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L’Esprit blanc

Une jeune fille aux yeux riants, aux joues ornées de fossettes, était assise devant la porte respectable d'un couvent d'Ursulines situé près du fort Natchez. Le soleil naissait sur l'horizon; elle aspirait avec délices le souffle de la brise qui

se jouait dans ses cheveux et lui apportait de frais parfums.

La joyeuse enfant préférait cet air libre à l'atmosphère intérieure du monastère, toute proprette et discrète qu'elle fût.

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Rien de précieux ou de maniérédans cette jeune fille: quoique fort occupée à un grave travail de broderie, elle ne pouvait contenir sa gaie pétulance ; chaque geste trahissait l'activité étourdie de tonte sa personne, lorsqu'elle s'arrêtait pour admirer les progrès de son ouvrage, ou pour lancer un long regard au soleil couchant.

Elle se nommait Marguerite Cantarelle : l'histoire de ses dix-sept ans était cour Le.

C'était une des « jeunes filles Bijous « envoyées, avec toute une cargaison de richesses fémi" nines, par le gouvernement français, dans sa colonie du Canada, alors, dépourvue decetintéressaut « article. »

Le vaisseau chargé du fret précieux était arrivé depuis trois mois; toutes les passagères" s'étaient promptement mariées ou placées : Marguerite seule « la perle de l'assortiment, » n'avait pris

aucune position.

Son gracieux visage et ses gentilles manières

l'esprit blanc

lui avaient attiré les propositions de tous les célibataires voisins; mais elle avait héroïquement refusé, préférant rester dans le paisible asile que lui avaient offert les Ursulines en attendant qu'elle eiït réalisé le but de son voyage transatlantique.

Lorsque, parmi « la jeunesse » de Paris, on sut

que le gouvernement se proposait d'envoyer des compagnes aux bardis aventuriers d'Outremer ;

lorsqu'on entendit annoncer que dans ces heureuses contrées coulaient des ruisseaux de lait et de miel, et que les arbres y produisaient des fruits d'or et d'argent, nombreuses furent celles qui se proposèrent pour essayer cette fortune nouvelle.

Hélas! celte pauvre jeunesse y trouva une destinée bien différente du romanesque et brillant avenir qu'elle avait rêvé I

Marguerite Gantarelle avait été une des plus ardentes solliciteuses pour s'enrôler parmi les émigrantes. Elle n'était point pauvre, cependant,

comme tant d'autres ; sa malle était pleine de bons et beaux vêtements ; elle ne manquait ni de colifichets, ni d'argent. Son adresse aux travaux d'aiguille lui permettait de gagner largement sa vie dans la grande Cité,

Mais un désir secret lui faisait ardemment souhaiter d'accomplir ce voyage. Deux ans auparavant, son cousin Maurice Cantarelle, jeune homme bien élevé mais pauvre, attiré par le récit de ces phénoménales fortunes qu'on pouvait réaliser au Nouveau-Monde, dans la province où le négociant princier Crozat avait risqué des capitaux immenses, était parti en qualité de secrétaire avec une colonie d'émigrants.

La veille du départ, Maurice avait dît à Marguerite son amour, son désir de préparer un heureux nid à leur jeune ménage, son intention de revenir un jour pour lui demander sa

main.

La jeune fille sentit son cœur se briser à ce

l'esprit BLANC 9

départ, car elle adorait Maurice avec toute l'ardeur de la furia francese. Mais, dans cette âme jeune et souriante d'espoir, le chagrin ne pouvait être éternel : elle reprit sa gai té première, sans, pour cela, oublier son cher cousin.

En deux années elle ne reçut de lui qu'un seul message : il suffit néanmoins pour la rendre heu-

reuse ; Maurice lui restait fidèle, il annonçait son retour aussitôt que la contrée serait pacifiée et

débarrassée des Peaux-Rouges.

A la même époque, sa grand'mère, auprès de laquelle elle vivait, mourut presque subitement ; l'orpheline resta seule et sans amis.

Ce fut alors que se présenta l'occasion d'émigrer en bonne compagnie : Marguerite la saisit

avec ardeur, pour se rapprocher de Maurice et lui éviter les conséquences ruineuses d'un voyage en Europe.

Durant la longue et ennuyeuse traversée, plus

d'une fois ses joues devinrent rouges, son cœur

battit, en pensant à la joyeuse surprise de son ami. Ce dernier devait être au fort Natchez : ce territoire devait être précisément le lieu de débarquement de l'aimable cargaison que portait le navire : tous les rêves de Marguerite étaient couleur de rose. Elle excitait bien quelque peu l'envie de ses compagnes, parla supériorité de sa beauté, de son éducation, de ses manières; parla mine séduisante d'une cassette — un bel et bon coffre — de fiancée richement garnie ; mais, tout en la jalousant, on ne pouvait s'empêcher de l'aimer ; elle était si modeste, si douce, si attrayante,

que tous, hommes et femmes, se laissaient charmer.

A son arrivée, Marguerite devait éprouver un

vif désappointement. Maurice n'était point au

fort; il était parti avec plusieurs employés, pour une longue et dangereuse expédition dans Tintérieur, près des Natchitoches, sur un territoire violemment disputé par les Espagnols aux Français.

\ L'ESPRIT- BLANC tl

La jeune fille ne se laissa point abattre par le découragement ; gardant toutes ses espérances,

elle resta sous la protection des bonnes Sœurs dont elle réjouissait l'humble asile comme un gai rayon de soleil.

Plus d'un soupirant vint rôder autour du monastère ; quelques-uns, même, essayèrent d'arriver au cœur de Marguerite par l'intermédiaire dé ses protectrices ; mais tout fut inutile ; les Ursulinés l'aimaient trop pour se prêter à des projets

qui l'auraient enlevée à leur affection. Marguerite resta donc dans cette paisible retraite, consacrant son aiguille au service du couvent, conservant à Maurice son amour innocent et sa fidélité ingénue.

-- Je vais déposer cela sur la table de sœur Marie ; nous verrons si elle n'aura pas la tentation de cueillir ces fleurs pour les sentir ; se dit la jeune fille en contemplant avec orgueil la rose qu'elle venait de broder, et qu'on aurait cru

naturelle tant son coloris était parfait ; — que j'aimerais à l'induire en. ten tation ! . . . . mais elle ne commet jamais la moindre faute, cette sœur irréprochable ! Ah ! pauvre moi ! je ne serai jamais une Ursuline, je ne suis pas assez parfaite pour cela .

Moitié parlant, moitié soupirant, Marguerite renversa nonchalamment sa tête en arrière, et fit un mouvement de craintive surprise en apercevant deux veux étincelants fixés sur elle avec une ardeur étrange.

Son visage devint rouge comme une cerise quand elle reconnut un Indien qui s'était silencieusement approché d'elle, sans qu'elle eût entendu sa démarche légère.

C'était un guerrier de la puissante tribu des Natchez, à laquelle le Fort avait emprunté son nom ; les membres de cettepenpiade amie venaient

rendre aux « visages pâles * de fréquentes visites.

^P^Pta-^B^H

Celui-ci était un de leurs jeunes chefs les plus beaux, les plus braves, les plus renommés. Grand, droit comme un pin de ses forêts, élégant de stature, noble de visage, le chef Natchez se drapait dans son riche et fantastique costume et fixait sur la jeune fille des regards brûlants où

étincelait la passion à la fois naïve et sauvage de l'enfant des bois.

Gomme il passait, chargé d'un message pour le commandant Glopart. au Fort, l'Indien avait été captivé par la gracieuse vision qui s'offrait à lui ; un seul regard avait allumé en lui un amour profond pour la jeune française : il était demeuré immobile, contemplant ce doux visage épanoui.

— Gomment vous portez-vous? dit-il sans

préambule, en français passable. — Les Natchez s'étaient toujours montrés courtois et bienveillants dans leurs relations avec les Européens.

— Très-bien, je vous remercie. J'espère que le

Grand-Soleil est toujours aussi brillant ? répondit la jeune fille avec une expression malicieuse.

Le Grand^Ghef de la tribu portait ce nom pompeux ; en s'mformant de sa santé, Marguéri te

faisait politesse au jeune Indien, membre de sa famille.

M- Sa Clarté est sans nuage, répondit le j eune Chef : puis j s'âpprocbant, il mît lé doigt sur la

broderie qiie tenait Marguerite :

— Si le Petit- Soleil apportait uriè ïtèàù de daim lui broderiez-voùs une paire de mocassins en

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y faisant de jolies fleurs comme celles-là ? -;I1 n'y à pas une femme des Nàtel^z (^ soit ca-

pable u'èn faire autant. 3e vous les paierai libéralement en giîneri en ; grains, où en moelleuses

ferrures pour un manteau ^d^iyer. \ :

Là jeune fille fût einbarrassée â cette dèrùânde,

non pas qu'elle la trouvât trop difficile à sàtis-

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faire, mais elle se sentait iritimïdée par ^expression -que l'Indien donnait à ses paroles.

l'esprit BLANC 15

— Je ne puis rien promettre, dit-elle; demandez a sœur Marie ; si elle me permet de faire ce travail, vous donnerez ce que vous voudrez.

L'Indien entra avec elle jusque dans le parloir, et attendit en silence l'arrivée de la religieuse. Sœur Marie qui connaissait les règles de la civilité sauvage s'abstint de rien dire avant qu'il eût parlé. Il se décida enfin à formuler sa proposition en termes aussi solennels que s'il eût traité la question la plus grave.

— Les fleurs naissent sons les doigts de la jeune fille aux Yeux-Riants. Il n'y a pas une de nos sœurs Natchez qui sache faire d'aussi jolies choses. Je voudrais qu'elle me décorât ainsi une paire de mocassins ; il me plaira dans mes longues courses de marcher sur des roses. La Bonne^ Mère recevra pour cela un baril de grain et un coq sauvage.

La religieuse était trop dévouée aux intérêts du monastère pour refuser cette offre magnifi-

que : ne soupçonnant point les intentions secrètes du sauvage, et ne voyant là qu'une occasion de faire valoir le goût et l'adresse de sa protégée, elle répliqua :

— Yeux-Riants brodera une paire de mocassins pour le Petit-Soleil.

— Le Petit- Soleil apportera demain une peau de daim moelleuse et bien préparée.

Parlant ainsi, l'Indien se retira sans adresser un mot de plus à la jeune fille, et continua sa course jusqu'à la résidence du commandant.

— J'ai un nouveau nom, sœur Marie! s'écria Marguerite quand il se fut éloigné; n'est-il pas

bien 30H? j'en suis ravie! si j'avais un miroir je le consulterais de suite pour savoir si c'est vrai.. . mes yeux rient- ils ? dites je vous prie !

En même temps elle dirigeait sur la vieille

religieuse le bleu rayon de son regard brillant.

— Vous pensez sans doute que, pour plaire à ce sauvage, je vais me. mettre à vous complime-

1er, Marguerite \ vous êtes trop vaine et trop

sotte réellement ! votre tête est plus légère gue celle d'une linotte chantant au bout d'une branche. Le monde a sur votre cœur un terrible empire l il vous faudra lutter désespérément, prier sans relâche, sans quoi* vous deviendrez sa proie, et la grâce de Dieu

vous abandonnera.

— C'est vrai, murmura la jeuiié fille en bais-

sant les yeux avec contrition ; j'aime beaucoup trop les choses de ce monde ; notamment mon cousin Maurice et ma bonne sœur Marie.., quoi-

qu'elle n'en soit guère. . .de ce monde, Il est si difficile d'être parfaite quand on est jeune et étourdie! J'ai beau faire tous mes efforts, je ne puis m'empêcher d'avoir toujours la tête en l'air. Ah ! je crains bien de n'obtenir jamais la grâce au point où vous avez le bonheur de la posséder.

Elle pariait d'un ton si sincère que la grave

sœur lie put lui refuser un sourire de bonté : tout absorbée qu'elle fût dans sa sainte vocation,

elle n'était pas devenue tout à fait insensible à ces innocentes flatteries; elle aimait à lire dans

le cœur de la jeune fille les sentiments craintifs

dé respect et d'attachement qu 1

paroles.

— J'espère que vous ni'aimerez toujours , malgré mes imperfections, continua Margue^

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rite ; mais je suis chagrine de voir retenir cet Indien. Vous auriez dû lui réfuser de m'em-

sés

ses

: je n aime pas

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notable

la ^mille du Grand-Ghëf -i péà^5o^?, cela

veut dire enfant du ■ r [Gratâ;$oltôfc~Mén^ttîù&

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ràùràit offensé; d^àilléurs; nous aurions eu tort de nous priver ainsi du Jmril de grains qu'il a

offert ; en ce temps-ei les proyisipns ne sont pas abondantes, r-.y- ■'•■.- .•'■" .:.-.'■■*■ .'■ - " : '-V':V

■— JEn ce càsi je ferai rduyragë bien volontiers ; mais il me fait peur, ce sauvage.

— Petite folle! qu'avez-voûs à craindre? Je suis sûre qu'il vous a beaucoup admirée.

Marguerite, n'osant pas dire la vraie raison de son émotion, garda le silence : la bonne sœur ne

voyait pas plus loin.

Le lendemain, de bonne heure^ Tlndien se pré-

senta avec la peau de daim destinée aux mocassins. Marguerite rougit encore sous le feu de ses yeux noirs ; mais bientôt, songeant que cette

impression craintive était une folié, elle s'efforça

de trouver quelque réponse malicieuse à ses discours. " - •

Réellement ce cbêf était un beau jeune homme, d'allures? nobles et fièrés, empreintes d'une aisance et d'une -dignité que peu de blancs

auraient pu atteindre. Il y avait, dans sa personne, beaucoup de la civilisation française dont

H avait quelque peu emprunté le costumé • mais

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le luxe indien éclatait sur ses vêtements, en couleurs éclatantes et en broderies variées.

Après avoir remis îa peau de daim, il resta, comme la veilla, près de la jeune tille, surveillant ses moindres mouvements. La sœur Marie, pensant qu'il agissait ainsi par curiosité, ordonna à Marguerite de commencer son travail.

Après quelques essais, la jeune fille s'aperçut

qu'il n'y avait pas moyen de piquer cette peau

épaisse, et demanda au guerrier si elle pourrait y substituer une étoffe plus douce : sur son

consentement, elle prit un morceau de drap, y dessina rapidement un groupe de fleurs, et se mit à broder.

— Yeux-Riants travaille avec les rayons du soleil, dit l'Indien en faisant glisser sur ses doigts un brin de soie jaune; elle prend aux étoiles et à l'arc-en-ciel leurs feux colorés. Il n'est pas étonnant que son ouvrage soit si beau.. Si j'avais une femme qui pût en faire autant, jamais elle n'au-

l/ÈSPKIT BLANC îl

rait à travailler aux champs ni à porter des far^ deaux ; elle resterait assise et tranquille tous les jours , occupée seulement à orner mes vêtements.

Tout cela était dit sur un ton qui appela tout le sang de Marguerite sur ses joues : mais, s'ar-

mant de conrage, elle regarda l'indien en face, et lui dit :

— Amenez une fille de votre tribu, je lui apprendrai ce que je sais, elle sera bientôt aussi habile que moi. .*■

— Leurs doigts ne sont pas assez petits,-- le travailles à durcis, répliqua l'Indien ; ils né sont pas comme ceux d'Yeux-Riants, on croirait voir des lys quand on regarde ses mains.

Sa visite se prolongea pendant deux ou trois heures : lé lendemain il ne manqua pas de re ver

rïir, parla peu, mais dévora du regard lès moin-

dres gestes de la jolie ouvrière. Marguerite, un

peu piquée de cette surveillance, travaillait avec

une activité fébrile ; elle poursuivit sa tâche,

même jusqu'à mie heure avancée de la soirée,

si bien que tout était iini le troisième jour.

Cette fois, llnévitable présence de l'Indien lui causa une sorte d'impatience nerveuse qtii ralentît malgré elle ses mains agiles : elle chercha à se

venger par une raillerie.

— - Vous voulez *donç apprendre à broder, lui

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deniandà- 1- elle d'un ton moqueur ? Je pensais que les ^guerriers Jjatehez avaient mieux a faire que de s'abaisser aux aiguilles et aux leçons des femmes? '^ : '!\yj:\ ' ■ "■■;..-"'"■ '.'-.-.' [' ■;"' S -';:.;- v' : .v y- '".,- h y a ïemps pour tout, repartit le jeune

chef avec la gravité d'un vieux sage ; temps pour chasser ï temps pour fmf^.i^'tàx^èf^dè^éûÈr^

temps pour travailler, - tempe Jppur être

■. .- — ■ j- - - j- I - .. -JJ ■ ..F L .,!. - - . s * m. j* I j-"rj '- ,-'■'■ • J "" r, ""i~ .----■ '.--r .■ * - ■ ' .F ^

temps pour lafêtedès ^àms f temps pôitr celle

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C'est vrai ! dit la jëiïûë fiUè* çn lui adressant

L ES PBIT BLANC

un sourire et un

cœur de l'Indien.

qui allèrent jusqu'au

Quoique la jolie brodeuse né songeât nullement à faire de la coquetterie avec ce sauvage, cependant elle ne pouvait réprimer une certaine isatis-

faction d'avoir fait sa conquête. Bien éloignée de soupçonner lés indomptables ardeurs de sa pasr sion, où dé penser qu'il osât prétendre à sa maim

elle s'amusait de son admiration ; peut-être même, sans qu'elle y prit" garde, les regards du jeune chef et ses paroles douces avaient pris place dans son cœur..... tous ses, projets dé raillerie --'s'en! volèrent, une émotion étrange s'empara d'elle;

Pour se faire une contenance , elle se mit a chanter : si elle eût remarqué l'expression d'extase épanouie sur le visage dé son visiteur, son embarras aurait grandi et lui aurait coupe là voix.

Lé guerrier Nàtchez, qui n'avait jamais entendu

que l'exécrable et monotone musique de ses

artistes sauvages, crut entendre des chants célestes

lorsque cette voix jeune et fraîche retentit à ses oreilles. Suspendu au rythme naïf de la chanson, il souriait aux passages gais, dont il marquait instinctivement la mesure avec la main ; lorsque la mélodie devenait mélancolique il restait silencieux, ahsorhé dans son extase.

— Vous avez dans le gosier mille oiseaux chanteurs au heau plumage, dit-il lorsqu'elle eût cessé de chanter, et qu'elle lui présenta ses mocassins finis.

— Pauvre moi ! quelle idée ! s'écria Marguerite ; entendez-vous ce qu'il me dit, sœur Marie? voilà ses chaussures, les lui donnerai- je?

— Pas avant le paiement, fut la prudente ré-

ponse de la religieuse.

— Revenez demain, vous les recevrez, dit la jeune fille au Natchez.

— C'est hien -, répondit-il, mais il demeura immohile.

Tout, dans la gentille française, était attrayant

et plein de charmes ; au physique et au moral

elle différait considérablement des femmes sauvages qui vivent abruties dans une condition

servile et méprisée : fine d'esprit, élégante, de formes , vive et enjouée, Marguerite aurait exercé surtout homme civilisé un empire incontestable,

à plus forte raison elle avait fasciné Rattlesnake, l'enfant des bois, pour lequel elle avait en outre

l'attrait de la nouveauté.

En le voyant rester malgré l'espèce de congé qu'il avait reçu, îa bonne Sœur Marie commença à ouvrir les yeux: elle s'aperçut qu ? iï ne témoignait pas à ses beaux mocassins brodés Taffection puérile que les sauvages accordent à leurs

ajustements: le vrai motif de ses assiduités apparut tout-â-côûp à la religieuse ; ce qui làniit fort

mal à son aise. Un mariage entre Indien et

femme blanche était, à cette époque, un fait inouï j

quoique les femmes indiennes fussent en grand nombre dans la colonie française; il n'avait pu

encore entrer dans l'esprit de Sœur Marie que le jeune chef Natchez eût l'audace d'aspirer à la main

4e Marguerite; - -..

Mais, au premier soupçon/elle se hâta de soumettre le sauvage à un examen perçant <nii parût

l'embarrasser

Sûre de son fait, elle éloigna Marguerite sous le

prétexte d'une commissioii dans le yôiMnage,

- j- j j- - j" ^ ■ j- ~ > ~ j- - - - j- ■ - - - j- j - .-ïj

et pendant son absence, elle lit entendre délica-

tëment an jeune ^mme ^ que la soirée était bien avancée pour ^prolonger la conversation. Ràttlêsnake comprit à demi-mot, et se retira

dans un majestueux

Lejoûr suivant, trois femmesSatchêz, appartenant à lahasse classe, se présentèrent au éo uyent dés Ursulinàs ; elles portaient chacune un sac dé

de grains, destiné à payer les mocassins. Peu après ,: apparut une" fémïnè de haut raug,

membre de là fàmiiié dés « Soleil » ; elle ente et

s'assit en silence, avec un grand air de dignité.

La Sœur Marie et Marguerite, toutes deux occupées à leur couture, attendirent qu'elle s'expliquât : Marguerite avait un soupçon instinctif de ses projets, et ne fut pas très-surprise lorsque le noble visiteuse, après être restée muette aussi longtemps que l'exigeait l'étiquette sauvage, se leva et prit la parole avec solennité.

— Mon iils m'envoie pour les mocassins :

voilà le grain qu'il avait promis : au premier jour, il abattra dans les bois un coq sauvage, et il

rapportera : ainsi sera remplie sa promesse. — Mon iils. Kattlesnake, est un beau, vaillant et fort guerrier : il obtiendrait sans peine celle de nos filles qu'il voudrait demander. Mais il a été blessé par les rayons brillants partis des Yeux- Biants, sa blessure ne guérira que si la jeune Française consent avenir habiter sous le toit de

son wigwam. La mère de Rattlesnake s'est chargée de porter ce message, elle attend la réponse nu'on voudra lui faire. '

28 LES DRAMES DU KOUVEAU-MOKDE

A ces mots, elle déposa sur une table lixùs dollars d'Espagne, une superbe peau de porc-épic, et unfaisceau déplumes aux magniJiques couleurs.

La sœur Marie ne jeta pas même les yeux sur Marguerite pour savoir quelle impression lui occasionnait une proposition aussi surprenante: elle savait qtie Marguerite aimait tendrement Maurice; elle savait aussi que son cœur, eût -il été libre, elle aurait été bien loin de le donner .à un homme de cette race sauvage qu'elle méprisait et craignait tout à la fois. La bonne religieuse désapprouvait fort ces mésalliances et les empêchait autant qu'il était en son pouvoir : mais, d'un autre côté, elle connaissait trop la susceptibilité ombrageuse des Peaux-Rouges pour ne pas

s'enrayer d'avoir à- la braver.

Elle avertit sa protégée, par un signe de l'œil, de ne laisser échapper aucun geste ni aucune parole; puis, après un moment de silence, elle se leva à son tour et répondit :

L'ESPTÙT BLANC 29

—Votre fils,ainsi que voasle dites, est un vaillant guerrier et un beau jeune homme : aucun chef de votre tribu n'est plus admiré que lui. Nous sommes désolées qu'Yeux-Riants soit cause de sa blessure ; mais nous espérons que le temps le guérira aisément. — Quant à la jeune fille, longtemps avant

d'avoir traversé le grand lac salé, elle avait donné son cœur à un brave de sa nation.

Elle l'aime, elle n'aime que lui, elle attend son

retour de chez les Natchitoches. Fidèle à son fiancé, elle a refusé autant d'amoureux qu'il y a de belles plumes sur cette table : D'ailleurs, les sentiers des Français ne sont point ceux des Natehez. Votre fils sera plus heureux en choisissant une femme de sa race ; les filles des Natchez lui offriront une meilleure compagne. Reprenez vos magnifiques présents, et recevez nos remercîments sincères pour l'honneur que vous venez de nous faire.

■ En recevant cette réponse, la vieille Indienne

branla la tête en signe de désappointement; elle reprit les plumes, les dollars et se retira sans mot dire. Deux heures après elle revint, déposa de nouveau ses présents sur la 1ahle : puis, s'adressant à la religieuse.

— On n'avait jamais vu. dit-elle, une femme de la race des « Soleil « solliciter deux fois la main d'une jeune fille pour son fils C'est une démarche amère pour mon orgueil, mais Rattlesnake est si affligé que je n'ai pu lui refuser. Il me charge de vous dire qu'il se fera Français pour l'amour d'Yeux-R'ants: la jeune fille aura une maison comme les maisons françaises ; elle n'aura nulle peine a supporter: pas de grains à récolter: pas d'eau, pas de hois, pas de fardeaux à porter : du matin au soir elle n'aura rien à faire, si ce n'est l'ouvrage charmant de son aiguille. Dans le cœur de mon fils, le désir de l'avoir pour femme est enraciné aussi profondément qu'un rocher dans la terre. J'espère que le cœur si doux de la jeune

t'ESPRIT BLANC 31

Française se laissera toucher, car Rattîesnake est toien affligé;

— Que répondez- vous, Marguerite ? demanda la religieuse en se tournant vers elle.

La jeune fille prit la parole d'un ton animé.

;— ' Dites à votre fils, le Grand et Honoré chef

Rattîesnake, que je le prie dé juger mes actions d'après ses propres sentiments. Son cœur est ûxê

sur moi?.... le mien est donné depuis longtemps : l'homme que j'aurai pour mari est mon cousin ; notre grand-mère nous a promis l'un à l'autre. ". . pourrai s-je l'oublier pour un autre?.,, non, non, je ne suis point lâche et parjure ! si je pouvais agir ainsi je serais une méchante femme; Enfin je suis Française et ne serai j amâis Natchëz ; mon cœur restera avec ma nation ! ne me demandez pliis rien ! -- Vous dites vrai, ^murmura la vieille Indienne en reprenant ses présents, je vais porter vos paroles sincères à mon fils; il faudra qu'il jette ses

regards ailleurs. ■-' : ;

— Ne voilà-t-il pas une bizarre aventure ! s'écria Marguerite lorsque la messagère fut partie. Je vais Men amuser Maurice avec mon soupirant- Indien. C'est un beau sauvage... mais., bast !

Et elle se mit à rire et à frissonner en même temps.

— Vous êtes une étourdie incorrigible ! dit en grondant la bonne religieuse : si je m'étais doutée de ses projets, je ne vous aurais certes pas permis de lui broder ses mocassins. Je voudrais bien qu'une telle idée ne lui fût pas -venue en tête ! plus je vois ces Indiens de près, pins j'apprends à craindre leurs emportements sauvages.

Dieu veuille qu'il ne résulte de ceci rien de sérieux. La beauté est un don du diable, Marguerite! je voudrais que vous fussiez moins favorisée à cet égard.

Moitié soupirant, moitié souriant, la religieuse promena ses yeux sur le visage épanoui de Marguerite.

— Je ne partage pas votre désir, sœur Marie 5 ni Maurice non plus, je pense, ne sera de votre avis, répondit lajeune iille en se demandant avec Ixistesse, combien de temps encore durerait l'absence de son fiancé.

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