‹ LE̕spagne chrétienneChapitre 17 sur 35 · Cathem., xr · texte numérisé non relu

Cathem., xr

OSIUS DE CORDOUE. PRUDENCE

des beautés de la nature, Prudence n'avait qu'à puiser à pleines poignées dans ses souvenirs classiques, mais il ne s'est pas contenté de cet exercice de virtuosité. Comme tous les esprits vraiment robustes, il a éprouvé le Lesoin d'aborder des diffi* qultés irrésolues et, même, non proposées jusque-là. Le christianisme, pour bâtir sa théologie^ avait composé un idiome, mélangé de grec et de latin, exprimant des idées nouvelles à Taide de mots qui n'y étaient pas destinés. Lorsqu'il s'agit pour Prudence de bâtir une poésie morale et théologique, il se trouva acculé à une nécessité analogue. Les mots et les tours de F ancienne poétique étaient insulïisants pour exprimer les croyances introduites dans la poétique chrétienne naissante, il fallait en créer de nouveaux. D'autres aussi ont été forcés de le faire î mais on voit Iden que ce travail leur coûte beaucoup ; ils ont grand'peine à accommoder les figures violentes et rudes de la Bible avec la clarté sereine des images et des comparaisons d'IIomérc dont toute la poésie ancienne a vécu. Chez Prudence, raccord se fait plus aisément et les choses semblent marcher d'elles-mêmes. A ce point de vue ses deux odes sur le jeône sont fort intéressantes à étudier. L'ancienne poésie lyrique ne lui fournissait guère de modèles pour célébrer l'abstinence ; Horace et les autres auraient chanté plus volontiers les agréments des bons repas. Il a donc tout tiré de son fonds ^ et l'a fait souvent avec nn grand bonheur d'expression. Son idée, c'est que le jeûne assure la victoire de Tesprit sur la matière, et il la développe a%^ec une abondance et une vigueur surprenantes. 11 emploie les figures les plus liardies pour nous montrer le corps épaissi, Tâme étouffée, rintelligence alourdie

par l'excès de la nourriture ; t1 dépeint au contraire, dans une belle strophe, ^ la folle moisson des vices broyée sous la meule du jeûne, aussi vite que Teau éteint la llamnie et que la ueige fond au soleil » : il trouve enfin ces deux vers énergiques pour résumer Ir triomplie déiinitif de Fesprit :

Elcum rttraKili vkerit Ubidinem Laie Inui/iphet imperahr spiritm '.

Il y a là, sans doute, des images dont aucun poète no s'était encore servie mais les termes qui les expriment sont restés latins. Les idées nouvelles se couvrent à demi sous les formes anciennes, et le mélange se fait avec assez d'iiabiieté pour n'avoir rien de trop choquant. La langue se modifie sans tout à fait se dénaturer : c'est un rejeton vigoureux et un peu sauvage qui sort du tronc antique, mais il tient encore au vieil arbre, cl Ton voit qu'il se nourrit de sa sève ^.

Prudence n'est pas seulement un lyrique, il est, ainsi qu^:)n Ta clairement prouvé, un historien ^ d'autant plus considérable et plus digne de foi qu'il n'a jamais songé à écrire l'histoire . Mêlé aux grandes afi'aires de son temps qu'il avait pu voir de près et dans lesquelles il a peut-être joué un rôle, il est pour nous un témoin intelligent et averti du mouvement politique, artistique et mondain vers le temps de Théodose. Un de ses poèmes intitulé Contra Synimachuniy contient le récit d^un épisode qui eut le don d'émouvoir une société blasée. Après

f, Oahem, vn, 199.

3. G. fioiiigrcnt La fia (ht paganiame^ in- là, ['aris. tR98, t. M^ |i« 110 sq.

3. P. ÀLLARf», Prudence hiâtorient dans la Retue des quett, histor., t. X\XV, 1«8i» p. aiSsq.

Arnobe, lorsque les uns et les autres tournent en dérision les dieux du pagapisme, on s'aperçoit bien vite que le ton et le talent ont changé. Le premier livre Contre Symmaque, contient des passages qu'on a rapprochés avec raison des plus belles satires de Juvénal. A un autre point de vue, il est impossible de passer sous silence l'état d'esprit que ce poème nous révèle chez son auteur. On y constate un patriotisme profond, ardent, raisonné à l'égard de Rome et de l'empire. Cependant, nous le verrons bientôt, Prudence est espagnol jusqu'aux moelles, mais sur son loyalisme il n'entend pas la plaisanterie. C'était alors un lieu commun, et Symmaque l'avait employé, de suspecter le dévouement des chrétiens à l'empire. On leur attribuait tous les maux qui commençaient à fondre sur lui et les esprits les plus libres, trop intelligents pour croire à la vengence des dieux contre des infidèles, notaient malicieusement les moindres démarches et les interprétaient comme d'une tendance subversive de l'ordre établi.

Il était difficile de se tromper plus lourdement. Les chrétiens n'ont pas manqué de loyalisme, loin de là, ils 'n'en ont eu que trop. Prudence, qui avait la flamme d'un poète, avait l'âme d'un fonctionnaire. L'accusation d'hostilité sourde à l'égard de l'état lui semble le plus monstrueux de tous les crimes. Elle le fait sortir de son naturel assez calme. Non seulement il n'admet pas que Rome doive aux chrétiens sa décadence présente, mais il prétend que cette décadence n'en est pas une, — qu'il la laisse donc aller son train pendant un siècle ou deux, — parce que la richesse et la puissance qui l'accompagnent ne sont pas les plus précieux des biens, que

vainqueurs au nom des peuples vaincus. « Maintenant, leur (lit-il, on vil dans tout Tunivers comme s'il n'y avait plus que des citoyens dans la même ville, des parents habitant ensemble la maison de famille. On vient des pays les plus éloignés, des rivages que la mer sépare, porter ses litiges aux mêmes tribunaux et se soumettre aux mêmes lois. Des gens, étrangers entre eux par la naissance, se rassemblent dans les mêmes lieux, attirés par le commerce et les arts ; ils concluent des alliances et s'unissent par des mariages. C'est ainsi que le sang des uns et des autres se mêle, et que de tant de nations il s'est formé un seul peuple ^ . »

Voilà une qualité d'arguments que Viriathe et Sertorius n'eussent pas appréciée. Et lequel, d'eux ou de Prudence, eût groupé le plus de partisans au IV® siècle s'il eût été donné aux uns et aux autres de vivre alors et de se compter ? Le patriotisme impérialiste était-il en Espagne, à la veille des invasions, au diapason du loyalisme du clarissime Prudence 2 ?

Si Viriathe ou Sertorius fussent revenus vivre parmi leurs compatriotes du iv® siècle, ils eussent éprouvé un certain malaise et un profond étonnement. De toutes parts ils eussent entendu célébrer l'Espagne, mais cet enthousiasme s'épuisait vite dès qu'on quittait la région des louanges pacifiques pour aborder les revendications nationales. A dire le vrai, de revendications, nationales ou autres, il

i. Contra Symm,, II, 640.

2. Négative : P. Albert, De Poesi christiana, i858 ; A. Puech, Pruûence. Etude sur la poésie latine chrétienne au IV" siècle^ in-8°, Paris, 1888. Affirmative : G. Boissier, La fin du paganisme, t. II, p. 135 sq. ; Chavanne, Le patriotisme de Prudence, dans la Revue d'hist. et de litt. relig., 1899, t. IV, p. 332, 385.

cet état d'esprit à un grand nombre de ses compatriotes que nous le rencontrons identique un peu partout à cette époque. Saint Jérôme, saint Ambroise, saint Augustin, saint Paulin de Noie, Claudien, Ausone, Rutilius sont des sujets fidèles et convaincus de la puissance romaine au maintien de laquelle s'attachent les destinées et le bonheur du monde. Il n'en avait pas été toujours ainsi. Le centonisateur Juvencus, un demi-siècle auparavant, ne croyait pas aux destinées éternelles de Rome :

Immortale nihil mundi compage tenetur Non orbisy non régna hominum, non aurea RornUy

et quelques années après la publication des poèmes de Prudence un revirement complet allait se produire ; mais rien ne prouve que le bon rêveur ait vécu jusqu'au temps de la prise de Rome par Alaric, en 410, et assisté à l'ébranlement de cette grande construction idéale, qu'avec tant de soins et de si beaux matériaux, il avait bâtie.

Par ses livres Contre St/mmaque, Prudence prend place dans la grande lignée des historiens idéalistes, entre saint Ambroise et saint Augustin^ et son ouvrage tire en grande partie son intérêt d'être venu avant la Cité de Dieu et le Discours sur l'histoire universelle.

Ce qui donne lieu de rechercher la nature et le degré du patriotisme de Prudence et de ses compatriotes, c'est la contradiction qu'on croit relever entre l'ardeur des sentiments qu'il témoigne à Rome dans les livres contre Symmaque et l'ardeur non moins vive qu'il éprouve pour l'Espagne dans le recueil lyrique qui a pour titre Péri Stephanôn, Ce recueil contient quatorze pièces en vers dont quel-

L'ESPAGNE CHaÉTIENNB.

disaii'il, sont tout-puissants auprès de Dieu et vei-sent sur la terre les bienfaits comme Veau coul2 des fontaines; tous ceux qui viennent a leur tombeau les yeux en larmes s'en retournent le cœur joyeux, car le Christ ne peut rien refuser à ceux qui sont morts pour lui. y» Nous n'avons pas ici comme dans certains opuscules de Sulpice Sévère et de sa Grégoire 1"' un catalogue tendancieux de faits trèJ simples, réduits coûte que coûte à fournir ehac un miracle. Prudence n'écrit pas pour prouver s^ cause qu'il tient pour démontrée, et les grâces i guérison dont il fait mention n'ont pas pour but di forcer rintelligence, mais d'émouvoir la reconnais sance. Lui-même cède à Fentraînement et c'est V deur de sa dévotion qui donne à son ouvrage Fac' cent lyrique dont il est animé* ^^^

Il ne faudrait pas presser outre mesure ses réctl^| pour en faire sortir riiistoire, car cette histoire n'es^^ pas toujours indiscutable. Prudence devenu dévot et ayant gardé de ses anciennes fonctions de magistr des relations avec le monde du « palais » avait à disposition deux sources de renseignements : les ai rhives Judiciaires et les lectionnaires des Églises Puisant çà et là, il avait pu se procurer de boni mémoires sur les martyrs et les a reproduits aussi fidèlement que possible. Si les Pert Slephanôn engendrent quelque monolonie, elle tient d^ibord au sujet qui se répète sans cesse. Ce dont il faut tenir compte au poète, c'est du bon sens qu1l appor et de Fart qu'il met dans ces épisodes sans cessi reproduits. On voit chez lui toute la distance qu sépare un homme de goiH d*un maladroit. Aulani les passionnaires du moyen âge entassent le faux l'invraisemblable, le ridicule jusqu'à la nausée, au

sance défaire parler en parlant lui-même, et s'il se repose c'est pour énumérer les plus rares supplices avec le secret plaisir de peintre naturaliste. Il y a chez ce bon poète un précurseur de Zurbaran et de Goya. Plaies saignantes, chairs grillées, clous, torches, croix, ongles, tenailles, lambeaux de peau qui volent en Pair, fumée épaisse et puante des martyrs étendus sur la chaise de fer rougi, il regarde tout, flaire tout, décrit tout.

Cette dévotion aux martyrs est le côté le plus espagnol de Prudence et c'est elle qui Ta le plus heureusement inspiré. Prudence aimait l'Espagne f' avec passion ; elle lui semblait une terre bénie à la-

quelle Dieu témoigne une faveur particulière :

Hispanos Deus aspicil benignus ^

Pour s'en convaincre il jette un regard sur tant de gloires chrétiennes que les cités s'opposent les unes aux autres dans une rivalité qui est de tous les pays et de tous les temps. C'est à qui ajoutera à la célébrité locale par un temple, un reliquaire, même par une hymne en l'honneur du saint dont l'illustration sera sans rivale jusqu'au moment où la ville voisine aura, elle aussi, temple, hymne et reliquaire. Plusieurs hymnes de Prudence paraissent avoir été commandées à l'auteur, la sixième en particulier, pour être lues à l'église pendant la cérémonie liturgique au jour anniversaire du martyr. S'élevant au-dessus des rivalités misérables, Prudence, dans une de ses plus belles hymnes, a groupé dans une gloire unique toutes les villes de l'Espagne. C'est au jour du jugement, lorsque le Christ porté sur

Page 1