II
Leurs fils !
Comme je donnais les signes de la plus parfaite stupéfaction, celui qui avait parlé le premier s'exprima en ces termes :
« Une fois (je ne saurais dire le mois ni l'année, car trop d'innombrables jours ont passé depuis ce temps), une fois, un couple immortel vint en ce pays. C'était le dieu Poésie et la déesse
Ainoiir! Ils nous enseignèrent le Vers et le Baiser. Depuis celte heure, mettant en oubli tous les vils devoirs et tous les vains travaux, les hypocrisies, les ambitions, les lucres, nous avons vécu, follement et furieusement, dans l'ivresse de la lyre et des lèvres. Sans repos, sans sommeil, nous avons chanté, nous avons aimé. Pour les beaux rythmes et les belles créatures, nous avons sacrifié, dans une joie éperdue, tout ce qui tente l'imbécile humanité, donnant sans compter les minutes de notre vie, les gouttes de notre sang. Nous avons été, nous sommes les brins de paille, toujours consumés et charmés, du double brasier dévoraleur ! Cependant, des fils nous naquirent, et nous voulûmes leur transmettre l'enseignement des deux Immortels. Les races nouvelles, hélas ! diffèrent des races de jadis; d'autres soucis les absorbent. Nos fils, graves, méthodiques, précis, dédaignèrent les rimes et les femmes. Ils haussèrent l'épaule, parce que nous donnions la séré-
nade à des fenêtres adorées! Ils firent bâtir des usines, installèrent des négoces, obtinrent des emplois; il leur plaisait d'être laborieux, riches, considérés. Et maintenant, ils semblent avoir cent ans, eux qui se souviennent encore de leurs berceaux, tandis que nous avons vingt ans, nous, les centenaires; ils titubent et toussent, et sont toujours prêts à rendre l'âme, eux, les sobres, les paisibles, tandis que nous, convoiteurs enragés des chimères et des délices, prodigues de tout notre être, nous triomphons, robustes, beaux, heureux, en notre vigueur inépuisée. Car la jeunesse, c'est le miraculeux oiseau qui ne cesse jamais de palpiter sous le beau soleil ou les chères étoiles, tant qu'il a ces deux ailes sublimes, la poésie et l'amour ! »