‹ LE̕spagne chrétienneChapitre 18 sur 35 · Péri Steph., VI · texte numérisé non relu

Péri Steph., VI

150 L'ëSPAGNË CHRETIBNiNE.

Que je porte d*envie à la troupe innocente De ceux qui, massacrés d'une main violente, Virent dès le matin leur beau jour accourci! Le fer qui les tua leur donna cette grâce Que, si de faire bien ils n'eurent pas l'espace, Ils n'eurent pas le temps do faire mal aussi.

De ces jeunes guerriers la troupe vagabonde Allait courre fortune aux orages du monde.

Et déjà pour voguer abandonnait le bord.

Quand l'aguet d'un pirate ari'êta leur voyage ; Mais leur sort fut si bon que, d'un môme naufrage, Ils se virent sous l'onde et se virent au port.

Ce furent de beaux lis, qui, mieux que la nature, Mêlant à leur blancheur l'incarnate peinture Que tira de leur sein le couteau criminel, Devant que d'un hiver la tempête et l'orage A leur teint délicat pussent faire dommage S'en allèrent fleurir au printemps éternel.

152 L'ESPAGNB CHRÉTIENNE.

avantageuse de la culture intellectuelle de ceux auxquels s'adressent ses poèmes. Damase et Théodose n'appartiennent à TEspagne que par le sang qu'ils ont reça. II semble, en vérité, que tout sommeille lorsque dans le dernier quart du iv* siècle le mouvement priscillianiste va nous montrer les esprits en pleine effervescence, passionnés sur une question religieuse.

Jusqu'à nos jours, le priscillianisme avait été jugé fort différemment; ce qui tient aux préoccupations et aux croyances de ceux qui s'y sont intéressés. Les doctrines de Priscillien ne nous étant connues que sur la foi d'autrui et les contemporains s'étant montrés fort animés contre le novateur, elles n'offraient rien d'avantageux à sa mémoire. Mais l'hérétique regagnait tout ce que ses opinions lui faisaient perdre. Priscillien, brûlé pour crime d'hérésie, devenait la première victime de l'intervention du bras séculier dans les affaires ecclésiastiques, et la sympathie qui s'adressait à lui, s'en faisait d'autant plus retentissante. En 1886, une heureuse fortune nous a rendu les propres écrits de Priscillien ; désormais on l'entend lui-même et il expose en personne ses idées. Elles sont contenues dans onze traités, mémoires ou discours, en tête desquels se trouve un écrit composé pour une assemblée d'évêques. Vient ensuite un mémoire apologétique écrit à Rome pour être mis sous les yeux du pape Damase, un compatriote. Dans un troisième traité, Priscillien défend son droit de lire les livres apocryphes, pourvu qu'ils ne soient pas contraires à l'enseignement de Moïse, des prophètes et de l'Évangile. Le quatrième ouvrage traite du carême et du jeûne. Les deux suivants sont des homélies sur la Genèse et l'Exode. Priscillien y combat

nombre de livres apocryphes. Tel était Je Priscillien de Sévère, d'Orose, de Jérôme, d'Augustin, de Léon le Grand.

Il y avait bien, on le sait maintenant, quelques différences entre ce type conventionnel et le personnage réel, mais est-ce même bien là ce que les véritables contemporains ont pensé de Priscillien? Ce que nous pouvons marquer de distance entre les griefs qui viennent d'être énumérés et la doctrine de Priscillien laisse, nous l'avons dit, entrevoir un développement des altérations introduites de bonne heure dans la conception primitive. En s'emparant de cette conception, ceux qui la déformèrent avec l'intention de la fixer lui firent perdre ce quelque chose de flexible que lui avait donné le souple esprit de Priscillien. En introduisant la forme mouvante dans le moule rigide ils lui ont fait dire ce qu'elle ne disait pas et le charme indécis des conceptions gnostiques avec leurs lignes imprécises, leur exubérante efflorescence a fait place à une doctrine assez étriquée puisque, en dernière analyse, elle n'est qu'une solution de plus, en partie connue déjà, de la question de l'origine du mal. C'était là son fond véritable et par où elle touchait au gnosticisme. Elle dut en avoir quelque temps l'étrange séduction puisque, dix ans après avoir pu rencontrer l'hérétique à Rome, saint Jérôme, quand il écrivit son De viris illustribus, ne se décidait pas encore à se prononcer ni pour ni contre l'orthodoxie de Priscillien. 11 y vint plus tard, mais on ne sait sur quelles preuves nouvelles.

Il fallait au reste quelque hardiesse pour condamner un homme si obstinément attaché à l'orthodoxie. A ce point de vue, Priscillien est typique, on ne rencontre une semblable obstination que dans la

fesse que Jésus-Christ est venu dans la chair vient de Dieu, et tout esprit qui nie Jésus ne vient pas de Dieu. Si donc il est hérétique, c'est contre sa volonté, et il ignore l'hérésie qu'on lui impute, il ne la veut ni réfuter ni connaître. Il lui suffit de savoir que « prendre le nom d'une secte, c'est perdre celui de chrétien ^ ». Il est né païen, sans doute, mais depuis tant d'années qu'il a cessé de l'être, la foi chrétienne n'a jamais été ébranlée au dedans de lui.

Il fallait être bien prévenu ou bien instruit pour résister à ces protestations. Les évêques du synode de Saragosse et le pape Damase résistèrent. Ils ne durent pas agir ainsi sans raisons et ce sont ces raisons que nous devons rechercher.

Si Ton admet l'idée d'un développement hétérodoxe de la doctrine priscillianiste, on se trouve reporté à quelques années au moins après la mort de Priscillien et on peut ainsi s'expliquer le jugement d'hétérodoxie porté par saint Jérôme, saint Augustin, saint Léon. Mais à l'époque où ces théologiens s'occupent du priscillianisme, celui-ci n'intéresse plus exclusivement l'Espagne, il a pénétré dans l'Aquitaine, et la Galice, qui s'obstine dans la doctrine condamnée, est mise en quarantaine par l'épiscopat du reste de l'Espagne. A ce moment on dispute sur des données quelque peu différentes de celles dont on attribue la paternité à Priscillien. Ce n'est donc pas dans les documents de cette deuxième période que nous pouvons trouver renonciation précise des points sur lesquels portait le dissentiment entre Priscillien d'une part, le concile de Saragosse et le pape Damase d'autre part. Ce dissentiment, à première vue,

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