin, lorsque tu revins de la forêt, portant un peu d'eau fraîche dans la gourde incrustée de pierreries, il ne restait plus rien de Balbine à l'orée déserte du bois.

— Mon malheur est donc aussi grand que possible, m'écriai-je avec des sanglots, car jamais je ne pourrai retrouver ma bien-aimée éparse dans toute la nature. »

Mais le vieillard me dit :

« Rien n'est impossible à ceux qui aiment véritablement ; va, cherche, réclame, implore, obtiens des voleurs qu'ils restituent les trésors dispersés ; chaque fois que tu auras recouvré un charme de Balbine, mets-le dans ce sac que je le donne; et quand il contiendra toutes les beautés que tu pleures, vide-le sur l'herbe d'un seul coup ! Tu reverras, pareille à elle-même, la jeune

paysanne qui venait laver le linge à la fontaine da jardin royal. »

On s'imaginera difficilement toutes les peines

que j'eus à faire entendre raison aux auteurs des

larcins. Le vent répondait que, n'ayant plus

l'haleine de Balbine dans son souffle, il ne se

croirait pas digne de frôler la bouche des jeunes

femmes ni le calice des jeunes roses. « Si l'on me

reprend sa voix, objectait le rossignol, personne

ne m'écoutera dans le silence des longues nuits

d'été. » Les colombes disaient : « Nous serons

pareilles aux noirs corbeaux, si nous n'avons plus

sa blancheur de neige. » Et l'églantine: « Fi!

redevenir pâle comme une joue fanée ! » Quant au

soleil, pour se dérober à mes instances, il prit le

parti de se cacher derrière un nuage avec l'or

dérobé, et la nuit, ce jour-là, se fit beaucoup plus tard que les autres jours, parce que le ciel avait peur qu'on ne reconnût les étoiles qu'il avait volées. Mais je ne me laissai décourager ni par les refus, ni par les réponses 'évasives; je finis par obtenir pleine et entière restitution, et je vidai sur l'herbe le sac plein de Balbine.

Je la revis !

Non, parmi toutes les paroles que les hommes prononcent, il n'en est pas une qui soit capable d'exprimer quels furent alors ma joie et mon enchantement.

« Ah ! cher trésor, plus précieux d'avoir été perdu, m'écriai-je en tombant à genoux, c'est donc vrai que tu es là, que je te contemple, que je te touche, que je t'entends ! Viens, suis-moi, fuyons ensemble vers des solitudes si profondes qu'aucun jaloux ne nous y pourra poursuivre, et que je t'y posséderai, toute, sans crainte du vent voleur ni des colombes larronnesses ! »

Mais Balbine, avec un air d'étonnement : « Qui êtes-vous, dil-elle, vous qui me parlez ainsi? Je ne pense pas vous avoir donné le droit de me tenir un tel langage; vous ferez bien de vous adresser à d'autres jeunes filles, car, pour ce qui est de moi, je n'éprouve aucune envie de vous suivre dans les solitudes, ni ailleurs, et l'amour n'est pas ce qui fait mon souci. »

Telle fut ma douleur en entendant ces paroles, que certainement je me serais jeté dans une rivière qui coule près de là, si le vieux mendiant des routes, sorti d'un fossé, ne m'eût dit en me retenant :

« Je vois ce que c'est. J'avais oublié de te dire que le cœur de Balbine, comme tout le reste, lui a été dérobé.

— Par qui? Dites-le-moi, de grâce !

— Par un loup qui passait en cherchant aventure et qu'allécha ce cœur de jeune fille, si tendre, tout rose, appétissant. »

J'attendis à peine que le pauvre eût achevé pour m'élancer dans la forêt prochaine, où hantent les bêtes sauvages. La lune blêmissait une vaste clairière; là, je vis beaucoup de loups qui hurlaient vers l'astre pale. Je courus à eux, je leur dis :

« Par pitié, si c'est l'un de vous qui l'emporta, rendez-moi le cœur de ma Balbine ! »

Et il y avait, dans ma voix, tant de suppliante tendresse, que ces féroces bêtes ne purent s'empêcher d'être émues.

« Attends, attends, grogna un vieux loup, qui avait des poils gris dans son pelage fauve. J'ai le souvenir d'une aventure qui a quelque rapport avec ce que tu dis. Ne s'agit-il pas d'un jeune cœur, frais et joli, vivant, qui palpitait, un matin, il y a quelques semaines, sur l'herbe delà lisière?

— Oui, m'écriai-je haletant d'espérance.

Rendez-le-moi, bon loup !

— Te le rendre ! Ma foi, j'y consentirais volontiers, car ton désespoir me louche. Mais, qu'en ai-je donc fait, de ce cœur? continua l'animal avec un air de rêver. Ah! je me rappelle. Il paraissait si tendre, que je l'ai réservé pour le repas de mes petits ; ils m'ont assuré qu'ils n'avaient jamais rien mangé d'aussi délicat. »

Hélas! je n'ai pas cessé d'aimer Balbine, puisqu'elle a reconquis le parfum de son souifle et la chanson de sa voix, la neige de son sein et la rose de sa bouche, et sa chevelure de soleil et ses regards d'étoile. Mais elle me repousse et ne veut

pas m'entendre, si jolie et si cruelle; et mon tourment n'aura jamais de fin, puisque les loups ont mangé le cher petit cœur qu'elle avait.

«Vous, que tant déjeunes hommes adorent, ô belle et cruelle enfant, pourquoi ne voulez-vous pas aimer? »

Elle répondit:

« Écoutez une histoire.

« Il était une fois, dans un temps très ancien, un paysan qui avait à côté de sa chaumière un jardin clos de murs. Une fille, passant par là, lui dit : « Bon paysan, je vais à un rendez-vous, près de l'eau, sous la saulaie; laissez-moi, je vous prie,

entrer dans voire jardin ; j'y cueillerai une jacinthe que je mettrai dans mes cheveux, afin que mon amoureux me trouve plus jolie. » Mais le paysan haussa l'épaule et refusa tout net. « Suivez votre chemin, indiscrète personne ; vous trouverez aux pentes des ravines assez de fleurs pour vous parer; je ne veux pas qu'on touche à mes jacinthes. » Elle s'en alla fort mécontente. Survinrent trois pauvres écoliers, brûlés de soleil, boitant de fatique, poussiéreux d'une longue route. Ils s'arrêtèrent, et l'un dit : « Bon paysan, nous sommes partis de grand matin, dès que s'est éteinte l'étoile sous laquelle nous avions dormi, et, si las que nous paraissions, nous sommes plus las encore; laissez-nous entrer dans votre jardin, nous nous y reposerons sur la terre fraîche, à l'ornbre d'un arbuste fleuri, afin de reprendre des forces qui nous permettront d'achever notre voyage. » Mais le paysan haussa l'épaule et refusa encore. « Suivez votre chemin, vagabonds que vous êtes; vous

trouverez dans le bois assez de clairières où vous coucher sur l'herbe ; je ne veux pas que l'on s'étende à l'ombre de mes arbustes. » Ils s'en allèrent 1^ peu satisfaits. Et beaucoup de gens demandèrent la permission d'entrer dans le jardin clos de murs ; un page voulait interroger les marguerites afin de savoir si la dame pour laquelle il pleurait nuit et jour daignerait enfin lui sourire; une gentille femme, très fière et vêtue de samit incarnadin, aurait été curieuse de savoir si les hautaines tulipes avaient aussi grand air qu'elle-même; un doux ivrogne, coutumier de chanter des chansons après boire, eût effeuillé avec plaisir des roses dans son verre selon le précepte des poètes. A tous, le paysan fit de mauvaises réponses, en haussant les épaules. Tant qu'enfin le bruit de son obstination se répandit dans le pays et vint jusqu'aux oreilles du roi. «Que l'on attelle mon carrosse! * Et Sa Majeté se fit conduire, en grand apparat, jusqu'à la pauvre masure. «Bonhomme, ouvre-

ils LES FLEURS ET LES PIERRERIES.

moi la porte de ton jardin, je te fais l'honneur de le vouloir visiter. » Le roi pensait bien que l'entêtement dont on lui avait parlé ne tiendrait pas contre sa volonté. C'était en quoi il se trompait. « Sire, vous avez de grands parcs où traînent sur le sable d'or des allées les longues robes des marquises, allez vous y promener, s'il vous plaît de voir des fleurs et des arbres. — Quoi! misérable ! c'est ainsi que tu répliques à l'un des plus grands monarques du monde? Ne sais-tu pas que, si tel était mon bon plaisir, je pourrais ordonner qu'on te mît à la torture ou te faire périr dans les plus cruels supplices? — Vous le pouvez, sire, et vous pouvez beaucoup d'autres choses encore, mais non pas entrer, de mon gré, dans mon jardin. » Heureusement, ce roi n'était pas un méchant homme. « Allons, je vois, dit-il en souriant, que je n'obtiendrai rien par la menace, il me faut user d'un autre moyen. Si tu consens à m'ouvrir cette porte, je te donnerai autant de pierres fines

qu'il en pourra tenir dans le plus grand de tes lis. — Grand merci. Sa tige se romprait sous le poids. — Je te permettrai de puiser à pleines mains dans mon trésor! — Ce n'est pas de florins ni de ducats qu'il me plaît d'avoir les mains pleines. — Je te ferai prince et t'accordarai ma fille en mariage ! — Ce n'est pas une princesse que j'aime. » De sorte que le roi fut obligé de s'en retourner dans son palais, aussi penaud que la fille et les écoliers, que le page, la gentille femme elle doux ivrogne. Alors, le paysan, resté seul, entra dans son jardin. Oh ! les innombrables et délicieuses fleurs ! Des roses sans pareilles, plus exquises que des bouches de femme, s'épanouissaient de toutes parts; la blancheur des jasmins faisait des nappes de neige aromate, où éclatait çà et là la pourpre des pivoines; entre les buissons de syringas, sous les glycines retombantes, près des pompeux dahlias, souriaient par milliers, avec un éclat incomparable, les œillets, les amaryllis, les bégonias, les asphodèles,

comme si toutes les serres du paradis s'étaient effeuillées sur ce coin de terre. « 0 mes fleurs, mes chères fleurs ! dit le paysan ravi, vous êtes trop belles pour être livrées à la curiosité banale des passants, fussent-ils rois, et moi seul, durant tous les étés, je m'extasierai de vos couleurs et m'enivrerai de vos parfums ! »

(; Le conte m'a paru joli, tant votre voix est douce ! mais vous ne m'avez point expliqué, ô belle et cruelle enfant que tous les jeunes hommes adorent, pourquoi vous ne voulez pas aimer? d

Elle répondit :

« Ecoutez une autre histoire.

« Il y avait une fois, dans un temps très ancien, un gnome qui habitait une grotte au fond de laquelle, derrière une roche tournante, il y avait un trésor; ce trésor n'était pas seulement da lingots et d'or monnayé, mais de pierreries, lalis raans si précieux qu'aucune fée n'en possédait de pareils. Un mendiant, passant par là, dit au gnome : « Bon seigneur, voici plus de deux jours que je n'ai mangé et je vais presque nu en ce matin de froidure. Faites-moi l'aumône, je vous prie, afin que je puisse acheter du pain à la ])ourgade voisine et me vêtir un peu chaudement. » Le gnome ne répondit que par un éclat de rire et repoussa le loqueteux. Un jeune homme, tout essoufflé d'avoir couru, tomba sur les deux genoux devant l'entrée de la grotte, r^ Don seigneur, siipplia-t-il, je n'aurai d'autre

ressource que la mort si vous ne venez à mon aide. J'aime du plus ardent amour la fille d'un vavasseur, qui ne m'aime pas moins. Mais le père, très avare, me juge trop pauvre pour devenir son gendre. Oh! par pitié, donnez -moi quelque somme, — vous êtes si riche, il vous en coûterait si peu ! — sinon je me pendrai à cet arbre de la route, et celle que j'adore, navrée de mon trépas, se jettera dans la rivière où l'on retrouvera son corps, tout pâle et glacé, parmi les lys d'eau et les tristes nénuphars. » Le gnome répondit encore par un éclat de rire et chassa l'amoureux. Celui-ci se pendit à l'arbre et la fille du vavasseui se noya dans la rivière fleurie; le gnome se garda bien d'avoir aucun remords. Une foule affreuse à voir, tout un peuple de malades et de mourants, se précipita vers la grotte, en poussant de lamentables clameurs ! car, par I-a colère d'un magicien, la peste était dans le pays. « Seigneur, bon seigneur, tirez-nous de péril, sauvez-nous! Nous

LES FLEUnS ET LES PIERRERIES. 183

souffrons de telles douleurs qu'on ne saurait s'en faire une idée, et tous, avant une heure, nous serons couchés dans la tombe. Mais, si vous nous donniez une seule de vos pierres précieuses qui sont des talismans, nous reviendrions à la santé tout de suite, et au lieu de nous traîner, moribonds, sur les cailloux, nous danserions en chantant autour des feux de joie ! » Parmi la foule, il y avait des vieillards près de rendre l'âme, des jeunes filles plus blêmes que le linceul dont on les vêtirait bientôt; il y avait des mères presque sans vie qui baisaient avec des larmes leurs enfants expirants. Le gnome jeta de tels éclats de rire que l'on crut entendre croasser toute une volée de corbeaux ! et il chassa ces misérables qui, trop faibles pour regagner leurs maisons, moururent tous sur la grand'route. Alors, resté seul, il alla vers le fond de la grotte et fit tourner la roche. Oli ! les innombrables et flamboyantes pierreries ! il y avait là, dans un fourmillement

prodigieux de lueurs, émeraudes, chrysoprases, hyacinthes, amélhistes, divines, saphirs, rubis, brillants, topazes, turquoises, tourmalines, girasols, les plus belles de toutes les gemmes; et Pon eût dit qu'un ciel d'été avait laissé tomber derrière la roche ses millions d'étoiles. « 0 mon trésor ! mon cher trésor ! rayons ! splendeurs ! éblouissements ! vous êtes trop magnifique pour que je vous livre à la convoitise des mendiants ou que je vous sacrifie au salut des vils mortels, et moi seul, jusqu'à ce que s'en aveuglent mes yeux, je me réjouirai de vos couleurs et m'éblouirai de vos flammes ! »

« Ce conte, quoique un peu triste, ne m'a pas paru moins joli que l'autre, tant votre voix est douce ! Mais, cette fois encore, ô belle et cruelle

enfant, vous ne m*avez point expliqué pourquoi vous ne voulez pas aimer? »

Elle répondit :

« Écoutez une histoire, la dernière.

« Une fois, dans l'ombre, le front sur l'oreiller, caressée par les dentelles des rideaux, j'allais m'endormir. Mais il ne faut pas croire que les yeux des jeunes filles s'éteignent sous les paupières fermées ! Ne pouvant plus regarder au dehors, ils regardent au dedans; je vis en moi, — dans mon cœur, dans mon âme, — le plus adorable spectacle : des candeurs si fraîches et si tendrement rougissantes, de si blanches innocences, de si délicates pudeurs, que ni roses, ni lys, ni jasmins ne leur eussent été comparables derrière le mur du paysan et, en

même temps, des espoirs si chaleureux, des tendresses si ardentes qu'il y avait moins de flammes dans la grotte du gnome. Que de fleurs ! que de pierreries! quel jardin je suis, et quel . trésor ! qui donc serait digne de me contempler, de me posséder? je me connais trop délicieuse et trop précieuse pour n'être point avare de moimême. Aimez, suppliez, soupirez, pleurez, n'importe ! Quand même, comme dans l'un des contes, vous seriez rois, quand même, comme dans l'autre, vous vous traîneriez, moribonds, sur les chemins, vous n'obtiendrez ni ma plus petite rose, ni ma moins lumineuse opale. Ah ! régnez ou mourez : je- hausse l'épaule, ou je ris, et je réserve intacts tous mes' enchantements au seul regard de mes yeux clos ! »

Une fois que l'Empereur, cuirassé d'argent sous un manteau de pourpre, chassait dans la montagne, avec ses pairs et ses écuyers, il arriva qu'un très vieux homme habillé de peaux de bêtes, la chevelure en broussaille, barbu jusqu'à l'estomac, déboucha d'un sentier entre les roches écroulées ; il avait l'air si rudement farouche que plus d'un cheval se cabra et que les cavaliers, d'abord , s'étonnèrent, pensant que c'était un ours. Le vieillard parla en ces termes :

« Seigneur, tu ne me connais point ; tu ne sais ni mon nom, ni ce que j'ai valu, car il y a peu de

temps que le pape a posé sur ton front la couronne de fer de Henri l'Oiseleur ; tu étais enfant quand j'étais jeune. Mais si ton oncle, qui régna avant toi et qui maintenant est mort, pouvait rompre la pierre du sépulcre, il dirait en me voyant : « Embrassons-nous, compagnon ! » car j'ai guerroyé, chevauchant à sa gauche, dans toutes les grandes guerres, tandis que lu tétais la nourrice; nous avons, lui et moi, côte à côte, dispersé, au nom du roi Jésus, les Maures qui invoquent Mahom, et, au nom de la reine Marie, les Païens qui adorent Tervaganl; nous défoncions ensemble, de nos massues fraternelles, les boucliers et les casques ; on eût dit deux forgerons ballant la même enclume. Et s'il était le plus auguste, je n'étais pas le moins brave. Puis, chargé d ans, n'ayant pas sur tout le corps une place où n'eût mordu le fer, — qui me regarderait sans vêlements, poilu et zébré de cicatrices, croirait voir la peau d'un de ces ânes rayés que

l'on trouve aux monts de Libye, — goutteux, boiteux, piteux, j'ai renoncé aux batailles, ton oncle étant mort, et je me suis exilé dans ma tour sur la montagne.

— Maître, dit l'Empereur, je sais qui tu es. Si je n'avais jamais vu ton visage, ta gloire ne m'était pas inconnue. Tu te nommes Gérard le Béarnois; tu laissas de tels souvenirs par delà les Pyrénées, que les mères morisques, pour faire taire leurs petits qui crient, ont coutume de leur dire : « Si vous ne vous tenez pas tranquilles, j'appellerai Gérard, qui vous mangera !

— C'est bien, dit le vieillard. Il me plaît d'apprendre que les nouveaux ne sont pas dédaigneux des anciens. Puisque donc tu me connais, entends ma plainte, seigneur, et, l'ayant entendue, fais justice, selon ton devoir et ton pouvoir.

— Qui osa te causer dommage, mon père ? Je jure le Globe et la Croix que raison te sera faile. Mais parle, et dis l'offense. »

Le vieillard reprit :

« Je vivais paisiblement dans ma tour sur le mont. 11 est dur, pour qui fut illustre, d'être ignoré, et de se sentir faible, quand on fut 1res robuste ; ce m'était surtout une grande humiliation de trouver lourde, quand je la prenais en main, la hache que tu vois à ma ceinture ; pour en fendre un jeune chêne ou pour en rompre un crâne, il me faudrait rassembler toute ma force. Cependant je me réjouissais dans mon repos, ayant bonne conscience. N'avoir jamais, au temps de sa jeunesse, commis une action mauvaise ni subi un affront sans en tirer vengeance , cela encourage à vivre ses vieux jours. Ma valeur, ma renommée n'étaient plus que des ruines ; mon honneur était intact. Je pensais : « Tout est

bien. » Puis, dans mes décombres, j'avais une fleur, une fleur si fraîche, si pure, si jolie, que, rien qu'à la voir, je pleurais de plaisir. Je veux parler de ma nièce, plus chère qu'une fille, de ma fille Eglantine, qu'en mourant me légua ma sœur. Lorsqu'elle venait près de moi, dans la chambre où je songeais, je croyais, même le soir, même en plein hiver, que du soleil et des parfums de prairie entraient par quelque fenêtre ouverte ; sa voix est si douce, qu'il serait bien plus agréable de se promener dans les bois au printemps si les oiseaux chantaient aussi délicieusement qu'elle parle ; et à la voir, comme à l'entendre, je n'étais plus vieux, tant elle était jeune. De sorte que je me trouvais heureux dans mon morose habitacle, à cause d'Eglanline, qui souriait; et jamais elle ne s'ennuyait, assise près de moi, le menton dans sa main, de m'entendre raconter comment, en un seul malin, avec l'aide de Dieu, je mis à mort, près de Figuère, quatorze idolâtres qui deux par

192 USTICE APRÈS JUSTICE.

deux m'offrirent le combat, et comment, en un festin, je fis voler jusqu'au mur, d'un coup d'épée, la tête d'un chevalier qui m'avait affronté, disant que j'étais ivre. Hélas! mes joies ne devaient point durer longtemps : le jour était proche où je perdrais à la fois le bonheur et l'honneur ! « Qu'astu donc, Églanline ? » lui demandai-je un soir, voyant qu'elle pleurait. Elle ne répondit pas d'abord; elle pleurait toujours. Enfin, dans des sanglots, elle m'avoua qu'un jeune homme, notre hôte depuis une semaine, l'ayant rencontrée dans le verger, Tavait saisie, enlevée, emportée, et jetée sur la margelle du puits où il avait joui d'elle, criante et résistante; puis, il s'était enfui, en riant, tandis qu'elle gémissait. Loyales milices du ciel ! tels sont donc les chevaliers de ce temps ! Ils ne font pas plus de cas de la pudeur des vierges et de l'honneur des vieux que de l'herbe des chemins, sur quoi on peut marcher, et lorsqu'ils reviennent contents, d'une aventure, ce n'est

JUSTICE APUÈS JUSTICE. 193

pas qu'ils aient mis à mort quelque géant on quelque mauvais enchanteur, mais c'est qu'ils ont forcé une fille et souillé la maison d'un père ou d'un aïeul ! Ah ! si j'avais encore dans mes veines le sang de ma jeunesse, Dieu m'est témoin que je ne perdrais pas le temps à t'implorer, seigneur; je défierais à pied et à cheval l'insulteui de ma race, et je triompherais de lui ! Mais, à cause de mon grand âge, je te remets ma cause, trop lourde pour ma faiblesse. Tu connais le crime, sois le juge. »

L'Empereur demanda :

(( Comment se nomme celui qui t'outragea?

— Floreslan de Flandre. »

Alors il y eut un frémissement dans la troupe des pairs et des écuyers ; tous les yeux se tournèrent vers un jeune homme de belle mine, qui, confus, la tête basse, essayait de se dérober derrière ses compagnons. Quelques-uns s'écartèrent. Gérard le reconnut! et penché en avant, de la

flamme et du sang aux yeux, il le désignait de son poing- fermé, dans un tremblement terrible !

Cependant l'Empereur :

« Gérard, dit-il, ton honneur sera rétabli en sa pureté première. Florestan de Flandre, quoique fils de duc couronné, épousera, moi le voulant, la damoiselle Églantine ; non sans lui avoir fait d'abord donation de tous ses biens, pour le cas où il mourrait avant elle. Qui causa le mal, doit le réparer. »

Tandis que le coupable baissait la tête, consentait, ne pouvant faire autrement, l'Empereur poursuivit, s'adressant au vieil homme :

« En es-tu d'accord, Gérard?»

Gérard ferma les yeux, laissa pendre ses poings, rêveur. Puis, après un long silence :

« Soit, j'en suis d'accord, » dit-il.

HT

Il y eut de belles fêtes pour les noces de la demoiselle Églanline et de Florestan de Flandre; l'Empereur en prit la dépense à son compte ; cela lui plaisait de donner toute la splendeur possible à une cérémonie qui rehaussait sa propre gloire; en célébrant cet hymen, il célébrait sa justice. Quanta l'épousée, elle était si jolie en ses beaux habits couleur de lys et de neige, elle avait aux joues une si délicieuse rougeur de rose, elle baissait des yeux si pleins de tendresse, — n'ayant ^ point gardé peut-être un mauvais souvenir de la margelle, — que l'épousé ne pouvait s'empêcher de la considérer avec plaisir; il n'éprouvait pins aucun ennui d'avoir été contraint à réparer sa faute. De sorte que le contentement éclatait partout, en ce glorieux jour d'hyménée, aussi

bien dans les cœurs des miiriés que dans la musique de l'église fleurie et dans les volées de cloches, qui jetaient vers le ciel du bruit et de la joie.

Après la bénédiction nuptiale, comme le cortège sortait du lieu saint :

« Eh bien, douce Églantine, dit l'Empereur, vous voilà bien pourvue, et votre honneur est sauf. Vous êtes satisluite, je pense? »

Elle sourit, en rougissant.

« Et toi aussi, vieux maître, conlinua-t-il parlant à Gérard le Béarnois, tu as lieu de te réjouir ; puisque ta nièce a gagné le nom, le titre et les richesses de celui qui l'offensa, tu as reçu, je pense, satisfaction entière.

— Entière? non.

— Qu'y manquc-t-il donc à présent?

— Ceci ! » grommela le vieux Gérard.

Et, saisissant sa hache, il fendit d'un seul coup le crâne de Florestan ; du sang et de la cervelle

s'éparpillèrent sur les beaux habits blancs d'Églanline et sur le seuil jonché de roses, tandis que lintait dans l'air l'alléuresse claire des cloches.

Tout le monde savait qu'un trésor était caché dans cette salle, la seule dont les murs fussent encore debout et dont le plafond ne se fût pas, écroulé parmi les ruines de l'antique château ; un trésor inestimable, de perles et de pierreries, sous une dalle ou derrière quelque colonne. Celui qui le posséderait ne serait pas seulement plus riche que les empereurs et les rois; il aurait aussi toutes les joies et toutes les gloires, car chacune des pierres précieuses et des perles était un talisman d'une puissance irrésistible. Vous pensez bien qu'il ne manquait pas de gens disposés à

200 L'OMBIiE VAINCLE.

s'emparer du trésor. Les habitants de la ville voisine et ceux des campagnes environnantes ne s'occupaient plus de leurs affaires ni de leurs travaux, oubliant d'ouvrir les boutiques, laissant les champs en friche ; leur unique pensée était de découvrir la cachette dans la vieille salle; et, de toutes les contrées de la terre, il venait vers les ruines du château, les uns à pied, les autres en carrosse ou sur des montures harnachées d'or, ùes mendiants et des riches, des vilains et des gentilshommes, des pauvresses et des princesses, guidés par l'espoir de l'incomparable trouvaille. Personne, cependant, ne réussissait dans son entreprise. Quoi! la salle était-elle fermée d'une porte si bien close ou si solide qu'on ne pouvait l'ouvrir ou l'enfoncer? pas le moins du monde : il n'y avait point de porte du tout; l'entrée était large comme un vestibule de palais. On rencontrait donc sur le seuil des tarasques ou des dragons vomisseurs de fumée et de flammes? En

aucune façon; ni êlre ni chose ne menaçaient les visiteurs; entrait qui voulait. Ce qui empêchait de mettre la main sur le trésor, c'est que la salle, en toute saison, à toute heure, était pleine d'une obscurité si noire, si épaisse, que les meilleurs yeux du monde n'y voyaient goutte. Rien ne saurait donner une idée de l'ombre qui régnait là; les plus compactes ténèbres, comparées à celles-ci , auraient paru des transparences d'aurore. Le soleil avait beau darder ses plus lumineux rayons, pas une clarté ne s'insinuait, si vaste que fût l'entrée, dans le mystère intérieur, défendu, pouvaiton penser, par quelque porte de diamant noir, impalpable, invisible, mais résistante au jour. Parmi ceux qui s'étaient hasardés, à tâtons, dans le sombre lieu, quelques-uns racontaient qu'ils avaient cru avoir sur les prunelles des pesanteurs de bitume ou de poix; mais beaucoup n'étaient pas revenus, morts de faim peut-être avant d'avoir retrouvé l'ouverture. Le moyen de découvrir, dans

20i2 L'OMBRE VAINCUE.

une obscurité pareille, un trésor caché ! Il n'est pas besoin de dire qu'on avait usé, qu'on usait encore, de tous les moyens imaginables pour éclairer la salle; les gens de la ville apportaient des flambeaux, des lampes; les paysans, des gerbes de paille ou de blé, bien sèches, vite allumées ; les bûcherons, des branches flambantes de sapin? résineux ; vaines tentatives : dès qu'on les approchait de l'ouverture, toutes les flammes s'éteignaient, comme soufflées par une tempête, bien qu'aucun vent ne sortît de la salle. On s'avisa d'y jeter des bombes, des obus, d'autres engins explosibles; ils éclataient avec un bruit formidable, sans une lueur d'étincelle ! Des empereurs et des princes, avides de posséder les richesses et les talismans enfouis dans l'ombre, mandèrent des savants et leur dirent : « Une part du trésor vous sera remise si vous parvenez à faire le jour dans cette salle; » les savants s'évertuèrent, inventant des huiles, combinant des gaz qui eussent brûlé

dans le fond de la mer; ils retrouvèrent le secret du feu grégeois; ils construisirent une machine dont le tube, traversé de mille lentilles, faisait converger sur un seul point toute la lumière du furieux midi. Tout cela ne produisit aucun effet; rien n'était capable de mettre ne fût-ce qu'une pâleur dans ces invincibles ténèbres.

En ce temps-là, il y avait deux petits pauvres, lui seize ans, elle quinze, en haillons, demi-nus, jolis, qui s'en allaient par les chemins, mendiant quand quelqu'un survenait, cueillant des fleurs quand il ne passait personne ; ils étaient plus contents de trouver une églantine même fanée que de recevoir un sou tout neuf. Vous auriez demandé à toutes les hirondelles, qui couvent sous le rebord des toits, où était la maison de ces enfants,

204 L'OJrBRE VALN'CUE.

qu'elles n'auraient pas pu vous le dire, ne les ayant jamais vus entrer ni sortir tandis qu'elles trissaient, la tête hors du nid ; il n'avaient pas de domicile, ni de famille, les va-nu-pieds ; mais, en revanche, les hirondelles se souvenaient fort bien de les avoir frôlés de l'aile, le matin, le midi, le soir, dans les prairies, au bord des ruisseaux, à l'orée verdissante des bois, partout où il y a des boutons d'or qui luisent, des libellules qui frémissent, des fauvettes qui chantent. Et ces vagabonds se réjouissaient de l'être. Cela leur plaisait d'errer dans les solitudes ensoleillées et fleuries : plus on est seuls, plus on se sent ensemble. Ils ne s'inquiétaient de rien, sinon de trouver dans un village ou dans l'autre un peu de pain qu'ils allaient manger, loin de la route, au fond de quelque fourré, mordant dans le même croûton, tant qu'enfin leurs dents se rencontraient ; tout repas est exquis, qui a un baiser pour dessert. S'ils n'avaient pas de quoi acheter du pain, ils se conten-

(aient des mûres de la venelle, ou des sorbes sauvages qu'ils disputaient aux moineaux-francs. Quant à dormir sous un toit, ils n'en éprouvaient nul désir; quelle masure, quel palais eût valu les dômes de feuillages, où les étoiles mettent des clous d'or? Et ils ne se plaignaient guère d'être en haillons, parce que, grâce aux trous de leurs loques, ils n'avaient pas besoin de se déshabiller pour se toucher la peau. Il est vrai que ce n'est pas toujours leprintemps ou l'été, qu'il y a des jours sombres en automne, de glaciales nuits en hiver; décembre surtout se montre cruel; la neige est un manteau sous lequel on s'enrhume. Puis la faim qu'on éprouve ne fait pas qu'il y ait aux mûriers des mûres ni des sorbes aux sorbiers; il est pénible de s'endormir à jeun, sur la terre durcie, sous les branches sans feuilles. Mais, bah ! est-ce qu'ils souffrent, ceux qui aiment et sont aimés? Je vous demande un peu s'il est possible d'avoir froid

quand on a toutes les flammes au cœur, et si l'on

regrette de ne rien avoir à se mettre sous la dent lorsqu'on a sous la lèvre une bouche adorée?

Or, une fois qu'ils montaient une côte par une chaude après-midi , il advint qu'un grand orage éclata; ce fut, parmi des éclairs et des coups de tonnerre, une averse torrentielle. Se mettre à l'abri sous un arbre, il n'y fallait pas songer; la pluie aurait bientôtfaitde traverser le feuillage. Ils allaient se résoudre à se laisser mouiller, — ils en seraient quittes pour secouer leurs haillons, après, comme des oiseaux leurs plumes, — lorsqu'ils avisèrent, là, tout près d'eux, une large ouverture parmi des pans de murs écroulés et des pierres en tas. Ils entrèrent dans la salle où régnait l'ombre éternelle ! D'abord ils furent un peu sur pris de cette obscurité autour d'eux, — car, seuls, ils ignoraient l'histoire du trésor caché sous les ténèbres, plus attentifs aux ramages des pinsons qu'aux discours des passants, — mais ils n'avaient pas peur, puisqu'ils se tenaient par la main. Ils

s'assirent sur les dalles, tout près l'un de Taulre. Ils s'enlaçaient, si tendres, heureux. « Je t'aime ! » dit-elle. « Je t'aime! » dit- il. Et alors, parce qu'ils avaient proféré cette parole, — la Parole sacrée, laite de jour et de ciel, la divine Parole! — toute la salle, immense, fut soudain plus lumineuse qu'une plaine de sable d'or sous le grand soleil de juillet !

A leurs cris d'étonnement, des hommes et des femmes accoururent en grand nombre, car des gens rôdaient toujours près de là, dans l'espérance d'un hasard qui leur livrerait le trésor. On devine quel tumulte se produisit parmi celte cupide foule lorsqu'elle vit, dans un creux de muraille, étinceler, rayonner, flamboyer de glorieux monceaux de pierres et de perles. Les yeux fous.

les dents grinçantes, se poussant, se bousculant, tous se précipitèrent! Use trouvaitdanslemurtant de richesses et de talismans qu'il y en eut pour tout le monde ; beaucoup d'habitants de ce pays devinrentplus riches que des empereurs et plus puissants que des mages. Seuls, les petits pauvres, qui, en disant : « Je l'aime ! » avaient dispersé les invincibles ténèbres, ne songèrent pas à demander une part du trésor, ils en avaient un autre, plus doux, qui leur suffisait. L'orage était passé, ils reprirent leur chemin à travers la campagne. Un homme passa ; ils lui demandèrent un sou. « Non, » dit l'homme. Ils ne se plaignirent pas. Ils souriaient. Ils s'amusaient de voir, le long de la forêt mouillée, sous le soleil revenu, s'égoutler des feuilles la pluie en pierreries et trembler des pciles à la pointe des brins d'herbe.

La fille du roi était muette; ce maliieur était arrivé par le caprice d'une méchante fée qui habitait dans une perle, parmi les coraux et les stalactites d'une grotte sous-marine. On ne saurait rien imaginer de plus joli que la princesse Ermelinde; ayant seize ans, elle ressemblait au mois d'avril ; ses yeux bleuissaient comme les pervenches, sa bouche rougissait comme les églantines; quand elle inclinait vers eux, pour aspirer leur odeur, son visage de neige fleurie, les jasmins, dans un chuchotement de feuilles, disaient : « Ah ! qu'elle

est blanche ! » iJélas! sur la terre il n'existe rien

de parfait. Ce serait trop charmant, une rose qui chanterait comme les rossignols ! Ermelinde ne parlait môme pas. Et non seulement elle était muette des lèvres; mais il ne lui était pas possible d'exprimer sa pensée par le geste ou par le regard. Elle ne savait pas faire, quand ou l'interrogeait, ces signes de doigts, ces mouvements de tête, ces clignements d'yeux, qui disent oui, qui disent non. De sorte qu'on ne pouvait pas plus entrer en conversation avec elle qu'on ne le pourrait avec une statuette ou avec une poupée. Ce qui était bien dommage ; car, si exquise à voir, elle eût été certamement délicieuse à entendre. Vous pensez bien que celte infirmité de sa fille était pour le roi un grand sujet de peine. Il manda les plus illustres médecins du monde, entre autres un docteur appelé Sganarelle, qui avait une grande renommée pour la guérison de cas semblables ; il s adressa aux enchanteurs les plus fameux ; ni la science ni la magie ne rendirent la parole à la

LA PRINCESSE MLETTE. 211

princesse Ermelinde. Le bon père se désolait de pis en pis. 11 se dit enfin que celle qui avait causé le mal pourrait seule y remédier; il résolut d'aller visiter la fée parmi les coraux et les stalactites de la grotte sous-marine. Il y avait assez peu d'apparence que, cruelle comme on la connaissait, elle se laissât attendrir par les prières et les larmes; c'est le plus grand plaisir des méchants que de voir la tristesse des malheureux qu'ils font ; mais, puisqu'il n'y avait de ressource que dans cette démarche, il fallait bien la tenter. Le roi se mit donc en route avec quelques-uns de ses courtisans, et, non sans beaucoup de fatigues et d'aventures, il pénéti-a dans la demeure mystérieuse de la fée, où celle-ci, toute petite et blottie en sa perle, éclata d'un tel rire en le considérant, que la perle, secouée, fut comme un grelot qui sonne. Ce n'était pas un bon présage quant au succès de l'entreprise. Aussi les arrivants ne se montrèrentils pas moins étonnés que réjouis lorsque la fée

en avançant sa mignonne tête : « Eh! eh! sire, dit-elle, vous n'aurez pas achevé pour rien un aussi long voyage. Je vaux beaucoup mieux que ma réputation, ainsi que vous l'allez voir. Puisque vous le désirez, la princesse Ermelindc parlera désormais, comme vous et moi, dans toutes les circonstances de la vie... — Ah! madame, s'écria le roi en tombant à genoux, vous me faites la plus grande grâce du monde, et il n'est rien dont je ne me sente capable pour vous témoigner à quel point je vous suis obligé ! » Mais elle continua, riant toujours : « Dans toutes les circonstances de la vie... hormis une seule! » Venant d'une méchante personne, cette réserve avait de quoi inspirer de l'inquiétude. Le roi, plein de souci, se hâta de demander quel était le cas, le cas unique, où la princesse serait muette comme devant. Il en fut pour sa dépense de questions, et il dut revenir sur ses pas sans avoir obtenu aucune réponse, car la fée, en frétillant, lui ferma la

perle au nez. C'esl-à-dire qu'elle la fit se retourner, de sorte qu'on n'en voyait plus que la rondeur close, où scinlillail l'orient avec un air de se moquer.

Mais de retour dans son palais, l'auguste voyageur oublia toute crainte, tant il éprouva de joie. La princesse parlait, parlait, parlait, de la voix la plus claire et la plus douce qu'on eût jamais ouïe. Elle murmurait : « Mon père ! » ce mot qu'il avait désespéré d'entendre, avec de si câlines inflexions qu'il sentait son cœur se fondre en délices. Et elle disait mille autres choses jolies, folles, heureuses, toutes les choses qu'elle voulait dire. Pendant si longtemps elle avait gardé le silence, qu'elle avait de grandes économies de paroles à prodiguer. Elle n'y manquait pas. Souriante comme les

fleurs el ravie de ne plus être muette comme elles, allant, venant, sautelant, courant des salles au jardin et du jardin au bois, elle babillait sans repos, pareille à l'oiseau qui gazouille, à la source qui jase ; se taire, maintenant, lui était aussi difficile que parler lui avait été impossible. Ses demoiselles d'honneur essayaient en vain de placer un mot; c'était elle qui disait tous les mots; el dès que les fauvettes du buisson commençaient à ramager, elle les interrompait d'une roulade qui ne finissait plus. Tandis qu'on l'habillait, tandis qu'on la coiffait, tandis que son maître à danser lui enseignait la pavane, le matin, l'aprèsmidi, le soir, à table, à la fenêtre, n'importe quand, n'importe où, elle parlait, ne cessait de parler; la nuit, endormie, elle parlait en songe! Non, vraiment, en aucun cas, quoi qu'en eût dit la fée, elle ne restait silencieuse. Et, un jour, ne sachant plus que dire, elle dit qu'elle voulait se marier. Yous supposez bien que les dé§irs de la

princesse, depuis qu'elle les pouvait exprimer, étaient des ordres pour le roi et pour toutes les personnes de la cour. On lui trouva un époux dont se lût contentée une impératrice : jeune, beau, de race illustre, amoureux, couvert de gloire; le mariage se fit avec toute la rapidité imaginable. Le jour des noces, le roi ne fut point sans éprouver quelque souci. Le moment de l'hymen était peut-être « cette circonstance de la vie ^) où Ermclinde devait être muette comme devant. Quelle alTaire ce serait si à l'heure même où l'époux la prendrait dans ses bras en lui disant : « Je vous aime ! » elle devenait tout à fait incapable de répondre à cet aveu par un aveu balbulié. Il est inutile, en pareil cas, de parler haut, mais encore faut-il parler, si peu que ce soit, si bas que ce soit ; ce n'est pas seulement pour le baiser que doivent s'ouvrir les lèvres. En dépit des appréhensions qu'on avait pu concevoir, rien de fâcheux ne se produisit; et l'air victorieux dont

rayonna, le lendemain, le visage de l'époux, fut une preuve suffisante que la princesse avait dit tout ce qu'il fallait dire.

Beaucoup de jours s'écoulèrent. La félicité la plus parfaite régnait à la cour. L'histoire ne dit point si le peuple était aussi heureux que ceux qui le gouvernaient; mais, enfin, dans ses peines, s'il en avait, le bonheur de ses maîtres devait liii être une grande consolation. Le roi, tout au plaisir d'entendre jacasser sa fille, était bien éloigné de songer à l'inquiétante réserve que la fée avait faite, et le mari de la princesse avait cette joie, à laquelle aucune joie n'est comparable, de posséder une femme jeune, joHe, et toujours en belle humeur. Au surplus, Ermelinde avait pour le

LA PRINXESSE MUETTE. 217

moins autant de vertus qu'elle avait de charmes; elle ne s'en tenait pas à être fraîche comme les fleurs, gazouillante comme les oiseaux ; elle était attachée à ses devoirs, fidèle à ses serments, point trop coquette, point trop' frivole, malgré ses rires et ses dires. Elle ne se serait pas laissé attendrir outre mesure, comme tant d'autres personnes de race royale, par les troubadours qui chantent des tensons et des ballades; elle gardait le plus honnête maintien, les jours où son mari offrait l'hospitalité à des monarques de passage ou à des princes voyageurs; et jamais elle n'encouragea, d'une rose qu'on laisse tomber ou d'un missel oublié sur le prie-Dieu de l'oratoire, la tendresse ingénue des petits pages qui soupirent dans les coins. Elle n'avait pas de plus cher plaisir que d'être assise, dans la chambre conjugale, à côté de son époux, et lorsque celui-ci s'éloignait d'elle à cause des affaires de l'État, le seul divertissement qu'elle se permît, c'était quelque pio-

menade dans le verger, dans la forêt, où elle rêvait sous les branches.

Or, une fois qu'elle marchait, toute seule, à l'orée du bois, il arriva, qu'un chevalier passa sur la route, cherchant aventure de bataille ou d'amour. En ce temps-là, les paladins montraient beaucoup de respect pour les dames et les demoiselles; mais ce respect n'allait pas jusqu'à ne les point solliciter de quelque douce faveur, lorsque l'occasion s'en offrait ; ils auraient rougi de dérober un baiser sur une bouche qui refuse, mais ils ne se faisaient point faute de le cueillir sur des lèvres consentantes. Précisément, le chevalier qui passait sur la route, beau, bien fait, et des flammes dans l'œil, était porté plus qu'aucun autre à user des tendres dispositions que peuvent avoir les femmes qu'on rencontre. A la vue de la princesse, qu'il ne connaissait point : « Il faut avouer, s'écria-t-il, que jamais plus belle personne ne parut à mcsyeux! y> Et, descendude cheval, il

continua, parlant à elle : « Qui que vous soyez, apprenez que je me suis pris d'un grand amour pour vous, tant vous êtes jeune et plaisante ! Je ne suis point moi-même si repoussant qu'on ne puisse souft'rir mon approche; et, puisque nous voici l'un et l'autre de loisir, nous irons, si cela vous plaît, dans la profondeur de ce bois, où je montrerai une fois de plus que je ne vaux pas moins auxbatailles d'amourqu'auxeombatsmeurtriers. » En même temps, il lui prenait les mains, la tirant, sans rudesse. Quelle fut, à ces paroles, à ce geste, la colère de la princesse, c'est ce qu'il serait impossible de dire! Quoi! on la traitait ainsi, elle, la fille d'un des plus grands rois du monde ! Du moins, celui qui avait osé une telle injure ne tarderait pas à s'en repentir. Elle le regarda bien en face, elle allait le confondre par quelque hautain discours... Non, elle ne prononça pas un mot, pas un seul ! et elle ne fit pas un geste, ni un de ces signes de doigt, ni un de ces mouve-

menls de lêle, qui disent non. Hélas! la circonstance se présentait, où Ermelinde devait être niuette. Le chevalier pouffa de rire, pendant qu'elle ne sonnait mot. « A la bonne heure ! Celleci n'est point farouche, et ne montre aucune envie de repousser le plaisir qui passe. » Puis, l'enlaçant, et lui mettant les lèvres à la bouche, il l'emporta, silencieuse, dans la profondeur du bois, où il eut toute facilité de prouver qu'il n'avait point menti en vantant sa valeur aux batailles d'amour. Aïe ! la pauvre muette !

Et voilà comment s'exerça la mécnanceté de la fée qui riait dans sa perle. Mais elle fut trompée en ceci que le roi n'en souffrit point, et qu'Ermelinde en fut la seule victime. Car, rentrée au palais, la princesse se garda bien, — quoiqu'elle eût recou-

vré la parole, — de conter sa malaventure; bonne comme elle était, elle ne voulut désoler ni son mari ni son père par l'aveu d'un mal irrémédiable! Même, de peur qu'ils n'en vinssent à concevoir quelque soupçon, dont leur bonheur se fût troublé, elle résolut de ne rien changer à ses habitudes; et, quoi qu'il dût arriver, elle continua de s'aller promener, de temps en temps, à l'orée du bois, non loin de la roule où passent les chevaliers errants.

C'était dans leur jardin d'amour, entre Maison?- Laffltte et Cythère, — plus près de Oythère cependant ; la chaleur grandissante de l'après-midi tiédissait l'eau du bassin, les gazons, les feuilles, endormait dans les nids les oiseaux, faisait bâiller les roses. Tout s'exténuait de langueur, les lézards assoupis dans les fentes grises des murs, les abeilles posées, les liserons mi-clos, sous l'ensommeillement lumineux de l'azur; et rien ne vivait, dans les choses ni dans les êtres vaincus par l'été, que le souvenir, à peine, d'avoir, peut-être, vécu. C'est

Télé qui nous enseigne la douceur de l'inexislencc, la dispersion de nous-mêmes dans l'infini d'un immobile bercement. Tout le jardin était comme un encensoir d'où s'épandrait en vague fumée une rêverie mélancolique d'opium.

- Lui, dans l'un des hamacs; elle, dans l'aulre, ils se mouraient sous la pesanteur caressante de l'air, à l'ombre des grands acacias.

A quoi donc, mourant, songeait-il?

Il se souvenait, en une songerie éparse, de cet illustre roi d'Asie qui, pour remédier aux brûlures inexorables du soleil, se couchait sans vêtements sur de froides mosaïques entre quatre éventails énormes, sans cesse remués par d'invisibles ressorts; et, au sud de la salle, une lillc rousse et dorée et comme flambante; au nord, une vierge pâle, toute de neige ; au levant, une enfant rose ; au ponant, une tendre femme lasse, gisaient toutes nues devant les éventails; de sorte qu'il dormait un sommeil rafraîchi par les par-

fiims des quatre points cardinaux de la beauté féminine.

Cette imagination royale amusait la fatigue de l'amant, dans le jardin d'amour, à Maisons-Laffitte, près de Cythère; mais, inclinant le cou, il vit son amie couchée, une jambe pendante, dans le hamac voisin, et il s'extasia, tant elle était, en son abandonnement, exquise.

Sous des mousselines à tel point légères que la brise les eût emportées si la moindre brise eût traversé les ramures, elle défaillait adorablement, le déroulement de ses cheveux faisant croire à des rayons de soleil qui seraient restés là ; et sa bouche s'ouvrait, tandis que ses yeux étaient clos, rose offerte, cieux fermés; et le mouvement de sa gorge éveillait l'idée d'une lente vague de neige, qui ne fond pas, chaude pourtant; et hors de la mule tombée, un petit talon luisait rose et d'or; et, de toute elle, sortait l'arôme d'une grande fleur surchauffée.

Si lassé que i\U l'amant par les ardeurs de celte journée, il ne put faire autrement que d'être ému, un peu, à cause de la gorge et du petit talon nu et d'une si ténue mousseline sur tant d'odorants trésors. Après s'être assuré d'un coup d'œil que nul ne pouvait les voir en ce jardin dont les murs étaient hauts, il descendit de son hamac, très lentement, — hélas! cette chaleur! — et, s'agenouillant sur le sable, il baisa le petit pied pendant, qui était frais comme un fruit.

Mais elle, avec un bâillement d'œillet qui s'entr'ouvre :

« Ah ! mon Dieu, vous êtes fou, je pense ! Vous n'exigerez pas que, par cette endormante aprèsmidi d'été, qui accable toute la nature, je consente aux tendres travaux dont il semble que le

souci vous soit venu? Il faut, en vérité, que vous soyez en proie à un étrange endiablement — dont la continuité, si flatteuse qu'elle me soit, ne saurait s'excuser en une saison pareille — pour avoir seulement conçu l'espoir que révèle l'insistance de vos lèvres sur mon talon. Je les connais, vos lèvres ! Si je ne m'étais pas aperçue de leur projet, elles se seraient déjà hasardées jusqu'à son parlait accomplissement. Monsieur, on ne saurait rien imaginer de plus invraisemblable que vos intentions! Quoi? par ce septembre torride, où nous ne trouvons de ressource contre l'essoufflement et la moite cuisson que dans l'immobilité entière, la pensée vous est venue d'une agitation qui, pour être agréable qu'elle fût, ne manquerait pas d'aggraver nos lassitudes? Je sais bien ce que vous m' allez répondre. Vous n'avez pu considérer, sans être troublé d'une amoureuse convoitise, la grâce de ma paresse, et vous insisterez sur ce détail que l'on voit la rose pâleur

de mon sein à travers la transparence des dentelles. Tout cela ne ferait que blanchir! Retournez dans votre hamac, je vous prie. Ah ! vous êtes bien cruel de m'avoir tirée du somme où je commençais de m'enliser doucement. Mais, chère âme, ne voyez-vous pas que la chaleur met des gouttes de sueur au bout de mes frisons? Ah ! laissez, laissezmoi, vous dis-je ; il est tout à fait désobligeant que vous songiez à m'imposer un plus sérieux fardeau, quand déjà j'ai peine à supporter, sur la sensitivité de mon corps, des étoffes aussi légères pourtant que le duvet frissonnant des colombes.

— Légères, non pas ! elles sont lourdes au contraire, et importunes autant qu'il est possible ! s'écria-t-il avec une violence qui indiquait un très ferme dessein. Elles sont les complices du jour trop chaud, et concourent à vous mettre en un état de langueur, d'où mes plus vives prières ne parviennent pas à vous éveiller. Si vous consentiez à repousser ces vains habillements, comme

une gêne inutile, si votre peignoir, et d'autres blancheurs, l'une après l'autre, s'effeuillaient de vous comme les feuilles d'une rose, vous vous sentiriez enveloppée de la plus agréable fraîcheur et vous n'auriez plus aucune raison pour repousser les caresses dont la chaleureuse pesanteur, s'il m'en souvient, ne vous fut pas toujours pénible.

— Eh ! c'était en hiver, je pense !

— Ce sera un peu d'hiver en plein été, que le fraîchissement de votre beauté sans voile. 0 Belle plus belle que les plus belles, que craignezvous, puisque les murs sont hauts et que mes seuls regards s'enivreront de vos mystères dévoilés? De grâce, détournez la tête, et, ne vous apercevant de rien, comme endormie, — je voupromets de croire à votre sommeil, — accordez moi d'écarter doucement, l'un après l'autre, du bout des doigts, les enveloppements fâcheux...

— Ah ! li ! fi ! monsieur, quelle idée avez-vous

là? Avez-vous pu supposer un instant que je me

résignerais, en plein jour, à une telle énormité? Au surplus, je vous l'ai dit, il n'est, en pareille saison, d'autre délice que l'adorable fainéantise, dans un vague sommeil, de tout l'être, et je dors, et je dors. »

A ce moment, une tourterelle sauvage roucoula plaintivement dans l'un des arbres de leur jardin d'amour.

ÎII

« Tenez! tenez! monsieur! reprit l'amante avec un petit rire, entendez-vous cette oiselle ? elle se plaint ! Elle est de mon avis, j'en suis» sûre. 11 est probable que l'oiseau dont, parfois, elle partage le nid, l'a persécutée de" désirs tout à

fait hors de saison; elle a dû s'envoler pour se dérobera d'excessifs battements d'ailes; et voici qu'elle se désole, parce qu'on ne la laissa pas sommeiller en paix, la tête sous les plumes. •

— Que vous comprenez mal, ma chère amour, le langage des oiseaux ! Cette tourterelle se plaint, en effet, mais non pas pour la raison que vous imaginez. Gequilanavre, en celte après-midi brûlante, c'est d'avoir tout le corps couvert d'un plimiage qui la gêne. Ah! comme elle voudrait éparpiller tout son duvet, comme il lui serait agréable d'être délivrée, fût-ce par un bec furieux, de la pesanteur qui l'enveloppe! Je vous jure, ma chère amour, que, si elle se lamente, c'est de n'être pas nue ; elle no manquerait pas, puisqu'il fait si chaud, de se réjouir si on lui avait ôté, une à une, ses plumes.

— Est-il possible? Êtes-vous certain de ce que vous dites là?

— Certain!

— Quoi! cette tourterelle, dût le ramier surve-

nir, trouverait un frais délice à ne pas être vêtue? — Certes, ma mie ! »

L'amoureuse songea, et soupira, résignée : « Hélas! s'il en est ainsi, plumez-moi, » dit-elle.

Oh! de toutes les questions sérieuses que, — le lendemain et la veille de ces frivoles réalisations, poèmes, romans, drames, — je traitai en d'austères livres, pas une, autant que celle-ci, ne m'a induit en de profondes méditations; car elle louche à la fois à l'éternel du cœur et au momentané de la mode.

Nul préambule superflu. Les lignes ci-dessus sont de trop ; je suis tenté de les couvrir d'une noire rature. Attaquons brusquement, et face à face, le problème.

Je demande à tous et je me demande à moimême, qui doit être, que doit être, à l'heure ac-

luelle, l'homme digne de plaire aux femmes. Ne te hâte pas de répondre, lecteur ingénu ! Sache que, dès cette question posée, un abîme s'est ouvert.

Cependant je dis :

Pour plaire aux femmes, sois un héros.

Et je m'explique.

C'est dans le cœur de la femme que l'Idéal cherche et trouve son suprême asile. L'homme boit, mange, fait des affaires, rime des vers, écrit des vaudevilles, gagne ou perd des sommes (pas un qui ne dise à la Providence : Prête-moi cent sous ! et ces soins divers l'écartent de l'unique pensée où devraient confluer tous ses efforts vitaux. Mais la femme, soit parce qu'elle est proche encore de la bête, soit parce qu'elle est déjà proche de l'ange, la femme, en l'oisiveté de

NÉCESSITÉ DE L'HEROÏSME. 235

sa rêverie, dédaigne les vains devoirs de la vie, et n'a, en réalité, d'autre souci que l'amour ! Ce n'est pas vrai qu'il y ait des couturières, des bas-bleus, des demoiselles de magasin, des cantinières, des fabricantes de corsets et des balayeuses dans les rues ; les métiers que la femme exerce ne sont que des apparences, ou, s'ils existent en effet, il ne faut voir en eux que des prétextes à l'accomplissement de la seule fonction que les Èves soient soucieuses et capables de remplir, je veux dire le Baiser ! C'est une affirmation qui pourra mettre en courroux beaucoup de gens, mais, n'importe, il est temps de la produire : la femme, gloire ou infamie, n'a qu'une raison d'être et qu'une pente : le don d'elle-même ; et toute la féminilité, quelles que soient les apparences dont elle se revêt — virginité , chaste hymen, veuvage fidèle, solitude de l'artiste dans l'art, acharnement à bien tenir le grand-livre, — se répand et se résume en ce cri et en ce geste :

j'aime! Les boutiques de gantières peuvent être considérées comme des allégories. Donc la femme, en tout état de choses, songe à l'homme. Mais, pour s'adapter au désir de la femme, que doit être l'homme? C'est la question grave.

Je pense, — avec des doutes! — qu'Héraklès réalisa le rêve d'Omphalè, si exigeant qu'il fût ! Chloè s'accommoda de Daphnis ; ingénue, de cet ingénu. Ares offrait à Kypris des motifs sérieux de ne pas être jeté hors du filet où Hephaislos, sans le vouloir, éternisa l'étreinte ; et la nymphe Europe savait bien que, dès le rivage atteint, le dieu Taureau, dans une notable et mutuelle transposition d'attitudes, justifierait sa métamorphose. Combien d'autres jeunes femmes, en les temps anciens, aimèrent ceux qu'elles devaient aimer. Adonis, le troisième jour, ne ressuscitait

pas en vain ; il trouvait, parmi les épouses et les hétaïres d'Athènes, à qui parler! Ce fut aussi la mode, vers la 87' olympiade, de donner des rendez-vous, entre les tombeaux du Céramique, aux jeunes citoyens guerriers tout prêts à se montrer dignes des blessures prochaines par l'héroïsme prolongé des caresses; ô tendre temps où les lauriers étaient roses! Ne craignez point que je vous raconte l'adorable et interminable histoire de l'humanité amoureuse. Cléopâtre eut ses raisons pour préférer Antoine. N'ayez pas une mauvaise opinion de Messaline ; elle savait ce qu'elle faisait en allant au quartier de Suburre. Abrégeons! abrégeons! Les petits pages ne furent, pour les châtelaines assises sur des las de carreaux, que les surveillants des portes pendant la visite des chevaliers que déshabillaient vite les damoiselles, ou des moines aux belles trognes, qui se déshabillaient eux-mêmes. Soufflez ! les siècles passent. Les belles Espagno-

238 NECESSITE DE L'HEROÏSME

les, — c'était quand Cyrano de Bergerac rencontrait, en revenant de la Lune, Voiture qui revenait du Soleil, puisqu'il avait vu les yeux de Télamire, — ne défendaient pas aux mousquetaires d'escalader les balcons. Amoureuses de rois, de tendres' dames se rendaient nonnes, ne pouvant être reines; et les plus belles, à souper, remplaçant, dans un cadre frais de verdures, la nudité des saumons roses, se relevaient du grand plat d'argent pour sourire au plus ivre des plus enragés buveurs. La déesse Raison aima le dieu Plaisir! coquette de lui plaire, elle montrait ses cuisses entre la jupe ouverte de M""^ Tallien. Puis les femmes aimèrent, avec compassion, les chétifs et les infirmes, pendant que Bellone leur disputait les héros aux larges épaules ! Etre bourgeoise, ensuite, fut amusant; coudre, broder, cela n'empêche pas de faire signe, accoudée à la fenêtre, au jeune courtaud de la boutique ou au premier clerc de l'étude; Fortunio, cette espèce

de Chérubin, eut des. chances: il en profita; et, changeante, d'amours en amours (on ne saurait tout dire !) la femme des jours passés devint la femme moderne.

Or, celle-ci, je le demande, quel amant veutelle?

On peut être perplexe, parce qu'elle est complexe.

Raisonnons avec gravité.

11 est certain que nos contemporaines — par suite des désillusions ataviques — sont devenues très différentes de leurs aïeules, et qu'il faudrait être fou pour essayer de triompher d'elles par des charmes autrefois infaillibles. Don Juan , Lovelace, (ah! le pauvre homme!) Chérubin, ce travesti, Rolla, cet homme mal élevé, qui avait de mauvaises connaissances, Antony, qui s'éton-

240 NECESSITE DE L'HEROÏSME.

nait d'êlre au nombre des bâtards (comme s'il eût été incapable d'en faire!), beaucoup d'autres héros, — sans remonter jusqu'à rimmémorial autrefois, — sont à ce point passés de mode que la seule idée de les présenter dans un salon effrayerait un Parisien de bonne compagnie. Cependant, si elles n'aiment plus le magnanime et glorieux séducteur de Séville, si l'amant de Clarisse Harlowe les fait pouffer de rire (ce naïf!), si Chérubin n'est plus bon qu'à chanter l'opérette et Rolla qu'à se soûler dans des brasseries de banlieue, quel est aujourd'hui l'idéal des femmes, cet idéal sans lequel elles ne sauraient vivre, puisqu'elles sont, malgré elles, sans le savoir, les divines incarnations du Rêve?

Instruisez-vous, jeunes hommes.

Si moderne qu'elle soit (vingt-deux ans, déjà

iNÉCESSITE DE L'HÉROÏSME. 241

divorcée, habillée par le plus illustre des coiiUiliers-déshabilleurs, et n'ayant lu que les pages libertines des plus l'éeents roman?), la femme actuelle ne peut s'empcch r d'être roiiiaiilique! Ah! ceci a de quoi trouble-, de (^uoi mécontenter même , beaucoup d'écrivains nouveaux ; car, malgré leurs froides attitudes, ils convoitent éperdument l'approbation de la femme; pareils, en ce point, à Dante, qui écrivit la Divine Comédie pour mériter le sourire paradisiaque de Béatrice. Eh bien , je le proclame avec le regret profond de leur arracher une illusion chère, la femme n'a pas renoncé aux chimères, aux rêveries, à l'espoir des furieuses tendresses. Elle n'admet pas la médiocrité telle que la leur présente la littérature moderne. Vertu? oui, ou non. Amour de l'excès? certainement. Elle aime , convoite, exige sous toutes les formes, l'excessif! Et c'est la loi de son éternelle nature de mépriser le facile, le banal, le possible. En elle survit, survivra immortelle-

meut, l'espérance de tout ce qui — honnête ou non — n'est pas réalisable; pieuse, elle juge que sainte Thérèse est bien froide; libertine, que le marquis de Sade est bien réservé; elle est l'âme toujours prête à l'idéal sublime ou infâme; et ce n'est pas elle qui se plaira jamais aux réalités modiques de la vertu sans martyre ou de l'amour sans damnation.

Donc, jeune amoureux qui prétends à celte apothéose : être aimé par les femmes, sache que tu dois, avant tout, ne pas être médiocre! Sois sublime, ou effrayant; mais sois, en tout cas, quelqu'un qui paraisse différent de tous les autres hommes. Tu ne seras préféré que situ es extraordinaire ! Tonte femme se juge exceptionnelle et exige, pour se livrer, l'exception. Elle veut, pour le faux pas, pour la glissade, un caillou comme on

NÉCESSITÉ DE L'HEROÏSME. 243

n'en a jamais vu. Sois ce caillou surprenant ! Sinon, elle passera, souriante, imperturbable, avec le mépris du fossé qui attendait la culbute. Entends-moi bien ! Il est parfaitement incontestable que la littérature et les mœurs nouvelles ont ridiculisé, démodé, de l'étrangeté et de l'excès indispensables, toutce qu'ils avaient d'extérieur, de visiblement furibond. Je viens de te dire que don Juan,Lovelace, Rolla, Antony, — et, depuis, bien d'autres, — ne sonl plus des amants présentables, à cause des tirades et des grands gestes. Il n'est plus question d'avoir des gilets qui ont l'air d'avoir été vomis par l'Etna! Mais, si lu veux plaire aux plus désirables, tu dois être en effet, sous l'irréprocbable grisaille de la modernité (concession nécessaire), quelqu'un d'équivalent à l'un des plus romanesques amants. Hernani n'a pas été remplacé ! seulement il porte un gardénia à la boutonnière de l'habit noir. Oh ! remercions, avec des agenouillements, les femmes qui ont résisté à

l'envahissement de la banalité bientôt universelle ; c'est grâce à elles qu'il existe en-core des héros ou des monstres, — ce qui est à peu près la même chose — et, si l'irrésistible amour de les conquérir ne nous incitait à l'étrangeté magnanime ou scélérate, il y a beau temps que nous ressemblerions tous à tous les imbéciles qui passent. Elles ne veulent pas qu'il en soit ainsi ! et quoiqu'elles feignent — ah ! qu'elles ont tort de se soumettre à cette mode hypocrite ! — de se vulgariser elles-mêmes, et de dédaigner les excentricités glorieuses ou abjectes, ne manque pas, jeune homme, de les étonner, puisque tu veux qu'elles t'adorent ! Car, en vérité, je te l'affirme, aucune illustre mondaine, fille de prince et femme de duc, ne daignera te regarder si elle ne te juge capable — malgré ton attitude de jeune diplomate,— de sacrifices absolument sublimes, ou de conquérir pour l'amour d'elle des Indes encore inconnues; et tu espéreras vainement le baiser sin-

cère d'une pierreuse des boulevards extérieurs si tu ne lui persuades que tu te ferais un jeu de disperser, toi seul, dans le ruisseau, quinze ou Tingt agents de la sûreté trop curieux de savoir d'où provint le collier de perles fines, à la monture d'or, que tu as mis, un soir de vol heureux, entre ses beaux seins receleurs.

En entrant dans la chambre comme une bourz'asquc de soie et de parfums :

« Allons, vite, dit Lila, hors du lit! je t'emmène ! N'est-ce pas une honte que d'être encore couchée quand le beau soleil d'automne traverse les vitres et les rideaux, allume le satin doré des poufs et fait pétiller les fleurs multicolores du petit lustre de Venise? Fi, la paresseuse! tu es d'autant plus impardonnable que tu ne saurais alléguer pour excuse aucune tendre fatigue, puisque tu dormis seule ! Mais j'arrive, tu vas te lever tout de suite. J'ai formé le projet d'aller à la cam-

pogne avec toi, et nous dînerons dans quelque auberge de la grand'route. y

Colette répondit en un joli bâillement qui fit ressembler sa bouche à une grenade rouge, miouverte, où les grains seraient des perles :

(( Tu m'inspires de la défiance, Lila ! Je te connais. Si tu montres une telle animation, c'est que tu as préparé, pour cette journée aux champs, quelque aventure propre à alarmer la vertu. Peutêtre as-tu assigné rendez-vous, près de Meudon ou de Ville-d'Avray, à deux jeunes hommes qui se trouveront là comme par hasard. Ah ! ma chère, ne compte plus sur ma complicité pour de telles escapades. Je ne veux pas me donner pour meilleure que je ne suis ! mais enfin, quoique assez éloignée encore de la perfection, je peux me rendre cette juslice que j'ai fait, dans la bonne voie, d'assez sérieux progrès. J'avoue que j'accorde parfois mes lèvres à de chères bouches solliciteuses ; il m'arrive — j'en rougis — de ne pas

refuser les plus intimes faveurs à ceux de mes amis qu'une longue familiarité et im zèle éprouvé mirent en possession de les obtenir. Mais je reste fidèle, inébranlablement, aux quelques-uns que j'aime. Je suis décidée à me mettre en garde contre l'imprévu ; il n'est pas sans avoir, fréquemment, on ne sait quoi d'agréable; la surprise est un charme ; n'importe ! rien ne saurait prévaloir sur mes sages résolutions ; et je ne démériterai, sous aucun prétexte, de l'estime que font de moi les cinq ou six amoureux que je préfère.

— Combien je suis contente, dit Lila, de le trouver en ces dispositions. Car, moi aussi, j'ai médité sur la conduite que nous avons si longtemps tenue. Il est certain qu'il y a eu, dans certains cas, beaucoup trop de différence entre nous et des personnes vertueuses. L'heure est venue d'une honnête réforme. Soyons réservées! soyons constantes ! ne trompons pas les sincères cœurs qui mirent en nous leur confiance ! et, quand môme

l'inattendu nous oflVirait des probabilités de rares délices, sachons résister à la tentation. Tu vois bien que tu peux venir aux champs avec moi, puisque mes intentions désormais sont aussi pures que les tiennes. Ah! qu'il y ait, dans le wagon, sur la route, à l'auberge, des hommes vêtus avec le meilleur goût, jolis de visage, bien faits de leur personne, et nous considérant avec des regards langoureux ! il faudra voir la sévère altitude que nous garderons ; pour moi, je me sens tout à fait capable de me faire respecter. Mais quoi? tu n'es pas levée encore? Ne partirons-nous point ?

— Si fait ! je consens à te suivre, dit Colette avec gravité, puisque tes sentiments, dont je te loue, s'accordent si parfaitement aux miens. D'ailleurs, pour me dérober à tout péril de défaillance, je sais un moyen infaillible.

— Infaillible?

— Oui!

— Et lequel? dit Lila.

— Tu vas voir, » dit Golelte.

Colette, hors du lit, sonna.

« Louison, donnez-moi M. de Marciac, dit-elle à sa femme de chambre.

— Tout de suite, madame. »

Louison tira de l'armoire à glace une chemise de batiste aux entre-deux de valenciennes, dont Colette vêtit, — la chemise de nuit tombée, — son corps rose et frais, et, quoique si frêle, potelé partout.

« Maintenant, le vicomte d'Argelès et le vicomte Tristan !

— Tout de suite, madame. »

Colette prit des mains de la camériste une paire de bas de soie noire où s'insinua la ncl^e de ses

jambes, comme un cou de cygne entrerait dans de l'encre.

« Faites vite ! Ludovic, Gontran et Gaspard ! » Louison apporta un pantalon de nansouk garni de matines, un jupon de satin rose et un corset de satin sombre, bordé de peluche bleue. Colette ne tarda pas à être presque toute habillée ; et, dès qu'elle eut mis une robe appelée M. de Cléguèrec, un manteau nommé le baron de Gourtisols, et un chapeau qui était Valentin lui-même, elle dit à son amie :

« Eh bien, partons,? je suis prête ! d Vous devinez l'étonnement de Lila. Que signifiait ceci? Depuis quand désignait-on de la sorte les batistes, les soies, toutes les fanfreluches des toilettes?

« Comment, tu ne comprends pas? dit Colette. Ah! que tu es peu subtile! Écoute donc, petite niaise. A chacun de mes vêtements j'ai donné le nom de l'un de mes amis, afm d'êlr-e, de la tête

aux pieds, enveloppée de tendresses, de souvenirs, de jalousies intéressées à me défendre ; ce serait un hardi amoureux celui qui pourrait triompher de ma pudeur, malgré tout cet appareil défensif!

— On ne saurait rien imaginer de mieux, s'écria Lilette en éclatant de rire. En route ! allons, en route ! il est évident que tu n'as rien à craindre sous une telle armure. »

La plus divertissante et la plus irréprochable des journées ! Descendues de vagon elles mangèrent au buffet des biscuits trempés dans du marsala, et s'enfuirent à travers champs comme des pensionnaires en vacances. Le soleil frais coulait sur elles ainsi qu'une eau légère et dorée; le vent, çà et là, les enveloppait d'un tourbillon

254 L'ARMUUE.

de feuilles rousses. Et elles couraient, et elles riaient. Il y eut une grande ondée ! elles durent se mettre à l'abri sous l'auvent d'une grange; c'est très amusant les grosses gouttes qui s'aplatissent sur les pavés du chemin. Le soleil reparu, elles reprirent leur couise, sautant les fossés, marchant, les jupes un peu levées, dans les prairies humides, ramassant, sur la lisière du bois, les branches rompues et défeuillées. Elles étaient si affairées de leur plaisir, Parisiennes que le grand air enivre, qu'elles ne prêtèrent aucune attention, — non, ni l'une ni l'autre, — a un peintre de fort bonne mine, assis entre deux arbres, devant son chevalet. Mais il les vit, si elles ne le virent point 1 et, ne quittant point Colette des yeux, — ah ! qu'elle était loin de supposer qu'on l'eut remarquée, — il se hâta, laissant tout, chevalet, toile et boîte, de les suivre vers l'auberge où elles commandèrent, affamées, une omelette au lard, « énorme! » dit Lila. Le dîner fut char-

L'ARMUUE. 255

mant, dans une chaiiibie, au premier étage. D') quoi parlaient-elles? de leurs amours? de leurs folies? non pas. La campagne les avait rassérénées, innocentées. Ces petites perverses jacassaient comme des ingénues. Vous les auriez joliment surprises en leur disant que le peintre de bonne mine, dans la chambre d'àcôté, les guettait par le trou de la serrure; et elles auraient été fort irritées d'une pareille audace! Colette surtout, tout à fait vertueuse. Elles se racontaient l'une à l'autre des aventures de leur enfance ; la banlieue, et l'école, où on les grondait à tout propos, pour un oui, pour un non. « Tu te rappelles (car elles avaient été élevées ensemble, assemblées par le hasard pour un avenir commun ! ) le jour où l'on nous mit en pénitence, parce que nous avions accroché une souris vivante, pendue au bout d'un fil, au bonnet de la maîtresse? » Enfin c'était, entre ces jolis monstres, une causerie de fillettes. Mais il faut se défier des pelils vins d'auberge. On

boit, on boit, sans y prendre garde, et puis, tout à coup, l'on est grise ! Fût-ce à cause d'un verre de trop, ou de la longue promenade folle à travers plaine et bois? je ne sais: le fait est que Lila, au dessert, la nuit montant (on venait d'apporter une lampe), s'endormit sur sa chaise. Et elle dormait depuis assez longtemps, quand un bruit l'éveilla. Ah ! mon Dieu ! elle était seule. « Colette ! Colette! » Où était Colette? Il n'était pas possible que son amie l'eût abandonnée dans celte hôtellerie, si loin de Paris. Elle allait descendre pour s'informer lorsqu'un nouveau bruit (on eût dit d'un baiser ! attira son attention vers le mur derrière elle. Elle ouvrit une porte, et, — spectacle dont elle fut à bon droit ébahie ! — elle vit, là, dans un lit villageois, tous les cheveux défaits sur l'oreiller, et cachant, de ses bras nus, son visage, Colette, qui n'était point seule!

Le front sévère sous ses frisons, non sans un air d'implacable juge :

(( Voilà donc, dit Lila, où ont abouti les honnêtes résolutions dont tu faisais parade?

— Hélas! mignonne, soupira Colette, que l'on a le cœur fragile !

— Infidèle ! malgré l'armure de tendresses, de souvenirs et de jalousies, qui devait le garantir de tout péril !...

— Hélas !

— Malgré Valentin et le baron de Courtisols !...

— Tu sais bien que j'avais accroché mon chapeau et mon manteau à l'espagnolette, dans l'autre chambre !

— Malgré M. de Gléguèrec!...

2oS L'ARMURt:.

— Il aurait pu me sauver; mais j'avais commis l'imprudence (sans penser à mal, je l'assure) de dégrafer mon corsage, pendant le dîner, de sorte que la robe a glissé trop facilement.

— Malgré Ludovic, Contran et Gaspard !...

— Ils ont fait leur devoir ; mais ce sont de faibles obstacles à la passion d'un amoureux fervent et subtil, que du nansouk, du satin rose et du satin sombre bordé de peluche bleue !

— Et je gage, petite malheureuse, que tu n'as pas même gardé le vicomte d'Argelès et le vicomte Tristan ?

— Ne sais-lu pas, chérie, que j'ai les pieds si petits et si roses?

— Du moins, il te restait, comme rempart suprême, M. de Marciac?

— Ma?....

— M. de Marciac.

— Oui, dit Colette, après un instant deréllexion, il me restait, mais il est si léger, si" frivole, si

fugace..., et je m'étais toujours doutée, aclievùt-eile dans un éclat de rire, qu'il ne tenait guère à moi ! »

Valentin s'écria :

a. Ce n'est pas sans une vive impatience, — contredite d'ailleurs par beaucoup de regrets, — ^ que j'attends Theure où je serai tout à fait vieux! Sans doute, j'ai cessé de ressembler aux Chérubins ingénus, embrasseurs d'écorces d'arbres, qui, dès qu'ils remuent leurs têtes blondes, ont l'air de secouer des rayons de soleil ; il ne faut que peu d'attention pour découvrir dans ma chevelure, près des tempes, des fils gris, que je n'arrache pas de peur qu'ils ne repoussent plus nombreux et plus drus comme la mauvaise herbe

mes lèvres ont pâli et se sont amincies, — outil de délices usé; mes yeux ne contemplent plus (mes yeux d'aigle vieillissant) qu'avec des clignements déplorables le franc soleil de la beauté des femmes; même il m'est arrivé de continuer en un bâillement le baiser d'une première victoire ! Et mon cœur, ainsi que mon corps, s'est alangui. Je ne connais plus, avec l'excès de leur ferveur première, les emportements de la passion ; j'attends, sans me déchirer la poitrine à grands coups d'ongle, la minute où s'allume d'un signal la fenêtre que j'aime; et, — pour tout joindre en une seule parole, — je n'entreprendrais pas sans une modeste inquiétude les voyages de Cazanova ! Mais, n'importe, ce moment transitoire où je suis, hésitant et cherchant l'équilibre comme un danseur le pied gauche sur la corde et l'autre dans le vide, n'est pas la vieillesse encore. Je suis à tout prendre, un homme jeune. J'ai des résurrections furieuses (vous le savez, ô ma miséricordieuse

amie, sœur de charité de mes désirs anémiés!) après de trop longs trépas. Parfois je m'éveille avec l'intention, — que légitiment de magnanimes apparences, — de rejoindre à Séville le plus illustre des séducteurs et de partager ses triomphes. J'aime, pouvant aimer ! j'ai des rires de confiance. De sorte que j'attends, et que j'espère, comme une chose inconnue, — tous les beaux dénoûm.ênts ont d'imprévus Fortinbras ! — les jours prochains où, définitivement, les vigueurs de la jeunesse ne seront plus en moi que de vains souvenirs, et où je serai pareil aux nobles vieillards, blanchis sous le harnois, des tragédies et des drames.

— J'entends, répondis-je. Tu es las enfin de tant de vains plaisirs que l'on expie par tant de douleurs réelles; convaincu qu'aucune femme n'existe qui ne soit fausse et traîtresse, et qu'aucun baiser, — puisqu'il n'est pas de lèvres sincères — ne vaut l'eftort d'être conquis, tu aspires

2Gi SUITE DANS LES IDÉES.

à l'âge du cœur qui bat à peine, de la bouche sans convoitise, de l'indifférence lorsque pisse, sur le pavé ensoleillé de la ru:-, le claquement de lalon d'un fin soulier; tu veux même renoncer aux Béatrix du Paradis, être un saint Antoine qui dirait à la reine de Saba : « Vous savez, madame, vous pouvez rester ici, vous ne gênerez point mes prières; » oui, tu ambitionnes la paix définitive! et je pense que bientôt lu entreprendras, pour passer le temps, — ayant renoncé aux troublantes élégies et aux sonnets tenlaleuri, — quelque œuvre de compilation, interminable, à moins que tu ne deviennes un gentilhomme chasseur, se couchant tôt, se levant tôt, pour fatiguer tous les restes de virilité, dans une maison des champs, sans jeune servante ! »

Valenlin éclata de rire.

« Tu ne sais ce que tu dis! reprit-il. L'homme né pour être un amoureux, et qui le fut, le sera toujours. Sache que l'humanité masculine se divise en deux groupes : le groupe de ceux qui aiment, le groupe de ceux qui n'aiment pas; et ceux qui aiment ne cesseront jamais d'aimer. A ces derniers l'idée qu'il pourrait être offert à leur rêverie ou à leur action un autre but que le sourire acquiescent d'une femme ne saurait, sous aucun prétexte, venir ! II leur est impossible de concevoir une autre joie que la joie de voir mourir, sous des tremblements de cils, la reconnaissance d'un regard de maîtresse; et le seul dieu qu'il leur soit permis d'imaginer, c'est, plus loin que les étoiles, dans la chimère des splendeurs

paradisiaques, l'Éternel Féminin, assis sur un

trône vaguement ressemblant à une chaise longue, et laissant, du tabernacle, ruisseler sur les marches de l'autel la traîne d'une robe de soleil et de diamant tissus, œuvre prodigieuse des archanges-couturiers. Or, moi qui te parle, je suis de ceux, parconséquent, quiaiment, et, quoi qu'il arrive, aimeront! Je suis, en amour, le fonctionnaire obstiné, qui, cacochyme, moribond, défunt, n'importe, ne demandera jamais d'être mis à la retraite; et l'on me verra, jardinier centenaire, dans le délicieux éden où toutes les fleurs sont des femmes, essayer de cueillir des roses avec des doigts tremblants!

— Si telle est ton entêtée adoration de l'Eve éternelle, pourquoi donc souhaites-lu la vieillesse maussade, où les désirs s'attiédissent, cendres d'un foyer presque éteint ?

— Pourquoi je désire être vieux, défmitivr3ment? je vais te l'expliquer, » répliqua Valenlin.

Il continua :

« J'ai eu seize ans, j'ai cueilli, avec Denise, dans les venelles , derrière les maisons villageoises, les pâquerettes qui ne savent ce qu'elles disent lorsqu'elles répondent « un peu », mais qui ont bien i:aison quand elles répondent « passionnément ! » Tout ce que l'idylle puérile exquiseraent de la cousine et du cousin peut offrir de désirs neufs et de chastes contentements, je l'ai éprouvé, dans la naïveté printanière ; mon cœur se souvient du bonheur que ressent à éclore une églantine en boulon. J'ai eu de plus décisives amours 1 II m'a été donné d'être l'élève obéissant d'une tendre éducalrice, trente-six ans, blonde et blanche, un peu trop grasse, qui même dans les extases gardait son corset, prudemment; puis, hors de page, je fus l'amant emporté de

toutes celles qui voulurent bien ne pas repousser les humilités de mon agenouillement et se soumettre aux maîtrises de mon triomphe. Ah ! que de nocturnes délices ! Le soleil aussi, curieux, soulevant d'un rayon le rideau, m'a vu réduit en cet état où il ne nous reste plus rien à désirer. Beaucoup de dames qui n'avaient qu'assez peu l'habitude, ayant épousé des maris austères, d'entendre sauter dans des cabinets particuliers le bouchon des bouteilles de Champagne, m'ont fait remarquer, avec une rougeur prometteuse, que j'avais oublié de pousser le verrou. Consentant à des gloires faciles, j'ai accueilli dans ma garçonnière, l'une après l'autre (concession à de vains préjugés!), les imbéciles et adorables cocottes, qui, après dix ans de vie parisienne, ont conserve l'étonnante stupidité des gauleuses d'oies ou des domestiques de province maladroites à changer les assiettes; elles m'ont donné l'amusante déception d'étreindre des Cypris qui seraient des Mari-

SUITE DANS l.ES IDEES. 269

lornes. Je ne leur en veux pas, puisqu'elles ont la peau si douce ! Et le destin m'avait préparé, en outre, de tragiques tendresses. J'ai été l'amant d'une bourgeoise qui, pour l'amour de moi, empoisonna son mari, car elle espérait que, veuve, je l'épouserais. Mais j'avais pris mes précautions contre de tels événements, en me mariant, plein de ruse, avec une Brésilienne très voyageuse qui s'élait enfuie le lendemain des noces non sans me laisser le souvenir d'une poupée de braise et de topaze, que l'on aurait tenue entre ses bras. Que te dirai-je encore? rien qui ne puisse tenir en celte seule phrase : Je ne me souviens pas d'avoir dormi seul ! Enfin, j'ai le droit d'affirmer que j'ai connu, l'un après l'autre, les enchantements divers qu'un amoureux vraiment digne de ce nom peut espérer aux diverses époques de la jeunesse et de l'Age mûrissant hélas !

— Eh bien, dis-je, tu dois maintenant, après

tant de joies...

— Après tant de joies, cria-t-il, je dois en désirer d'autres ! et il me tarde de connaître le ravissement que l'on éprouve à aimer étant vieux. »

lY

Valentin n'est pas de ceux que l'on interrompt facilement.

« Oui, même très vieux, on aime. C'est une chose indéniable qu' « au cœur on n'a jamais de rides. » Mais, le lendemain des cheveux blancs, comment aime-t-on'?Qu(3 sont-elles, les émolions d'un vieillard épris d'une fraîche et jeune créature? Yoilà ce qu'il me reste à connaître, et ce que je connaîtrai. Assez longtemps j'ai été le Ilernani de beaucoup de dona Sol, j'en veux être la don Ruy Gomez de Silva. Il doit y avoir dans le désir qui, même agréé, n'est pas toujours sûr de

se satisfaire, un charme spécial, où rincertilude de la réalisation ajoute je ne sais quoi de cruel sans doute, de délicieux peut-être. Et puis qui sait si, du voisinage d'un vieux cœur et d'un jeune cœur, il ne résulte pas, pour le cœur vieilli, une exquise impression de réchaufîement, inconnue au temps des échanges d'effluves égaux; qui sait encore si, par un effet d'antithèse, tout ce qu'a de flétri le sexagénaire ne fait pas paraître à ses yeux plus délicate et plus vivante et plus rayonnante la beauté de la jeune amoureuse ? D'ailleurs, comptes-tu pour rien les extases de la reconnaissance? Etre aimé quand on ne vaut plus de l'être, quelle source d'ineffable attendrissement ! Rien n'est comparable, j'imagine, à la volupté pure d'entourer de caresses timides, et de gratitudes qui s'excusent, et de dévouements qui ne méritent pas d'être acceptés, celle qui s'offre tout entière à celui qui donne si peu ! Tiens, songe à celte ivresse: s'empresser, chan-

celant, titubant, plein d'une toux qui vous secoue, pour mettre un coussin sous les pieds d'une amante en peignoir, qui daigne ne pas se détourner avec un geste d'horreur !

— Deviens-tu fou? lui dis-je. Je t'accorde que, vieillard, tu aimeras; mais aucune femme ne t'aimera sincèrement, et tu seras trompé.

— Trompé! dit-il, sans nul doute, et je l'espère bien ! »

Acharné discoureur, il poursuivit :

« Oui, j'espère bien que je serai trompé! Ceux-là me font pitié qui, de l'amour, n'estiment que ses voluptés et osent se plaindre des mésaventures et des désespoirs qu'il comporte. Le véritable amant accepte l'amour tout entier (je dis plus : le veut tout entier), avec ses déceptions

et ses mensonges, avec ses sanglots et ses grincements de dents. Quel mérite, je te le demande, y aurait-il dans la fonction de l'amoureux s'il était certain de ne lui devoir que de parfaits enclianlemenls, sans troubles ni réveils? La gloire d'aimer, c'est de souffrir ! c'en est peut-être aussi la plus sublime joie, puisque, à souffrir, le sentiment de vivre s'exacerbe, et que, en somme, il n'est de véritable bonheur que dans l'intensité, douloureuse ou non, de la vie. Oui, certes, je consens, vieillard épris et ridicule, à être trahi par celles que je choisirai, comme j'ai été trahi par les ingénues de mon avril, et par l'éducatrice blonde et trop grasse, et par tant d'autres, et par toutes les autres. J'y consens! puisque les affres de l'amour ne sont pas moins attirantes que ses délices, et qu'on ne sait pas au juste s'il est fait de sourires ou de pleurs ! Je te le dis : ma curieuse impatience d'être, en mon vieil âge, trahi, n'est pas moins ardente que celle d'être, en mon vieil

âge, aimé; et je brûle, — tout autant que de la convoitise de baiser, bouche llétrie, des lèvres fraîches, — du désir de connaître à quel point m'excruciera la honte de mes cheveux blancs bafoués ou déshonorés par une jeune maîtresse ou une jeune épouse. Je dis plus encore ! parvenu au bout de la vieillesse, je souhaiterai passionnément les funérailles ; non pas dans l'espérance d'un repos bien mérité; mais, — éternel amoureux, poursuivant jusque dans le sépulcre la fonction acceptée, — pour éprouver ce que peut faire souffrir à un défunt le soupçon d'êlre oublié par la vivante qu'il adore ! »

Jeune homme qui lis cette page, ne t'attends pas à rire ! mais prépare-toi à méditer, non sans mélancolie, la tête entre les mains. Car, après beaucoup d'hésitations, j'ose enfin, aujourd'hui, aborder la plus terrible des difficultés dont se hérisse — pareille à un buisson de roses et d'épines — la fonction de l'Amant.

Tu sais aimer. Non seulement parce que tu as daigné t'instruire de tes droits et de tes devoirs en maintes techniques causeries où je ne t'ai point marchandé les conseils d'une expérience amère, mais parce que, bien doué, — je me suis plu à te

supposer tel, — tu avais en toiles délicats instincts sans lesquels il est impossible de devenir un amoureux véritablement digne de ce nom. Donc, tu n'ignores plus aucun des mystères de la science suprême. Tu excelles en Fart des tendres mensonges, des exquis artifices; convaincu que Roméo et Juliette cesseraient de s'aimer après quatre nuits de sincère abandon, qu'il convient de montrer à sa femme ou à sa maîtresse non pas l'homme qu'on est mais celui qu'on devrait être, tu as pris en horreur le simple, le vrai, le naturel en un mot, et tu mens — même aux instants où il est si difficile de rester maître de soi — afin de perpétuer, autant qu'il est possible, chez la bienaimeé, et chez toi aussi (si tu pousses la perfection de l'hypocrisie jusqu'à te duper toi-même !), ce seul état de l'âme grâce auquel l'amour peut naître et durer, je veux dire Tlllusion

Mais, jeune homme, ce n'est pas tout de savoir aimer !

R03IPRE. 277

Si ingénieux, si subtil, si agréablement faux

qu'un amant parvienne à être, quelle qu'ait été

son adresse à éviter les vils désenchantements, une

heure vient, tôt ou tard, où ceux qui s'adoraient

deviennent indifférents l'un à l'autre. Certes, celte

heure fatale des baisers sans charme après avoir

été si délicieux, il ne faut jamais la prévoir au

commencement des tendresses; il faut la nier, au

contraire! Celui qui s'agenouille pour la première

fois devant une femme doit la convaincre que

jamais il ne cessera de la convoiter éperdument,

et lui-même, il en doit être, jusqu'à un certain

point, persuadé ! l'immortalité du désir fait partie

de l'indispensable Illusion. Mais, enfin, on ne

saurait aller tout à fait contre la réalité des choses :

on est bien obligé de reconnaître, — si résolu

que soit le Rêve à démentir le Fait, — que les

plus éperdus bonheurs s'alanguissent «nfin et

qu'un soir on dit : a Ma chère âme », en pensant

à autre chose. Alors, que faire ? feindre d'éprouver

ce qu'on éprouvait naguère? Mon enthousiasme pour le divin Mensonge ne va point, "jeunes hommes etjeunes femmes, jusqu'à exiger de vous, si logique qu'il soit, un pareil sacrifice. L'amour est le plus délicieux des paradis, pendant le désir, le pire des enfers, dès l'ennui ; aucun supplice n'est comparable à celui de deux bouches qui se joignent sans extase. En outre, le prolongement d'une union désormais sans ivresse avilirait le souvenir des divines joies de jadis, les annulerait même : à vouloir s'aimer encore, ne s'aimant plus, on cesserait de s'être aimé ! Donc, lorsque vient la minute de l'indifférence, la nécessité de la rupture immédiate s'impose. Oui, tu dois rompre, Amant, sans hésitation, sans faiblesse, sans t'acharner à de vains devoirs, — ton seul vrai devoir, c'est le ravissement, que tu partageas, de ta maîtresse, — dès le premier bâillement sur l'oreiller. Oui, ce moment venu, tu dois rompre, te dis-jc !

Rompre! bien. Mais comment?

Il y a des hommes, peu semblables à toi, mon élève, qui ne vont point chercher midi à quatorze heures, — ils ont bien tort! la belle affaire d'entendre sonner midi quand il est midi en effet! — et qui font les choses, comme on dit, à la bonne franquette: brutalement, ils disent à leur maîtresse, la veille de l'affreux lendemain : « Je ne vous aime plus, bonsoir! » Tu frémis. Je frémis tout autant. Est-il véritablement possible qu'il existe d'aussi exécrables monstres? Quoi ! révéler à une femme qu'elle a cessé d'être désirable et chérie ! Faire naître en elle le soupçon peut-être qu'elle n'est plus aussi fraîche que les églantines mouillées de rosée, et que toute la joie de vivre ne fleurit plus entre ses lèvres ouvertes? Mépri-

sons ces malotrus. D'aulres hommes emploient d'autres moyens. Celui-ci préfère à son amie, manifestement, quelque belle créature, et fait parade de son infidélité. Je n'approuve pas un tel impertinent. Outre qu'il peut, par l'inconstance, raviver chez l'abandonnée des sentiments que, précisément, il s'agit délaisser éteints, iU'humilie et la chagrine; répréhensible ingratitude! Celuilà, plus adroit, mais plus coupable encore, s'ingénie à surprendre sa maîtresse en quelque tendre faute — ce qui n'est pas toujours impossible! — et la quitte, fâché. Que cela est mal d'être sournois à ce point. N'est-il pas cruel d'obliger une femme à rougir, sinon de sa tromperie, du moins de sa maladresse à nous tromper? Puis, de quel droit nous plaindrions-nous d'être trahis, lorsque nous n'avons plus d'autre désir que de l'être?

Toi, mon élève, tu méprises ces fâcheux prétextes de rupture.

Car, lu Je sais, le plus sérieux devoir de l'Amant est d'épargner à l'Amante tout ce qui pourrait lui mettre une tristesse en l'âme, un>e ombre sur le front. En échange du baiser, ce ciel, nous devons à la femme, tant que nous l'aimons, toutes les délices de la terre: nous devons être les esclaves souriants de ses plus féroces tyrannies, et lui dire, lorsque tout le sang de notre cœur a coulé: « Ah! combien je regrette, madame, de n'avoir eu, dans le cœur, que si peu de sang! » Mais, même quand nous n'aimons plus celle que nous adorâmes, c'est notre loi de ne pas lui causer une seule mélancolie ; et nous devons mettre, à dénouer l'étreinte, toute la délicate caresse du premier enlacement.

Tu m'approuves, lu dis : « Sans doute! mais, alors, pour rompre, que faire? »

Voici :

Se créer des torts.

Oui, amant soucieux des sourires sans amertume, des belles bouches sans plainte et des beaux yeux sans larmes, et des chers cœurs heureux des amoureuses, ton devoir, dès que Theure est venue de l'inévitable séparation, c'est de te créer des torts impardonnables, et tels que tu ne laisseras même pas un regret à celle qui s'éloignera de toi avec un calme dédain. Il faut, avant tout, que la femme ait raison! Tu es né, tu vis, tu l'aimes, tu cesses de l'aimer, — pour qu'elle ait raison ! l'idée qu'une femme pourrait avoir l'air d'être coupable de n'importe quoi est de celles qui ne sauraient entrer dans l'esprit d'un homme quelque peu intelligent. Toi, tu es là, en toute circonstance, pour qu'elle dise de toi, quoi qu'il soit arrivé : « C'est de sa faute ! » Persuade-toi bien

de cette éternelle vérité que la femme est toujours dans le vrai, puisqu'elle est belle, et que toutes les souffrances doivent lui être épargnées, puisque c'est d'elle que nous viennent tous les bonheurs. Ainsi, l'heure de rompre étant arrivée, combine les événements de façon que ta maîtresse soit obligée de s'écarter de toi en emportant la conviction sereine que lu es, de tous les hommes, le plus digne d'être abandonné, le moins digne d'être regretté. Je ne te ferai pas l'injure de te donner, avec détail, des conseils sur ce point. Tout homme moderne dispose du hasard et en fait ce qu'il veut. D'ailleurs, on ne discute pas avec son devoir, et il faudra que tu trouves le moyen, le jour de la rupture, de mériter, après toutes les colères, tous les oublis, — puisque tel est ton devoir! Quoi! tu vivrais avec le remords d'avoir mis une inquiétude, si vague qu'elle fût, dans la conscience d'une personne naguère idolâtrée? Non, non, rends-toi ridiciiie, rends-toi odieux,

28 i ROMPUE.

rends-toi méprisable, — pas de trahison évidente ! tu te ferais chérir, pour quelques heures, éperdument ! — deviens quelqu'un dont les mondaines disent derrière l'éventail : « Oh! mon Dieu, se peut-il qu'on aime cet homme-là! » porte des habits taillés en province ou sois condamné aux travaux forcés, écris des vaudevilles ou répands le bruit que tu es bourreau à Londres, va plus loin, déshonore-toi, si tu le peux, d'une û\çon plus effroyable encore! n'importe, à la bonne heure, tout est bien! pourvu que ton amie d'hier, tranquille, et persuadée, grâce à toi, que tous les torts furent de ton côté, puisse offrir à celui que tu précédas une âme très sereine et un cœur irréprochable !

«Non, non, dit Colette en frappant l'oreiller de ses petits poings clos (Colette a l'innocente manie de faire faire la taie de ses oreillers avec les batistes, aux entre-deux de valenciennes, qui furent les chemises de ses meilleures nuits d'amour; de sorte qu'elle s'endort, tous les soirs, et qu'elle s'éveille, tous les matins, sur les plus odorantes commémorations ; mais ceci n'a rien de commun avec la folle histoire que je veux vous conler !) Non, non, je ne sais rien déplus absurde que de manquer de mémoire à tel point! tu me

vois, ma mignonne, dans le plus grand embarras du monde.

— Bon! dil Lila, il n'est fâcheuse aventiu^e dont on ne se tire avec un peu d'ingéniosité et d'expérience. »

EUeôta son chapeau, s'assit, près du lit de son amie, devant une table où la femme de chambre avait servi le chocolat, et continua, jacassante, tout en coupant un petit pain en mouillettes avec un appétit très affairé :

«Voyons, de quoi s'agit-il? explique-toi, raconte ton histoire. Je suis, comme tu le sais, une assez habile conseillère. Mais, d'abord, laissemoi te le dire, je trouve dans tes paroles quelque chose d'inconcevable. Eh! quoi, tu te plains de manquer de mémoire? Mais tu es folle, j'imagine. Où en serions-nous, toi et moi, et quelques autres, ?i la faculté d'oublier n'était en nous, aussi naturelle à nos cœurs que l'offre des parfums l'est à nos lèvres et la clémence des aveux à nos ri?£;"ai'ds'^

L'encombrement des réminiscences serait tel dans nos âmes qu'il n'y aurait plus de place pour les désirs ni pour les espoirs ; nous serions comme un porte-bouquet, faïence de Chine ou du Japon, trop plein de fleurs fanées pour qu'on y puisse mettre une seule rose fraîche. Se souvenir, que celte désolation nous soit épargnée ! Songes-y, ma chérie, en ce temps où presque tous les amoureux sont semblables l'un à l'autre, surtout danf l'art enfin monotone de subtiliser et de varier nos plaisirs, ce serait une terrible chose que de n'avoir pas oublié l'amant d'hier au moment où l'amant d'aujourd'hui va remporter un triomphe qui ne sera pas sans précédent : tout le charme de la nouveauté se perdrait dans la maussaderie du recommencement !

— Mon Dieu, dit Colette, je ne veux pas prétendre qu'au point de vue de la théorie pure ton opinion ne puisse être soutenue et même admise (quoiqu'il y ait une certaine douceur dans la

comparaison entre des délices qui, produites il est vrai par des moyens analogues, ne laissent point d'offrir des diversités fort sensibles à des cœurs délicats comme sont les nôtres); mais, dans la pratique, le parfait oubli présente des inconvénients que l'on ne saurait nier; et il est bien certain que tu me plaindras, lorsque tu connaîtras ce qui m'arrive, d'être l'étourdie que je suis.

— Eh ! que t'arrive-t-il? parle donc, dit Lila.

— Tu vas frémir ! » dit Colette.

Elle reprit, une rougeur aux pommettes : « Crois-tu que j'aie dormi seule, la nuit dernière? »

Lila répondit sans hésiter :

4 Non, je ne le crois pas.

— Comme tu as raison de n'avoir aucun doute

sur ce point ! Pour ce qui est ife moi, je suis absolument certaine que je n'ai pas monté seule, dans les ténèbres, les marches de mon escalier (je suis si peureuse, tu sais !). Je puis même affirmer qu'après la robe tombée, une voix fort tendre me complimenta des rondeurs blanches et roses que l'œil mourant de la lampe n'était pas seul à contempler. Et ce furent ensuite des heures aussi douces qu'on le peut désirer. Ah! ma chérie, les personnes vertueuses — on affirme qu'il en ■existe ! — trouvent sans doute de grandes satisfactions dans l'accomplissement des plus austères devoirs ; mais qu'il y a de ravissement aussi à manquer de vertu ! et je pense que jamais je n'en manquai plus délicieusement que durant la nuit, SI longue et trop brève, qui vient de s'écouler. Ma chère! les pessimistes ne savent ce qu'ils disent ! il y a encore, ici-bas, des hommes tout à fait dignes d'estime et d'enthousiasme : ce matin,

dans ce lit que l'amant avait déserté avant l'aube

(comme il convient de faire pour éviter la banale confrontation des bâillements communs), je me suis éveillée pleine de reconnaissance envers le complice disparu de mon aimable damnation !

— Jusqu'à présent, dit Lila, je ne vois rien dans ton aventure qui justifie tes imprécations contre la de:,tinée.

— Ah! dit Colette, attends la fm. Oui, j'étais pleine de gratitude ! mais, quand je voulus préciser mes souvenirs, mêler, sur ma lèvre, un nom à des réminiscences de baiser, cela me fut radicalement impossible. Quel était l'amoureux, — si incomparable, — à qui je devais tant de joies et qui m'en devait quelques-unes sans doute (car tu n'ignores point que je me pique, en pareil cas, d'une très honnête égalité dans l'échange), quel était le vainqueur de qui j'avais été victorieuse, je ne le savais plus, je ne le savais pas ! Tout ce qui me revenait à l'esprit, c'était la folie d'un souper, habits noirs et robes décolletées, des candé-

L'AUTOGRAPHE. 2i)l

labres dans les glaces, du Champagne dans les coupes, des mains el des bras nus où se posent, au vol, des bouches. Que s'était-il passé, au moment où, les fourrures vite remises, on monte dans les voitures qui attendent à la porte? A qui avais-je permis de me suivre? Qui était monté dans mon coupé avec moi, après l'encombrement hasardeux du vestiaire? voilà ce dont je n'avais . aucun souvenir! Et, maintenant encore, tout le Champagne envolé, tranquille, l'esprit clair, reposée — ah ! pas trop ! tant de si chères fatigues! — je fais de vains efforts pour retrouver dans ma pensée, — fi ! fi ! que je suis ingrate ! — le nom, l'image de celui qui fut, pendant trois heures, quatre peut-être, l'être parfait, à qui, de tout temps, j'avais été destinée! »

Lila songeait.

« Il est certain, dit-elle, que ton cas est extraordinaire.

— Ajoute qu'il est aussi cruel que possible. Pense à ce qui peut m'arriver. Cet amant, cher entre tous, je le rencontrerai demain, aprèsdemain, rien de plus sûr, et, le rencontrant, je ne le reconnaîtrai pas ! Je ne pourrai pas, — par ces tendres clignements d'yeux, auxquels j'excelle, comme tout le monde se plaît à le reconnaître, par la fossette vite comblée d'un sourire, — lui témoigner qu'il y eut sept ou huit minutes au moins, à peine espacées, où il eut le droit de croire qu'il ne m'était pas indifférent. Ma chère, c'est atroce! Il dira de moi: c cette bégueule!» il me prendra peut-être pour une de ces mépri-

sables bourgeoises, un seul soir détraquées, qui rétractent leur abandon, qui se redressent, consolidées, pareilles à des maisons penchantes, qu'on élaya. Pense aussi à de plus graves incidents, dont je puis être victime, et qui nuiraient singulièrement à la réputation d'honnêteté que je me suis acquise enfin, non sans de magnanimes résistances. A l'aspect d'un aimable jeune homme, inconnu, un passant, mais qui me semblera propre à réaliser les délices dont le regret désormais m'accompagnera toujours, je me dirai : « C'est lui, peut-être! » et je lui ferai voir en ma générosité naturelle une reconnaissance affreusement compromettante, qu'il n'aura pas encore méritée. Et le lendemain d'un magnanime abandon, où m'aura invitée ma conscience, je n'aurai fait qu'assumer le devoir d'une reconnaissance nouvelle!

— Mais, dit Lila, tu ne les connaissais donc point, tous les fous de ce souper?

— Si fait, mignonne, je les connaissais, je crois. Est-ce que l'on soupe de si près avec de jeunes hommes qui ne vous furent point présentés ? Mais quoi! tels que je les revois dans les fumées envolées du Champagne, ils étaient quinze ou vingt!

— Peste!

— Et c'est inutilement que je m'interroge et que je me tourmente. Aucun indice ne me désigne celui de nos amis, de qui je suis devenue un peu plus que l'amie. Me souvenant des drames et des faits divers, où quelque objet oublié perrnet de reconnaître et de confondre le coupable (le coupable! ah ! qu'il l'était! si adorablement!), j'ai, ce matin, bien longtemps avant ton arrivée, fureté dans tous les coins de la chambre, dans le lit, dans laruelle; n'importe quelle menue chose, un gant, un mouchoir, que sais-je ? m'aurait mise sur la voie de la découverte. Hélas! rien, rien. Celui qui fut le plus doux des passants n'a laissé dam

alcôve ni dans mon esprit aucune trace personnelle de son passage.

— Aucune?

— Aucune,

— Bon ! dit Lilette, et cela, qu'est-ce donc? »

Du bout de son doigt rose elle désignait sur le bras gras de Colette, un peu au-dessus de la chemise tombante, tout près du mystère chevelu de l'aisselle, une rougeur un peu bleuie, avec de petits creux qui se violaçaient d'un affleurement de sang.

«Cela? dit Colette, tournant ie cou.

— Oui, cela, dit l'autre.

— M obligeras-tu à i^'avouer que les baisers de

mon amant inconnu eurenl plus d'une fois des rudesses dont je feignais de me plaindre? Il n'est pas impossible qu'il ait poussé la vraisemblance de la passion jusqu'aux plus romantiques morsures. Nous avons vécu en une seule nuit, — il n'avait pas eu besoin du philtre, — toutes les nuits de don Paez et de la Juana d'Orvado. Mais qu'importe qu'il m'ait baisée avec les dents, le fou! je ne sais plus son nom. Même le voyant, je ne le re verrai plus. »

Lila s'était penchée; elle observait la marque rouge et délicatement violette au-dessus de la chemise tombante.

« Tu liens vraiment à savoir qui lu aimas?

— Ah! dieu! chérie !

— Eh bien...

— Eh bien?

— C'est M. de Marciac!

— Il ne me déplairait pas que ce fût lui. Mais à quoi donc as-tu pu reconnaître l'auteuT du divin

poème aamour qui, ce malin, m'enchante encore?»

A son tour Lila rougit. Puis, détournant la tète :

« A sa signature, » dit-elle.

Lorsque j'arrivai dans cette cité, vers laquelle m'avait conduit le hasard des rêveries, je ne pus m'empêcher d'éprouver une grande surprise, car il me parut que ses seuls habitants étaient des vieillards extraordinairement âgés. Dans les rues, où se rabattait la fumée des usines, aux seuils des maisons noires de suie, aux fenêtres, aux vitrines, pas un jeune visage, mais des crânes chauves sinon blanchissants, des fronts sillonnés de l'ides, des yeux sans vie, d'où coulait une larme sale pareille à la dernière goutte de suif d'une chandelle éteinte^ des bouches édentées,

dont les lèvres flic-flaquenl, et des barbes très longues, couleur de neige piélinée. Des gens de négoce, qui avaient peine à se tenir derrière leurs comptoirs, mesuraient des étoffes, pesaient de la poudre d'or avec des mains tremblotantes de moribonds; des vendeurs de défroques, de tessons, de souliers éculés, à chaque pas s'appuyant aux murs tant leurs jambes fléchissaient, criaient leurs marchandises d'une voix d'agonie; je vis un homme penché sur un grand-livre aux coins de cuivre : il était las à tel point que sa tète à toute minute tombait sur le folio, effarant du nez ou du menton les chiffres qu'il avait tracés; dans une salle délabrée où l'on rendait la justice, les juges étaient si vieux et si vieux les plaideurs, que certainement les uns et les autres rendraient l'âme avant la fin du procès. Et, chose lamentable, aucun de ces êtres ne montrait la sereine beauté, majestueuse, auguste, dont se décore la vieillesse des héros et des penseurs, pareils à des dieux en

cheveux blancs, cette beauté d'aïeul qui contraint à quelque religion les plus irrespectueuses adolescences. Je n'avais autour de moi que de la décrépitude et de la caducité, enlaidies encore de je ne sais quelle bassesse; tous ces centenaires avaient dû occuper leurs jours, user leurs forces en de sordides pensées ou en de vils emplois : et, pour que mes oreilles ne fussent pas moins offensées que mes yeux, il venait de toutes parts, — semblable au glouglou montant d'un égout qui déborde — un bruit continu d'asthmes invétérés et d'antiques catarrhes! Non, pas une heure, pas un instant de plus je ne serais resté dans la morose ville où m'avaient conduit les songes, si, tout à coup, comme j'allais m'enfuir, ne m'était apparu le plus aimable spectacle dont se soient jamais émerveillés les regards d'un voyageur.

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Au delà des boutiques, des tribunaux, des usines, fleurissait dans le jour ensoleillé un bois de magnoliers et de grand lauriers roses, où la jaserie des sources avivait le ramage de mille oiseaux aux belles couleurs, qui avaient l'air de touffes de pierreries, envolées. Là, sur les mousses de l'orée, dans la fraîcheur plus lointaine des clairières, sous les berceaux de lianes entrelacées, de jeunes hommes, si beaux qu'on n'en saurait imaginer de pareils, se promenaient avec leurs amoureuses, non moins jeunes, non moins belles, leur parlaient bas, près du cou; chaque parole bientôt se mourait en un baiser. Que de couples heureux sous les arbres fleuris! et des traînes de robes de brocart disparaissaient derrière l'épaisseur des buissons, dans-plus de soli-

HYGlEiNE. 303

tilde et dans plus de mystère. Des musiques chantaient. Guidé par ce doux bruit, je m'approchai d'un temple de marbre rose : je vis des adolescents qui jouaient du théorbe et du luth avec une perfection dont on ne saurait se faire aucune idée; en même temps ils improvisaient des vers, sonnets, rondels, ballades, que de petits pages à genoux écrivaient sur des feuilles de papier du Japon ; c'étaient les plus beaux vers du monde. J'écoutais, caché derrière un arbre, n'ayant jamais rien ouï d'aussi délicieux. J'écoutai si longtemps qu'enfin ce fut le soir, dans le bois de lauriers roses et de magnoliers, un soir fait de parfums, comme si l'ombre eût été la fumée d'invisibles encensoirs. Alors je crus que les adolescents joueurs de luth, les amoureux et les amoureuses rentreraient dans les maisons de la ville. Point du tout. Ils se dirigèrent, moi les suivant, vers un palais d'albâtre et d'or, surgi soudainement comme par féerie et entrèrent dans une

salle immense, décorée de statues et de peintures; on y avait servi le plus magnifique festin. Ils s'assirent, mangèrent dans des plais de vermeil, burent dans des verres de Venise où s'opalisait la lumière des lustres. Chacun des jeunes hommes avait auprès de lui une jeune lemme aux épaules nues qui lui mettait parfois les bras autour du cou, hors d'un bruit de salins lourds qui glissent; et, à cause des bons vins, à cause de la griserie qui émane des belles chairs vivaces, ils avaient, parmi les splendeurs des marbres et des étoffes, sous les ruissellements de clarlé, toute la joie dans leurs yeux et toute la gloire sur leurs fronts.

Mais ce n'était pas leur joie, ni leur gloire que j'admirais le plus.

Ce qui m'extasiait, c'était leur florissante ei rayonnante jeunesse, pareille, là, à un vaste épanouissement de roses nouvelles, incendié par un réveil d'aurore.

L'un des convives m'aperçut et me dit x

« Prends place parmi nous. Tu seras tel que

nous sommes si tu n'ignores pas l'art des belles

rimes...

— Je l'ai du moins étudié, répondis-je.

— Et si tu aimes les belles femmes.

— Je ne les aime que trop! » m'écriai-je. Cependant, j'hésitais à m'asseoir. Je songeais

aux tristes vieux dont l'aspect, tout à l'heure, m'avait épouvanté. Imbu des honnêtes conseils que les gens sérieux ne cessent de prodiguer, je craignais que tant de caducité et de décrépitude ne fût le châtiment d'une existence vouée à l'art frivole et aux baisers voraces des belles personnes. « Hélas! murmurai-je, je ne demanderais pas mieux que d'être semblable à l'un de vous; mais ne deviendrai-je pas pareil, plus tard, à l'un de vos pères ?

— Nos pères?

— Oui, ces vieillards que j'ai vus dans les

rues, dans les boutiques, près des usines, dans la salle de justice, y . Tous les convives éclatèrent de rire.

« Ce ne sont pas nos pères! »

Je me repris :

« Vos aïeux. J'aurais dû le deviner. »

Les éclats de rire redoublèrent.

« Eh! non, ce sont nos fils ! »

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