‹ LE̕spagne chrétienneChapitre 30 sur 35 · Sur les bords du Génil · texte numérisé non relu

Sur les bords du Génil

(alors une des plus grandes villes des chrétiens, et aujourd'hui la capitale de TEspa^ne) un corps de sept cents hommes, commandus par Maghîth le Rourai, un client du calife Walîd. Tous les musulmans ayant des chevaux après la victoire qu'ils avaient remportée^ il n'y avait pas un seul piéton dans ce corps. Uu autre corps fut envoyc contre !a capitale delà province de Reiya', un troisième contre Grenade, la capitale de la province d'Elvira, et Târîc luimême marcha contre Tolède avec le gros de son armée.

Quand Moghîth el ses soldats furent arrivés dans le voisinage de Cordoue, ils se cachèrent, près de Secunthi-, dans un bois de mélèzes, lequel se voyait entre Sccunda et Tarsail ; après quoi Moghîth envoya à la découverte quelques-uns de ses guides. Ceux-ci rencontrèrent dans le bois un berger qui faisait paître son troupeau. Ils ramenèrent à Moghîth, qui le questionna sur la force de la garnison de Cordoue. « Les principaux habitants ont quitté la ville pour se rendre à Tolède, lui répondit le berger; outre le gouverneur et quatre cents soldats, il n'y a plus que des personnes de basse naissance. >i A la demande si les murailles étaient fortes, le berger répondit ailirmativemenl, mais il ajouta qu'il y avait une brèche audessus de la porte de la statue (aujourd'hui la porte du Pont},

A la faveur de la nuit, Moghîtli continua sa marche. Dieu secondait Tent reprise du général, car cette nuit' là il pleuvait et, de temps à autre, il grêlait» de sorte que les sentinelles, toutes trempées par la pluie et transies de froid, faisaient mauvaise garde et

â. Aneietiao ville roiuaîoe, sur la riveguuchedu GuadalquiYir.vUivvis de Cordoue, dont elle esldeveoue un des faubourg».

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n'échangeaient qu'à de rares intervalles les paroles convenues. Les musulmans passèrent donc la rivière sans que leur approche eût été signalée. Ayant essayé en vain de grimper sur la muraille, ils s'adressèrent de nouveau au berger qui leur montra la brèche. Elle n'allait pas jusqu'à terre, mais en bas il y avait un figuier. Après beaucoup d'efforts inutiles, un musulman atteignit le sommet de cet arbre, et Moghîth lui jeta la pièce de mousseline qu'il portait roulée autour de sa tête en guise de turban. Se servant de cette pièce d'étoffe comme d'une corde, plusieurs musulmans grimpèrent, l'un après l'autre, sur le figuier, et de là sur la brèche. Cela fait, Moghîlh, qui était à cheval près de la porte de la Statue, ordonna aux soldats qui avaient atteint la brèche, de se précipiter, l'épée au poing, sur les sentinelles postées près de cette porte (qui est aujourd'hui la porte du Pont, mais alors il n'y avait pas de pont; il y en avait eu un auparavant, mais il avait été détruit). Conformément à cet ordre, les musulmans se jetèrent sur les gardes de la porte de la Statue (nommée alors porte d'Algéçiras), en tuèrent plusieurs, mirent les autres en fuite et brisèrent les serrures, de sorte que Moghîth put entrer avec tous ses frères d'armes, ses espions et ses guides. Le général alla droit au palais. Le gouverneur n'y était plus. Aussitôt qu'il eut appris que la ville avait été surprise, il en était sorti avec ses soldats, au nombre de quatre ou cinq cents, et avec plusieurs habitants. Après avoir passé par la porte de l'ouest, celle de Séville, il était allé chercher un asile dans l'église de saint Aciscle, dont les murailles étaient épaisses et solides. Peu de temps après, Moghîth, qui avait pris possession du palais et qui avait rendu compte à Tarie des avantages

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qu'il venait d'obtenir, vint assiéger cette église.

Pour ce qui concerne le corps envoyé contre Reiya, il prît possession de cette province^ les chrétiens étant allés chercher un refuge dans les hautes montagnes. Le troisième corps, celui qui avait été envoyé contre Elvira, assiégea Grenade, la capitale de cette province, la prit, et en confia la garde à une garnison composée de Juifs et de musulmans. C'est ce qu'on faisait partout où Ton trouvait des Juifs; mais ou ne l'avait pas fait â Malaga, la capitale de Reiya, parce qu'on n'y avait pas trouvé de Juifs et qu'elle avait été abandonnée par ses habitants.

Ensuite on marcha contre Todmîr (::= Tliéodemir, Theudimer). Le nom de cette ville était proprement Oriola * ; on rappelle Todmîr du nom de son prince. Ce prince alla, avec une nombreuse armée, à la rencontre des musulmans; maïs après une faible résistance, ses soldats prirent la fuite à travers une plaine où rien ne les protégeait, de sorte que les musulmans purent en faire un grand carnage. Plusieurs, cependant, se sauvèrent dans Oriola ; ils avaient perdu leurs plus braves guerriers et la place était mal fortilrée; heureusement pour les chrétiens, leur chef, Todmîr, était un homme expérimenté et ingénieux. Voyant ses soldats en petit nombre, il ordonna aux femmes de laisser Hotte r leurs cheveux, leur donna des lances et les posta sur les remparts, derrière les hommes ; puis il essaya de conclure un traité avec 1 ennemi ^. A cet effet il se présenta en parlementaire et s'insinua à un tel point dans les bonnes grâces du

i. Aujourd*iiui firiliudu.

3. Celte ru&e avait élé employée 80 ans auparavant lors du siège iir riaitjr parKhâliil. nuant ;* la capUulfitioii ûe Tliéodemir, elle fui fiiile avec Alidala^fz, HIb de Mouç^l. On possède encQre le leMe du trailé daiè du 4 redjeb 91 (^ ti avfil 713).

général musulman, qu'il conclut avec lui un traité de paix, en vertu duquel lui et ses sujets conservaient tous leurs biens. Tout le pays de Todmfr fut donc assujetti par un traité à la domination des musulmans ; ceux-ci n'en obtinrent pas la moindre partie par droit de conquête. Le traité conclu, Todmîr se nomma et invita les musulmans à entrer dans la ville. Us le firent et quand ils s'aperçurent de Textrémc faiblesse de la garnison, ils se repentirent bien dee conditions qu'ils avaient accordées^ mais ils ne les violèrent pas. Puis ils informèrent Târic du succès de leurs armes. Quelques musulmans restèrent à Todmîr; mais la plupart prirent la route de Tolède pour aller rejoindre Tàric.

Pendant trois mois Moghîth avait assiégé les chrétiens dans leur église, lorsqu'un matin on vint lui dire que le gouverneur avait quitté l'église en secret et qu'il avait pris la fuite vers les montagnes de Cordoue, afm d'aller rejoindre ses coreligionnaires à Tolède. Sans avertir personne, Moghfth sauta aussitôt à cheval et se mit à la poursuite du gouverneur. Près du village de Catalavera, il l'aperçut qui fuyait sur un cheval de poil alezan. Le chrétien regarda derrière lui et quand il vit Moghîth courii vers lui à franc étrier, il perdit la tête. Ayant quitte la grande route et se trouvant arrêté par un fossé, i] poussa son cheval ; mais le cheval tomba et se cassî le cou. Moghîth trouva le chrétien étendu sur soi bouclier. Ce fut le seul prince chrétien qui fut fail prisonnier; tous les autres conclurent des traités oi se retirèrent en Galice. Ensuite Moghîth força les chrétiens de l'église à se rendre et leur coupa la tête. Cette église fut appelée depuis [par les musulmans^ celle des captifs. Quant au gouverneur, Moghîth,

qui avait F intention de le présenter plus tard au commandeur des croyants, le fit jeter en prison. Ajoutons encore que le général musulman confia la garde de la ville aux Juifs, qu'il continua d'occuper le palais et qu'il donna les maisons de la ville à ses frères d'armes.

Sur ces entrefaites, Târic était arrivé à Tolède. Après avoir mis garnison dans cette ville j il se rendit à Guadalaxara, passa la Sierra* par le col nommé depuis col de TAric-, et arriva h une ville située de lautre côté de la Sierra. On lui donna le nom de ville de la ïable, parce qu'on y trouva la table de Salomon, Hls de David. Les bords de cette table étaient incrustés d emeraudcs, de même que ses pieds, lesquels étaient au nombre de trois cent soixante-quinze. Ensuite Târic arriva à la ville d'Amaya, où il trouva beaucoup d*argent et d'objets précieux^ et dans Tannée 93» il retourna à Tolède.

Mouçà-ibn-Noçair débarqua en Espagne dans le mois de Ramadhân de rannée 93 (juin 712), accompagné d'une grande armée, laquellCj selon quelquesuns, comptait dix-huit mille hommes. Ayant appris ce que Târic avait fait, il avait pris ce général en haine. Quand il fut arrivé à Algéçiras, on lui conseilla de suivre la route que Târic avait suivie; mais il refusa de le faire, d'autant plus que les chrétiens qui lui servaient de guides, lui disaient : — « Nous vous indiquerons une route beaucoup meilleure et sur laquelle il y a à conquérir des villes plus importantes que celles que Tàric a conquises, •> Enchanté de cette proposition autant qu'irrité de la conduite de

i* U Sierra ûe Gnadarraitiâ,

a. On pell*^e que i^'esi Ouiirago. Selon Lftfueote y Alcéatara, c'eai le défllé (le $omù sierra.

L ESPAGNE eu RETIENNE.

Târic, Mouçà se laissa guider d'abord verslacapiti de Sîdona (Medrna-Sidonia) qull prit de vive fore" ensuite vers Carmona. Cette dernière ville était une des plus fortes de TKspagne, et comme elle ne pouvait être prise ni par assaut, ni par blocus, mais seulement par ruse, Mouçâ y envoya quelques chrétiens qui, comme Julien, s'étaient soumis sponlanémenl. Ces chrétiens y arrivèrent armés et comme s'ils eussent été des fuyards. Les habitants de Carmona leur ayant permis d'entrer dans leur ville, ces prétendus fuyards ouvrirent, pendant la nuit, la porte dite de Cordoue aux cavaliers de Mouçâ, lesquels se précipitèrent sur les gardes.

Maître de Carmona, Mouçà marcha contre Sévill«\ C'était parmi toutes les villes de TEspagne, la plus grande^ la plus importante, la mieux bâtie et la plus riche en anciens monuments. Avant la conquête de TEspagne par les Goths, elle avait été la résidence [du gouverneur romain] ; les rois golhs avaient choisi Tolède pour la leur, mais Séville était resté le stèj^| de la science sacrée et profane, et c'est là que démêlé rait la noblesse romaine. Après un siège de plusieurs mois, Mourà la prit, les chrétiens s'étant retirés h Réja. Ayant mis des Juifs er» garnison à Séville^ Mouçâ marcha contre Mérida. Là aussi il y av^^J plusieurs nobles espagnols, de même que d'anciei^* monuments, un pont, des palais et des églises magnifiques* fjuand Mouçà vint assiéger la ville, les habitants vinrent à sa rencontre. Le combat, qui fut saij^ glant, eut lieu à un mille de la cité. Le lendemain ^M recommença: mais pendant la nuit Mouçâ avait embusqué des piétons et des cavaliers dans les carrières qui se trouvaient là, et quand le second combat fut engagé, ces troupes attaquèrent les ennemis à Tir

LES DERNIERES ANNÉES. INVJiSION ABABE.

proviste et en firent grand carnage. Ceux qui avaient eu le bonheur d'échapper aux épées des musulmans, se retirèrent dans la ville, Celle-ei était très forte et ses murailles étaient telles que jamais on n'en a bdti de semblables. Aussi Mouçà lassiégea-t-il sans suc* ces pendant plusieurs mois. Au bout de ce temps il fit ouvrir une tranchée ^ et alors les musulmans se mirent à saper les murailles d'une tour; mais ils furent arrêtés dans leurs travaux par une substance extrêmement dure, nommée argmasa, en espagnol, contre laquelle leurs pioches et leurs haches ne pouvaient rien. Pendant qu'ils essayaient en vain de la briser, les chrétiens donnèrent l'alarme. Les musulmems périrent en martyrs dans la tranchée, et aujourd'hui encore cette tour porte le nom de tour des martyrs; mais peu de personnes connaissent Torigine de ce nom.

Après cette catastrophe, les chrétiens se dirent : — « Nous avons brisé les forces deTennemi; aujourd'hui plus qu'en aucun autre temps, il sera disposé à nous accorder la paix, il faut donc la lui demander. » Cet avis ayant été approuvé, des députés se rendirent auprès de MouçïL Les négociations avortèrent; mais la veille de la fête, les députés revinrent, La première fois qu'ils étaient venus, ils avaient vu que la barbe de Mouça était blanche; cette fois, au contraire, ils virent qu'elle était brune, MougA l'ayant teinte avec du henné. Ils s'en étonnèrent et l'un d'entre eux dit : — ^ « Je le crois anthropophage ou bien c'est un autre homme que celui d'hier. » Le jour de la rupture du jeûne, quand les députés revinrent pour la Iroisième fois, ils virent que la barbe de Mouçâ était noire, et, de retour auprès de leurs concitoyens: — « Insensés que vous êtes, leur dirent-ils,

sts

t ESPAGNE CHRETIENNE.

VOUS combattez des proplièles qui se mélamorphûseiii et se rajeunissent quand ils le veulent! Leur roiT d'ua vieillard qu il était, est devenu un jeune homme. Il faut donc accepter toutes les conditions qu'il voudra nous accorder, m Les habitants conclurent alors un traité, en vertu duquel les propriétés des chrétiensj qui avaient péri le jour de Tembuscade et de ceux qui ' s'étaient réfugiés en Galice appartiendraient aux musulmans, tandis que les biens et les ornements des j églises deviendraient la propriété de Mouçà. Ce Iraitéj conclu, les chrétiens ouvrirent les portes de leur ville aux musulmans le jour de la rupture du jeûne dal Tannée 94 (30 juin 713),

Sur ces entrefaites, les chrétiens de Séville s'ê-| taicnt mis à comploter contre la garnison musulmane, et, renforcés par les chrétiens de Niébla et^ de Béja, ils avaient tué quatre-vingts soldats. Le reste de la garnison avait pris la fuite et était arrivé ^j dans le camp de Mouçâ devant Mérida, Cette ville^H s'étant rendue (1''^ Juin 713), Mouçâ envoya son fils^ Abdalazîz avec une armée contre Séville. Abdalazîz ^j s'empara de cette cité et retourna ensuite auprès d&^f son père. ^H

Vers la fin du mois de Chauwâl (== fin de ji^l^^'^l let713), Mouçâ quitta Mérida et se mit en route ^1 vers Tolède. Informé de son approche, Târic alla à sa rencontre pour lui présenter ses hommages. Il le trouva dans un endroit nommé dans la province de Talavera. Du plus loin qu'il l'aperçut, il mit pied à terre; mais Mouçâ lui donna un coup de fouet sur la tête et lui reprocha durement de^y lui avoir désobéi. Ensuite, quand on fut arrivé àTo-^| lède, Mouçâ dit à ïâric : « Montre-moi ton butin et^i surtout la table. j> Târic lui montra la table, mais

comme il y manquait un pied que Târic avait arraché, Mouçâ lui demanda où était ce pied. « Je n'en sais rien, répondit Târic; c'est ainsi que j'ai trouvé la table. » Mouçâ fit remplacer le pied qui manquait par un pied d'or, et en outre il fit envelopper la table dans une natte.

Ensuite il se remit en marche et conquit Saragosse, ainsi que les autres villes de cette province; mais dans l'année 95 (26 sept. 713-15 sept. 714), un messager du calife Walîd vint lui apporter l'ordre de retourner à la cour. Il confia alors le gouvernement de toute l'Espagne à son fils Abdalazîz, après lui avoir assigné Séville pour sa résidence. Cette ville étant située sur le bord d'un fleuve si large qu'il est impossible de le traverser à la nage ; Mouçâ voulait que les navires musulmans y fussent en station, et qu'elle fût pour ainsi dire la porte de l'Espagne. Abdalazîz resta donc à Séville, tandis que son père quitta la péninsule, accompagné de Târic et de Moghîth ^ . »

Le reste de l'Espagne, à l'exception de quelques provinces du Nord, fut conquis sans difficulté. Une indicible confusion régnait partout, c'était un sauvequi-peut général. Il faut se rappeler l'écroulement de la Prusse dans les quelques jours qui suivirent léna pour se faire une idée approchante de ce qu'on vit alors. Point de chef, point de plan, nulle résistance efficace. Les princes, les généraux, les troupes, les forteresses rivalisent d'empressement à faire leur soumission. Cette conduite était tout indiquée puisqu'en s'y conformant on obtenait des traités avantageux, tandis que toute résistance entraînait la confiscation ou pis que cela.

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